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Full text of "Michel de Cervantes, sa vie, son temps, son oeuvre politique et littéraire"

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in 2011 with funding from 

University of Toronto 



http://www.archive.org/details/micheldecervanteOOchas 



MICHEL 



DE 



CERVANTES 



Paris. Impriinorie de P. -A. ROliRDIER ctC.n^f.. nie des Poitevins , f). 



JUS 

Vek 



MICHEL 



DE 



CERVANTES 

SA VIE, SON TEMPS 
SON ŒUVRE POLITIQUE ET LITTÉRAIRE 



PAR 



EMILE CHASLES 

PROFESSELR DE LITTÉRATURE ÉTMANGÈHK A LA FACrLIK 
rE'5 LETTRES DE NANCY 




PARIS 



LIBRAIRIE ACADÉMIQUE 

DIDIKR ET C'\ LIBRAIRES-ÉDITEURS 

35, QUAI DES AUGUSTINS 

i806 

Tous droits réservés. 



A M. MIGUEL GH ASLES 

MEMBRE DE l'iNSTITUT, PROFESSEUR A LÀ FACULTÉ 
DES SCIENCES DE PARIS 



Permettez-moi de vous dédier ce livre. Tous les hommes 
qui s'intéressent à la vérité aiment Cervantes, qui a com- 
battu l'esprit d'illusion dans sa patrie et en lui-même. 
Pour raconter son entreprise avec une sincérité digne de 
lui, je me suis entouré des témoignages de ses contempo- 
rains et j'ai analysé ses œuvres à demi inconnues. Cette 
analyse, un cours fait en 1862, à Nancy, dans notre belle 
Faculté, deux voyages en Espagne, m'ont permis de mûrir 
cette étude. C'est la première fois qu'on donne en France 
une biographie complète de Cervantes, et qu'on tente de 
classer ses écrits dans leur ordre de génération : à ce titre, 
vous excuserez les imperfections de mon travail, avec cette 
bonté qui chez vous est la compagne de la science. 



CERVANTES 

SA VIE, SON TEMPS, SON ŒUVRE POLITIQUE 
ET LITTÉRAIRE 



CHAPITRE I 



L'ŒUVRE ET LA VIE 



« Mon œuvre est perdue et ma vie a été une longue 
imprudence, écrivait Cervantes, en I6II3, quand il se 
sentait mourir et jetait sur sa carrière un regard iro- 
nique. — Je vais portant sur mes épaules une pierre 
avec une inscription où se lit Tavortement de mes es- 
pérances ^)) 

Il savait bien pourtant que son Don Quichotte était 
un ouvrage immortel. Toute TEurope lisait déjà ce li- 
vre merveilleux cpii nous fait rire enfants et plus tard 
nous fait penser. Personne, il est vrai, ne songeait 
à y remarquer, sous Téclat railleur des inventions 
joyeuses, la veine secrète d'amertume. On admirait, on 
aimait, on se passait de mains en mains l'histoire du 
chevalier delà Manche. Les noms de don Quichotte et de 

1. Voir le Viagc al Parûdso , VÀdjnnta , et en général les écrils 
publiés en IGI5 et ICIG. 

1 



2 CHAPITHE 1. 

Cervantes entraient ensemble et pour jamais dans la posté- 
rité. Mais on ne soupçonnait ni Tâgeni la pensée sérieuse 
de Cervantes. Il avait près de soixante ans quand il 
publia la première partie de Don Quichotte et près de 
soixante-dix ans quand parut la seconde. C'est l'œuvre 
d'une vieillesse forte et aimable. Or, la vieillesse est un 
résultat; nous l'avons faite nous-mêmes; Cervantes se 
reprocbail d'avoir laissé venir la sienne sans y prendre 
garde et sans accomplir les rêves qu'il avait faits pour 
son pays! que de plans d'ouvrages il laissait derrière 
lui! que d'écrits de tout genre, les uns entbousiastes , 
les autres moqueurs, selon les temps! Il avait jeté par- 
tout ses idées en germe et ses observations prises sur le 
vif, écrivant en voyage et sur les routes, composant en 
guerre et sous le barnais, tantôt poète, tantôt drama- 
turge, aujourd'bui conteur et demain critique, toujours 
inspiré par un sentiment profond, une impression vive 
ou une conception présente. 

Poëte dès l'enfance, étourdi et rêveur, il manqua 
toujours de savoir-faire et ne sut tirer parti ni de ses 
campagnes, ni de ses cbefs-d'ccuvre. C'était une âme 
désintéressée, incapable de se ménager la gloire ou de 
calculer le succès; ouverte an spectacle des cboses, 
tour à tour éprise ou indignée, elle se laissait trans- 
porter à tous ses mouvements avec un irrésistible 
abandon. «Le poëte le plus sage, dit-il lui-même*, est 
gouverné par des fantaisies imprévues et charmantes ; 
il est plein de projets et son ignorance delà vie est éter- 
nelle. Absorbé dans ses cbimères, passionné pour ce 
qu'il crée lui-même, il oublie d'arriver à la fortune et 
aux honneurs. » 

1. Viage al Parnaso. 



L'OEUVRE ET LA VIE. 3 

Cervantes parlait de lui, en ce passage. On l'avait vu 
tour à tour, naïvement amoureux de tout ce qui est 
beau, généreux et noble, se livrer à des élans roma- 
nesques ou à des songes d'amour, se jeter avec fer- 
veur sur les champs de bataille d'où il rapporta de 
fiers souvenirs, un jour même admonester le roi Phi- 
lippe II et lancer à ses pieds une remontrance poli- 
tique. L'ingénuité de ses admirations et de ses colères, 
ses alternatives de réflexion et de gaieté paraissaient 
inexplicables au vulgaire et inexcusables à ses rivaux. 
— c( Tu manquas de prudence, » lui dit quelque part le 
dieu même de la poésie, Apollon, qui le rencontre 
pauvre et humble dans un sentier du Parnasse. — 
«C'est la faute d'Apollon, qui verse en nous son es- 
prit,» répond Cervantes. En avouant son défaut, il 
le garde toujours. 

Quand l'âge et l'expérience font de lui un observa- 
teur, il reste, dans les portraits qu'il trace, plein 
d'imprévu et de fantaisie. Avec la négligence d'un riche 
capricieux, il laisse tomber dans des nouvelles ou 
des intermèdes mille silhouettes charmantes, créations 
improvisées , figures aperçues , caractères ébauchés , 
personnages fugitifs qui traversaient ses livres comme 
ils ont traversé sa vie, au hasard. 

Il rencontre en voyage ses modèles, il les peint d'une 
main légère, puis il entre chez un ami, lui lit ses pages 
toutes fraîches et n'y pense plus. Or, cette improvisation, 
c'est h Petite Bohémie7îne de Madrid, h créâùon aérienne 
qui nous est revenue dans toute sa beauté sous le nom de 
la Esméralda ; ou c'est le Jaloux qui depuis a fait le tour 
de l'Europe sous la figure de Bartolo, avec \e Barbier de 
Séville. En se jouant, il donne des chefs-d'œuvre à la 



4 CHAPITRE I. 

littérature picaresque et des aïeux à Gil-Blas comme à 
Figaro. Le Lutrin de Boileau est dans une page du 
poëme critique que Cervantes intitule le Voyage au 
Parnasse. Cervantes ne laisse rien passer sans le 
crayonner, ni le soldat fanfaron, ni le chanoine bien 
nourri, ni le gentilhomme, ni le vilain. Son œuvre 
inégale, variée, originale, est un monde. Il a composé 
une quarantaine de pièces de théâtre, et fondé, chemin 
faisant, la scène espagnole; il a écrit des pastorales, un 
roman de chevalerie, des contes d'amour, des apolo- 
gues satiriques , des poésies sans nombre et tant d'œu- 
vres fugitives, tant de romances qu'il a peine à se les 
rappeler. 

Yo lie compuesto romances in finit os ! 
Telle épigramme eut son jour de vogue et courut 
l'Espagne, tel sonnet fut redit par tout le monde. 
Mais, hélas! Cervanles oublie partout l'œuvre à peine 
achevée, par exemple dans l'atelier du peintre Pa- 
checo ou bien dans la j^osada de cet aubergiste qui 
retrouve au fond d'une malle la nouvelle du Cu- 
rieux indiscret^ Quelquefois il condamne lui-même 
à l'oubli une étude des plus pittoresques qui , revue et 
relue à la distance des années, lui semble trop libre 
et souillerait les mains de sa fille. Telle est la Fausse 
Tante ^ peinture osée des Mystères de Salamanque, qu'il 
rejette en 1612 du recueil de ses ISouvelles. Elle serait 
perdue comme tant d'autres ouvrages de Cervantes, si 
ses contemporains n'avaient été plus soigneux que lui 
de ses écrits. L'archevêque de Séviile, Guevara, grand 
amateur de lectures piquantes, fit garder une copie de 

1. Bon Quichotte, 1, 280. 



L'OEUVRE ET LA VIE. h 

la Fausse Tante. Les jésuites du collège de Saint- 
Hermenegilde conservèrent ce double. Un diplomate 
prussien le déterra dans leur bibliothèque et Ton vit 
paraître en Allemagne, sans comprendre pourquoi, la 
nouvelle retrouvée. — Yoilà un échantillon de l'his- 
toire de ses œuvres. 

Peut-être n'eût-il jamais mené à bonne fin un ouvrage 
complet. Mais un jour on renferma dans une prison; 
cette fois il écrivit un livre entier et ce fut un livre im- 
périssable. Encore ne donna-t-il que la première partie 
de Don Quichotte; nous n'aurions pas la seconde qui parut 
dix ans après, sans l'impertinence d'un faussaire qui es- 
saya de composer une suite et qui força notre conteur à 
reprendre la plume pour faire un chef-d'œuvre complet. 

D'ailleurs, ce grand homme servit pendant cinquante 
ans de jouet à la fortune. Tout le monde sait que le 
plus illustre des Espagnols en fut le plus misérable. 
Pauvre et mutilé, il vit se fermer devant lui toutes les 
carrières, et, depuis ses débuts jusqu'à sa mort, il disputa 
sa vie et son pain au malheur qui l'accablait. 

Voilà pourquoi il laisse échapper, dans les derniers 
temps de son voyage, une parole de regret sur l'a^uvre 
qui sera oubliée, a Ma pensée, dit-il, a été à demi 
étouffée par la misère. Le poète pauvre se voit enlever 
par le souci quotidien de sa subsistance la moitié de ses 
pensées et de ses divines conceptions... Mon théâtre est 
dédaigné après avoir été applaudi ; mes nouvelles cou- 
rent le monde égarées de leur route et peut-être sans 
le nom de leur auteur ^ )) 

1 . En el poeta pobre la mitad de sus divinos paiios y ponsamienlos 
se los Uèvan los cuidados de buscar el ordinario sustenlo. [Adjunta.) 

Andaban par alii descarriadas y quiza sin el nombre de su dueno- 
{Préface des Nouvelles.) 



6 CHAPITRE I. 

La vie de Cervantes fut un naufrage et son œuvre une 
épave. 

Ce rare et charmant esprit, qui est de la grande fa- 
mille, c'est-à-dire frère de Sbakspeare et ancêtre de 
Molière, disparut comme eux sans qu'on s'aperçût de sa 
mort. On le laissa mourir en 1616, dans le silence; un 
ami , poëte obscur , lui fit une mauvaise épitaphc , et 
on l'enterra, sans honneurs, dans un cloître de troisième 
ordre. Pendant toute la durée du dix-septième siècle, 
personne ne s'occupa ni de son tombeau, qui est ignoré 
aujourd'hui , ni de la publication complète de ses ou- 
vrages, laquelle n'est pas achevée \ ni enfin de sa bio- 
graphie. 

Quand les étrangers s'informaient de la vie de Cer- 
vantes, on ne savait que leur répondre. On ignorait même 
où il était né : à Madrid, disait Lope de Yega; à Tolède, 
assurait le comédien Claramonte Corroy. Un autre, 
Tamayo de Yargas, proposait Esquivias; Nicolas Antonio 
préférait Séville : je ne sais qui hasardait Lucena. Il 
fallut qu'on découvrît longtemps après, dans un livre 
poudreux et oublié, écrit par le vieux prêtre Hœdo, 
une page très-vive sur un gentilhomme nommé Cer- 
vantes de Saavedra, lequel avait, par son courage, rem- 
pli d'admiration toute la ville d'Alger. Ce gentilhomme, 
disait l'auteur, était né à Alcala de Hénarès. Ainsi 
apprit-on la première ligne de sa vie. 

Cent ans ont passé sur la cendre de Cervantes avant 
qu'un Anglais, lord Carteret, voulant faire sa cour à la 
reine Caroline, femme de George II, et lui offrir pour 



1. L'éditeur Kivadeneyra prépare en ce moment une belle édition en 
douze volumes, avec l'aide des savants les plus autorisés de Madrid. 



L'OEUVRE ET LA VIE. 7 

sa bibliothèque bleue un bel exemplaire de Don Qui- 
chotte, s'aperçut que la vie de Fauteur était à écrire. Il 
pria l'Espagnol Gregorio Mayans de vouloir bien faire 
ce travail. Celui-ci composa un petit ouvrage spirituel- 
lement fait, d'un sens littéraire très-fm et d une grande 
sincérité, en avouant avec bon goût l'ignorance où l'on 
était des circonstances positives de la vie de Cervantes ' . 
Depuis cette époque une foule d'écrivains ont tenté 
d'écrire cette biographie '^. Le nombre est plus grand 
encore de ceux qui se proposèrent le même dessein et 
s'en découragèrent. Il semble que le sujet soit déce- 
vant autant qu'il est beau. Il fuyait devant ceux qui 
voulaient le traiter d'un coup et d'enthousiasme ; il ar- 
rêtait à chaque pas ceux qui s'imposaient l'obligation 
consciencieuse de vérifier les faits , de recueillir les 
œuvres et de les classer par dates. 

Les œuvres! où étaient-elles? Une moitié en paraissait 
perdue; la meilleure comédie de Cervantes, celle du 
moins qui, selon lui, réussit le mieux, la Confusa^ n'a 
jamais été retrouvée. Un hasard, je l'ai dit, a sauvé la 
Tia fîngida. Aucune des œuvres de Cervantes ne porte 
de date certaine. Telle pièce, imprimée en 1615, fut 
composée et jouée en 1584. Telle nouvelle publiée en 
1612 fut écrite vingt ans auparavant et l'on voit (avec 
quelque attention) que Cervantes, en se relisant, a mêlé 
au dessein primitif des traits, des accessoires, des hors- 

1 . 11 y en a une traduction publiée sous ce titre : la Vie de Michel 
Cervantes Saavedra, par don Gregorio Mayans y Siscar, bibliothécaire 
-du roi d'Espagne, traduction du sieur D, S. L. Amsterdam, 3740. 

2. Mayans, Sarmiento, Iriarte, Montiano, Rios, Pellicer, Navarrele, 
Arribau, Arrieta, etc., en Espagne; Florian, du Bournial , Viardot, 
en France ; Jarvis, Bowle, en Angleterre; Ideler, en Prusse; Neyer- 
Dien, en Hollande; Ticknor, en Amérique, etc. 



8 CHAPITRE I. 

d'œiivre venus plus tard, comme s'il eût voulu donner 
de la tablature aux bibliophiles. Ce libre génie, plus 
soucieux de la vérité et de l'étude que de TefTet à pro- 
duire, revient à plusieurs reprises au même sujet, met 
couleurs sur couleurs pour peindre trois fois la môme 
folie humaine et place tour à tour une figure qui Fattire 
dans le cadre d'une nouvelle ou d'une comédie; tou- 
jours il nous rappelle à son objet plutôt qu'à sa personne 
et à sa gloire. Son travail successif, fait en divers temps, 
souvent improvisé , inachevé quelquefois , déroute les 
historiens méthodiques. 

Là même où nous croyons le saisir, la nature de 
son esprit nous le dérobe. Non-seulement il ressemble, 
par la finesse, à tous les grands moqueurs, comme 
Aristophane et Rabelais , chez qui la gaieté étin- 
celante adoucit, recouvre et dissimule la réflexion sé- 
vère, mais encore il les dépasse tous par la grâce infinie 
dont il voile ses conceptions; sa profondeur est plus 
mobile, sa complexité est plus aisée, les allusions conti- 
nuelles de sa forte pensée sont revêtues d'un style si 
clair, si radieux et si jeune, que le franc sourire de sa 
raison déconcerte la curiosité de la critique. 

C'est pourquoi le Don Quichotte a été vingt fois jugé 
de la manière la plus différente. Bouffonnerie pour les 
uns, c'est la création d'un joyeux sceptique qui n'a 
songé, en écrivant, qu'à son plaisir et au vôtre. Satire 
sérieuse aux yeux des autres, c'est la vengeance philoso- 
phique d'un observateur qui soulage son âme oppressée 
en s'attaquant, sur un ton burlesque, aux iniquités d'ici- 
bas. Est-ce une fantaisie pure, est-ce un portrait ? On 
a cherché longtemps ; quelques-uns ont voulu ajuster le 
masque de Don Quichotte à la figure de Gharles-Quint. 



L'OEUVRE ET LA VIE. 9 

Hier encore, un Espagnol qui habile Londres, M. Diaz 
de Benjumea, envoyait à Madrid V Estafette d'Urgande 
la déconnue, brochure paradoxale, défi jeté aux savants, 
qui promet des révélations inattendues sur le sens sym- 
bolique de Bon Quichotte. M. Benjumea annonce qu'il 
va désenchanter le chevalier de la Manche et découvrir 
rintention politique de Cervantes. 

Lord Byron, au moment où il écrivait son Don Juan^ 
relut Cervantes. Il fut frappé de Tintention du livre, 
dont il ne vit que le côté satirique et, sous l'empire de 
cette impression, il jeta dans son poëme quelques stro- 
phes amères contre Cervantes qui pour lui fut le con- 
tempteur d'une chose noble, de la chevalerie. Il le 
dénonce en gentilhomme irrité, comme un génie mal- 
faisant qui a révolutionné l'Espagne aristocratique. 
Byron a reconnu à merveille, sous la gaieté de l'écrivain 
méridional, un jugement décidé et terrible sur toute 
une époque. Il a entrevu la portée et la profondeur de 
la pensée de Cervantes, mais il ne se doutait pas que 
l'auteur espagnol, avant d'être l'adversaire célèbre de la 
chevalerie, en avait été le dernier croyant. 

Je ne veux point ici passer en revue les biographes 
de Cervantes, mais je dois encore dire un mot de ses 
traducteurs. Eux aussi, ils ont été livrés à des alterna- 
tives singulières en présence de cette œuvre mêlée et 
énigmatique, dans laquelle ils reconnaissaient mieux que 
personne la variété des tons. La tentation est venue à 
plus d'un de rehausser l'intérêt de sa traduction en al- 
térant le texte. Florian, doué au suprême degré de 
l'esprit littéraire, abrégea Cervantes et l'émonda pour 
l'orner. D'autres, au contraire, politiques par instinct, 
remarquant dans maint passage l'accent viril d'un réfor- 



10 CHAPITRE I. 

mateur et fFun juge, étendirent et amplifièrent les traits 
qui leur plaisaient. Celui-ci, écrivain du dix-huitième 
siècle, s'emparait d'une page contre les grands^ et y 
jetait une déclamation entière contre l'ancien régime. 
Celui-là, écrivant sous la Restauration et rencontrant 
dans Cervantes une ligne sur les bienfaits de l'ordre, 
de la morale et de la religion '^, saisissait l'occasion de 
placer là une tirade violente contre la Révolution fran- 
çaise; c'était M. Du Bournial. Ainsi, l'on fit de Cer- 
vantes tour à tour un sans-culotte avant 89 et un congré- 
ganiste après. Ces falsifications, ces pages apocryphes, 
glissées dans le public , n'ont jamais été dévoilées ni à 
Paris où on ne lit plus le texte espagnol, ni à Madrid 
où l'on ne connaît pas les traductions françaises. Il a été 
facile de prêter à Cervantes des pensées étranges, comme 
il était aisé de lui emprunter des créations à demi 
perdues. 

Hypothèses des biographes, supercheries des traduc- 
teurs, hasards de la destinée, était-ce assez pour noyer 
l'œuvre et la vie de Cervantes dans une confusion défini- 
live ? Non. Il y eut encore les naïvetés honorables de 
quelques enthousiastes qui voulurent étudier avec la 
dernière précisionles moindres détails àiiDon Quichotte. 
Ils prirent au pied de la lettre chaque ligne du roman. 
Ils étudièrent les voyages du chevalier de la Manche 
comme les décades de Tite-Live ; ils en dressèrent la carte 
et en tracèrent l'itinéraire. Un tableau chronologique de 
ses exploits fut publié. Cette perfection d'analyse prêta 
à rire au public ; les hommes de lettres qui rédigeaient à 

1. Voir la Iradiicliori du Licencié Vidriera faite en 177 7. 

2. Voir la traduction de Persilés et Sigismondc , par Bouchon du 
Bournial. 



l'oeuvre et la vie. i\ 

la suite de Grosley les hcétïeux Mémoires de l'Académie 
de Troyes, dénoncèrent à leur façon ce nouveau genre de 
critique. Ils proposèrent d'un ton sérieux un prix so- 
lennel à qui ferait un voyage d'exploration dans la Manche 
et rapporterait de l'Escurial le texte arabe de Gid Haniet- 
Ben-Engeli. Ce ne fut pas tout. Groira-t-on que leur 
judicieuse plaisanterie ne fut pas entendue dans son vrai 
sens et donna lieu à une innocente méprise? Navarrete, 
le plus exact et le meilleur des biographes espagnols de 
Cervantes, ne saisit pas l'ironie; il signale quelque part 
la proposition de nos Champenois dont il admire et dé- 
plore la naïveté. 

Nous devons, dit-il, une mention honorable à l'Académie 
des sciences, inscriptions, littérature et beaux-arts, établie à 
Troyes, en Champagne, qui a décidé, au milieu du siècle dernier, 
qu'un de ses membres ferait le voyage d'Espagne afin de véri- 
fier les circonstances de la mort du berger Chrysostome, le lieu 
ou les environs de son tombeau; il devait en même temps re- 
cueillir des documents et éclaircissements sur don Quichotte, 
tracer son itinéraire et dresser un tableau chronologique des faits 
et des aventures de sa vie, pour que l'on fît une traduction plus 
exacte et plus fidèle que les traductions connues , avec une édi- 
tion supérieure pour la correction et la magnificence à toutes les 
précédentes. Autant la pensée et l'entreprise de ces littérateurs 
était digne d'éloges, autant il y avait de simplicité et de crédu- 
lité à prendre pour réels des personnages qui n'ont jamais existé 
que dans la fantaisie féconde de Cervantes 

Ne comprenant pas l'idée de Cervantes, et persuadé que 
l'original arabe existe dans les manuscrits de l'Escurial, ils pres- 
crivent à leur délégué la collation du texte avec la traduction, 
et se flattent que ce travail et la publication de l'original appor- 
teront à la littérature beaucoup d'utilité et de gloire ^ ! 

Ne poussons pas plus loin ces détails, ils suffisent 
pour expliquer comment Cervantes est encore mal connu 

1. Navarrete, Vida de Cervantes , p. 176. 



12 CHAPITRE I. 

de l'Europe ; mais ils montrent en même temps que 
depuis un siècle on a commencé des recherches posi- 
tives et tenté ou deviné des jugements sérieux. 

Je dois dire quel plan j'ai suivi dans la composition 
de cet ouvrage. Il est simple. J'ai entrepris d'éclairer 
la vie de Cervantes par ses écrits, et d'expliquer ses 
écrits par les circonstances de sa vie. Cette méthode, 
longue peut-être, qui exige du temps, des rapproche- 
ments minutieux et l'analyse des œuvres inconnues, est 
facile pourtant avec Cervantes, qui se trahit partout et 
se révèle, car il n'a jamais su jouer un personnage ou 
se composer une attitude. On éprouve un charme extrême 
à découvrir la suite et la marche de sa pensée à travers 
son théâtre, ses nouvelles et ses poésies. Cœur loyal, 
grand esprit, caractère naïf, il est d'un commerce tou- 
jours nouveau. 

Néanmoins, je n'aurais pu suffire à ma tâche sans 
l'aide des travaux accomplis depuis cinquante ans par la 
critique espagnole. Navarrete a écrit une Vie de Cer- 
vantes qui est le fruit de longues recherches et d'un 
patriotisme élevé. La méprise que j'ai citée de lui ne 
doit pas faire dédaigner cet écrivain de mérite, que sa 
gravité même a conduit dans un piège. Il a apporté 
dans la recherche des documents, dans l'examen des 
faits et dans le contrôle des témoignages un soin d'hon- 
nête homme et une sagacité d'érudit. Le premier il a 
découvert et réuni les éléments essentiels d'une hiogra- 
phie, c'est-à-dire les faits qui en sont la matière, et les 
preuves qui sont la condition d'un jugement loyal. Nous 
possédons aujourd'hui sur la vie de Cervantes des pièces 
authentiques, des actes notariés, des enquêtes qui sont 
de véritables mémoires, revêtues de la forme légale et 



L'OEUVRE ET LA VIE. 13 

inspirées ou dictées par Cervantes lui-même, dans un 
temps où il avait à défendre son honneur. 

L'impulsion donnée par Navarrete a été continuée 
par une pléiade d'écrivains espagnols qui ne cessent pas 
de publier leurs découvertes ou leurs jugements *. 

Il est possible aujourd'hui et légitime de pénétrer 
l'histoire de l'esprit de Cervantes. 

C'est là l'étude qui reste à faire, j'avoue que c'est la 
plus difficile, mais je crois aussi que c'est la plus im- 
portante. La vie véritable des hom.mes de génie est la 
vie de leur pensée; quejque curiosité qui s'attache à 
leurs aventures, n'oublions pas que le rôle des écrivains 
supérieurs parmi les hommes est purement spirituel, le 
caractère qui les distingue, leur marque, leur don est 
de gouverner le monde idéal. Fils de l'esprit, messagers 
de lumière, ils doivent à la flamme qu'ils portent en eux 
la puissance invisible qui leur est conférée. Si l'on cherche 
dans les faits de leur existence l'explication et l'éclaircis- 
sement de leur œuvre, il faut demander à leur œuvre 
même le secret de leur prestige. Etudions leurs écrits, 
démêlons-y le sens de leurs fictions, le progrès de leurs 
idées, les vérités ou les rêves qu'ils y ont répandus et 
qui ont exercé sur le monde une action intellectuelle. 
Par là ils ont vécu et survécu, par là ils se sont mêlés à 
riiistoire des siècles, comme des âmes parlant à des ûmes, 
et leur langage a conservé sa fraîcheur en dépit de la 
mort. Écoutons-les. Eux-mêmes nous diront le mot de 
leur pensée, le but de leur travail, quelle influence ils 
ont prétendue, et quels enseignements sérieux ils vou- 
lurent cacher sous une forme légère ou bouffonne. 

1. Voir les N'oies à la fin de cet ouvraîïe. 



U OHAPlTHt; I. 

« Failli ouvrir le livre, dit Rabelais en parlant du 
sien, et soigneusement peser ce qui y est déduit, lors 
cognoistrez que la drogue dedans contenue est bien 
d'autre valeur que ne promettoit la boîte. C'est-à-dire 
que les matières icy traitées ne sont tant folastres comme 
le titre au-dessus prétendoit. » 

Don Quichotte contient ce dont parle Rabelais, la 
drogue inappréciable qui devrait nous guérir, si quel- 
que chose nous guérissait. Il y a au dedans et au fond 
une triple dose d'ellébore. C'est la peinture d'une triple 
l'olie : celle de l'Espagne aventureuse et superbe, celle 
de Cervantes, le rêveur, l'incorrigible, et celle enfin de 
l'humanité qui, tour à tour positive comme Sancho et 
chevaleresque comme don Quichotte, s'élève et s'abaisse, 
s'exalte ou se calomnie, et flotte comme une insensée de 
la terre au ciel. 

Doutera-t-on de l'intention de Cervantes? Elle est 
marquée nettement et justifiée par le reste de son œuvre 
dont la suite explique la progression , dont les varia- 
tions apparentes sont, comme celles de Pascal, instruc- 
tives, sincères et profondes. On y voit Cervantes ar- 
river de proche en proche à la raillerie finale de Don 
Quichotte. 

Pour le comprendre tout à fait et en jouir, faites 
encore un pas. Replacez la vie et l'œuvre de Cervantes 
dans leur temps et dans leur milieu, vous serez surpris 
de voir qu'elles sont liées intimement à l'histoire. La 
date du Don Quichotte (1605-1615) nous trompe en 
nous portant à classer Cervantes dans le dix-septième 
siècle, non loin de Corneille, près de Lope de Yega, à 
la veille de Calderon. 

Il est d'un âge antérieur; il est le contemporain des 



L'OEUVRE ET LA VIE. 15 

héros mêmes de Calderon. Il a vécu en Afrique au temps 
où vint y mourir le roi Sébastien de Portugal, célébré 
dans le Prince Constant. Il combattit à Lépante sous 
les ordres de Lope de Figueroa, figure militaire pitto- 
resque et mâle, mise en scène plus tard dans V Alcade 
de Zalamea. Frère d'armes de pareils hommes, témoin 
oculaire de leurs exploits, acteur obscur dans leurs 
combats illustres, il fut d'abord soldat et ne songea qu'à 
la fin de sa vie à écrire Don Quichotte. 

Ce livre, je Tai dit, est Fœuvre de sa vieillesse. En 
deçà, toute sa vie s'est déroulée, et tout le seizième 
siècle espagnol dont Cervantes est Tenfant, la victime et 
le juge. 

Le seizième siècle est le c( siècle d'or » de l'Espagne, 
dit-on ; ajoutez : et son siècle d'argile ! Jamais la gloire 
de la Gastille et l'audace de ses vues ne furent portées 
plus haut qu'à cette époque; jamais sa littérature ne fut 
plus opulente et plus féconde ; jamais l'art n'y déploya 
ses richesses avec autant de liberté et d'inspiration. Et 
c'est l'heure même de la décadence, le moment où une 
nation sublime tombe tout à coup du haut de sa puis- 
sance colossale et s'évanouit dans sa splendeur. 

Cervantes, qui se trouve placé en face de ce double 
spectacle, qui assiste à une crise des destinées de son 
pays, qui ressent avec une vivacité extrême tous les évé- 
nements nationaux, est donc le spectateur ému de l'a- 
pogée et du déclin de l'Espagne. Entre sa naissance et 
sa mort une évolution fatale s'est accomplie. 

En 1547, au moment où naît Cervantes, aucun peuple 
n'est plus grand que le peuple espagnol. Aguerri par sept 
cents ans de combats, il est sorti victorieux de la guerre 
sainte et s'est retourné vers l'Europe qu'il défie. Depuis 



16 CHAl'lTHt; I, 

un demi-siècle, quels accroissements a reçus le pa}s! 
Isabelle lui adonné l'unité, Christophe Colomb un monde 
nouveau, Charles-Quint le manteau impérial. Désormais 
rien n'est impossible aux Castillans. Philippe II, fixant 
au cœur même de la Péninsule le siège de cette gran- 
deur, se charge d'assurer à l'Espagne catholique la pré- 
pondérance définitive sur le continent et à lui-môme la 
monarchie universelle. 

La patrie de Cervantes, Alcala de Hénarès, est alors 
une ville d'élite, un centre d'études, un foyer de lu- 
mière, le séjour d'une brillante université, l'Athènes de 
l'Espagne. 

En 1616, quand meurt le grand écrivain, Philippe II 
a disparu, emportant avec lui ses ambitions stériles et 
ses plans avortés. La dynastie énervée conduit elle- 
même le deuil de la monarchie espagnole. Les débris de 
la grandeur nationale écroulée en 1598, à la paix de 
Yervins, jonchent les abords du dix-septième siècle. La 
noblesse castillane cherche en vain dans les plaisirs une 
diversion à sa tristesse. L'étiquette de cour survit seule 
à la puissance de la royauté. L'ardeur d'étude n'anime 
plus cette ville d'Alcala, autrefois brillante, maintenant 
oubliée et déserte; elle s'endort dans le silence jusqu'au 
jour où ses vieux palais serviront de casernes à la cava- 
lerie ou de pierre à bâtir aux entrepreneurs. 

Cervantes, né dans un temps qui promet tout à sa 
jeunesse aventureuse, entre dans la vie plein d'espérance 
et de gaieté. Fier de son partage ici-bas, il ne voit rien 
au-dessus de la nation, qu'il sert avec amour pendant 
vingt ans. Peu à peu l'horizon s'assombrit, ses illusions 
se dissipent; les services du soldat sont oubliés. Il croit 
deviner que l'Espagne se trompe, et il le dit; sa voix est 



l'oeuvre et la vie. 17 

méconnue. Le cœur du joyeux (Servantes se trouble; il 
hésite, il doute, il veut s'exiler à jamais en Amérique. 
Les circonstances le retiennent lié au sol natal; la vieil- 
lesse arrive lui apportant un surcroit d'expérience et un 
redoublement de foi religieuse. Il s'enferme alors dans 
un sentiment supérieur, à la fois ironique et grave, de 
la destinée humaine. La connaissance des hommes, cor- 
rigée par la confiance en Dieu, lui donne l'indéfinissable 
sourire que nous lui connaissons. Avec une sérénité 
moqueuse, il ose se faire juge d£s événements dont la 
vie l'a fait témoin. Il écrit le Don Quichotte^ parodie 
magnifique, testament léger d'un grand esprit, adjura- 
tion aimable adressée à l'Espagne par un gentilhomme 
espagnol. 

Que son œuvre, liée à l'histoire, présente une diver- 
sité profonde, on ne peut s'en étonner. Il y a deux 
hommes en lui , un chevalier castillan et un politique 
sérieux, un soldat et un écrivain, le jeune Saavedra, qui 
est enthousiaste, et le vieux Cervantes qui raille ce qu'il 
a aimé. Tour à tour il a adoré et bafoué cet esprit 
d'aventure , d'ambition et de gloire qui fit au moyen 
âge la grandeur des Castillans et cjui les perdit dans 
les temps modernes. Des deux manières il a aimé son 
pays; c'est lorsque son épée se brisa dans sa main qu'il 
a pris la plume comme l'arme de vérité. Sous ses yeux 
l'Espagne décline et lui seul a le courage et le génie de 
le dire. 

Nous allons le voir, placé à la fin du moyen âge et au 
commencement des temps modernes, combattre et écrire 
pour la même cause pendant toute sa vie. J'entrerai 
dans le détail de ses actes et de ses ouvrages avec quel- 
que longueur; cette analyse continue, qui serait redou- 

2 



18 C.HAPITKE I. 

tal)le ponr un (''crivain de second ordre, esl à Thonnenr 
de Cervantes. Il en sort plus grand, ou du moins tel 
qu'il fut, plein d'une activité généreuse et spirituelle, 
prophète admirable et ingénu, héroïque dans sa misère 
et bon dans son génie. 



CHAPITRE II 



L'ADOLESCENCE 



Michel de Cervantes y Saavedra naquit en 1547 à 
Alcala de Hénarès. Son père s'appelait Rodrigo de 
Cervantes, et sa mère Leonor de Cortinas. Ils avaient 
déjà deux filles, Andréa et Luisa, et un fils, Rodrigo, 
lorsque Michel vint au monde. On le baptisa le 9 oc- 
tobre, dans l'église de Sainte-Marie-Majeure. 

Tout d'abord l'enfant respira l'atmosphère de no- 
blesse et de pauvreté qui était celle des vieilles de- 
meures d'hidalgos. 

C'est le trait premier et caractéristique de son en- 
fance. Nous ne savons presque rien de ses vingt pre- 
mières années, mais ce que Ton peut en ressaisir, ce 
qui révèle sa jeunesse, c'est l'orgueil passionné dont il 
se pénètre au sein même de sa famille. Il en gardera 
pendant toute sa vie l'empreinte ineffaçable. 

Il s'appelait Saavedra et ne pouvait l'oublier. Ce nom 
lui faisait battre le cœur. Les Saavedra étaient des 
montagnards du Nord qui avaient pris les armes cinq 
cents ans auparavant pour défendre la terre chrétienne 



W CHAPITRl- II. 



contre les Maures; ils étaient venus de Galice en Cas- 
tille et de Gastille en Andalousie, suivant les rois, 
gagnant leur blason et descendant avec la victoire jus- 
qu'au bout de FEspagne. Quand ils furent là, les uns 
partirent pour le Nouveau-Monde , où ils guerroyèrent, 
les autres végétèrent sur le sol de la Péninsule, immo- 
biles dans leur orgueil d'hidalgos et s'appauvrissant 
d'heure en heure. 

« Cette famille, dit le marquis de Mondejar, marqua 
dans les annales espagnoles pendant plus de cinq siècles 
avec tant d'honneur et d'éclat qu'elle n'a rien à envier 
pour l'origine à aucune des plus illustres de l'Europe. » 

Si le langage d'un historien est aussi flatteur, que ne 
disaient pas Jean de Cervantes, corrégidor d'Ossuna, et 
son fils Rodrigo qui fut le père de notre écrivain! Au- 
tour du foyer, ils racontaient avec ferveur leurs annales 
chevaleresques , et tandis que la famille s'affaiblissait 
graduellement, ils remontaient dans le passé pour ou- 
blier la pauvreté présente. 

Les hommes impressionnables, et par conséquent les 
vrais écrivains, gardent toujours une vive trace des 
exemples dont leur enfance a été imprégnée. Actes ou 
paroles, joies ou blessures, tout leur reste du premier 
âge, et ces souvenirs domestiques, entrés dans la sub- 
stance de leur esprit, se trahissent quelque jour dans 
un livre, un chant ou une page. Qu'ils soient nés sous 
un ciel brumeux ou en pleine lumière, dans une de- 
meure pauvre, comme Goldsmith, ou dans une maison 
noble, comme Dante, ils conservent du berceau à la 
tombe les influences maternelles. 

Lisez le Vicaire de Wakefield, œuvre naïve, impro- 
visation rapide, écrite un jour de détresse et pour vivre^ 



l'adolescence. 21 

vous apercevrez dans ces mémoires involontaires la mai- 
son natale de Goldsmith, son père, tous les siens; on 
devine une évocation attendrie des souvenirs enfantins 
que l'âge mûr aime et caresse et dont le retour nous 
rajeunit. 

Ouvrez la Divine Comédie. Dans le quinzième chant 
du Paradis, vous surprendrez les pensées les plus se- 
crètes de Dante; il appelle à lui toutes les images 
qui voltigeaient autrefois autour de sa couche, Técho 
des paroles et des noms, jusqu'aux figures inconnues des 
aïeux qu'il a seulement entendu nommer. L'un d'eux, 
Cacciaguida, était allé mourir à la croisade, en Asie 
Mineure. Parti avec l'empereur Conrad III et surpris 
par les Turcs dans les défilés du Taurus, il avait suc- 
combé là, sans que personne cherchât son cadavre ou- 
blié. Pour Dante, c'est un martyr que son imagination 
va retrouver. Il le revoit dans Florence, il le ressuscite, 
il l'entoure d'un monde et d'une tradition ; il aperçoit 
en rêve la vieille cité toscane, pauvre alors et héroïque, 
chaste et en paix : 

Si stava in pace sobria e pudica! 

Et comme Dante, au nom des ancêtres, flagelle la 
Florence de son temps, dégénérée ; comme il raille, dans 
cette vision, les femmes emportées par le luxe et les 
Italiens désunis ! 

Cervantes fut pauvre comme Goldsmith et fier de son 
lignage comme Dante. Mille passages de ses écrits le 
révèlent et, si la première page de Don Quichotte ne 
me trompe pas, j'y trouve un reflet de son enfance. 

Yoici la maison de l'hidalgo espagnol , entourée de 
quelques pièces de terre. On y vit misérablemenl, mais 



22 CHAPITRE 11. 

on vil libre de tout travail. On est vêtu de serge, mais 
on a un lévrier de chasse, un bidet maigre, lance au 
râtelier et bouclier antique [adarga antujuo). Fidèle 
aux vieux usages, on règle son existence sur l'histoire et 
la tradition. Le samedi, par exemple, on accomplit le 
vœu fait par les gentilshommes castillans à la bataille de 
Las Navas de Tolosa^ on jeûne, ou bien on mange, avec 
dispense du pape, des abatis, ce qui revient à peu près 
au même. J'imagine qu'on vivait ainsi dans la maison de 
Cervantes et que le plat symbolique avait sa place à la 
table de son père autant qu'à la table de Don Quichotte. 

Dans une telle demeure, l'éducation d'un enfant con- 
sistait à le faire gentilhomme. On songeait beaucoup 
moins à son instruction. Chose étrange! Cervantes na- 
quit à l'ombre de l'Université d'Alcala et n'en prolita 
pas. Ses parents étaient trop pauvres pour lui faire 
parcourir tous les degrés de ces hautes études. «Les 
lils des marchands enrichis, dit l'auteur lui-même, 
envoyaient leurs enfants aux écoles '. « Mais le tils des 
Saavedra ne pouvait les suivre dans cette route qui était 
celle des honneurs. 

Néanmoins l'exemple et l'effet du grand mouvement 
qui l'entourait dut agir sur l'intelligence de Cervantes. 
La ville respirait le goût des nobles travaux. Alcala de 
Hénarès, arabe par le nom et l'origine, avait reçu de 
toutes partS; les influences qui font les grands foyers 
d'étude. Un Français, l'archevêque Bernard, avait trans- 
formé en cité le château de la Rivière (Al-Cala-d'el- 
Nahr). Les archevêques de Tolède, c|ui y possédaient 
un palais, s'étaient transmis le soin d'embellir la ville. 

1. Voir Dialogue des chiens. 



L'ADOLESCENCE. 23 

Le Richelieu espagnol, Ximenès de Gisneros, autrefois 
élevé à Alcala, y était revenu, en un jour de dis- 
grâce, et depuis ce moment l'Université florissante, les 
dix-neuf collèges, les trente-huit églises, les œuvres 
d'art qui se multipliaient dans ce lieu choisi entre tous, 
élevaient au rang de métropole intellectuelle la patrie 
future de Cervantes. Le cardinal y préparait la célèbre 
Bible polyglotte dont s'inquiéta Léon X, œuvre célèbre 
qui révèle, du milieu de l'Espagne d'alors, un mou- 
vement de libre pensée. La ville qui imprimait en 
latin, en grec, en hébreu, en chaldaïque, qui donnait 
asile à l'antiquité païenne et à l'antiquité chrétienne , se 
regardait comme une académie, aussi se donna-t-elle 
le nom archéologique de Complutum. Érasme l'admi- 
rait comme une rivale de Bâle et jouait sur ce mot de 
Complutum qu'il traduisait par naviïXouTov : le trésor 
universel, Le cardinal Wolsey, imitateur jaloux de Xi- 
menès, fondait Ipswich sur le modèle de l'université es- 
pagnole, et l'un de nos rois, le fondateur môme du 
Collège de France, allait rendre visite aux onze mille 
écoliers d' Alcala. Admirablement située , à six lieues de 
Madrid , dans une plaine paisible , la ville semblait ap- 
peler dans son sein la jeunesse de Catalogne, d'Anda- 
lousie et de Gastille. Elle était ouverte aux arts italiens, 
aux traditions sévères de l'Espagne du Nord et aux 
sciences exactes apportées du sud par les Arabes. Au- 
jourd'hui encore, malgré son délabrement intérieur, 
quand on la regarde du dehors et qu'on aperçoit ses 
coupoles nombreuses qui lui donnent un air oriental , 
elle semble garder la physionomie particulière aux 
villes cosmopolites. 

Dans ce milieu, (]er\anles élail comnic pri'paré aux 



24 CHAPITRE II. 

lectures et aux travaux qu'il aima toujours et qu'il con- 
tinua jusque dans les camps. Mais il n'entra jamais 
dans le sanctuaire où se conféraient les grades; il ne 
vint pas disputer dans le paranymphe. 

Je contredis ici l'opinion de quelques écrivains qui 
ont essayé de régulariser l'adolescence de Cervantes *. 
Ils veulent qu'il ait été étudiant et qu'il ait suivi les 
cours d'Alcala. Si on ne peut établir ce fait, on sup- 
pose du moins qu'il fut compté parmi les élèves de l'u- 
niversité de Salamanque « puisqu'il a laissé une descrip- 
tion de cette dernière ville. )) Raisonnement singulier! 
Les preuves manquent à cette hypothèse, et il est sur- 
prenant qu'on les cherche. En effet, on oublie que l'in- 
jure adressée à Cervantes, durant toute sa vie, fut préci- 
sément le reproche de n'avoir pas reçu les sacrements 
scolastiques. Il n'était pas clerc. C'est un « esprit laïque,» 
disaient autour de lui ses concurrents ou ses envieux , 
qui trouvèrent moyen d'entra\er ainsi et d'enrayer sa 
carrière. Non, Cervantes ne prit jamais ses grades. Il fut 
privé du bienfait des hautes études, et cela seul expli- 
que les malheurs de sa vie ainsi que l'indépendance de 
son esprit. Que serait-il devenu, s'il avait conquis les 
parchemins qui étaient la condition de tout avance- 
ment? Personne ne peut le dire. Mais il n'y avait alors 
de carrière honorable que les armes ou l'Eglise, — ou 
même l'Église seule, qui conduisait également aux 
grandeurs civiles et militaires. Si quelqu'un le savait, 
c'était le jeune et pauvre gentilhomme d'Alcala. On 
voyait alors, on voit encore aujourd'hui au milieu de 
l'église principale d'Alcala un emblème parlant de cette 

1. Voir Navarre le , iij. 



L'ADOLESCENCE. 25 

vérité, la statue magnifique de Ximenès, portant la 
croix d'une main, Tépée de l'autre, et disant dans son 
épitaphe latine : 

«J'eus le chapeau et le casque; je fus cardinal et 
général , frère et ministre ; mon mérite réunit le dia- 
dème et le capuchon, et je régnai sur l'Espagne ^)) 

Un tel exemple était un conseil muet pour les Saave- 
dra. Leur fils pourtant n'obéit pas à l'appel. Soit pau- 
vreté, soit penchant naturel, il resta en dehors de l'U- 
niversité ou du moins il n'atteignit pas la sphère des 
études supérieures. L'en plaindre ou l'en glorifier se- 
rait également puéril. Un esprit supérieur comme celui 
de Cervantes devinait très-bien quelle puissance donne 
aux facultés humaines la haute discipline de l'intelli- 
gence et l'étude spéculative de la vérité. Il ne railla 
jamais les universités, mais il railla les pédants, surtout 
quand ils l'attaquèrent. Le pédantisme est le péché des 
écoles du seizième siècle, si ardentes d'ailleurs et si fé- 
condes. Témoin les pseudonymes des savants et les 
noms latins des villes d'université. Les hommes et les 
cités subissaient l'épreuve d'un baptême païen. L'a- 
pôtre d'une réforme chrétienne, le doux Mélanchthon, 
portait naïvement un nom grec ; du mot Schwartzerde 
(Noire-ïerre), on avait fait Mélanchthon. Le spirituel 
Erasme était originairement appelé Gérard. De même 
en Espagne, l'humaniste Nunez de Guzman, qui publia 
un recueil de proverbes et un code littéraire , accep- 

1. Condideram Musis Franciscus grande lycdeum, 

Condor in exiguo nunc ego sarcophago. 
Praetextam junxi sacco galeamque galero, 

Frater, dux , praesul , cardineusque pater. 
Quin virtute mea juncluni est diadema cuciiUo 

Dum mihi regnanli patuit Hesperia. 



20 CHAPITRE II. 

(ail le surnom de Commentateur grec ou le nom de 
Pinciano parce qu'il habitait Yalladolid et que. dans la 
langue savante, Yalladolid devenait Plncia. Sancho 
quelque part cite tout de travers un proverbe du « com- 
mandeur grec, » comme il dit, et Cervantes, qui four- 
mille de ces allusions, se moque autant d'Alcala- 
Gomplutum que de Yalladolid-Pincia. En voyant sa 
ville natale devenue si romaine, il lui rappelle mali- 
cieusement ses origines arabes et demande des nou- 
velles du zèbre a sur lequel chevauchait le fameux more 
Musaraque qui, maintenant encore, gît enchanté dans 
la grande caverne Zuléma , auprès de la grande ville de 
Gompluto ^ . » 

Cervantes, qui vivait au gré de son humeur, avait 
l'esprit libre, l'âme d'un poëte, l'œil d'un peintre, le 
sens gaulois de Molière et je ne sais quel dédain pour la 
gent rogue, servile et pédante des commenlateurs. Ah! 
sans doute il aimait, lui aussi, les lettres humaines, 
lui aussi , il interrogeait les livres. Il ne pouvait 
s'empêcher de ramasser les débris d'ouvrages, les ma- 
nuscrits déchirés ou les pages perdues qu'il rencontrait, 
fût-ce par terre et dans la rue, « papeles rotos de las 
calles^, » mais il respectait peu l'amalgame d'idées, de 
mots et d'affectations qui constitue un faux savant. La 
démarche péripatétique des licenciés le faisait sourire. 

Ceux-ci le comprirent et s'en vengèrent. Quand Cer- 
vantes devint célèbre, ils rappelèrent qu'il n'était pas 
gradué. Quand il demanda un emploi, ils lui appli- 
quèrent comme un fer rouge l'épithète à.'ingenio lego. 
« Il n'est pas des nôtres, disaient-ils, il n'est pas clerc ! » 

1. Voir Don Quichotte, 1, V9, cl 11, 33. 
;2. Ibid., 1, 9. 



L' adolescent:. 27 

Le jour où il attira l'attention de l'Europe, leur fureur 
fut sans mesure contre l'écrivain qui avait du talent sans 
permission et du génie sans diplôme. Cervantes leur ré- 
pondit gaiement qu'il admirait leur pédantisme, leurs 
livres hérissés de citations, leurs promptuaires, les éloges 
qu'ils se décernaient en grec, leur érudition, leurs com- 
mentaifes, leurs notes à la marge, leur qualité de doc- 
teurs, mais qu'il était naturellement paresseux, qu'il 
n'irait pas chercher dans les auteurs ce qu'il pouvait 
exprimer sans eux, et qu'enfin, si l'on a quelque sottise 
à dire, on peut la dire en espagnol aussi bien qu'en latin. 
Molière avait lu ces moqueries lorsqu'il écrivit cette 
courte préface des Précieuses ridicules^ qui est l'abrégé 
français de la préface de Bon Quichotte. On se souvient 
des pages auxquelles je fais allusion. Cervantes vient 
d'achever la première partie du Don Quichotte. Il faut 
qu'il adresse au lecteur quelques paroles doctes, selon 
l'usage : — Hélas! dit-il, la légende de Don Quichotte 
est nue comme un jonc, et elle gagnerait beaucoup si 
l'auteur pouvait faire comme les autres. Citer en tête 
du livre une litanie d'écrivains, d'autorités, dans l'ordre 
alphabétique, en commençant par Aristote et en 
finissant par Xénophon ou bien par Zoïle et Zeuxis 
(quoique le critique jure auprès du peintre), mais le 
pauvre Cervantes, esprit laïque, ne trouve rien; il est 
là, le papier devant lui, la plume sur l'oreille, le coude 
sur la table et la main sur la joue, sans pouvoir décou- 
vrir de sentences pertinentes ou de bagatelles ingénieuses 
qui conviennent à son sujet. Heureusement qu'un de 
ses amis, homme d'intelligence et d'enjouement, vient 
d'entrer et lui apporte du secours. « Citez, lui dit-il, 
citez toujours, le premier dicton ou distique que vous 



28 CHAPITRE 11. 

aurez sous la main sera bon. Pallida mors œquo pede... 
Horace peut s'ajuster partout, et vous pouvez encore 
alléguer la divine Ecriture. Vous parlez de géants, c'est 
à merveille : Le géant Golias ou Goliath fut un Phi- 
listin que le berger David tua d'un grand coup de 
fronde dans la vallée de Térébinthe ^ ainsi quil est 
conté dans le livre des Rois, au chapitre où vous en 
trouverez r histoire. » 

Ainsi raillait le bon Cervantes, lorsqu'on lui repro- 
chait d'être un fils indigne de la docte ville d'Alcala. Au 
fond, je l'ai dit, il respectait les lettres et il adorait sa 
ville natale. Mais, quand il parle de son pays et des rives 
du frais :Hénarès [nuestro fresco Henares), on devine 
qu'il oubliait souvent les vieux murs de l'école pour 
admirer la'' tranquillité de la campagne environnante et 
le rideau de collines qui borde la plaine. Les gram- 
maires et les guides lui souriaient moins que les grands 
écrivains étudiés directement. Des livres, il aimait ce 
qui lui "apportait une pensée féconde ou une impression 
vivante. Le véritable génie littéraire, il le sentait bien, 
est spontané, il jaillit comme la sève au premier jour de 
printemps. — Cervantes fut dès l'enfance, et avec pas- 
sion, lecteur des poètes et poète lui-même. « Dès mes 
(( tendres années , disait-il plus tard ( en s'adressant à 
« Apollon, dans son Voyage allégorique au Parnasse) , dès 
« mes tendres années, j'aimai l'art si doux de la poésie 
« charmante, et toujours par elle j'essayai de te com- 
« plaire*. » 

1. Desde mis tiernos anos amé el arte 

DulCe de la agradable poësia 
Y en alla procuré siempre agradarle. 

( Viage , chap. iv.) 



l'adolescence. 29 

Cervantes ne l'ut jamais un poêle supérieur, — il pensait 
trop, — mais il garda de ses premiers essais l'aisance 
d'allure, la grâce naïve et le coloris vif qui firent un 
jour le charme de sa prose. 

Ses premiers maîtres furent donc la nature et les 
poètes. Pourtant il en eut d'autres, deux surtout, un 
vieux prêtre qui habitait Madrid et un acteur populaire 
qui parcourait les villes d'Espagne. Le prêtre s'appelait 
Juan Lopez de Hoyos ; il cultivait la rhétorique, aimait 
les allégories et possédait, à sa manière, le feu sacré. 
Sa gloire était de faire éclore les jeunes talents qu'il 
exerçait à de petites compositions poétiques et qu'il 
encourageait avec amour. Quand mourut la reine Isa- 
belle de Valois, il mit au concours l'éloge de la défunte, 
et parmi les pièces qu'il publia à ce sujet, en 1S69, il 
cita avec complaisance les six variantes composées par 
c( son cher et bien-aimé disciple, Michel de Cervantes. » 
Il le signalait à l'avenir, il le devinait, comme le profes- 
seur de Brienne a deviné Bonaparte enfant. Les vers 
sont médiocres, mais il faut oublier la faiblesse de l'é- 
lève pour admirer la ferveur du maître, un de ces 
hommes modestes et excellents qui accomplissent dans 
l'obscurité, avec passion et sans récompense, la tâche 
difficile d'élever les esprits. La société les oublie, les 
méprise et s'occupe plus volontiers des haras que des 
écoles. Ce sont pourtant des bienfaiteurs, et Cervantes, 
qui a parlé avec une admiration émue d'une simple 
classe de petits enfants qu'il avait un jour visitée \ Cer- 
vantes, à coup siir, appréciait le modeste professeur et 
dut se souvenir toujours de Hoyos. 

1. Voir Coloquio de los Perros, 



30 l'IIM'lTP.K il. 

L'aulre maître lui un artisan, nn batteur d'or, pos- 
sédé du génie comique, et qui un jour s'était échappé 
de Séville, portani avec lui un bagage de petites pièces 
(ju'il jouait partout, au grand plaisir de la foule. Il s'ap- 
pelait Lope de Rueda, nom fameux en Espagne, peu 
connu en Europe. On le peindrait d'un mot en disant 
que ce fut un Molière ouvrier , jeune et nomade. 
Comme Molière mit en scène dans le Médecin malgré 
lui un fabliau du moyen âge, ainsi Piueda taillait et 
dialoguait les vieux contes satiriques dont il faisait 
des saynètes , des pastorales , surtout des farces , ce 
qu'il appelait des pasos. L'influence qu'il exerça sur 
l'esprit naissant de l'auteur de Don Quichotte fut 
si forte et si durable qu'on ne pourrait la compren- 
dre sans écouter Rueda lui-même. Il faut le voir à 
l'œuvre. 

Il arrive un matin sur la place d'Alcala ; Cervantes, 
qui ne peut se rassasier de le voir, accourt des pre- 
miers et s'assied sur un banc au pied des tréteaux; 
car il n'y avait pas de théâtre en l'an 1560, dans la 
ville d'Alcala, ni d'ailleurs à Madrid, ni dans toute 
l'Espagne. « Point de machines en ce temps-là, dit 
Cervantes, point de défis entre Maures et chrétiens, 
à pied ou à cheval ; point d'apparition qui sortît ou 
parût sortir du centre de la terre, point de trappe à 
ce théâtre composé de quatre bancs mis en carré, de 
quatre ou six planches posées dessus et d'une scène 
élevée à quatre palmes du sol. Point de nuages non 
plus, descendant du ciel et apportant des âmes ou des 
anges.... Non! la décoration était une vieille couver- 
ture tendue sur deux cordes, d'un bouta l'autre; der- 
rière ce vestiaire^ comme on l'appelait, se tenaient 



L'ADOLESCENCE. 31 

les musiciens qui chaulaient sans guitare quelque ro- 
mance antique * . » 

Autour de cet échafaud déjà la foule se presse. Elle 
ne sait pas ce qu'on va lui dire. La troupe est modeste 
et se compose de quelques hommes. Pas d'actrices. La 
pièce sera quelque gausserie, quelque parodie des 
mœurs du temps , l'histoire peut-être de Perrette qui a 
cassé son pot au lait. Il n'importe; tout le monde com- 
prendra l'apologue et apprendra une bonne vérité. 

Rueda lui-même entre en scène, habillé en vieux la- 
boureur de Zamora, trempé jusqu'aux os et furieux. 

— Grand Dieu! quel temps. Jamais orage pareil ne m'a pour- 
suivi du haut en bas de la montagne; j'ai cru que le ciel allait 
se détraquer et les nuages rouler jusqu'à terre! Encore, si mon 
souper était prêt ; mais la seûora ma femme n'y aura pas même 
pensé. Que la male-rage l'étouffé! Holà! Menciguela, ma ûilel... 
Bien, tout le monde dort dans Zamora. Aguéda de Toruegano !... 
holà! m'entends-tu? 

A ce bruit arrive une jeune lille ; c'est un garçon 
sans barbe, habillé en femme, qui représente Menci- 
guela, fille du laboureur : 

— Jésus! mon père, voulez-vous donc briser la porte? 

— Bon ! voyez la langue à présent! voyez quel bec ! Et pouvez- 
vous me dire où est votre mère, sefiora? 

— Elle est chez la voisine, pour l'aider à faire cuire des éclie- 
veaux de soie. 

— Peste soit des écheveaux de soie , d'elle et de vous ! Allez 
l'appeler à l'instant. 

Mais la mère se montre ; c'est encore un homme qui 
joue le rôle. L'inconvénient n'est pas grave, car madame 
Aguéda de Toruegano est une virago qui a la voix forte : 

1. ProloKiiP du tlK^filre de Cervanlos. 



32 CHÂPITRH 11. 

— Allons, allons, monsieur le faiseur d'embarras; vous verrez 
que parce qu'il apporte une mauvaise charge de bois, il n'y aura 
plus moyen de s'entendre avec lui ! 

— Ouais ! une mauvaise charge de bois ! cela vous plaît à dire, 
senora ; mais je jure, moi , par le ciel de Dieu , que c'est tout au 
plus si, avec l'aide de votre filleul, j'ai pu la mettre sur mes 
épaules. 

Les querelles de ménage vont leur train, au grand 
applaudissement des spectateurs, et Rueda prolonge 
la gaieté de la foule. Madame Aguéda , qui aime à 
causer, a oublié le souper de son mari et ne témoigne 
aucune pitié en la voyant couvert d'eau et de boue. 
Pourtant une grosse question la préoccupe. Elle a 
son rêve de fortune qui repose sur certain champ 
d'oliviers dont elle voudrait vendre les olives au marché 
le plus cher possible. Mais les oliviers ne sont pas en- 
core plantés. 

Elle saisit le premier instant où elle est seule avec 
Toruvio pour attaquer ce chapitre. Ici commence la 
pièce véritable. 

— Je gagerais, mon mari, qu'il ne vous est pas encore venu 
en tête de travailler à ce plant d'oliviers que je vous avais tant 
recommandé? 

— Et pourquoi donc serais-je rentré si tard, si ce n'était pour 
faire ce que vous m'avez dit? 

— A la bonne heure! Et oii avez-vous planté? 

— Là-bas , près du figuier où je vous ai embrassée un jour. 
Vous en souvenez-vous? 

(Menciguéla reparaît.) 

— Mon père , quand vous voudrez souper, tout est prêt. 

— Vous ne savez pas ce que j'ai pensé , mon mari ? Ce replant 
que vous venez de mettre en terre rendra , d'ici à six ou sept 
ans, quatre à cinq fanègues d'olives; et en ajoutant un rejeton 
par-ci, un autre rejeton par-là, dans vingt-cinq ou trente ans 
vous aurez un champ d'oliviers en plein et bon rapport. 



L'ADOLESCENCE. 33 

— Rien de plus vrai, ma femme; cela ne peut manquer de 
faire merveille. 

— Savez-vous ce que j'ai pensé, mon mari? Non; eh bien, 
écoutez-moi. Je ferai la cueillette des olives , vous les transpor- 
terez sur notre petit àne et Menciguela les vendra au marché; 
mais souvenez-vous de ce que je vous dis, ma fille, vous ne 
devez pas donner le celemin ^ pour moins de deux réaux de Cas- 
tille. 

— Deux réaux de Castille ! oh! par exemple, ce serait con- 
science! Il suffit de les laisser à quatorze ou quinze deniers le 
celemin. 

— Taisez-vous donc, c'est du plant de la meilleure espèce, du 
plant de Cordoue. 

— Et quand ce serait du plant de Cordoue , le prix que je 
dis est suffisant. 

— Taisez-vous, encore une fois, et ne me rompez pas la léle. 
Ah çà, ma fille, vous m'avez entendue : deux réaux de Castille, 
et rien de moins. 

ToRuvio. — Encore! Viens ici , petite fille; combien feras-tu 
les olives ? 

Menciguela. — Ce qu'il vous plaira, mon père. 

ToRuvio. — Quatorze deniers, ou quinze? 

Menciguela. — Oui , mon père. 

Aguéda. — Gomment, oui, mon père! Viens ici, petite fille; 
combien feras- tu les olives? 

Menciguela. — Ce que vous voudrez, ma mère. 

Aguéda. — Deux réaux de Castille. 

ToRuvio. — Miséricorde! deux réaux de Castille! Je vous pro- 
mets que, si vous ne faites pas ce que je vous dis, je vous don- 
nerai plus de deux cents coups d'étrivières. Voyons, parlez, 
combien les ferez-vous? 

Menciguela. — Comme vous dites, mon père. 

ToRUvio. — Quatorze ou quinze deniers? 

Menciguela. — Oui, mon père. 

Aguéda. — Qu'est-ce à dire? Oui, mon père! [Elle la bat. 
Attrape! attrape! voilà pour t'apprendre à me désobéir. 

ToRuvio. — Laissez cette enfant. 

1. Douzième de la fanègue, environ un boisseau. 



34 CHAPITRE II. 

Mengiguéla. —- Ah! ma mère! ah! mon père! ne me tuez 

pas ! 

(Aux cris de l'enfant , un voisin apparaît, qui vient mettre le holà.) 

Aloja [entrant). — Qu'est-ce que c'est, voisins? Pourquoi 
maltraiter ainsi cette petite? 

Aguéda. — Ah! monsieur, c'est ce mauvais garnement qui 
prétend donner tout ce que nous avons pour rien; il veut ruiner 
la maison. Des olives grosses comme des noix!... 

ToRuvio. — Je jure par les os de mon père qu'elles ne sont pas 
seulement comme des grains de millet. 

Aguéda. — Et moi je dis que si ! 

ToRuvio. — Et moi je dis que non 1 

Aloja. — Allons, voisine, faites-moi le plaisir de rentrer chez 
vous; je me charge d'arranger tout cela. [Elle rentre.) Expliquez- 
vous maintenant, voisin; de quoi s'agit-il? Voyons vos olives; 
y en eût-il vingt fanègues, je les achèterai. 

ToRuvio. — Ce n'est pas cela , monsieur, ce n'est pas cela 
vraiment; nous n'en sommes pas oii vous croyez. Les olives ne 
sont pas dans notre maison; elles ne sont encore que dans notre 
fonds. 

Aloja. — Alors, transportez-les ici; vous pouvez compter que 
je vous les achèterai toutes au plus juste prix. 

Mengiguéla. — Ma mère en veut deux réaux le celerain. 

Aloja. — C'est bien cher ! 

ToRUvio. — N'est-il pas vrai, monsieur? 

Mengiguéla, — Mon père n'en demande que quinze deniers. 

Aloja. — Montrez-m'en un échantillon. 

TORUV10. — Mon Dieu, vous ne voulez pas me comprendre, 
monsieur! J'ai mis en terre aujourd'hui du replant d'olivier, et 
ma femme dit que, dans six ou sept ans, on pourra récolter 
quatre ou cinq fanègues d'olives , que ce sera elle qui les cueil- 
lera, moi qui les porterai au marché, et notre fille qui les ven- 
dra, et qu'elle ne doit pas les laisser à moins de deux réaux; 
je soutiens que non, elle soutient que si : voilà toute l'affaire. 

Aloja.— Plaisante affaire, ma foi ! vit-on jamais chose pareille? 
Les oliviers sont à peine plantés et déjà ils sont cause des pleurs 
de votre enfant ! 

Mengiguéla. — C'est bien vrai! Qu'en dites-vous, monsieur? 

ToRuvio. — Ne pleure pas, Menciguéla. Celte petite, mon- 
sieur, vaut son pesant d'or. Allons, mon enfant, va mettre la 



L'ADOLESCENCE. 35 

table; je te promols de t'ocljeter un tablier sur le produit de.'H 
premières olives que nous \endrons. 

Aloja. — Adieu, voisin; rentrez aussi diez vous, el vivez en 
paix avec votre femme. 

ToRuvio. — Salut, monsieur. 

Aloja [seul]. — Il faut convenir que nous voyons ici-bas des 
choses qui passent toute croyance. On se querelle pour les olives, 
quand les oliviers n'existent pas encore *. 

Tel était le paso joué par Lope de Riieda. Quand on 
avait vu les Olives [las Aceitunas), on s'en souve- 
nait. Les saynètes de Touvrier excitaient l'enthousiasme 
de l'Espagne, en un temps où Ton ne connaissait ni 
Lope de Yega, ni Galderon, ni Alarcon , ni ïirso de 
Molina. Dans le modeste cadre dont il s'était emparé, il 
fit entrer un véritable répertoire de bonnes caricatures 
franchement dessinées el de moralités joyeuses qu'adop- 
tait aussitôt le bon sens populaire. Quand il mourut, en 
1567, on lui fit des funérailles magnifiques et on l'en- 
terra solennellement dans la cathédrale de Cordoue, 
entre les deux chœurs. Son influence laissa une si vive 
trace que le célèbre Antonio Ferez, dont les aventures 
politiques occupèrent l'Espagne et la France, oubliai! 
ses intrigues , ses belles épîtres et tous les gouverne- 
ments du monde quand il parlait de Rueda. 

Cervantes garda jusqu'au bout de sa vie l'impression 
naïve que lui avait laissée le théâtre du batteur d'or. Un 
an avant sa mort, il écrivait léloge de Rueda, en regret- 
tant de ne pouvoir transcrire et consigner avec détails 
les souvenirs qu'il conservait de lui. Le talent d'obser- 
vation, le naturel, le bon sens de Rueda lui paraissaient 
des modèles trop abandonnés. 

1 . J'ai einpiunlé ici la spirituelle Irailuflion dt^ M. Adolplie de Piii- 
busque. 



36 CHAPITRE II. 

Un soir, dans sa vieillesse, on causait devant lui du 
théâtre. La scène espagnole devenait alors une scène de 
premier ordre , les comedias famosas étaient dans leur 
splendeur, et tout le monde discutait les questions 
d'art dramatique les plus raffinées. Cervantes, écoutant 
les théories de chacun, songeait tout bas au vieil acteur 
qui, sur ses tréteaux, dans un carrefour, leur avait donné 
des leçons excellentes et qui était en définitive leur pre- 
mier maître. Mais laissons-lui la parole : 

Ces jours passés, dit-il, je me trouvai dans une réunion 
d'amis, où l'on traita du théâtre et de ce qui s'y rapporte; on y 
mit tant de subtilité, tant de critique, que,' selon moi, on en 
vint à tracer le modèle de la perfection idéale. On traita aussi 
cette question : Quel fut le premier, en Espagne, qui tira la 
comédie de ses langes et l'amena sur une scène pompeuse, avec 
des vêtements magnifiques? Moi, comme le plus vieux de ceux 
qui étaient là, je dis que je me souvenais d'avoir vu jouer le 
grand Lope de Rueda, homme extraordinaire et par son jeu et 
par son intelligence. H était né àSéville, et de son métier 6a^//ioja, 
ce qui veut dire batteur de feuilles d'or. Dans la poésie pastorale , 
il était merveilleux; c'est un genre dans lequel personne, ni au- 
paravant ni depuis, ne s'est montré supérieur à lui, et bien que 
(étant alors enfant) je n'aie pas pu apprécier avec justesse le mé- 
rite de ses vers, cependant, quand je repasse aujourd'hui, dans 
l'âge mûr, quelques couplets restés dans ma mémoire, je trouve 
que mon impression est exacte ; j'en citerais ici un fragment qui 
donnerait crédit à mon opinion, si je ne craignais de sortir de 
l'objet même de mon prologue i. 

Cervantes a pourtant cédé à la tentation de peindre 
la simplicité primitive du théâtre de Rueda. 

Dans le temps de ce célèbre acteur espagnol , tout le maté- 
riel d'un directeur de spectacle tenait dans un sac, et en voici 
l'inventaire : quatre jaquettes de peau blanche , relevées de cuir 
doré, quatre barbes et autant de perruques , quatre houlettes ou 

1. Prologue du Ihéàlre de Cervank's. 



L'ADOLESCENCE. 37 

à peu près. Les comédies consistaient en églogues, en colloques, 
tenus entre deux ou trois bergers et une bergère. On les égayait 
et on les allongeait au moyen de quelques intermèdes, celui de 
la négresse ou celui du ruffian, ou celui du niais, ou celui du 
Biscayen, quatre personnages que jouait Lope, ainsi que beau- 
coup d'autres rôles, tous avec la plus grande perfection et le plus 
grand naturel qu'on puisse imaginer. » 

La vivacité de ce souvenir, qui revient avec abon- 
dance sous la plume de Cervantes, achève de nous mon- 
trer quelle fut son éducation première. Quand Lope de 
Rueda mourut, en 1567, et reçut des honneurs extraor- 
dinaires, Cervantes, son élève inconnu, était un jeune 
gentilhomme qui avait plus d'esprit que de science et 
plus d'observation que d'études littéraires. Ainsi se for- 
mèrent, je crois, la plupart des capitaines du seizième 
siècle, lesquels étaient peu clercs. 

Au moment où j'essaye de reconstruire en quelque 
sorte la jeunesse de Cervantes, où je réunis ces détails 
épars, il me semble que Montaigne vient compléter le 
chapitre en disant, comme s'il eût été le père de Cer- 
vantes : (( Nous cherchons de former, non un grammai - 
rien ou logicien, mais un gentilhomme, laissons-les (les 
gradués) abuser de leur loisir : nous avons affaire ail- 
leurs. » Et un peu plus loin : « Le parler que j'aime 
est un parler simple et naïf... non pédantesque, ni fra- 
tesque, non plaideresque, mais plutôt soldatesque '. » 

Cervantes avait du « soldatesque ; » son tempéra- 
ment, son milieu le portaient à se jeter dans les choses 
plutôt que dans les paroles. Sa figure même (s'il faut 
en juger par les portraits qui nous sont parvenus'^) 

1. Montaigne, 1 , 25. 

2. Voir surtout le portrait dessiné par M. Eduardo Cano , et pu- 



38 CHAPITRE H. 

était celle d'un homme d'action. Beau d'une beauté mâle, 
le front haut, le sourcil arqué, les cheveux rejetés en 
arrière, le nez aquilin, la bouche nettement dessinée, il 
n'a rien d'un rêveur. Ses traits arrêtés ont l'énergie har- 
monieuse qui fait les figures de capitaines. Sans doute la 
précision même de ces traits qui sont élégants touche à 
la finesse ; peut-être devinera-t-on dans ce regard qui 
vous interroge, dans l'ardeur de ces yeux noirs et ou- 
verts, l'ironie de l'écrivain; les narines se gonflent à 
demi et un vague sourire se trahit dans les plis des lè- 
vres légèrement relevées ; mais ces finesses natives de la 
^ physionomie n'ont rien de commun avec le raffinement 
de notre époque. Quoi qu'il en soit, je me figure dans 
le jeune Saavedra l'homme du seizième siècle, d'allure 
assez rude, capable d'une activité grave et forte, qui 
croit en lui-même et en Dieu et qui se bat pour ses 
croyances. « Vivent ceux qui, emportés comme sur des 
ailes par le désir de bien mériter de leur foi, de leur 
nation et de leur roi , s'élancent intrépidement au 
milieu de mille morts qui les attendent en face ! Voilà 
les choses qu'on entreprend avec honneur, gloire et 
profit ! ... » 

Ce sont les paroles mêmes de Cervantes, que j'em- 
prunte au Curieux indiscret. Dans cette nouvelle ad- 
mirable, où le bonheur paisible est montré comme un 
piège , Lothaire exalte l'esprit d'entreprise qui lui 
paraît légitime, et l'oppose aux tentations morbides 
des hommes comme Anselme, qui ont le bonheur mal- 
heureux, et, faute de but, se mettent à douter. Agissons, 
et défions-nous de l'esprit quand il travaille à vide : 

blié à Séville (I8G4), dans ses Nuevos Documentos par D.José 

Maria Asensio y Toledo. C'est celui dont je parle ici. 



L'ADOLESCENCE. 39 

alors il cherche sa perte. Souvenez- vous de l'Arioste et 
de son apologue du vase; « c'est un conte, ajoute Cer- 
vantes, mais il renferme des secrets moraux dignes d'être 
écoutés, compris et imités ^ » 

Cervantes écrivit cela plus tard, il le pensa de bonne 
heure, et avec embarras, car cette disposition semblait 
contradictoire avec ses goûts littéraires. A vingt ans, 
quand il voulut choisir une carrière, il se trouva deux 
natures et deux vocations. Son génie précoce et l'éléva- 
tion de son âme, éprise de poésie, le poussaient vers les 
lettres. Son origine et les traditions de sa famille l'en- 
traînaient vers les armes. Naître gentilhomme, c'était 
naître soldat. Il était donc combattu d'instincts divers. 
Un jour, l'alternative qui le tenait en suspens parut ces- 
ser. Son frère aîné, Rodrigo, partit pour la campagne 
des Flandres. Il semblait dès lors que Michel dût rester 
près des siens et chercher sa route dans la vie civile ; 
tout au contraire, le jeune homme se sentit plus que ja- 
mais attiré par la guerre. Castillan dans l'âme, il disait 
que le courage militaire est la vertu qui réunit toutes les 
autres, qu'il rend courtois, qu'il développe la libéralité 
dans l'homme, et que c'est le propre des âmes généreuses 
de vivre au milieu des périls. La valeur môme ne lui 
suffisait pas, il voulait qu'on fût téméraire. Car, ce s'il 
est plus facile au prodigue quà l'avare d'être libé- 
ral, il est plus naturel au téméraire qu'au lâche de tou- 
cher le point juste de la vraie bravoure. » Là-dessus, il 
ne tarissait pas. Ses ouvrages sont pleins de ces trans- 
ports qui agitaient encore sa vieillesse. Ses nouvelles et 

1. Don Quicholte , i, 33. » Tiene en si encerrados secretos mo- 
rales, (lignos de ser advertidos, yentendidos, y imitados. » — Ariosle, 
0. F., chap. LXii*. 



40 CHAPITHK II. 

ses comédies, sa prose et ses vers, (ont respire Fadora- 
tion des armes, qui fut sa passion dominante, son ambi- 
tion invincible et, au dire des envieux, son incurable 
ridicule. La question des lettres et des armes revient 
sous sa plume au détour de tous les chapitres, comme 
un débat capital et mal jugé, comme dans Saint-Simon 
la question des ducs et pairs. Ce sont des comparaisons 
sans fin du métier militaire avec les autres fonctions so- 
ciales. Qui l'emporte du soldat, du moine, de l'homme 
d'étude ou de l'homme de cour? Il est sublime de servir 
Dieu ; l'étudiant qui veille et pense est admirable ; le 
service du roi est un noble office... Mais soyez soldat. 

Don Quichotte, l'homme bardé de fer, qui porte en 
1605 le bouclier de 1250, est absurde comme un reve- 
nant ; mais quand il parle des vertus actives, des com- 
bats, des entreprises, il est sérieux, il est éloquent, il 
vous gagne. La caricature disparaît, le fou redevient 
héros ; on sent que l'auteur est caché dans son person- 
nage et se trahit. La forfanterie et les rêves de l'hidalgo, 
qu'il raille avec une verve éblouissante , il l'admire, il 
la salue avec respect dans le soldat captif qui revient au 
pays. C'est l'inconséquence naïve et très-aimable de ce 
livre si divers, ou plutôt c'est ce qui en fait la vérité. 
L'homme se révèle sous le conteur ; il y a même un in- 
stant d'oubli où il nomme et laisse entrevoir dans ses 
groupes « un certain Saavedra, » un tal Saavedra^ 
dont l'histoire, dit-il, serait digne d'intérêt. 

Il a dessiné souvent, de profil ou de face, comme 
silhouette ou comme portrait, le personnage du soldat 
gentilhomme. Un Fernando Saavedra joue le premier 
rôle dans le drame intitulé : El Galkirdo espahol. C'est 
un foudre de guerre, un beau cavalier qui tourne les 



L'ADOLESCENCE. 41 

têtes quand il ne les abat pas, un capitan sans aucune 
modestie. A lui seul il prend un navire turc sur la 
côte d'Oran. « Il fond sur Tennemi Tépée à la main. Il 
tue et frappe, il court de la poupe à la proue ; l'équi- 
page se rend à lui seul ! » Les ennemis mêmes le con- 
templent comme un demi-dieu, car « il a tué cent Maures 
en bataille, et sept en duel ; il en a envoyé deux cents 
sur les galères et cent dans les bagnes * . » 

Ces rodomontades font sourire et rappellent les récits 
de Brantôme. Voilà bien de Torgueil. Cervantes en con- 
vient. « Saavedra est très-modeste avec ses amis, dit-il, 
mais devant l'ennemi, il ne connaît pas d'égal, ni Maure, 
ni chrétien. » Il faut, pour comprendre les hommes de 
ce temps-là, vivre un moment de leurs idées. Au sei- 
zième siècle il y avait, en face des clercs, en opposition 
avec eux, une jeune noblesse qui haïssait les « suppôts 
de Baroco et de Baralipton, » comme dit Montaigne, 
qui aimait les exercices du corps, la lutte poudreuse, les 
défis magnifiques, les prouesses voyantes, et qui appe- 
lait académie l'école d'équitation. Il restait encore des 
chevaliers, et l'acception même du mot caballeros mar- 
quait que l'esprit chevaleresque s'était vulgarisé en s'éten- 
dant. Si l'on veut, en effet, descendre dans la foule, 
écouter les détails, on surprendra des sentiments sem- 
blables jusqu'au fond des régiments et des bandes mer- 
cenaires, jusque dans les bacheliers et les licenciés des 
universités. 

• La querelle des étudiants (dans Don Quichotte) est 
un petit tableau pris sur le fait. Ils sont deux, l'un qui 
porte dans un paquet de toile verte quelques bardes et 

1. El Gallardo espafiol , ,1' m. 



42 CHAPITRE II. 

deux paires de bas en bure noire , c'est le bachelier qui 
deviendra clerc ; l'autre qui ne porte rien que deux 
fleurets neufs avec leurs boutons, c'est un licencié, qui 
vient d'être reçu à grand'peine, car il aime mieux l'es- 
crime que les livres. Le bachelier l'en plaisante un peu, 
car il ose ne pas croire que l'escrime soit une science. 

— Si vous ne vous piquiez pas, dit l'autre étudiant, de jouer 
mieux encore de ces fleurets que de la langue, vous auriez eu la 
tète au concours des licences, au lieu d'avoir la queue. 

— Écoutez, bachelier, reprit le licencié, votre opinion sur 
l'adresse à manier l'épée est la plus grande erreur du monde, si 
vous croyez cette adresse vaine et inutile. 

— Pour moi, ce n'est pas une opinion, répondit l'autre, qui 
se nommait Corchuelo, c'est une vérité démontrée, et, si vous 
voulez que je vous le prouve par l'expérience, l'occasion est 
belle; vous avez là des fleurets; j'ai, moi, le poignet vigoureux , 
et, avec l'aide de mon courage, qui n'est pas mince, il vous fera 
confesser que je ne me trompe pas. Allons, mettez pied à terre, 
et faites usage de vos mouvements de pieds et de mains, de vos 
angles, de vos cercles, de toute votre science; j'espère bien vous 
faire voir des étoiles en plein midi, avec mon adresse tout in- 
culte et naturelle. 

On se bat vivement. 

Le bachelier attaquait en lion furieux; mais le licencié, d'une 
tape qu'il lui envoyait avec le bouton de son fleuret, l'arrêtait 
court au milieu de sa furie, et le lui faisait baiser comme si c'eût 
été une relique, bien qu'avec moins de dévotion. Finalement, le 
licencié lui compta, à coups de pointe, tous les boutons d'une 
demi-soutane qu'il perlait et lui en déchira les pans menu 
comme des queues de polypes. 11 lui jeta deux fois le chapeau 
à terre et le fatigua tellement, que, de dépit et de rage, l'autre 
prit son fleuret par la poignée et le lança dans l'air avec tant 
de vigueur qu'il l'envoya presque à trois quarts de lieue. 

Les préférences de Cervantes se trahissent. 

Pendant la route qu'il leur restait à faire, le licencié leur ex- 
pliqua les excellences de l'escrime, avec tant de raisons évi- 



L'ADOLESCEiNCE. 43 

dentés, tant de ligures et de démonstrations mathématiques, que 
tout le monde demeura convaincu des avantages de cette science, 
et Gorchuelo fut guéri de son entêtement'. 

Cervantes ne s'établit pas juge du camp, mais aiiieui's 
il donne son avis : préférer la force à Tadresse est une 
idée de vilain. Gorchuelo peut penser ainsi et Sancho 
a de bonnes raisons pour suivre la même pratique; mais 
un gentilbomme doit être adroit et posséder l'érudition 
de l'épée. 

Tout revenait, on le voit, à la race et au sentiment de 
sa condition. Il en découlait une suite d'idées qui était 
un système d'éducation. En veut-on un dernier exemple, 
des plus curieux? Les Espagnols se jetaient alors sur l'Ita- 
lie, et la mode était pour la plupart des jeunes hommes 
de passer par là , quand on n'allait pas en Flandre. 
Cervantes en donne la raison franchement positive : 
on était, dit-il, « alléché par ce qu'on avait ouï dire 
aux militaires de l'abondance des auberges de France 
et d'Italie, et de la liberté dont jouissent les Espa- 
çrnols dans leurs logements. On trouvait fort agréables 
à l'oreille ces mots : Li buonl polastri, picioni, pre- 
suto e salcicie, et autres de même espèce que les sol- 
dats se rappellent quand ils reviennent de ces pays dans 
le nôtre, et qu'ils passent par la misère et les incom- 
modités des hôtelleries d'Espagne. » Mais il y avait en- 
core, ici comme en tout, la raison de casie. On disait 
dans les vieilles familles « que ce n'était pas assez d'être 
gentilhomme dans sa pairie, et qu'il fallait encore l'être 
dans les pays étrangers. » 

1. Voy. Don Quichotte, ii, l 9. — .lecite ici la tradiicliondcM. Viardot, 
qui est devenue classique eu t'rauce, et je la citerai souvent, afin que 
les personnes qui ne lisent pas l'espagnol retrou\ent le Cervanfes 
français, auquel ou s'est justement habitué. 



if CHAPITRE II. 

Je compromels (Servantes en le inontraiil ici lour à 
tour ignorant, capitan et infatué de sa noblesse. Mais 
ce fut vraiment son adolescence. D'ailleurs, ne blâmons 
pas trop vite ses préjugés au nom des nôtres. La no- 
blesse castillane se pardonnait tous les orgueils parce 
qu'elle acceptait toutes les misères. 

Cervantes apprit à être pauvre en apprenant à être 
fier. Son courage moral se développa avec son orgueil. 
Ainsi se trouva-t-il à vingt ans plein de sentiments bar- 
dis, libres et naïfs. Qui l'eût vu à cette époque ne lui eût 
pas prédit l'avenir d'un écrivain, mais le grade de ca- 
pitaine. 

L'événement ne tourna pas ainsi tout d'abord. Un 
cardinal italien passant par Madrid proposa d'emmener 
le jeune homme comme secrétaire ou comme page, et 
Cervantes partit avec lui. 

Mais, arrivé à Rome, il se fit soldat. 



CHAPITRE III 



LES CAMPAGNES 



LÉPANTE ET NAVARIN (1571-167 3;. 

Cervantes a combatlu à Lépante, à Navarin, à la 
Goulette. Sept ou huit ans de ces grandes campagnes 
mûrirent rapidement son esprit et son caractère. En 
1567, c'était encore un écolier qui ne comprenait guère 
sans doute ce qui se passait dans le monde politique. Il 
faisait des vers, et les événements les plus tragiques 
d'alors lui servaient de matière à amplifications. Quand 
mourut la reine Isabelle , quand don Carlos expira dans 
les convulsions, Cervantes, sous l'égide de son profes- 
seur Juan de Hoyos, rima une demi-douzaine d'épita- 
phes en l'honneur de la feue reine. Le maître et l'élève 
croyaient naïvement plaire au roi, qui eût préféré le 
silence et qui ne permettait même pas à l'envoyé du 
pape de lui présenter des lettres de condoléance. Cet 
envoyé, le cardinal Acquaviva, s'intéressa précisément 
aux vers dont le roi se souciait peu. Il voulut rendre 
visite à la littérature espagnole pour se dédommager du 
mauvais accueil qui lui était fait par la politique. Il 



4G CHAPITRE III. 

aimait les leltres, il s"y connaissait, étant né dans celte 
famille napolitaine des ducs d'Atri et de Téramo 
qui donnait des Mécènes aux poêles italiens. Il distingua 
le jeune Cervantes el T emmena à Rome. 

Ainsi notre rimeur ful-il tout d'un coup transporté 
en Italie. Arrivé là, il sentit la vocation militaire se ré- 
veiller en lui. Quand mém.e il aurait eu, ce qui est 
douteux , les qualités aimables de ces pages qu'on appe- 
lait les domestiques des grands, à une telle époque il 
était impossible de ne pas prêter l'oreille au tressaille- 
ment des armes qu'on entendait sur toute la Méditerra- 
née. Il n'était bruit que des Turcs el de leurs progrès ef- 
frayants. Les flottes des sultans régnaient sur la mer, leurs 
amiraux semblaient invincibles, leurs corsaires insaisissa- 
bles. On voyait établie définitivement en Europe cette 
race guerrière qui possédait à la fois l'organisation ac- 
tive des peuples conquérants et le prosélytisme militant 
des jeunes religions. Solidement campés dans toute la 
péninsule grecque, ils pillaient le littoral des deux au- 
tres en attendant qu'ils les soumissent au joug. Tran- 
quilles d'ailleurs à Constantinople, ils se fiaient à l'a- 
venir avec le calme fataliste des Orientaux, et tandis 
que l'orgueil espagnol , frémissant de rage , proférait 
des menaces terribles, l'orgueil ottoman ne daignait pas 
s'émouvoir. 

On était néanmoins à la veille d'une grande rencontre. 
Le jeune Saavedra traversait la mer qui servait de 
champ de bataille à TEurope et à l'Asie, en 1567 ou 
1568, dans la période fiévreuse qui sépare le siège de 
Malte (1565) de la victoire de Lépante (1571). La Mé- 
diterranée fut alors un magnifique théâtre d'activité, 
d'héroïsme et d'aventures. Pour un homme de vingt 



LES CAMPAGNES. 47 

ans, espagnol et poète, le spectacle était beau de ce 
combat splendide et sanglant, qui ne finissait pas, 
tournoi sérieux, drame réel, dont les personnages mé- 
ritaient Tattention. Un simple soldat pouvait toucher du 
doigt les personnages qui jouaient les premiers rôles. 
C'étaient les généraux turcs, les renégats sortis de Far- 
chipel grec, les gentilshommes italiens comme le 
brillant Golonna, le plus accompli des chevaliers et le 
plus élégant des triomphateurs. C'étaient les capitaines 
espagnols, hommes de fer, mûrs à quinze ans comme 
Farnèse, et porfant la cuirasse à soixante-dix ans 
comme Alvarez de Bassano, marquis de Santa-Cruz, 
qui assiège Tunis avec Charles-Quint en 1S35, bat 
Strozzi aux Terceires en 1587, et commande encore 
V Armada. 

Quand ils se rencontraient tous ensemble, sur de 
grandes scènes, généraux et corsaires, chrétiens et re- 
négats. Européens et Asiatiques, la lutte était grandiose 
et le monde attentif. Chacun alors faisait des prodiges 
de courage ou de cruauté, donnant la mesure de ce 
que peut un homme, dans le bien et dans le mal. 
Vainqueur aujourd'hui, on était esclave le lendemain, 
au gré des événements. Le célèbre La Valette, com- 
mandeur de Malte, rama sur les galères comme tant 
d'autres, sous les ordres de Dragut le pirate. Plus tard 
Dragut fut mis à la chaîne : La Valette, qui était devenu 
libre, rencontra Dragut enchaîné. — nUsa?îza de 
guerra! C'est la guerre! dit le chrétien au renégat. — 
Mudanza de fortuna! répondit Dragut. C'est la for- 
tune!» On éprouvait ainsi tour à tour sa force d'âme. 

Ces choses ravissaient les écrivains espagnols, qui ont 
toujours eu un penchant secret pour les grandes aven- 



48 CHAPITRE III. 

tures. Galderon a mis au Ihéâlre, dans Y Alcade de 
Zalamca^ le capitaine Lope deFigiieroa, que Cervantes 
eut pour chef. Les Figueroa venaient du fond du moyen 
âge; leur nom rappelait les plus vieilles guerres contre 
les Maures : on racontait qu'un homme de cette famille, 
se trouvant un jour sans armes en face des musulmans, 
avait saisi une hranche de figuier et (chassé à coups de 
bâton les infidèles. Cervantes raillera plus tard ces tra- 
ditions du romancero, mais quand il vient en Italie, il 
écoute avec admiration tous les récits de guerre. Cette 
race asturieime des Figueroa, si antique, cui genus a 
proavis ingens, est sacrée à ses yeux . Toute la cheva- 
lerie renaît dans le capitaine Lope, homme bronzé, 
couvert de blessures, qui a vu Malte et s'y est fait voir, 
qui a été esclave à Constantinople, sans fléchir, et qui 
figure parmi les premiers lieutenants de don Juan 
d'Autriche, le héros par excellence. 

Don Juan est l'Achille castillan. Le jour où il vient 
prendre le commandement des troupes espagnoles en 
Italie, Cervantes n'y tient plus, il se fait soldat. Ainsi 
firent beaucoup d'autres, car don Juan, avant d'avoir 
gagné la bataille de Lépante, était déjà acclamé par 
les Espagnols, appelé par les Vénitiens, élu par le 
pape. Le prestige incroyable qu'il exerçait tenait sans 
doute à son caractère, mais aussi à d'autres causes, 
plus générales et plus profondes. Lorsqu'un homme a 
tant d'empire sur les âmes, c'est qu'il résume en lui 
les pensées et les désirs des autres hommes. 

Don Juan représente alors les sentiments héroïques 
de la vieille Espagne en opposition avec le roi qui oublie 
la croisade séculaire contre Mahomet. On le compare 
tout bas à Philippe II, à qui il est égal par l'origine, 



LES CAMPAGNES. 49 

supérieur par la beauté, par la jeunesse, par la géné- 
rosité du caractère. Le contraste est frappant. Tan- 
dis que Philippe fuit le champ de bataille et s'en- 
ferme dans son palais, entre une famille déchirée et une 
favorite impudente, la princesse d'Eboli, le brave don 
Juan se fait aimer des soldats qu'il conduit à la vic- 
toire. Tout d'abord il refoule les Morisques. Aussitôt 
après il demande impatiemment à marcher contre les 
Turcs; n'est-ce pas un acte de foi, une entreprise juste 
contre des agresseurs et la suite des traditions mili- 
taires de Charles-Quint? On le retient, on l'espionne, 
il s'enfuit en I066, et, gagnant le port de Barcelone, il 
vole au secours de Malte, où mouraient tant de cheva- 
liers. Philippe le fait poursuivre et reprendre. 

C'est une lutte engagée entre les deux successeurs de 
Charles-Quint, une lutte de tous les jours, qui dure 
plusieurs années, qui passionne l'Espagne et qui est 
mêlée de scènes étranges. 

Un jour, en 1571, on voit entrer à la cour un carme 
déchaussé qui, bravant toutes les lois de l'étiquette, 
pénètre jusqu'au roi et aux infantes. — « Salut, mon fils ! 
Salut, mes filles! » dit-il sans façon, puis il va embrasser 
don Juan, et, d'un ton prophétique, lui promet que 
Dieu lui accordera de vaincre les Turcs , en ajoutant 
que l'Espagne entière priera pour lui. 

Ce faux moine était une femme, la princesse de Car- 
donne, esprit mystique et austère. Après avoir vécu à 
la cour, elle avait disparu tout à coup en 1562, l'année 
môme où saint Pierre d'Alcantara et sainte Thérèse pro- 
testaient contre la piété mondaine et réformaient le ca- 
tholicisme espagnol. Elle avait adopté l'habit de bure 
des ordres nouveaux, le capuce et la ceinture de cuir. 

4 



50 CHAPITRE III. 

Après neuf ans de la retraite la plus ascétique, elle repa- 
raissait pour bénir le futur vainqueur de Tislainisme. 

Ainsi Ton ne pouvait vaincre sans Tinfant. La voix 
du peuple devenait la voix de Dieu. Philippe s'irritait 
sourdement de cet enthousiasme, mais don Juan était 
déjà, de fait et par la force des choses, le général unique 
entre tous qui devait conduire la chrétienté contre l'is- 
lamisme. En vain le roi usa-t-il de lenteur, en vain ré- 
sista-t-il, épuisant toutes les fins de non-recevoir. Malgré 
sa puissance absolue et la sévérité glaciale de son regard, 
Philippe ne pouvait plus amortir ou comprimer la pas- 
sion publique qui se déclarait de toutes parts. Le héros 
avait pour complices toute l'Espagne, toute l'Italie et le 
Souverain-Pontife. Le roi céda à regret. Aussitôt qu'il 
eut cédé, la nouvelle en courut sur toute la Méditer- 
ranée. « On le sut, dit Cervantes, avec certitude, et mon 
courage s'enflamma. » Les soldats arrivèrent de tous 
côtés, les étudiants quittèrent leurs livres, les poètes, 
comme Gristobal de Yiruès, Geronimo Terres Aguilar 
et Gaspar Gorte Real, marchaient dans les compagnies 
espagnoles. La joie était universelle, et les vieux politi- 
ques secouaient la tète avec dépit, étonnés, comme tou- 
jours, que les calculs les plus positifs fussent déjoués 
par les sentiments, les croyances, l'esprit de race et 
tout ce qui s'agite vaguement au fond des âmes. 

Il faut citer les paroles textuelles de Cervantes : a On 
parlait, dit-il, d'une ligue formée entre le pape Pie Y, 
d'heureuse mémoire, Yenise et l'Espagne, contre l'en- 
nemi commun, c'est-à-dire le Turc. La flotte turque 
s'était emparée de l'île de Chypre que possédaient les 
Yénitiens, perte douloureuse et funeste. On apprit avec 
certitude l'arrivée, comme général de cette ligue, du 



LES CAMPAGNES. Bl 

sérénissime don Juan d'Autriche, frère naturel de notre 
bon roi Philippe ; la nouvelle se répandit qu'on faisait 
d'immenses préparatifs de guerre... Tout cela m'excita 
et me transporta du désir de me voir dans la campagne 

projetée*. )> 

Ces paroles, bien qu'ellesportentencore l'accent de l'en- 
thousiasme, sont refroidies par la distance et les années. 
Si l'on veut comprendre ce qui se passait dans l'âme de 
Cervantes et des jeunes Espagnols, il faut lire l'ode ad- 
mirable d'Herrera. Là se montrent les impressions puis- 
santes qui agitaient les cœurs. Herrera met en scène le 
sultan qui brave l'Europe, lui rappelle ses défaites et 
lui jette un défi solennel : 

Il a dit, cet insolent, il a dit avec niépris : Ces contrées ne 
connaissent donc pas ma colère, ni les exploits de mes ancêtres? 
Quand ils sont venus, à quoi servit la résistance de la Hongrie 
effrayée, et celle de la Dalmatie, et celle de Rhodes? Qui donc a 
pu sauver leur liberté? Quelles mains ont préservé l'Autriche et 
l'Allemagne? Et aujourd'hui, par aventure, leur Dieu pourra-t-il 
les garder de mon bras victorieux? 

Leur Rome, craintive, iiumiliée, change en larmes ses can- 
tiques. Elle et ses fils attendent dans la tristesse l'heure de ma 
colère, de leur défaite et de leur mort. La France est ébranlée 
par les discordes ; l'Espagne, cette race si fière dans les combats, 
est occupée à se défendre chez elle contre les adorateurs du 
croissant qui l'habitent et qu'elle menace de mort. Et cepen- 
dant ils veulent encore mais non! nul ne peut rien contre 

moi! 

Les peuples puissants m'obéissent. Éperdus, ils tendent leur 
cou au joug et leur main au vainqueur pour se racheter. Leur 
courage a été inutile; leurs astres se sont obscurcis et couchés , 
leurs hommes forts penchent déjà vers le trépas ; leurs vierges 
sont disparues ; leur gloire est tombée sous mon empire et sous 
mon sabre. Depuis le Nil jusqu'aux riches contrées de l'Euphrate, 

1. Don Quichotte^ t. II, chap. xxxix. 



o2 CIIAPITRK III. 

et aux bords froids de l'Ister, tout ce que le soleil regarde, tout 
est à moi. 

A ces bravades du sultan, le peuple espagnol répond 
par une invocation à Dieu : 

Seigneur, ne souffre pas que ta gloire soit usurpée par cet 
homme, qui prise si haut la force et se prévaut de sa vanité et de 
sa colère. Ne permets pas que l'ennemi superbe souille les autels 
de sa victoire, qu'il opprime tes enfants, qu'il fasse de leurs 
corps la pâture des bêtes et de leur sang répandu le témoignage 
de sa haine. Ils deviennent son jouet, et alors il dit : Où est 
le Dieu de ces hommes? Où se cache-t-il? 

Au nom de la gloire due à ton nom, de la vengeance due à 
ta race, par ces cris de douleur que poussent les malheureux, 
tourne ton bras contre lui, qui déjà ne se contente plus d'être 
un homme et s'accorde les honneurs que tu te réserves. Que ta 
rigueur triple le châtiment de ton ennemi, qu'elle le quadruple! 
Que l'injure faite à ton nom soit le coup même qui tranche sa vie ! 

Ainsi priaient les Espagnols, qui, depuis cinq ans, 
irrités, inquiets, vivaient dans une attente fiévreuse mêlée 
de terreur et de colère. — Quand don Juan fut nommé 
généralissime, on vit arriver de toutes parts en Italie ces 
fantassins espagnols, qui, dit un contemporain, faisaient 
trembler la terre sous leurs mousquets ; capitaines et sou- 
dards, dont Brantôme raconte la vaillance, le courage 
et la braverie , c'est-à-dire le bel air avec lequel ils 
s'habillaient, dépensant leur solde en armures et ou- 
bliant le nécessaire pour le magnifique. Cervantes, qui 
regardait passer les régiments espagnols, résolut de les 
suivre. Un capitaine de son pays, Diego de Urbina, ra- 
menait sa compagnie de Flandre en Italie ; il entra dans 
la compagnie de Diego. A ceux qui s'étonnaient de le 
voir déserter les lettres, il répondit sans doute ce qu'il 
écrivait plus tard : ce II n'est pas de meilleur soldat que 



* 



LES CAMPAGNES. 33 

les transfuges qui ont abandonné les études pour les 
camps. Tout étudiant devenu soldat est des excellents. » 

D'ailleurs, le jeune homme qui se faisait soldat par 
goût et par aventure fut bientôt animé dïin senti- 
ment nouveau et plus sérieux , quand il sentit naître 
en lui la pensée politique qui devait inspirer sa vie et 
la moitié de son œuvre. Tout d'abord il jugea peu les 
choses et ne vit que les hommes ; mais bientôt il com- 
prit le rôle de don Juan, champion de l'Europe chré- 
tienne. 

Don Juan partit à la Un de juillet 1571, débarqua à 
Gênes et gagna Naples, où était le rendez-vous de la 
flotte espagnole. Il attendit l'arrivée des troupes appe- 
lées d'Allemagne, puis rallia les Vénitiens à Messine. 
Le 15 septembre on fit voile. 

La compagnie de Diego de Urbina , où se trouvait 
Cervantes et qui faisait partie du régiment de Miguel 
de Moncada , fut embarquée sur les galères d'André 
Doria. Le vaisseau la Marquesa, capitaine SantoPietro, 
portait notre écrivain. 

L'àme du jeune poète était agitée violemment par 
l'émotion de la grande rencontre qui se préparait. 
L'ambition, l'espérance, la foi, soulevaient dans son 
esprit et dans son cœur un monde de pensées. La sur- 
excitation de ses compagnons d'armes ajoutait à la 
sienne. Bientôt il ne put pas comprimer l'ardeur de son 
sang ; une fièvre ardente s'empara de lui et il dut se 
résigner à rester sur son grabat de soldat. 

Cependant le généralissime voguait vers les rivages 
de la Grèce et cherchait l'ennemi. Philippe l'avait en- 
touré de conseillers lents, graves et circonspects ; il les 
entraînait dans sa course, les consultant avec calme, les 



n4 CHAPITRE 111. 

gagnant à ses idées et avançant toujours. Don Juan avait 
le coup d'œil aventureux et assuré qui fait les généraux 
de vingt ans. Sur le champ de bataille, il prenait son 
parti immédiatement et l'exécutait de sang-froid. 

Le 8 octobre, il arrive en vue de Lépante, il trouve 
la flotte ottomane en bataille ; elle vient à lui à toutes 
voiles, le vent en poupe. Aussitôt il partage sa flotte en 
trois divisions, se place au centre, met à sa droite Doria, 
à sa gauche Barberigo, chacun commandant cinquante 
galères. La réserve est confiée au marquis de Santa-Gruz ; 
don Juan fixe l'intervalle de chaque division, et, ces me- 
sures prises, il saisit un crucifix, il descend dans une 
chaloupe et parcourt le front de la bataille en montrant 
à tous les soldats chrétiens le symbole de leur croyance 
et de leur race. 

Cervantes, à qui on ne put pas cacher que l'heure 
du combat était venue et qui entendait le bruit de la 
manœuvre, se leva, courut sur le pont et demanda son 
rang. Son capitaine le renvoya; un de ses amis, nommé 
Mateo de Santisteban, le conjura de se mettre à Fabri et 
de rester sur son lit. Cervantes sentit la honte lui mon- 
ter à la figure. « Seigneurs, s'écria-t-il, dans les occa- 
sions de guerre qui jusqu'ici se sont offertes et où l'on 
m'a mandé, j'ai servi comme un bon soldat; aujourd'hui, 
si malade que je sois, mieux vaut mourir en combattant 
pour Dieu et pour son roi que se mettre à l'abri. » Il 
réclama le poste d'honneur. Son insistance triompha; 
on le plaça, avec douze hommes, dans le canot attaché 
aux flancs du navire, commue au premier rang '. 

1. Voir, pour l'aiithenlicilé de ces faits, l'enquête de 1578, et 
l'ouvrage dt^ don Cayefano Rosf^ll, Historia de! combnle naval de J.e- 
panlo. 



LES CAMPAGNES. 55 

Don Juan donna le signal du combat. La rencontre 
des deux flottes fut terrible. De part et d'autre la fureur 
et le courage étaient dignes de ce duel acharné entre 
l'Orient et l'Occident. Les chefs donnaient l'exemple. 
Farnèse, Golonna, le duc d'Urbin entraînaient leurs 
soldats au fort de la mêlée. Pendant toute la matinée ils 
luttèrent avec peu d'avantage contre les vents et contre 
les rapides manœuvres d'un ennemi habile. L'Uchaly 
enveloppa avec sept galères la galère capitane de Malte, 
la prit à l'abordage et lui ravit son étendard, trophée 
précieux qui lui valut le lendemain le titre de général 
de la mer. Cet homme , le plus terrible et le plus re- 
douté des chefs ennemis, s'attachait à séparer delà flotte 
chrétienne toute l'aile gauche en l'attirant sur lui et à 
l'écart. Il réussit à troubler Barberigo qui la comman- 
dait. Il le déconcerta, lui tua des capitaines, et enfin as- 
saillit, au milieu d'un désordre épouvantable, tous ses 
vaisseaux. Chaque navire devint le théâtre d'une bataille 
désespérée. Dans le nombre, la Marquesa^ où se trou- 
vait Cervantes , se défendait avec ardeur. L'Uchaly ne 
pouvant ni les forcer à fuir, ni à amener leur pavillon, 
les écrasait. 

Le souvenir de ce moment terrible laissa dans l'esprit 
de Cervantes des images qu'il évoquait avec une vive 
émotion : 

Dans ce jour fameux que le destin fit sinistre pour l'armée 
ennemie, mais favorable et heureux à la nôtre, sous l'escorte du 
courage et de la terreur, je fus de ma personne présent à l'action. 
Ma confiance était mon arme plutôt que mon épée. 

Que vis-je alors? la flotte rangée se rompre et se briser, le sang 
barbare et le sang chrétien rougirdctoutesparls le lit de Neptune, 

Et la mort irritée courir dans sa folle fureur çà et là , d'une 
course précipitée, prompte aux uns, lente aux autres, 



o6 CHAPITRE III. 

Et les bruils confus, l'épouvantable fracas, les convulsions 
des malheureux qui allaient se mourant entre le feu et l'eau , 

Et les cris douloureux, les profonds soupirs qui s'échappaient 
des poitrines blessées, avec les malédictions des victimes du 
sorti 

Au milieu du massacre, Cervantes reçut quatre bles- 
sures. Un coup de feu lui fracassa la main gauche, 
qui pourtant ne fut pas coupée et qu'il garda toute 
sa vie, mais dont il perdit l'usage. Il serait mort ignoré, 
à son poste, si la bataille n'avait pas changé de face. 
Mais tout à coup le vent, qui était contraire aux Es- 
pagnols, tourna et les servit. Aux yeux de tous, c'était 
un miracle manifeste. La lutte recommença avec des 
chances nouvelles. L'élan des chrétiens ne connut plus 
d'obstacles; ils enfoncèrent le centre de la flotte otto- 
mane. Bientôt on aperçut, fixée au mât de la galère de 
don Juan, une tête sanglante; c'était celle de l'amiral 
ennemi, Ali-Pacha. Le prestige des Turcs disparut en 
un instant. L'Uchaly, qui avait mis en déroute l'aile 
droite des chrétiens, fut pris à revers par don Juan lui- 
même, et tout son art fut de s'échapper au plus vite 
avec son escadre. Le brave et célèbre capitaine Lope de 
Figueroa montra, en signe de victoire, l'élendard otto- 
man dont il s'était emparé. La déroute devint générale 
et le désastre immense. Les Turcs perdirent 30,000 
hommes et abandonnèrent les lo,000 esclaves qui ra- 
maient sur les galères. Quand ces prisonniers « recou- 
vrèrent leur liberté si désirée *, » quand on les vit sortir 
du flanc des vaisseaux ennemis, il sembla aux vainqueurs 



1. Don Quichotte, liv. I, chap. xxxix. — Alcanzaron la deseada 
liber lad. 



LES CAMPAGNES. o7 

que l'affranchissement de la chrétienté était désormais 
accompli. 

Quand la trompette, dit Cervantes, fit retentir dans Fair trans- 
parent les accents du triomphe et annonça la victoire des armes 
chrétiennes , 

Dans ce moment si doux, moi, triste, je tenais une main 
sur mon épée ; de l'autre s'échappaient des flots de sang ; 

Je sentais ma poitrine atteinte d'une blessure profonde et ma 
main gauche brisée de part en part; 

Mais telle fut la joie souveraine qui remplit mon âme, quand 
je vis abattre par les chrétiens le peuple féroce des infidèles. 

Que je ne voyais pas ma blessure Et pourtant ma souf- 
france mortelle m'ôtait parfois le sentiment K 

Toute l'armée chrétienne était soutenue par la même 
pensée. On oubliait la multitude des morls et des blessés 
pour chanter un triomphe où la fierté militaire était 
mêlée de larmes de joie. 

Chantons le Seigneur ! s'écrie Herrera, qu'il faut citer 
encore, car il a dit l'orgueil du lendemain comme la 
honte de la veille. 

Chantons le Seigneur, qui, sur la vaste mer, a vaincu la 
Thrace barbare!... C'est toi, Dieu des batailles, toi qui es notre 
appui, notre salut et notre gloire; toi qui as brisé la puissance 
et le front cruel de Pharaon, le guerrier orgueilleux. L'élite de ses 
princes a jonché l'abîme; ils sont descendus, comme descend la 
pierre, dans le fond de la mer profonde, et ta colère les a em- 
portés, comme la paille desséchée que le feu dévore. 

Les faibles ont tremblé, confondus de sa fureur impie; il a 
levé son front contre toi. Seigneur Dieu, et d'un œil, d'un cœur 
plein d'arrogance, sa main brandissant une arme, cet homme 
puissant a secoué la tète avec colère ; son cœur s'est enflammé 
de courroux contre les deux Hespéries baignées par la mer, parce 
que, mettant leur confiance en toi, elles lui résistent, parce qu'elles 
ont revêtu les armes de ta foi et de ton amour. 

1. Lettre de Cervantes ;i Mateo Vasqucz. 



58 CHAPITRE III. 

Il a levé la tête, ce puissant qui te porte tant de haine; il a 
tenu conseil pour notre ruine, et ses conseillers ont décidé qu'on 
nous attaquerait. Venez, ont-ils dit, au milieu des flots de la 
mer, nous ferons de leur sang un lac, nous anéantirons cette race 
et en même temps le nom du Christ. Nous partagerons leurs dé- 
pouilles et nous rassasierons nos yeux de leur mort. 

Alors sont venus de l'Asie, de la mystérieuse Egypte, les 
Arabes, les légers cavaliers africains et les auxiliaires de la Grèce 
coupable, tous, la tète haute, fiers de leur puissance et de leur 
multitude. Ils ont osé promettre que leurs mains mettraient nos 
rivages à feu et à sang, que leur fer donnerait la mort à nos jeunes 
hommes, qu'ils prendraient nos petits enfants et nos filles, et 
qu'ils leur laisseraient le déshonneur au lieu de l'innocence. 

Ils ont occupé toute la mer et ses replis; la terre est demeurée 
dans le silence et la crainte, nos braves soldats se sont arrêtés; 
ils se sont tus, pleins de doutes... Enfin, le Seigneur changeant 
les destinées de la guerre, on vit à cette fière ardeur des Sarra- 
sins s'opposer le jeune et noble prince d'Autriche, suivi d'Espa- 
gnols illustres et belliqueux Dieu ne soulfrait pas que Sion, 

aimée de lui , vécût toujours dans la captivité de Babylone 

Comme le lion quand il a aperçu sa proie, ainsi la flotte impie 
attendait avec sécurité ceux dont tu es le bouclier. Seigneur, 
ceux qui, le cœur libre de crainte, l'âme pleine d'amour et de 
foi, se confient dans le secours divin. Tu as préparé leurs mains 
à la guerre, tu as fait leurs bras forts comme l'arc, et tu as pris 
on main pour eux l'épée vibrante. 

L'épée vibrante et rintervention de Dieu ne sont pas 
des hyperboles de poëte. J'ai vu à TEscurial de vieux 
tableaux , sans valeur comme œuvres d'art , précieux 
comme témoignages historiques , qui représentent les 
anges frappant de leur glaive et bouleversant de leur 
souffle les puissantes galères des Turcs. Ces peintures 
médiocres font sourire et sont oubliées pour le tableau 
du Titien, qui a tiré du triomphe de la Ligue le sujet 
d'une apothéose royale; mais elles traduisent naïvement 
la pensée de tout un peuple. La victoire de Lépante fut 
pour Venise un bénéfice, pour les villes italiennes une 



LES CAMPAGNES. 69 

occasion de fêtes , pour l'Espagne une joie nationale 
grave et durable, dont elle consigna le souvenir sur le 
marbre et sur la toile, par des médailles et par les vers 
de ses poètes ^ Parmi les dépouilles des Turcs, on en 
choisit quelques-unes avec soin que don Juan fit porter 
à Catherine de Gardonne. 

Cervantes, lorsque plus tard il rentra dans son pays, 
y porta une fierté plus grande que jamais. Il parlait de 
Lépante comme d'une bataille d'Actium, et il se vantait 
lui-même comme un soldat de César. « Je pouvais pré- 
tendre, dit-il, si c'eût été dans les temps romains, à la 
couronne navale ^. » 

c( J'y étais, disait-il encore, j'y étais à cette magnifique 
journée où se brisa l'orgueil et la superbe des Otto- 
mans ^. » Et il montrait ses blessures. Il ne songea ja- 
mais à dissimuler combien elles l'enorgueillissaient. 

Tuve, aunque humilde , parte en la Victoria. 

J'ai eu ma part de la victoire, moi, humble combattant!... 

C'est le mot le plus modéré qu'il ait écrit sur ce sujet 
de Lépante, dont il ne pouvait parler sans tressaillir. 
A soixante-sept ans, il rappelait dans ses vers l'exploit 
héroïque de l'héroïque don Juan : 

Del herôtco don Juan la herôica hazana *. 

On riait de lui, de sa main brisée et de son orgueil. 
Il gardait son enthousiasme. Plus il vieillissait, plus il 

1. Voir Cayetano Rosell , Coinbate naval de Lepanto ^ p. 125. 

?. Pudiera esperar, si fuera en los romarios siglos, alguna naval 
corona. {Don Quichotte, 1 , xxxix.) 

3. Me halle en aquella [Vlicisinja jornada donde qiiedô el orgullo 
y soberbia otomana quebrantada. [Don Quichotte, I, xxix.) 

4 . Viaijc , 1 . 



60 CHAPITRE III. 

tenait à glorifier ses compagnons vivants ou morls. La 
modestie lui eût semblé un parjure. 

Don Juan méritait que ses soldats se souvinssent de 
lui. Le lendemain deLépante, il s'occupa fraternellement 
de tous les blessés, leur rendit visite, leur fit donner 
une haute paye et voulut que son propre médecin, Gre- 
gorio Lopez, assistât personnellement les malades. 

Cervantes fut transporté à Messine, où il passa Thiver 
dans un hôpital. Il y resta du 31 octobre 1571 au mois 
d'avril 1572. Au printemps, il se trouva assez fort pour 
reprendre le service. Il caressait des idées ambitieuses 
et comptait sans doute gagner des grades dans l'armée 
de la Ligue. Son espérance fut trompée, mais elle était 
naturelle; la victoire de Lépante excitait les applaudis- 
sements de toute l'Europe et ceux de la France. Pour- 
quoi les écrivains espagnols l'ont-ils nié? 

(( Jamais ne fut si belle bataille de mer donnée, 
s'écrie un Français contemporain, Brantôme. Hélas! je 
n'y étais pas, mais sans M. de Strozze, j'y allais! » 
Brantôme , écho des opinions généreuses de la France, 
non-seulement raconte avec abondance, avec verve et 
avec enthousiasme ce mémorable succès, mais encore 
veut savoir les noms de tous ceux qui y combattirent; 
qu'on les enregistre tous jusqu'au dernier. 

11 ne devoit, en ceste belle bataille de Lepantho, ni avoir ca- 
pitaine, ny advenlurier, ny soldat, ni marinier, tant petits fus- 
sent-ils, dont les noms ne fussent enrollésetescrits dans quelque 
beau papier et livres, qui servist à jamais de souvenance de la 
valeur de ces braves hommes, tant de ceux qui moururent que 
de ceux qui en eschappèrent vifs. 

Cela devait avoir esté faict de par Dieu, ainsy que j'ouy un 
jour à Malte discourir un gentil capitaine espaignol : que Ton de- 
vait amasser tous les os des Turcs qui estaient morts en ce siège 



LES CAMPAGNES. ^«l 

et que l'on peust dire : Voilù une montagne des ossements 
des Turcs qui moururent au siège de ceste place , qu'ils 
ne purent prendre. Certes ce capitaine estoit tout noble 
d'aller trouver ceste invention gentille, qui devoit avoir esté 
pratiquée pour la gloire de si braves chevalliers. Auprès de 
Nancy, où le duc de Bourgoigne fut desfaict et tué, l'on y void 
une chapelle où les Lorrains furent curieux d'amasser et d'y 
poser tous les os des Bourguignons qui là moururent, et ce, en 
signe de leur belle victoire ^ 

Le roi de France fit chanter un Te Deum; le pape 
s'écria : Il y eut un homme envoyé par Dieu et qui 
s'appelait Jean! Le roi d'Espagne reçut froidement la 
nouvelle de la victoire de don Juan. « Il a gagné la 
bataille, il aurait pu la perdre, » dit-il. Admirable sang- 
froid, écrivent les apologistes de Philippe IL Mais il 
perd ce sang-froid quand il apprend que le jour de la 
Saint-Barthélémy on a massacré les protestants. Alors il 
fait chanter son Te Deum et donne les marques d'une 
joie cruelle. Que lui importe l'islamisme! Il arrache don 
Juan à la Méditerranée et à l'armée d'Italie. Je m'étonne 
qu'un biographe de Cervantes, don Carlos Aribau , ait 
pu accuser la France d'avoir dissous la Ligue et ainsi, 
par ses menées, t( retardé de deux cent cinquante ans 
l'indépendance de la Grèce. » 

Il y avait alors deux Ligues, l'une contre les Turcs, 
l'autre contre la France; don Juan commanda la pre- 
mière et tiiompha à Lépante. Philippe II dirigea la se- 
conde et eut sa victoire, qui fut la Saint-Barthélémy. 
Ces faits sont irréfragables. Philippe rompit la Ligue de 
la Méditerranée en rappelant don Juan, et divisa la chré- 
tienté en obligeant la France de défendre contre lui sa 

1 . Vie des grands Capitaines, Don Juan d'AusIrie. 



02 CHAPITRE III. 

liberté et ses rois. Il faut une grande candeur d'injustice 
pour nous imputer les attaques dont nous étions l'objet. 

Quand le roi d'Espagne enleva à la Ligue d'Italie son 
général, les Vénitiens tâchèrent de négocier une trans- 
action lucrative. Cervantes les nomme directement; 
Brantôme dit qu'ils prièrent le roi de France de 
(( moyenner » la paix, et qu'ils réussirent parce que les 
princes d'Europe étaient maladroitement désunis. 

En efïet, le lendemain deLépante, la Ligue commença 
à se dissoudre lentement, dans le temps même où elle 
célébrait son premier triomphe. Malgré l'éclat déployé 
par les Romains, quand le sénat vint recevoir, pour le 
conduire au Gapitole, Marc- Antoine Colonna, comman- 
dant des galères du pape, on sentit bientôt que l'unité 
et la force manquaient à l'alliance des peuples du Midi. 
L'harmonie disparut quand il fallut choisir le généralis- 
sime. Serait-ce Colonna, Girolamo Zeno ou André Do- 
ria? Tout se désorganisait, et les Turcs, qui pénétraient 
l'état des choses, se mirent à railler la Sainte Ligue qu'ils 
appelaient le Nœud dénoué. Quand ils virent s'avancer 
de nouveau la flotte chrétienne, commandée cette fois 
par Colonna, ils eurent beau jeu contre elle. L'Uchaly 
fut à son aise avec l'amiral italien, qu'il trompa sans 
cesse par des feintes exécutées avec calme; il prenait 
position comme pour engager la lutte, puis s'écartait 
paisiblement du chîimp de bataille, changeant toujours 
de place pour attirer et diviser l'ennemi. Toute l'habi- 
leté de Colonna fut de se maintenir contre ces surprises, 
mais il ne profita pas de la supériorité de ses forces. 
L'Uchaly avait interverti les rôles en réduisant à la dé- 
fensive ceux qui le poursuivaient. 

Le pape supplia Philippe de rendre don Juan aux 



LES CAMPAGNES. ()3 

marins. Il finit par réussir, mais il n'obtint don Juan 
qu à demi, c'est-à-dire gardé en tutelle par le duc de 
Sesa, qui gênait tous ses mouvements. Le roi d'Espagne 
ressemblait à un fauconnier qui met des entraves aux 
pattes du faucon. Don Juan néanmoins, tout en regar- 
dant à ses pieds, s'élança, 

Quale il falcon che prima a' pié si mira 

Indi si volge al grido 

{Dante.) 

Il chercha partout sur la mer Colonna , que pendant 
longtemps il ne trouva pas. Celui-ci, parti au printemps 
de 1572, errait inutilement sur la mer. Avec lui mar- 
chaient les galères de Santa-Gruz , et sur ces galères 
étaient les quinze cents hommes d'élite de Lope de Fi- 
gueroa, parmi lesquels Cervantes. Notre poëte éprou- 
vait alors ses premières déceptions militaires, et jetait 
un regard indigné sur les ruines des cités chrétiennes 
renversées par les Turcs. 

Enfin don Juan rallia l'amiral italien. Aussitôt il se 
concerta avec lui pour surprendre les Turcs. Il chargea 
Farnèse de les assaillir à Navarin, mais l'inexpérience 
des pilotes, une erreur de route, un sondage mal fait, 
firent échouer fentreprise. Cervantes se sentait humilié 
de cette chasse inutile. 

A Navarin, dit-il, je fus témoin de l'occasion qu'on perdit de 
prendre dans le port toute la flotte turque, puisque les Levantins 
et les janissaires qui se trouvaient là sur les bâtiments, croyant 
être attaqués dans l'intérieur du port, préparèrent leurs hardes 
et leurs babouches pour s'enfuir à terre, sans attendre le combat, 
tant était grande la peur qu'ils avaient de notre flotte. Mais le ciel 
en ordonna d'une autre façon, non par la faiblesse ou la négli- 
gence du général qui commandait les nôtres, mais à cause des 



U4 CHAP1THI-: 111 

péchés de la chrétienté et parce que Dieu permet que nous ayons 
toujours des bourreaux prêts à nous punir. En effet, Uchali se 
réfugia à Modon, qui est une île près de Navarin ; puis, ayant 
jeté ses troupes à terre, il fit fortifier l'entrée du port, et se tint 
en repos jusqu'à ce que don Juan se fût éloigné. 

On s'éloigna sans pouvoir débusquer TUchaly. Le 
duc de Sesa fit observer à don Juan que les vivres 
manquaient et qu'il fallait aller prendre en Italie ses 
quartiers d'hiver. 

Le seul résultat de la campagne fut de s'emparer de 
quelques corsaires, entre autres de Hamet-Bey, cruel 
bourreau, qui, un jour, avait coupé le bras d'un de ses 
rameurs pour en frapper les esclaves de sa chiourme. 
Cervantes raconte le fait : 

C'est dans celte campagne que tomba au pouvoir des chrétiens 
la galère qu'on nommait la Frise, dont le capitaine était un fils 
du fameux corsaire Barberousse. Elle fut emportée par la capi- 
tane de Naples appelé ki Louve, que commandait ce foudre de 
guerre, ce père des soldats, cet heureux et invincible capitaine 
don Alvaro de Bazan, marquis de Santa-Cruz. Je ne veux pas 
manquer de vous dire ce qui se passa à cette prise de la Prise. Le 
fils de Barberousse était si cruel et traitait si mal ses captifs, que 
ceux qui occupaient les bancs de la chiourme ne virent pas plus 
tôt la galère la Louve se diriger sur eux et prendre de l'avance, 
qu'ils lâchèrent tous à la fois les rames, et saisirent leur capi- 
taine, qui leur criait du gaillard d'arrière de ramer plus vite ; 
puis se le passant de banc en banc de la poupe à la proue, ils lui 
donnèrent tant de coups de dents, qu'avant d'avoir atteint le mât, 
il avait rendu son âme aux enfers, tant étaient grandes la cruauté 
de ses traitements et la haine qu'il inspirait. 

Don Juan, rentré en Italie, médita un nouveau plan. 
Il sentait la faiblesse de la Ligue, que la mort du pape 
Pie V achevait de désunir. Buoncompagni, qui le rem- 
plaçait, sous le nom de Grégoire XIII, n'annonçait pas 



LES CAMPAGNES. 65 

l'intention de lutter contre la froideur de Philippe II. 
L'infant résolut d'échapper aux tiraillements diploma- 
tiques qu'il prévoyait, d'agir seul et de fonder, soit en 
Grèce, soit en Afrique, un royaume espagnol qui gran- 
dirait au cœur de l'islamisme. Il tourna ses regards vers 
ces plages de Tunis et de la Goulette que son père avait 
déjà attaquées. 

LA GOULETTE (1573-1574). 

Les expéditions des Espagnols à la Goulette excitè- 
rent l'attention de toute l'Europe, et le désastre qui les 
termina les rendit à jamais célèbres. Trois mille hommes 
y furent enveloppés et massacrés par les hordes innom- 
brables du désert. 

Leur mort héroïque est rappelée avec une pitié 
fidèle par Cervantes, qui alla à la Goulette avec eux, mais 
qu'on ramena en Italie avant la chute du fort. 

Du milieu de cette terre stérile, bouleversée, du milieu de ces 
bastions en débris qui jonchaient le sol, les âmes saintes de 
trois mille soldats sont montées vivantes à un séjour meilleur. 

Ils luttèrent d'abord, exerçant sans espoir la force de leur bras 
courageux, et enfin le petit nombre, la fatigue, livrèrent leur vie 
à l'épée. 

Voilà le sol qui s'est couvert, dans le passé et le présent, de 
mille souvenirs lamentables, mais jamais il ne porta de corps plus 
vaillants, jamais il ne vit sortir de son âpre sein et s'élever dans 
la clarté des deux des âmes plus pures *. 

L'ascension des âmes de ses compagnons laissa dans 
l'esprit de Cervantes une tristesse sérieuse ; il l'admirait 
en soldat, il la méditait déjà en homme politique. At- 

1. Sonnet atlribué par Cervantes à Pedro do Aguilar, liorte- 
enseigne du fort. Voir Don Qnirholte , 1, xl. 



66 CHAPITRE III. 

taché aux pas de don Juan, il assistait à la ruine de ses 
espérances, et s'il la pleura, il la jugea. 

Don Juan était à Palerme quand vint le trouver 
Muley-Hamet, second fils du feu roi de Tunis, Muley- 
Hassan. Ce roi venait d'être renversé par son fils aîné, 
Muley-Hamida , qui lui avait brûlé les yeux avec un 
bassin de cuivre ardent. A son tour Hamida fut chassé 
parl'Uchaly, qui s'établit et se fortifia dans la Goulette. 
Don Juan prit en main la cause de Muley-Hamet et 
saisit l'occasion de s'emparer du pays. 

Il partit le 27 septembre et débarqua le 8 octobre à 
la Goulette, avec des ingénieurs et des capitaines d'é- 
lite. Gabrio Gervellon, Santa-Gruz, Figueroa le sui- 
vaient. Ce dernier avait dans son régiment Cervantes. 

« Bientôt on apprit que le seigneur don Juan d'Autri- 
che avait emporté Tunis d'assaut, et qu'il avait livré 
cette ville à Muley-Hamet, ôtant ainsi toute espérance 
d'y recouvrer le trône à Muley-Hamida, le More le 
plus cruel et le plus vaillant qu'ait vu le monde. Le 
Grand-Turc sentit vivement cette perte, et, avec la sa- 
gacité naturelle à tous les gens de sa famille, il demanda 
la paix aux Yénitiens, qui la désiraient plus que lui. 
L'année suivante, 1574, il attaqua la Goulette et le fort 
que don Juan avait élevé auprès de Tunis, le laissant à 
demi construite » 

Ce fort, sur lequel se concentra toute la lutte, fut 
élevé hors de la ville, près de TEstano. Il devait con- 
tenir 8,000 hommes de garnison et assurer la domina- 
tion espagnole sur le pays d'alentour. On s'appuierait, 
pour l'occupation de la côte, sur Biserte, qui venait de 

1. Le Captif. 



LES CAMPAGNES. 67 

se rendre. Les plans de don Juan d'Autriche, qu'il 
exécuta à la hâte , que Philippe II désapprouva , fu- 
rent encore compromis par son absence. Obligé de reve- 
nir en Sicile au mois de novembre, il laissa, en Afri- 
que, derrière lui, une garnison trop faible qui devait 
bientôt y mourir. 

Cervantes revint avec don Juan dont il suivait les 
marches et les contre-marches. Poëte malgré tout, il 
était heureux d'avoir vu Carthage, d'avoir foulé l'an- 
tique territoire qu'avaient illustré Didon et Virgile, et 
d'avoir chassé pour un moment de ces vieux murs 
sacrés la tourbe des Maures. 

Je me suis livré à la discrétion du vent, dit-il. 

J'ai visité les barbares qui tremblaient ; j'ai vu ce peuple 
étrange se faire humble et s'effaroucher, tant il craignait, non 
sans cause, sa perte dernière. 

J'ai vu l'antique et illustre royaume où la belle Didon fut 
trahie dans son amour par l'exilé Troyen. 

Ma grande blessure saignait encore, et les deux autres. Mais je 
voulais aller, être là, voir la déroute de cette Morérie ! 

Ici le poëte, songeant à la mort de ses compagnons 
et à sa propre captivité (car il écrivait ces vers au 
bagne d'Alger), ajoute : 

Dieu sait si j'aurais voulu y rester avec ceux qui demeurèrent 
et furent écrasés, pour me perdre avec eux ou avec eux me 
défendre! 

Mais ma destinée implacable n'a pas voulu que j'aie trouvé, 
dans cette entreprise pleine d'honneur, la fin de ma vie et de 
mes pensées 1, 

Cervantes, rentré en Europe, passa en Sardaigne 

1. Lettre de (servantes à Maleo Vasquez. 



68 CHAPITRE III. 

riiiver de 1574. Il s'attendait à revenir en Afrique. 
Tous les regards de ses compagnons étaient tournés 
vers cette plage sur laquelle ils avaient laissé les soldats 
espagnols. 

On suivait de loin les mouvements des Turcs, qui ne 
pouvaient manquer d'assaillir Tunis et de ressaisir à 
tout prix cette position, car elle coupait en deux la 
ligne de Gonstantinople à Alger, ligne d'invasion des 
Musulmans. Figueroa attendait l'ordre de partir avec 
ses hommes; don Juan, forcé par le roi de remplir une 
mission diplomatique dans le nord de l'Italie, se jurait 
de faire une nouvelle campagne. Il prodiguait les in- 
structions secrètes aux capitaines, aux marins, au vice- 
roi de Naples qu'il essayait de gagner à cette cause. 
(( Je n'ai pas de lettre de vous! écrivait-il avec impa- 
tience à un gouverneur. Moi, je suis si passionné pour 
les choses de ma charge que je voudrais, au lieu d'être 
ici, être en mer, à tout hasard... Je vois que tout va 
mollement dans les préparatifs de la campagne... Yotre 
avis sur l'affaire de Tunis, je l'attends ^ ! » 

Au mois de juillet, don Juan apprend que les Turcs 
assiègent Tunis et la Gouletle avec une armée puis- 
sante. Aussitôt il accourt en Sicile; il veut qu'on parte, 
qu'on envoie à la garnison de Biserte l'ordre d'aban- 
donner cette place et de se porter à Tunis où il dirige 
des secours sous les ordres de Jean de Gardonne. Lui- 
même il se met en route, malgré les gros temps; la 
violence de la mer le force à relâcher en Sicile. Une 
seconde fois il part; un ouragan l'enveloppe et on le 



1 . Voir ce texte curieux chez Navarrele , p. 308 , dans] les D'ocu- 
tnentos y où il est enfoui. 



LES CAMPAGNES. 69 

sauve à grand'peiiie. Cependant l'armée turque prend 
la Goulette après un siège terrible, et Tunis au bout 
de vingt jours. Les braves Espagnols sont exterminés ; 
Gabrio Gervellon, pris par Sinan-Pacha, n'est épargné 
que pour être outragé publiquement. Ce vieillard aux 
cheveux blancs marcha devant le cheval du vain- 
queur, au milieu des coups et des injures; Sinan-Pacha 
le souffleta. 

«Enfin la Goulette fut prise, puis le fort! dit Cer- 
vantes. On compta à l'attaque de ces deux places jus- 
qu'à 65,000 soldats payés, et plus de 400,000 Mores 
et x\rabes, venus de toute l'x^frique. Cette foule innom- 
brable de combattants traînaient tant de munitions et 
de matériel de guerre, ils étaient suivis de tant de ma- 
raudeurs, qu'avec leurs seules mains et des poignées de 
terre ils auraient pu couvrir la Goulette et le fort. » 

Tout le monde au seizième siècle avait son avis sur 
l'affaire de la Goulette, les uns blâmant le généralis- 
sime, les autres déplorant le système de défense des 
assiégés. Cervantes, qui juge si rigoureusement le côté 
politique de la question, ne peut pas souffrir qu'on at- 
ténue par des critiques le côté sublime de la défense. 
Il réclame la justice pour ces nobles victimes dont il 
rappelle les noms. 

On perdit aussi le fort; mais du moins les Turcs ne l'empor- 
tèrent que pied à pied. Les soldats qui le défendaient combatti- 
rent avec tant de valeur et de constance, qu'ils tuèrent plus de 
vingt-cinq mille ennemis, en vingt-deux assauts généraux qui 
leur furent livrés. Aucun ne lut pris sain et sauf des trois cents 
qui restèrent en vie ; preuve claire et manifeste de leur indomp- 
table vaillance et de la belle défense qu'ils firent pour conserver 
CCS places. Un autre petit fort capitula : c'était une tour bâtie au 
milieu de l'ile de l'Eslagno, où commandait don JuanZanogucra, 



70 CHAPITRE 111. 

gentilhomme valencien et soldat de grand mérite. Les Turcs 
firent prisonnier don Pedro Puertocarrero, général de la Goulelte, 
qui fit tout ce qu'il était possible pour défendre cette place forle, 
et regretta tellement de l'avoir laissé prendre, qu'il mourut de 
chagrin dans le trajet de Constantinople, où on le menait captif. 
Ils prirent aussi le général du fort, appelé Gabrio Cervellon, gen- 
tilhomme milanais, célèbre ingénieur et vaillant guerrier. Bien 
des gens de marque périrent dans ces deux places, entre autres 
Pagano Doria, chevalier de Saint-Jean, homme de caractère gé- 
néreux, comme le montra l'extrême libéralité dont il usa envers 
son frère, le fameux Jean-André Doria. Ce qui rendit sa mort 
plus douloureuse encore, c'est qu'il périt sous les coups de quel- 
ques Arabes, auxquels il s'était confié, voyant le fort perdu sans 
ressource, et qui s'étaient off'erts pour le conduire, sous un habit 
moresque, à Tabarca, petit port qu'ont les Génois sur ce rivage 
pour la pèche du corail. Ces Arabes lui tranchèrent la tête et la 
portèrent au général de la flotte turque. Mais celui-ci accomplit 
sur eux notre proverbe castillan : Bien que la trahison plaise, le 
traître déplaît, car on dit qu'il fit pendre tous ceux qui lui pré- 
sentèrent ce cadeau, pour les punir de ne lui avoir pas amené le 
prisonnier vivant ^. 

Dans ces divers passages on reconnaît le propre ca- 
ractère de Cervantes, également capable de critique et 
d'admiration. 

On va voir avec quelle sûreté et quelle indépen- 
dance il a jugé ce qu'il a vu. Son dévouement à don 
Juan d'Autriche ne rempéche pas 'de discerner les 
vices de son entreprise. C'est une faute grave, selon lui, 
de suivre en tout la politique de Charles-Quint contre 
l'islamisme. Il y a des expériences faites qu'on ne doit 
pas renouveler. Jamais on ne gardera Tunis ni la 
Goulette. Mais laissons parler Cervantes : 

Ce fut la Goulette qui tomba la première au pouvoir de l'en- 
nemi, elle qu'on avait crue jusqu'alors imprenable, et non par la 

I . Don Quichotte. Le captif. 



LES CAMPAGNES. 71 

faute de sa garnison, qui fit pour la défendre tout ce qu'elle de- 
vait et pouvait faire, mais parce que l'expérience montra com- 
bien il était facile d'élever des tranchées dans ce désert de sable, 
où l'on prétendait que l'eau se trouvait à deux pieds du sol, tan- 
dis que les Turcs n'en trouvèrent pas à deux aunes. Aussi, avec 
une immense quantité de sacs de sable, ils élevèrent des tran- 
chées tellement hautes, qu'elles dominaient les murailles de la 
forteresse, et, comme ils tiraient du terre-plein, personne ne 
pouvait se montrer ni veiller à sa défense. L'opinion commune 
fut que les nôtres n'auraient pas dû s'enfermer dans la Goulette, 
mais attendre l'ennemi en rase campagne et au débarquement. 
Ceux qui parlent ainsi parlent de loin, et n'ont guère l'expérience 
de semblables événements, puisque, dans la Goulette et dans le 
fort, il y avait à peine sept mille hommes. Comment, en si faible 
nombre, eussent-ils été plus braves encore, pouvaient-ils s'aven- 
turer en plaine, et en venir aux mains avec une foule comme celle 
de l'ennemi? et comment est-il possible de conserver une forte- 
resse qui n'est point secourue, quand elle est enveloppée de tant 
d'ennemis acharnés, et dans leur propre pays? Mais il parut à 
bien d'autres, et à moi tout le premier, que ce fut une grâce par- 
ticulière que fit le ciel à l'Espagne, en permettant la destruction 
totale de ce réceptacle de perversités, de ce ver rongeur, de cette 
insatiable éponge qui dévorait tant d'argent dépensé sans fruit, 
rien que pour servir à conserver la mémoire de sa prise par l'in- 
vincible Charles-Quint, comme s'il était besoin, pour la rendre 
éternelle, que ces pierres la rappelassent! 

C'est le ton du bon sens et le ton de l'histoire . Eh 
bien ! le même homme qui condamne avec justesse les 
fautes, recueille avec un soin pieux les vers écrits en 
l'honneur des Espagnols morts à la Goulette, par don 
Pedro de Aguilar, soldat de grande bravoure et de rare 
intelligence. 

J'ai cité le premier sonnet; voici le second : 

Ames heureuses qui, libres de l'enveloppe mortelle, et déga- 
gées par vos belles actions, vous êtes élevées des bassesses de la 
terre au degré le plus haut et le meilleur des cieux; 

Vous qui, brûlant de colère et d'honneur, avez éprouvé la force 



12 



CHAPITRE 111. 



de votre corps, vous qui avez rougi de votre sang et du sang 
d'autrui la mer et le sable d'alentour ; 

La vie a manqué à votre bras qui s'épuisait, plus tôt que le cou- 
rage. Dans la mort même et dans la défaite vous emportez la 
victoire ; 

En tombant d'une chute funèbre et douloureuse, enfermés 
entre les murailles et le fer, vous avez conquis la renommée que 
donne le monde et la gloire que donne le ciel. 

Ce noble et triste souvenir de la Goulette, qui ter- 
mine les campagnes de Cervantes, en caractérise l'issue 
glorieuse et stérile. Après un échec aussi retentissant, 
don Juan eut peine à soutenir ses plans contre le mau- 
vais vouloir de Philippe IL La victoire même de Lé- 
pante était désormais sans résultat. Don Juan cessa d'ef- 
frayer les Ottomans ; on le dirigea sur les Flandres, où 
il alla contre son gré, échoua et mourut. La plupart 
des régiments espagnols qui avaient combattu sous ses 
ordres furent licenciés. 

Cervantes ne voulut pas rentrer en Espagne sans ob- 
tenir une marque d'estime de son général. Don Juan 
d'Autriche lui donna des lettres qui témoignaient de sa 
vaillante conduite ; le duc de Sesa lui accorda la même 
récompense, et Cervantes saisit la première occasion 
pour s'embarquer. Le pauvre soldat blessé ne se dou- 
tait pas, en montant sur le pont du navire, qu'il partait 
pour l'esclavage. 



CIJAPITllE IV 



LA CAPTIVITE 



Au mois de septembre 1575, Cervantes partit de 
Naples sur la galère le Soleil avec ses compagnons 
d'armes, son frère Rodrigo et un vaillant capitaine (dont 
le nom fait penser au futur personnage de Don Qui- 
chotte), Pero Diez Garillo de Quesada, ancien gouver- 
neur de la Gouletle et depuis général d'artillerie. 

On était en mer, lorsqu'on rencontra, le 26 du même 
mois, une escadre de galiotes turques commandée par 
Arnaute Mami, capitaine de la m^w Le Soleil ÎmI bientôt 
enveloppé. Trois galiotes l'attaquèrent avec furie. L'une 
surtout, de vingt-deux bancs, était conduite par le ter- 
rible renégat qu'on appelait le Boiteux ou du nom 
arabe de Dali Mami. C'était un Grec très-hardi à la mer. 
Les Espagnols se défendirent avec courage et sans suc- 
cès. Tout le monde fut pris, et Cervantes devint l'es- 
clave de Dali Mami ^ . 

Deux ans plus tard, Cervantes écrivait, dans la lettre 
adressée à Mateo Yasquez et destinée à Philippe II : 

1. Voir la Galalée , liv. V. 



74 CHAPITRE IV. 

Sur la galère le Soleil, dont le nom éclatant avait pour ombre 
ma destinée, je luttai en vain contre la ruine qui nous accabla 
tous. 

Nous montrâmes du courage et de l'ardeur ; mais bientôt nous 
fîmes l'amère expérience de l'inutilité de nos efforts. 

Je sentis le poids atfreux du joug d'autrui, et voici deux an- 
nées qu'entre les mains de ces mécréants ma douleur se pro- 
longe. 

Mes fautes sans nombre, je le sais, et le peu de contrition 
que mon cœur en éprouvait, me retiennent parmi ces faux 
Ismaélites 

Le pays « des Ismaélites » fut longuement observé 
par Cervantes. Ce fut pour lui un spectacle inattendu, 
nouveau et révélateur. 

Jusqu'alors il avait vu, sur mer, la grande lutte de 
rislamisme et du christianisme ; il allait voir Alger, asile 
des corsaires, métropole interlope de la Méditerranée, 
réceptacle étrange de mille résidus européens. Tout ce 
que la Grèce mourante avait rejeté, tout ce qui s'échap- 
pait de ritalie déchirée, tout ce qui fuyait les pays de 
langue provençale, l'écume, en un mot, de tous les ri- 
vages était portée comme par le flot sur la côte algé- 
rienne. Au milieu du vieux monde, cette ville d'Alger, 
faite de débris, disputée entre l'Orient et l'Occident, 
entre le croissant et la croix, formait un repaire établi 
en face de la civilisation, comme une république bar- 
bare à laquelle on payait tribut. L'Europe entendait 
parler avec étonnement de corsaires aux noms étranges, 
de l'Uchaly, de Barberousse, de Genaga, de Dragut. 
Elle estropiait leurs noms, mais elle était curieuse des 
aventures de ces forbans qui enlevaient les jeunes filles 
sur les côtes d'Italie ou d'Espagne. Ils intéressaient 
l'imagination populaire. 

Il faut pénétrer avec Cervantes dans Alger et nous y 



LA CAPTIVITÉ. 75 

arrêter avec lui, si nous voulons comprendre ses œuvres, 
dont une partie est née de ses impressions d'alors. 

Cervantes, en mettant le pied dans Alger, est frappé 
du chaos de races qui se présente à lui, et tout d'abord 
des mille accents divers qui frappent son oreille. Il se 
croit dans la tour de Babel. « Ce n'est pas la langue 
d'une nation, a-t-il dit, c'est un mélange de toutes les 
langues, un idiome bâtard, un libre argot, sans règle 
fixe de prononciation ni de grammaire ; c'est le parler 
nègre d'un jeune esclave qui vient de débarquer. » La 
langue franque était l'image de la population hybride 
qui s'en servait : l'Arabe silencieux et subjugué, le 
Juif campé au milieu des races étrangères dans son 
isolement traditionnel, le Turc dans les emplois, le Grec 
souple et habile qui a changé de nom, les spahis, les 
janissaires, les vieux alcades, les agas redoutés, Voldaxi^ 
portant l'arquebuse, coilTé d'un feutre blanc et vert, 
auquel s'attache une immense plume qui retombe sur 
les épaules, le solachi qui porte la corne d'or, l'épée 
d'argent et le plumet blanc passent sous les yeux de 
Cervantes. Au milieu des indigènes ou des envahis- 
seurs, pullulent les chrétiens. Les uns sont esclaves, 
et selon leur force ou leur art, on les fait jardiniers 
ou charpentiers, artisans ou rameurs. Les autres sont 
libres ; à la faveur d'un sauf-conduit , ils viennent 
vendre à Alger les produits de l'Europe. Il y a des mar- 
chands de tous pays, des Anglais qui apportent le fer, le 
plomb, l'étain, le cuivre et de la poudre; des Espagnols 

1. Nous n'écrirons pas ici les noms arabes ou turcs d'après leur 
orthographe normale ; nous leur laisserons la physionomie que les Espa- 
gnols du seizième siècle leur donnaient. VUchahj est mis pour Aluch- 
Ali, et Morato se trouvera pour Mourad. 



70 ^ CIIAIMTHE IV. 

qui offrent des perles, des étoffes leintes, des senteurs, 
du sel, du vin et surtout des écus d'or ou des réaux 
destinés à une refonte frauduleuse; des Marseillais 
chargés de mercerie, d'acier, d'alun, de soufre et de 
salpêtre; des Génois, des Napolitains, des Siciliens qui 
vendent le velours, le damas, le taffetas, la soie de toutes 
couleurs, à côté des Vénitiens qui essayent de placer 
tour à tour des coffres ouvragés, des glaces magnifiques 
ou du savon blanc. 

Tout cela se mêle aux produits de l'Orient, dans les 
bazars des détaillants indigènes. Les toiles gommées et 
les étoffes de Gonstantinople , l'orfèvrerie peinte des 
Byzantins ou des Russes apparaît à côté des porcelaines 
ou des vases que l'Afrique, à son tour, apporte sur le 
marché avec les coraux de Tunis, les cuirs de Colo, la terre 
savonneuse de Fez, le miel et les raisins de Ghercliell. 

Les compagnons de Cervantes furent si surpris de ce 
qu'ils voyaient, qu'ils recueillirent leurs observations ; 
je les retrouve, encore vives, dans le livre du père 
Haedo. De toutes leurs impressions, la plus sensible et 
la plus cruelle fut de voir les chrétiens entretenir eux- 
mêmes, de leurs mains et de leur travail, cette marine 
de corsaires. Ils firent le dénombrement des hommes 
qui construisaient les galiotes, de ceux qui les gréaient, 
de ceux qui ramaient, et ils reconnurent que pas un 
n'était de race orientale, (c de façon, dit Haedo, que si 
les Turcs venaient à manquer des bras chrétiens, ils 
n'auraient peut-être pas un seul navire ^ » . 

Quant à Cervantes, une pensée plus profonde encore 
s'empara de son esprit à la vue de ces rivages où flottait 

1. De inanera que a faltar a los Tunos ciislianos oliciales no auria 
piitre ellos quiza un solo navio. 



LA CAPTIVITE. 77 

autrefois l'étendard castillan. Il se rappela le temps où 
Ferdinand le Catholique dominait l'Afrique septentrio- 
nale et les expéditions de Charles-Quint. Les larmes 
lui vinrent aux yeux. 

Le jour où j'arrivai, vaincu, sur ce rivage dont parle tout le 
monde, et qui sert d'asile, de rendez-vous, de centre à tant de 
pirates, 

Je ne pus retenir mes pleurs. Malgré moi , sans savoir com- 
ment, je me sentis le visage inondé de larmes. 

Devant mes yeux se présentaient la rivière, la montagne d'où 
le grand Charles partit, sa bannière flottant dans les airs, 

Et la mer qui, jalouse de sa grande entreprise, envieuse de 
sa gloire, se montra alors plus irritée que jamais; 

Roulant ces pensées dans ma mémoire, je laissai échapper de 
mes yeux les larmes que mérite un si éclatant désastre ^ 

L'organisation, relativement régulière, d'Alger sem- 
blait montrer que toutes les mesures étaient prises pour 
empêcher le retour de la domination espagnole. Ra- 
badan règne alors, les Turcs sont les maîtres, les Maures 
sont refoulés, les chrétiens travaillent. Deux courses 
ravitaillent l'empire barbare : la course de terre, qui 
apporte de l'intérieur le fruit du pillage, la course de 
mer, qui apporte de l'extérieur les richesses dérobées 
à l'Europe. 

Cervantes, témoin oculaire de ce douhle brigandage , 
contemple ce qui se passe. — A l'une des portes d'Alger 
arrivent cinq cents hommes armés, qui se rallient et se 
forment sur deux files en arborant leur bannière, la 
vandera delcavallo. C'est une mahala qui rentre et qui 
vient d'opérer la levée de l'impôt, en y ajoutant, pour 
le grossir, toutes sortes de razzias secondaires. Ils ont 

I . Voir FA Trato de Arçiel et la lettre à Mateo Vasquez. 



78 CHAPITRE IV. 

vécu pendant quatre ou cinq mois aux dépens des Afri- 
cains, ils en ramènent plusieurs qu'ils ont faits esclaves, 
et Ton aperçoit parmi les botes de somme chargées de 
blé, de miel, de beurre, de ligues et de dattes, des 
femmes qu'on pousse en avant et des enfants que Ton 
frappe. Grande fête dans la ville ; les décharges de mous- 
queterie font retentir la grande rue, tandis que la troupe 
descend, se range sur la place et annonce les prises 
qu'elle va vendre. Ainsi se termine la garrama ou con- 
tribution de terre. 

Cependant un grand bruit se fait entendre dans une 
autre partie de la ville. C'est l'arrivée au port de la 
galima ou de la course de mer. Le débarquement s'ef- 
fectue dans un ordre invariable. Avant tout, on fait por- 
ter les rames en magasin, et personne parmi les Turcs 
ne doit descendre à terre jusqu'à ce que le navire soit 
dépouillé et demeure comme un oiseau sans ailes; car 
les captifs sont là, avides de liberté; il suffira d'un 
instant d'oubli pour qu'ils saisissent les rames et 
s'échappent. On prend donc ses sûretés, puis on dé- 
barque ses marchandises, ses esclaves, tout le butin, à 
la grande joie des marchands et du roi. Les captifs sont 
fouillés et examinés des pieds à la tête. On fait des caté- 
gories. Ceux qui sont riches ou nobles doivent être sé- 
parés avec soin des vilains et des pauvres. Les premiers 
représentent une valeur en argent : ils se rachèteront; 
les autres représentent le travail et la main-d'œuvre. On 
maltraite les misérables et on les embrigade immédiate- 
ment; on réserve les gentilshommes. 

Véritable comédie que la hausse ou la baisse sur le 
marché d'Alger. Le possesseur du captif, pour faire 
monter le prix de ce qu'il vend, procède avec une habi- 



LA CAPTIVITÉ. 79 

leté et une gradation admirables. Tandis que l'esclave 
proteste de sa pauvreté et s'abaisse pour abaisser le 
chiffre de sa rançon, le maître affecte de traiter sa vic- 
time avec le plus grand respect; il la nourrit presque 
bien, en lui faisant remarquer qu'il se ruine par bonté 
pure et par déférence, et il glisse quelques mots sur 
l'espoir de rentrer dans son argent. Le prisonnier dé- 
clare qu'il ne pourra jamais obtenir la somme qu'on lui 
demande : il n'est pas riche, il est simple soldat... Mais 
le Turc donne de l'avancement à son prisonnier; il fait 
du soldat un général, du matelot un caballero, de l'abbé 
un archevêque. 

— « Moi , qui suis un pauvre clerc , dit le docteur 
Sosa, ils m'ont fait évoque, de leur propre autorité et 
plénitude potestatis. Plus tard ils m'ont fait secrétaire 
intime et confidentiel du pape. Ils m'assuraient que j'a- 
vais été tous les jours, huit heures durant, enfermé avec 
Sa Sainteté dans une chambre, où nous traitions dans le 
secret les plus graves affaires de la chrétienté. Ensuite 
ils m'ont fait cardinal, ensuite gouverneur du Castel- 
Nuovo de Naples, et aujourd'hui on im^jj^i^orme en 
confesseur de la reine d'Espagne. » Le docteur Sosa se 
défend en vain de tous ces honneurs; on produit des té- 
moins, chrétiens ou turcs, qui jurent avoir vu Sosa 
cardinal ou gouverneur. 

Les prisonniers quelque peu remarquables étant ainsi 
revêtus de dignités redoutables et entourés d'honneurs 
payables en espèces , lorsqu'on fouilla Cervantes et 
qu'on trouva sur lui les lettres de recommandation de 
don Juan d'Autriche et du duc de Sesa, ce fut son mal- 
heur. Malgré ses protestations, le soldat de Lépante fut 
traité comme un grand seigneur à qui l'on pouvait de- 



SO CHAPITRE IV. 

mander une forle raiiroii. Il vil de près la comédie jouée 
par les Turcs, qui commençait par des génuflexions et 
se terminait souvent d'une manière sanglante. Quand ils 
renonçaient à la douceur cauteleuse, ils passaient si vite 
de la prière à la menace et de la menace aux effets, que 
bien des chrétiens effrayés saisissaient le moyen de salut 
qui s'offrait à eux et qui était de renier leur foi. Un 
mot, un seul, et les fers tombaient. Chose étrange (pour 
ceux qui ne croient qu'aux intérêts et n'admettent pas 
l'empire des idées), les marchands de chair humaine 
immolaient sans hésiter leur cupidité à leur croyance, 
du moment que l'islam pouvait y gagner un homme de 
plus. Sur ce marché , où l'Asie trafiquait de la race 
européenne, la lutte morale dominait l'avidité mercan- 
tile. Un jour, un chrétien commet un crime sans rémis- 
sion; il frappe un janissaire. On le conduit sur le rivage 
pour y être brûlé vif. Là, il abjure, il est pardonné. 

Quand un chrétien se fait mahométan, rien n'est trop 
beau pour lui ; la cérémonie de l'affranchissement et de 
la circoncision s'accomplissent d'abord solennellement, 
puis on donne au renégat, avec sa car ta de francos^ de 
l'argent, ^T^WU'aves, des vêtements, des bijoux et des 
chandelles vertes. Il sera adopté par un Turc et pourra 
hériter de son maître. Si quelque soldat espagnol d'Oran, 
si le patron d'un navire italien vient de lui-même, libre- 
ment, se naturaliser Algérien, on le reçoit avec de grands 
honneurs, on le met à cheval, une flèche à la main, en 
habit turc. Les janissaires, au nombre de cinquante ou 
de soixante, lui font cortège à pied, les alfanges nus, 
tenant la bride du cheval et sonnant de la trompe ; le 
roi en personne fait les frais du festin de rigueur et offre 
au renégat la facilité d'entrer dans le corps des janis- 



I 



LA CAPTIVITK. S 

saires. C'est ainsi que les Orienlaiu lecrutent des âmes 
pour le compte de Tislamisme. 

D'une autre part, le christianisme se défend sur cette 
rive inhospitalière. Une corporation s'est organisée, 
celle des Pères rédempteurs, qui s'efforcent, non-seule- 
ment de racheter les chrétiens et de répandre des au- 
mônes, mais encore de soutenir les courages faihles et 
de préserver contre la tentation les femmes, les enfants, 
les pauvres gens livrés sans espoir aux angoisses du 
corps et de l'esprit. 

Cervantes regarde d'un œil attendri cette lutte dont il 
comprend la gravité terrihle. Il voit avec indignation 
combien gagne de terrain Mahomet, c{ui bientôt possé- 
dera dans le monde cent millions d'âmes et sur la mer 
espagnole un pouvoir indestructible. Il conçoit alors la 
pensée, qui ne le quittera plus jusqu'à la fm de sa vie, 
de réveiller le cœur de son pays et de lui faire mesurer 
les progrès de l'ennemi. Il commence sa croisade à Al 
ger, oii (s'il ne peut rien par la force) il agira du moins 
par l'exemple et par la parole. Non -seulement il retient 
ceux qui éprouvent la tentation de renier Jésus-Christ \ 
mais il recherche avec une pitié généreuse les malheu- 
reux qui manquent de repos, de nourriture et de secours 
moral. Il partage avec eux le peu qu'il a, il aborde les 
petits enfants avec des encouragements. 

Son cœur saignait à voir la cruauté des Turcs. L'his- 
toriographe d'Alger, Haedo, est intarissable sur la va- 
riété et l'atrocité des supplices infligés aux chrétiens 
dans les bagnes et sur les galères. « Coups de bâton, 
coups de poing, coups de pied, le fouet, la faim, la soif, 

1. Voir Baùos , la scène entre Alvarez et Saavedra. 



82 CHAPITRE IV. 

une multitude de ciuautés inhumaines et continuelles, 
voilà ce qu'ils emploient contre les pauvres chrétiens 
qui rament, auxquels ils ne laissent pas une demi-heure 
de repos. Ils leur ouvrent cruellement les épaules, leur 
tirent le sang, leur arraciient les yeux, leur rompent les 
bras, leur brisent les os, leur taillent les oreilles, leur 
coupent le nez, puis ils les tuent et les jettent à la mer... 
tout cela pour obtenir que les rameurs enlèvent le vais- 
seau et le fassent courir plus vite qu'on ne vole... Il n'y 
a pas de langue humaine qui puisse exprimer, pas de 
plume qui puisse peindre ces misères ^ » Le général de 
la mer, Arnaute-Mami , était le modèle achevé de la 
barbarie et de la fantaisie dans la cruauté. Les corsaires 
ses compagnons se réglaient sur lui et il ne se réglait 
lui-même que sur son caprice. 

Cervantes réfléchit au moyen de déjouer et même 
d'abattre ces maîtres féroces, incroyable entreprise dans 
laquelle il s'engagea avec une énergie et déploya une persé- 
vérance sans égale. Tout d'abord il se rapprocha particu- 
lièrement des gentilshommes et des capitaines qui lui 
parurent hardis et décidés. C'était un groupe d'hommes 
indomptables, qui nouaient des complots, que les rené- 
gats haïssaient, que les Turcs ménageaient comme cap- 
tifs de rachat, que les soldats pauvres respectaient par 
habitude, et qui passaient fièrement au milieu de tous, 
vivant de leurs idées, méprisant le reste et répondant 
quand on leur proposait d'abjurer leur foi : Je suis 
Espagnol! Purs au milieu des épreuves, ils justifiaient 
cet orgueil. Les chevaliers de Saint-Jean se reconnais- 
saient, au milieu de la foule en haillons, à la dignité de 

\ . Haedo , p , 17. 



LA CAPTIVITÉ. 83 

leur attitude. A voir un de ces gentilshommes, on eût 
dit la statue de Thonneur castillan dressée sur la terre 
de servitude. Gomme le Gid, ces capitaines offraient Vor 
de leur parole à qui leur demandait une garantie. Tel 
ce Francisco de Meneses, qui renouvela le trait de 
Régulus. Il partit pour l'Espagne sous serment de reve- 
nir, et il revint. 

Cervantes se rapprocha de Francisco de Meneses et d'un 
autre capitaine pris à la Goulette en 1574, Beltran de 
Salto y Gastillo. Les mêmes regrets et les mêmes réso- 
lutions secrètes animaient ces hommes qui ne pouvaient 
pas voir sans colère le fort construit à Alger parGharles- 
Quint tombé au pouvoir de l'islamisme. Ils invoquaient 
la tradition castillane qui marquait l'Afrique comme 
une propriété espagnole. Ils parlaient des faits de guerre, 
de leurs revers, de leurs victoires, série interrompue 
qu'il fallait renouer. Ils contaient des anecdotes sur 
Gharles-Quint, ils composaient des vers à la gloire de 
l'Espagne. Leur imagination échauffée leur rappelait 
les noms, alors célèbres, des hommes qui, sur cette terre 
d'Afrique, à Oran, à Bougie, à la Goulette, avaient osé 
braver une multitude barbare. Ghacun d'eux pensait 
comme autrefois Gésar au milieu des pirates et regardait 
cette lutte séculaire comme un duel entre gentilshommes 
et forbans. 

Depuis quarante ans on avait vu les Espagnols captifs 
braver tous les périls pour échapper à la servitude. Ges 
hidalgos, trop chrétiens pour renier, trop pauvres pour 
se racheter, conspiraient sans relâche pour sortir d'Al- 
ger. Leur caractère était indomptable. On citait par 
centaines les noms des hommes qui avaient préféré la 
mort à l'esclavage. 



.S4 CHAPITRE IV. 

La lisle des genlilsliommes qui périrent ainsi i'ormail 
un long martyrologe. Cervantes la savait par cœur. Il 
la trouvait plus glorieuse qu'effrayante. A peine à Alger, 
il examina les divers moyens de fuir. On pouvait s'échap- 
per soit par mer, soit par terre. Ne pouvant se pro- 
curer aucune barque, Cervantes se décida d'abord pour 
une évasion par terre, et offrit à ses amis de marcher 
ensemble vers Oran où ils trouveraient la garnison es- 
pagnole. 

Son projet fut adopté par Meneses, par Beltran de 
Salto, par les alfereces Rios et Gabriel de Castaneda, 
par le sergent Navarrete et par un nommé Osorio. On 
choisit un Maure qui connaissait le pays. Rien n'était 
plus dangereux qu'une pareille entreprise. La longueur 
du chemin, la chaleur de la route, la faim et la soif ex- 
posaient toujours à la mort ceux qui s'engageaient dans 
une pareille aventure. En 1568, on avait surpris un Ita- 
lien, en 1572 deux Espagnols sur cette route. L'Italien 
fut pendu ; les Espagnols furent tués à coups de bâton. 
Malgré tout, Cervantes partit. Mais, au bout d'une jour- 
née de marche , le Maure les abandonna et ils furent 
obligés de regagner eux-mêmes leur prison. 

Comment échappèrent-ils au supplice, je l'ignore; 
mais, après cette première tentative, Cervantes avait con- 
quis parmi les captifs une sorte d'autorité morale. Tout 
le monde venait à lui. Un témoin interrogé dans une des 
enquêtes, Alonzo Aragones, déclarait que Cervantes « était 
en relations continuelles avec les chrétiens les plus dis- 
tingués, prêtres, religieux, lettrés, caballeros, capitai- 
nes, que sa conversation élevée, pure et joyeuse le faisait 
rechercher et que les Pères Rédempteurs l'admettaient 
dans leur confiance comme à leur table. » Peu à peu il 



LA CAPTIVITÉ. 80 

attira autour de lui des hommes de cœur dont il devint 
le chef. Tous s'entr'aidèrent soit pour fuir, soit pour se 
racheter. 

L'alferez, Gabriel de Gastaneda, qui trouva le pre- 
mier sa rançon, offrit à Cervantes de lui en chercher 
une en Espagne ; Cervantes lui remit une lettre pour sa 
famille, dans laquelle il informait les siens de sa capti- 
vité et de celle de son frère. Ce fut une terrible nou- 
velle pour le vieux Rodrigo de Cervantes. Il n'hésita pas 
un instant. Il engagea son morceau de terre, il prit les 
petites sommes qui devaient servir de dot à ses filles, il 
réunit son avoir; et ce pauvre, devenu plus pauvre en- 
core, envoya à Alger le modeste appoint qu'il pouvait 
fournir. Cervantes, aussitôt qu'il reçut l'argent, courut 
chez Dali Mami et le lui offrit, pour son frère et pour 
lui. Le corsaire se mit à rire. 

«Vous valez davantage, » lui dit-il. Et il ne voulut 
entendre parler d'aucun arrangement. La réputation mi- 
litaire de Cervantes, le rang qu'il avait pris, son air de 
gentilhomme et ses lettres de recommandation élevaient 
le prix de sa rançon. On le tenait pour muy bien sol- 
dado y principal. Dali Mami lui fit la vie dure en rai- 
son de sa qualité et le mit aux fers pour obliger (c une 
personne aussi considérable » à trouver de l'argent*. 

Cervantes n'était pas homme à se décourager. Les 
crises au contraire lui aiguisaient l'esprit. « Je cher- 
chais, dit-il, d'autres moyens d'arriver à ce que je dési- 
rais tant, car jamais l'espoir de recouvrer ma liberté 
ne m'abandonna; j'imaginais, je mettais en œuvre, et 
quand le succès ne répondait pas à l'intention, aussitôt, 

1. Una peisona de mucha cuenta v reputacion. — Voir, dans l'en- 
quête de 1580, les dépoifilions de Valcazar et de Vép;a. 



86 CHAPITRE IV. 

sans m'abandonner à la douleur, je me forgeais une 
autre espérance qui, si faible qu'elle fût, soutînt mon 
courage ^ » 

Il prépara un nouveau plan. Avec sa générosité natu- 
relle, il avait décidé que son frère serait délivré le pre- 
mier, au moyen de l'argent arrivé d'Espagne ; mais il 
résolut de faire servir cette délivrance à celle de ses 
amis et à la sienne propre. Rodrigo, une fois libre, se 
hâterait d'envoyer, soit de Majorque, soit de Barce- 
lone, un vaisseau qui viendrait louvoyer sur la côte 
d'Afrique et enlèverait Cervantes avec des compagnons 
d'élite. Cet expédient n'était pas sûr ; plus d'une fois 
déjà de pareilles tentatives avaient échoué. Les captifs 
qu'on délivrait les premiers promettaient avec ardeur 
de revenir et d'être fidèles au rendez-vous. « Mais l'ex- 
périence avait appris combien, une fois libre, on tenait 
mal les paroles données dans l'esclavage. Très-souvent, 
des captifs de grande naissance avaient employé ce 
moyen, rachetant quelqu'un de leurs compagnons pour 
qu'il allât, avec de l'argent, à Valence ou à Majorque, 
armer une barque et qu'il revînt chercher ceux qui lui 
avaient fourni sa rançon ; mais jamais on ne les avait 
revus, parce que le bonheur d'avoir recouvré la liberté 
et la crainte de la perdre encore effaçaient de leur sou- 
venir toutes les obligations du monde ^. » Cervantes pensa 
conjurer l'ingratitude humaine en choisissant son propre 
frère pour cette mission d'honneur. D'ailleurs il ne pré- 
cipita rien ; on va voir avec quelle patience il organisa 
cette nouvelle entreprise qui dura plus de sept mois. 

Tout d'abord il entama des relations avec les rené- 

1 . Voir le Captif. 

2. Ibidem. 



LA CAPTIVITÉ. 87 

gats ou les esclaves employés dans les jardins de la côte. 
Un pauvre Navarrais, appelé Jean, était jardinier de 
Talcade Hassan qui possédait une campagne à trois milles 
environ, à Test d'Alger. Cervantes fit luire aux yeux de 
cet homme l'espérance de la liberté et lui promit de par- 
tager avec lui les dangers inséparables dîme tentative 
de fuite. On convint qu'il recevrait un à un et cacherait 
les chrétiens envoyés par Cervantes. 

Jean creusa, au fond d'une grotte, une chambre ca- 
pable de recevoir quelques hommes. Cervantes chercha 
ensuite un pourvoyeur qui pût nourrir les fugitifs et 
qui fût assez libre de ses mouvements pour aller et ve- 
nir sans éveiller les soupçons. Il connaissait un renégat 
appelé le Dorador, né à Melilla, qui témoignait le désir 
de redevenir chrétien. Il l'encouragea dans cette inten- 
tion. 

Gela se passait au mois de janvier 1577. Quand Cer- 
vantes se crut assuré de réussir, il se décida à envoyer 
à la grotte quatorze fugitifs. Ils devaient attendre long- 
temps, se cacher tout le jour et ne sortir que le soir. 
Le Dorador apporterait des vivres, avec les instructions 
de Cervantes. Quant à lui, il resterait à Alger jusqu'au 
dernier moment, comme le capitaine à son bord. 

Le mois de février et le mois de mars se passèrent 
sans qu'on osât rien entreprendre. On savait que la mer 
était aux pirates. Cette année-là surtout, les Algériens, 
forts de l'impunité, tenaient sous leur domination une 
grande partie de la Méditerranée et de l'Afrique. Cer- 
vantes, aux aguets, suivait du regard et les courses de 
mer et les courses de terre dirigées contre le Maroc et 
Tlemcen. Il vit entrer dans le port, à la fin de mars, 
une des plus belles galères espagnoles, le Sa7i Pablo^ 



88 CHAPITRE IV. 

et, sur ce navire, un butin énorme, une somme de cent 
soixante-dix mille ducats et deux cent quatre-vingt-dix 
captifs. Elle avait été surprise dans un port chrétien, à 
l'île Saint-Pierre, par douze bateaux d'Alger. 

Là se trouvait un homme destiné à jouer un grand 
rôle par sa science, son caractère et son énergie, parmi 
les espagnols prisonniers : c'était le docteur Antonio de 
Sosa, dont le nom a été cité déjà, qu'on retrouve par- 
tout dans le livre d'Haedo et qui exerça sur l'esprit de 
Cervantes une influence considérable. La dignité natu- 
relle de sa personne et de son esprit, son stoïcisme, sa 
vertu un peu hautaine, lui donnaient un ascendant ex- 
traordinaire. Cervantes voulut connaître Sosa, il alla le 
voir chez le juif qui l'avait acheté, rêvant déjà de l'as- 
socier à son évasion. Sosa était enchaîné dans une 
mazmorra, espèce de fosse malsaine. Quand Cervantes 
parla de fuir, le prisonnier lui montra tranquillement 
son cachot, ses fers, ses jambes enflées. Mais, touché 
de la délicatesse de Cervantes, il voulut, s'il ne pouvait 
être de la fuite, êlre au moins du complot. Confident 
de ses projets , il en admirait l'audace, il en crai- 
gnait la témérité. Peut-être parvint-il à calmer l'impa- 
tience du soldat, en lui faisant entrevoir l'espérance de 
se racheter. C'était l'époque de l'année où d'habitude 
les Pères de la Rédemption arrivaient. 

En effet, le 20 avril 1377, on vit débarquer, avec 
ses religieux, le frère Jorge de Olivar, rédempteur 
pour la couronne d'Aragon et commandeur de l'ordre 
de la Merci. Ce fut un nouvel ami pour Cervantes. Les 
qualités du frère, excellent homme, très-simple et très- 
courageux, qui s'exposait gaiement au martyre, touchè- 
rent profondément notre écrivain. Il écoula les paroles 



LA CAPTIVITÉ. 89 

du nouveau venu avecuneconfiance toute filiale. Celui-ci 
se réunit à Sosa pour tempérer la vivacité intrépide de 
Cervantes. Ces lettrés, ces Pères lui donnèrent de la 
prudence, ainsi que le docteur Domingo Becerra, prêtre 
de Séville, qui se lia également avec Cervantes. 

D'autres causes vinrent encore paralyser son action. 
Alger devait bientôt changer de maître , Rabadan-Bacha 
allait quitter le gouvernement, dont la durée était li- 
mitée à trois ans. Ces changements ne se faisaient 
guère sans trouble. En 1577, l'agitation d'Alger fut 
plus grande que d'habitude. 

Un événement particulier vint surexciter la colère 
des musulmans. Ils apprirent qu'à Valence , dans un 
auto-da-fé, on avait brûlé un corsaire morisque. Cette 
nouvelle leur fit venir la pensée de supplicier , par 
représailles, un ou plusieurs chrétiens. « Pour ré- 
pondre aux inquisiteurs d'Espagne S » il fallait choisir 
des victimes marquantes, surtout des prêtres, ((parce 
que ce sont les fauteurs des persécutions. » On voulut 
d'abord prendre un des captifs du San-Pablo, mais les 
uns étaient rachetés, les autres étaient la propriété de 
quelque maître qui ne voulait pas s'en dessaisir. On 
obtint du roi Rabadan la permission d'acheter et de 
sacrifier un prisonnier illustre. Ce furent alors des cris 
de joie effrayants. On désigna pour le martyre un prêtre 
valencien, de l'ordre militaire de Montesa , appelé frère 
Michel de Aranda. Les Rédempteurs voulurent empê- 
cher cette exécution ; Jorge Olivar et le commandeur de 
Majorque, Jeronimo Antich, se jetèrent au milieu de la 
foule, les mains jointes; la foule ricanait. Ils coururent 

1. Voir Hacdu, f. ISl. 



90 CHAPITRE IV. 

chez le corsaire Mami et le conjurèrent de sauver le 
Valencien. Le corsaire les repoussa brutalement et les 
chassa, en criant dans sa langue franque : Andar, 
papas, andarl Ya-t'en, prêtre, va-t'en! Non-seulement 
lui, mais toi et ton compagnon, vous méritez d'être 
brûlés vifs à la marine ! » 

Le samedi matin, 18 mai, on apporta en quantité du 
bois sur le port, on fixa en terre une ancre et on alla 
chercher le frère Michel. Il fut conduit en grande 
pompe à la maison du roi ; ensuite on le promena au 
milieu d'une foule qui Tinjuriait. Mille prétextes furent 
inventés pour jouir longtemps de ce spectacle; on pro- 
longea l'horrible journée jusqu'à cinq heures du soir. 
Alors seulement le malheureux fut dirigé vers la ma- 
rine , tandis que les uns lui arrachaient la barbe ou les 
cheveux, et que les autres le frappaient à coups de pied, 
à coup de bâton ou à coups de souliers. Sans les bour- 
reaux qui essayaient d'écarter les assaillants, il eût été 
mis en pièces. A l'arrivée, on l'attacha à l'ancre avec 
une chaîne de fer. On élargit le cercle des spectateurs. 
Un Maure s'avança; c'était le frère de l'homme qu'on 
avait tué à Valence. A haute voix il insulta le prêtre; 
d'une main, il le saisit par la barbe, de l'autre, il prit 
un tison enflammé et lui brûla la figure. Puis il lui 
lança une pierre qui fut le signal pour tous de la lapi- 
dation. Un peuple entier se précipita aussitôt sur les 
pierres amassées d'avance et commença à ensevelir le 
malheureux sous une pluie de projectiles. Ensuite on 
amassa autour du corps, dont on apercevait encore le 
buste, une montagne de branches auxquelles on mit le 
feu.. 

Cervantes , saisi d'horreur à l'aspect de cette exécu- 



LA CAPTIVITÉ. 91 

tion sauvage , se promit de raconter un jour à sa 
nation le contre-coup africain des auto-da-fé espagnols 
et de protester contre les supplices qui appellent des 
supplices. Mais, loin de s'effrayer pour son compte, il 
résolut de poursuivre son projet de fuite interrompu 
par la frénésie publique, il adressa en Espagne des let- 
tres pressantes qu'il fit apostiiler par deux hommes 
considérables, captifs alors, Antonio de Tolède et Fran- 
cisco de Valence, tous deux chevaliers de Saint-Jean et 
de la maison du duc d'Albe. Ils demandaient aux vice- 
rois de Valence et de Majorque d'envoyer une galère 
qui croiserait devant la côte, non loin du jardin, et que 
Ton rejoindrait au premier signal. Une pareille recom- 
mandation donna la plus grande confiance à Cervantes , 
et il croyait toucher au but, lorsque tout fut remis en 
question par l'arrivée du nouveau roi, Hassan. Le nom 
seul de cet homme répandit le trouble dans Alger. 
Avide et cruel, il effrayait les Turcs eux-mêmes. 

Le 29 juin 1577, Hassan-Bacha fit son entrée à Alger. 
C'était un Vénitien, élève des corsaires Dragut et Aluch- 
Ali, formé, dès l'enfance, par eux au métier de pirate. 
Un trait de sa vie le peindra. Un jour, naviguant sur les 
côtes de Morée, il découvrit que ses hommes avaient 
comploté sa mort. Il les fit pendre aux antennes, l'un 
par le bras gauche, l'autre par le bras droit; un troi- 
sième fut écartelé au moyen de quatre galères faisant 
l'office de chevaux. Il fit grâce aux autres. Ainsi agissait 
l'homme qui domina Alger de 1577 à 1580 et contre 
lequel Cervantes lutta pendant ces trois années. 

Il inaugura son règne par une compression et un ac- 
caparement universels. 

A peine débarqué, il s'adjugea les captifs de rachat. 



02 CHAPITRE IV. 

On payait au roi un septième de la valeur des prises; il 
exigea un cinquième. Il s'empara de tout le blé, fit et 
vendit le pain lui-môme, saisit le beurre, l'huile, le 
miel, les légumes apportés au marché, et laissa aux ja- 
nissaires les oignons et les choux. Les impôts furent 
augmentés. Les Maures et les Arabes, forcés de le payer 
en nature, accumulaient chez lui toutes leurs denrées, 
qu'il leur revendait ensuite à eux-mêmes à des prix 
très-hauts. La monnaie d'argent fut réunie par lui et 
refondue secrètement par des esclaves européens pour 
être envoyée à Gonstantinople, à son bénéfice. 

Hassan rachetait les esclaves à leurs maîtres et dou- 
blait le taux de leur rançon. Ancien trésorier d'Aluch- 
Ali, il s'entendaitmerveilleusementàtoutes ces opérations. 
A première vue, il distinguait son intérêt et son profit 
dans toutes les affaires. Ce discernement mercantile 
dictait sa conduite envers les esclaves. L'usage était 
qu'on amenât devant lui ceux qui avaient tenté de fuir. 
Si l'esclave lui paraissait de valeur, il le déclarait sien 
et transformait la présentation en une prise de posses- 
sion. Dans le cas contraire, il faisait étendre le captif 
sur le sol et on le bâtonnait jusqu'à la mort ; parfois il 
interrompait lui-môme le supplice, pour mutiler de sa 
main le malheureux. 

On se révolta quelquefois, on se plaignit à Gonstan- 
tinople, mais le sultan ht la sourde oreille. Le sultan 
obéissait à sa mère, celle-ci était dominée par l'Uchaly, 
et rUchaly sauvait Hassan, sa créature. C'est ainsi que 
pendant trois années le roi nouveau brava les lois di- 
vines et humaines, réduisit Alger à la misère et à la 
famine, et ht sa fortune. 

Tout d'abord il scruta du regard les bagnes où se 



LA CAPTIVlTlv H 3 

trouvaient les caplils, il devina même ceiiv qu'il ne 
voyait pas et réclama Antonio de Tolède avec Francisco 
de Yalencia, les deux prisonniers de marque que j'ai 
nommés. Il entra en fureur quand il apprit la vente 
précipitée de ces deux hommes. Cervantes nous a con- 
servé cette scène tragi-comique , dans laquelle Hassan 
éprouve un désespoir d'usurier. Selon lui, Francisco 
valait 7,000 ducats; Antoine, un frère du duc d'Albe, 
devait être vendu 50,000 ^ 

Hassan se rabattit sur le frère Jorge Olivar, qui , por- 
tant avec lui l'argent du rachat, aurait été une excel- 
lente prise. Il guetta toutes les occasions de l'accuser 
et le dépouiller. 

En attendant, il avait épuisé la ville et découragé les 
corsaires. Bientôt on manqua de vivres et de prises. 
L'épidémie suivit la famine, la mortalité fut effrayante 
et les rues d'Alger s'emplirent de cadavres. L'impré- 
voyance naturelle de cette population cosmopolite la 
laissait aisément sans ressources, a Ces hommes, écrit 
Sosa dans ses notes, ne savent que la rapine. Quand 
ils passent deux mois en repos et ne sortent pas en 
course ou ne font pas ce qu'ils appellent la galima , 
aussitôt eux, leurs enfants et les habitants de ce repaire, 
meurent de faim. Ils étaient riches en avril, quand ils 
venaient de s'emparer de la galère de Malte, où ils nous 
ont pris. Un mois et demi après, ils sont sortis en course, 
sous les ordres d'Arnaute Mami, mais, comme ils n'ont 
rien ramené, ils sont furieux, honteux, et tout le monde 
ici meurt de faim, surtout les janissaires et les arraez,» 
qui vivent exclusivement des bénéfices du pillage. 

1. Voir Cervantes, Trato de Argel, j. v. — //occfo, cliap. xxi, 3°. 



94 



CHAPITRE IV. 



Ail milieu de cette crise, (Servantes résolut de ne 
plus attendre, voyant que tout serait perdu s'il tardait 
davantage. Il ne pouvait plus nourrir ses complices. 
Force était d'abandonner son ami Sosa, à qui son état 
de faiblesse ne permettait aucune tentative violente. Sosa 
lui-même engagea Cervantes à partir et à exécuter un 
projet qui rendrait des chrétiens à l'Espagne ^ 

On était au mois d'août 1577. Cervantes conféra avec 
son frère ; Rodrigo se munit des lettres de recomman- 
dation qui étaient préparées, il se racheta en réunissant 
les deux rançons en une seule, et il promit d'envoyer un 
navire dont il confierait le commandement à un homme 
qui connût la côte. Il tint parole, un brigantin partit 
sous la conduite d'un marin de Majorque, appelé Yiana. 
Cervantes était prêt. Le 20 septembre, il alla embrasser 
Sosa et lui dire adieu ; puis, s'échappant d'Alger, il 
vint retrouver dans la grotte ses compagnons fugitifs. 
Ceux-ci, privés de jour, plongés dans la terre humide, 
é [aient malades et exténués. Il les releva en leur faisant 
entendre ce mot de liberté que jamais il ne prononce 
dans ses écrits sans émotion et éloquence. « La liberté, 
dit-il quelque part, c'est le trésor donné à l'homme par 
le ciel. Pour la liberté comme pour l'honneur, on doit 
jouer sa vie, car le premier des maux est la servitude. » 

Huit jours se passèrent. Le 28, arriva le brigantin, qui 
s'approcha de nuit. Comme il préparait un signal , 
quelques Maures qui passaient Taperçurent dans l'ombre 
et donnèrent l'alarme. Aussitôt le navire s'éloigna. Re- 
vint-il plus tard? Ici les témoignages sont contradic- 
toires. Les uns disent que Yiana revint mal à propos, 



1. A efectuar una cosa de tanta onra y servicio de Dios. 



LA CAPTIVITÉ. 95 

fut surpris, enveloppé par les Maures et fait prisonnier. 
D'autres accusent les marins chrétiens d'avoir tout perdu 
par leur hésitation ^ 

Quoi qu'il en soit, les hommes de la grotte, à qui le 
Dorador apportait des vivres , demeurèrent dans leur 
retraite. Mais bientôt le Dorador ne reparut plus ; le 
3\ septembre au matin, on entendit un bruit d'armes, 
et de chevaux , le jardin fut investi par une dizaine de 
cavaliers turcs et vingt-quatre soldats de pied armés 
d'escopettes et d'alfanges. Le chef de la garde d'Hassan 
les conduisait. On était trahi. Le Dorador avait livré le 
secret de l'évasion au roi d'Alger, qui calcula aussitôt 
le bénéfice qu'il en tirerait en mettant les esclaves de 
rachat dans son bagne, et surtout en impliquant dans 
la conspiration l'ami de Cervantes, le frère Olivar. L'ar- 
gent des Rédempteurs l'empochait de dormir. 

Les soldats turcs s'emparèrent d'abord du jardinier 
navarrais et cernèrent la grotte. Cervantes n'eut que le 
temps de dire quelques mots rapides à ses compagnons 
épouvantés : 

— L'unique chance de salut pour vous, leur dit-il à 
la hâte, est de m'accuser tous. 

Et il les prévint lui-même en s'avancant vers le chef 
de la garde. 

— Je déclare, dit-il que personne parmi ces chrétiens 
n'est coupable. Moi seul, je suis l'auteur du complot et 
je les ai entraînés à fuir^. 

1. Dans l'enquête de 1580, on lit à l'art. 7 , qui fut rédigé sous 
les yeux de Cervantes : « Habiendo Uegado una noche al mismo 
puerto, por faltar el dnimo a los marineros y no querer sallar en tierra 
a dar aviso a los que estaban eseondidos, no se efecluô la liuida. » 
Cervantes les accuserait donc nettement de timidité. 

2. Voir l'enquête de 1580, art. 9". — « Ninguno de estos cris- 



\)i5 CHAPITHI': IV. 

On reriit légulièremenl cl on transmit an lui la dé- 
('laralioii de Cervantes. Au milieu des cris et des in- 
jures de la population, on ramena les fugitifs à Alger, 
où Hassan les fit mettre dans son bagne. Cervantes seul 
fut amené devant lui pour subir un interrogatoire dont 
tout le monde devinait Fintention. Il s'agissait de com- 
promettre le frère Olivar, en le supposant du complot. 
Olivar lui-même, qui savait le plan du roi, se regarda 
comme perdu. Il envoya au docteur Sosa les vases sacrés, 
les ornements sacerdotaux et tout ce qui servait au 
culte, afm de sauver ces objets de toute profanation ; et 
il attendit son sort. 

— N'ayez pas peur, dit Cervantes aux chrétiens qui 
le virent passer, je vous sauverai tous'. 

On tremblait. L'agitation était grande dans la ville. 
L'interrogatoire fut long et captieux. Hassan employa 
tour à tour la séduction, la menace et les surprises. Il 
ne voulait qu'un nom. Cervantes répondit toujours qu'il 
était seul coupable et refusa de désigner un seul com- 
plice, ni directement, ni indirectement. Hassan devint 
furieux, l'Espagnol demeura impassible. Cervantes eut 
à choisir entre la mort et un aveu. Il n'hésita pas. Per- 
sonne ne douta plus de son supplice. 

Tout à coup Hassan s'apaisa. Il le fit reconduire dans 
son bagne et charger de fers, mais il garda le silence 
sur ses intentions. Etait-il subjugué par la fermeté de 
Cervantes? Conservait-il l'espoir de lui arracher une 

lianos que aqui estan tiene culpa en este negocio, porque yo solo he 
sido el autor del y el que les ha inducido a que se huyesen. » 

1 . Déclaration de Crislobal de Villalon. « A el dijo Cervantes, cuando 
iba a presentarse al rey, que no se escondiese ni tuviese miedo, pues 
a todo defenderia y a si no mas ecliaria la culpa, » 



i 



LA CAPTIVITÉ. 97 

parole conlre les Rédempteurs? Nul ne l'a jamais su; 
tous les témoins et tous les captifs avouent que l'ascen- 
dant de Cervantes leur paraît inexplicable. Sosa lui- 
même, qui note jour par jour, dans son cachot, les évé- 
nements, n'ose pas juger les projets d'Hassan, et écrit 
simplement dans son mémoire : « Cervantes l'a échappé 
belle; tous nous pensions que le roi le ferait tuer^ » 
La lutte est ouverte, l'issue est douteuse, et cela dure 
trois années. Le prince pirate achète Cervantes à Dali 
Mami , pour 500 écus, double le prix de sa rançon 
et, le tenant sous sa main, il joue avec sa proie. 
Au fond, c'est une tragédie dont tous les personnages 
et toutes les scènes excitent l'attention d'Alger. Jean 
le Navarrais est pendu par son maître avec l'auto- 
risation du roi. Le Dorador se meurt d'un autre sup- 
plice, qui est plus lent, mais plus terrible. Le mépris 
public le tue. Il erre seul, égaré, sombre, puis il se 
décide à entrer chez Talcade juif Mahamet, qui tient 
dans les chaînes le vénérable Sosa ; il descend dans le 
cachot, et le voilà, cet homme dont les mains sont libres, 
qui supplie le prisonnier d'accueillir sa défense, de l'ab- 
soudre et de l'amnistier. Sosa l'écoute avec calme et lui 
répond doucement qu'il ne peut laver le traître de la 
trahison. Le Dorador s'en va, ulcéré, emportant avec lui 
la rage qui le mine ; il met deux ans à mourir. 

Cependant le frère Olivar continue son travail de 
missionnaire sous le coup qui le menace, et Cervantes, 
pressé de nouveau par Hassan de nommer ses complices, 
répond toujours : — i/e, me adsum qui feci^ comme 
le Nisus de Virgile ou comme la Médée des Grecs; car 

1. Sin duda el oscapo de unabaena, porque pensabamos todos que 
le mandasc matar el rey. 



98 CHAPTTRR IV. 

(•/est là une situadoii comme les anciens les aimaient, 
héroïque dans sa réalilc, celle dont parle Sénèqu(; le 
stoïcien : a II n'est pas de plus beau spectacle que 
rhomme de bien aux prises avec la fortune. » 

La vérité de ces faits nous est attestée par les témoi- 
gnages les plus nombreux et les plus irréfragables. Mais 
ce que nous savons à peine, ce qui est révélé seulement 
par des indices rares, successifs et découverts de jour 
en jour, c'est l'autre genre de courage qu'il fallut à 
Cervantes pour donner à tous ses compagnons l'exemple 
de la gaieté, de la confiance et de l'espoir. Ce n'était 
pas assez de résister lui-même, il fortifia les autres. Il 
faut le suivre, non plus année par année, mais d'une 
seule traite pendant la période d'entreprise et d'audace 
qui s'étend de 1577 à i580. C'est une véritable cam- 
pagne dont le plan, la stratégie, les feintes et toute la 
suite indiquent une persévérance admirable soutenue 
par une grandeur croissante de conception. La hauteur 
des vues succède au désir personnel de la liberté , 
désormais il veut davantage, il entre de plain-pied dans 
le rêve politique d'une conspiration générale : son pre- 
mier coup de main sera un coup d'État. En attendant, il 
couvre sa marche, il dissimule, et il s'amuse à sauter 
avec ses chaînes dans le bagne d'Hassan, pour se dis- 
traire, dit-il. 

Le bagne d'Hassan est un triste séjour. Qu'on imagine 
un quadrilatère vide et nu, dans lequel des hommes 
mal vêtus et oisifs sont entassés, un parc à bétail où les 
têtes sont taxées, un entrepôt de marchandise humaine. 
L'abattement règne dans cette enceinte populeuse et 
morne. Tous misérables, tous dévorés d'ennui et altérés 
de liberté, les captifs ne parlent entre eux que de la 



LA CAPTIVITÉ. 99 

ronron (jui ne vif'iK p,s. Leurs oiirdiens entretiennent 
chez enx cette idée fixe par des coups, des vexations et 
des outrages. 

Cervantes, qui aime l'action et adore la liberté souffre 
plus qu'un autre, et quelquefois, en soni^eant qu'il 
mourra loin de sa famille, il sent les larmes lui venir 
aux yeux. Mais l'âme des poètes cache des trésors sur 
lesquels n'a jamais de prise le bâton du garde-chiourme 
Oui donc méconnaîtra lo divin pouvoir des lettres en 
voyant Cervantes se relever de l'abjection et ranimer 
ses camarades en leur parlant de poésie et d'histoire ' 

« Parlons de nos guerres, dit-il, chantons nos cam- 
pagnes. » Et l'on célèbre les Espagnols morts à la Gou- 
lette, comme Périclès faisait l'éloge des Athéniens morts 
a Platée. On se reprend à ces souvenirs dont la tristesse 
est mêlée de gloire. Un Italien, appelé Rnffino, compose 
un récit historique des expéditions de Tunis 

— Courage ! lui dit Cervantes, la main qui , chargée 
de chaînes, écrit ainsi, deviendra, une fois libre, la main 
éloquente d'un Tite-Live moderne. 

Que le destin cruel ne courbe plus ta têle. 
Que la fortune un jour daigne briser tes fers 
Tu seras couronné, - crois-moi, je suis prophète. 
De lauriers toujours verts ! 

Cervantes trouve des rimes et prend part à ces nobles 
distractions littéraires , quand il s'agit de rendre du 
cœur aux captifs. Il ne leur propose pas l'oubli, mais les 
grands souvenirs. Oue de vers n'a-t-il pas écrits qui sont 
aujourd'hui perdus ! Il en portait souventà Antonio Sosa 
•1 en demandait à ce Pedro de Aguilar, dont il rap- 
pelle, dans la nouvelle du Captif, les deux sonnets sur 



100 CHAPITRE IV. 

la Cioulellc. On vient de retrouver à Gènes ceux qu'il 
adressa à Ruflino et dont je cite un passage'. Ouelque 
trouvaille que l'avenir nous réserve, soyons sûrs qu'elle 
nous montrera le poëte ranimant les âmes autour de lui 
par l'amour de la poésie et des lettres. 

Un jour, il organisa au bagne la représentation d une 
comédie espagnole. Il se trouvait là une cjuarantaine de 
prêtres captifs, qui disaient la messe, prêchaient et don- 
naient la communion chaque dimanche. Les musulmans 
gardent l'usage de cette tolérance, malgré les haines de 
races. Cervantes, au temps de Noël, se rappela les fêtes 
religieuses de son pays, les souvenirs de son enfance et 
les vers populaires qu'il avait entendu réciter par Lopc 
de Rueda. Il les savait par cœur; Tauto-pastoral de la 
vieille Espagne, moitié légende, moitié églogue, lui re- 
vint en mémoire avec la veste de peau des bergers tra- 
ditionnels et la crèche et l'étable. On joua au bagne un 
noël dramatique de Rueda. Il fut convenu que les captifs 
du dehors seraient invités. Les gardiens du bagne y con- 
sentirent, à la condition que les chrétiens payeraient un 
droit d'entrée. La représentation laissa à désirer, il y 
eut des cris, des querelles à la porte et des interrup- 
tions de plus d'un genre ; mais la journée fut si vive et 
si gaie, que Cervantes, plus tard, la racontait dans la 
scène suivante'^ : 

Le Gardien Baxi [parlant à un Maure). — Pour dix écus je 
n'en donnerais pas ma part! Asseyez-vous... Qu'on ne laisse en- 



1. M. Ripa de Meana a adressé au savant bibliothécaire de Madrid, 
M. liarlzeinbusch , ces pièces inconnues qui accompagnent le livre de 
Ruffino intitulé : Sopra la desolazioiie delà Goletta et di forte di Tuni^i. 

2. Voir les Bagnes d'Alger, u\^ journée. 



LA CAPTIVITÉ. lOi 

trcr personne, à moins de payer deux âpres bien trébuchants.,.. 
Les Espagnols vont jouer une belle comédie, 

(Ici les chrétiens arrivent enfouie.) 

Le Gardien. — Où vas-tu, chrétien? 

Le Chrétien. — Je vais entendre la messe. 

Le Gardien. — Paye ! 

Le Chrétien. — Comment, paye? on paye ici? 

Le Gardien. — Voilà un vieillard encore bien neuf. 

Le Maure. — Deux âpres, ou bien passe ton chemin. 

Le Chrétien. — Je ne les ai pas. 

Le Maure. — Eh bien , va te faire pendre ailleurs! 

Un gentilhomme ofîre de payer pour lui. Il entre. 
Mais un autre captif bataille encore à la porte. (Test 
Tristan le sacristain. 

— Laissez-moi entrer. Tenez! voilà un mouchoir que j'ai volé à 
un juif il n'y a pas une demi-heure. Prenez-le en gage ou payez- 
m'en la valeur. 

Ce personnage est le bouffon de l'endroit ; bruyant, 
taquin, il harcèle les juifs et les musulmans. Taisez- 
vous, lui dit-on, « on commence le colloque de Rueda. » 

El coloquio se comience 

Que es del gran Lope de Rueda 

Impreso por Timoneda 

Que en vejez al tiempo vence. 

— Avez-vous des vestes de peau? demande un gentilhomme. 
Entendra-t-on des cantares ? Qui dira la loa ( prologue) ? 

— On n'a rien de tout cela. Elle est misérable la comédie dos 
captifs, elle est pauvre, affamée, malheureuse, nue et ahurie! 

— Eh bien , s'écrie un autre gentilhomme, que la bonne vo- 
lonté soit la bienvenue ! 

La pièce commence; on voit entrer en scène leherger 
(Tuillaume. Il débite quelques vers d'une pastorale de 



102 CHAPITRE IV. 

Uueda S vers charmaiils pour les exiles, paroles rus- 
tiques entendues jadis, échos lointains des impressions 
d'enfance, qui n'ont de sens et de saveur que pour 
l'oreille espagnole. 

Tout à coup le berger s'arrête. Un Maure s'est pré- 
cipité dans le bagne en criant : — Alerte, chrétiens, 
alerte! qu'on ferme les portes. 

Au dehors, un tumulte affreux agite la rue. On ap- 
porte bientôt un chrétien blessé. Les janissaires, dit-on, 
massacrent tous les chrétiens qu'ils rencontrent. Au 
milieu du bruit et des voix confuses, on apprend enfin 
la cause du désordre. Les Algériens avaient cru aper- 
cevoir en mer une flotte chrétienne. C'était une illusion : 
quelques nuages lointains , bizarrement éclairés par le 
soleil, avaient été pris pour des vaisseaux; déjà les peu- 
reux distinguaient des galères nombreuses , leurs 
proues , leurs rames ; déjà on voyait don Juan , le 
vainqueur de Lépante, descendre à terre. C'est alors que 
les janissaires se mirent à exterminer les chrétiens et 
vinrent tuer jusqu'à la porte du bagne : le sang cou- 
lait de toutes parts, quand les nuages se dissipèrent el 
avec eux les terreurs des musulmans. 

Une fête interrompue par une boucherie, l'épouvante 
se traduisant par la férocité, la comédie des prisonniers 
terminée en tragédie, voilà l'étrange et fidèle tableau de 
la vie au bagne d'Alger. Il ne manque à ces contrastes 
qu'un seul trait : c'est l'auteur de Don Quichotte prépa- 
rant au milieu des réjouissances de Noël une conspira- 
tion générale. Cervantes, tandis qu'il semblait oublier 
ses projets d'évasion, formai l un vasle plan : soulever 

l. Ils n'ont été consoi'vés (jne dans ce [tassai^e de (Servantes, où 
MoraUn les a recueillis. Voir MoraUn , Caialogo, etc. 



LA CAPTIVITÉ. 103 

duii seul coup tous les captifs, concerter leur insurrec- 
tion avec une descente de Philippe II à Alger, et réta- 
blir sur cette côte la domination espagnole, tel était son 
rêve. Son ambition allait plus loin que celle des capi- 
taines qui avant lui avaient organisé des conspirations. 
On avait vu se soulever ainsi , en 1531 , sept cents 
esclaves de Sargel; en 15S9, huit mille prisonniers de 
Mostaganem, commandés par Martin de Gordoue. Mais 
leurs mouvements, mal combinés, échouèrent par lin- 
discipline des soldats de ce temps-là, tous aventuriers. 
Cervantes voulait la destruction d'Alger, ce nid de pi- 
rates, ou la conquête de la côte; selon lui, Faction réu- 
nie de la flotte de Philippe, de la garnison espagnole 
d'Oran et des captifs, devait assurer le résultat de Ten- 
treprise. Il y avait à Alger quinze mille captifs au 
moins \ L'idée de les réunir sous sa conduite et de pré- 
parer lui-même par son activité le succès de son plan le 
transporta d'enthousiasme, u Tels furent son héroïsme 
et son industrie, écrit un contemporain '\ que si la for- 
tune y eût répondu, il aurait rendu au roi Philippe II la 
ville d'Alger. » Ame courageuse et gaie , il se mit à 
l'œuvre et sollicita tour à tour à Alger, à Madrid, à 
Oran, les princes, les capitaines et le roi. 

Les événements parurent favoriser son audace. Une 
flotte et une armée furent réunies par Philippe II sur 
les côtes de l'Espagne du sud. Le bruit courut qu'il allait 
envahir l'Afrique. Ses yeux, disait-on, avaient été ra- 
menés vers l'Afrique par la bataille d'Alcazar, où tom- 

1. Cervantes dit quinze mille dans le Trato , vingt mille dans la 
le! Ire à Vasquez. Haedo dit vingt-ciru] mille. 

2. Rodriuo Mendez de Siiva. — Ascendencia de Nuno Alphonse, 
f. (iO. Voir Navarrele, p. ;'*G7 et 57 i. 



104 CHAPITRE IV. 

bèrent trois rois. (Tétait en 1579. Le roi Sébastien de 
Portugal vint soutenir dans le Maroc le parti du préten- 
dant au trône, Mahomet, contre son rival, Muley-Ma- 
luch. Il fut vaincu et tué; son allié se noya; le vainqueur 
lui-môme, Muley-Maluch, mourut de ses blessures. Aus- 
sitôt Philippe II fit de grands préparatifs de guerre. 
Tout le monde pensa qu'il allait fondre sur l'Afrique. 
En réalité, il se tenait prêt à envahir le Portugal dès que 
ce pays serait sans maître. Le roi Henri , successeur 
de Sébastien, dont les jours étaient comptés, ne pou- 
vait défendre longtemps son royaume. 

Philippe dissimula son projet véritable et laissa ré- 
pandre le bruit d une invasion prochaine en Afrique. Cette 
rumeur causa une agitation profonde sur toute la côte 
barbaresque. Musulmans et chrétiens en parlaient tous 
avec des sentiments contraires. On épiait les nouvelles, 
ou dénombrait les vaisseaux qui se réunissaient sous le 
commandement du marquis de Santa-Cruz, on savait que 
des troupes arrivaient d'Italie et d'Allemagne pour se 
joindre aux levées espagnoles et que le duc d'Albe avait 
sous ses ordres 36,000 hommes. 

Hassan força les captifs à reconstruire les murailles 
d'Alger; ils furent accablés de travaux et surveillés de 
près. Quant à Cervantes, on le tint enchaîné. ((Lorsque 
mon estropié espagnol est sous bonne garde, disait 
Hassan, je suis sûr de la ville, des prisonniers et du 
port^ » 

Il se trompait, il comptait trop sur les chaînes pour 
contenir le démon dont Cervantes était possédé. C'est 
alors môme que le captif écrivit à Philippe II : 

1 . Unédo, 



LA CAPTIVITÉ. lOo 

a Haut et puissant seigneur... que le courroux de ton 
âme s'allume. Ici la garnison est nombreuse, mais sans 
force, sans remparts, sans abri. Chacun, sur le qui- 
vive, épie Tarrivée de la flotte pour s'enfuir. Vingt mille 
chrétiens se trouvent dans cette prison; tu en as la 
clef... '. » 

Cervantes n'avait sans doute qu'une médiocre con- 
fiance dans les intentions de Philippe II. Il chercha un 
intermédiaire puissant et bien placé qui pût lui servir 
d'interprète. Il choisit Mateo Yasquez, secrétaire du roi, 
à qui il adressa une longue supplique écrite en vers. 
Dans ce poëme, il rappelait ses services, il peignait l'is- 
lamisme faible à la fois et triomphant; il faisait appel 
enfin à la haute vertu de Mateo Yasquez. Ce n'était pas 
là une flatterie, comme on le croirait, ni un mot banal. 
Cervantes apercevait au milieu de la cour, foyer d'am- 
bitions rivales et d'intrigues jalouses, le secrétaire du 
roi comme un esprit élevé, sérieux et digne de com- 
prendre les grands intérêts de l'Espagne. J'ai trouvé 
dans un carton de la Bibliothèque nationale de Madrid 
un feuillet sur lequel Mateo Yasquez a écrit pour lui- 
môme les maximes de conduite qu'il se proposait de 
suivre. Rien de plus simple et de plus noble que ce plan 
inspiré par l'expérience quotidienne et par le désir de la 
justice. Cervantes ne le flatte donc pas quand il le dis- 
tingue de la foule des courtisans. 

Si j'ai quelque expérience, lui dit-il dans sa lettre en vers, et 
que je ne m'abuse pas, voici la cour : une multitude travaillée 
d'une seule pensée, d'un seul désir. 

1. Je ne donne ici qu'un fragment de ceUe leUre, découverte ré- 
cemment, et que l'on trouvera plus loin (chap. v). Voir, pour la date 
que je lui attribue, mes Nofcs. 



106 CHAPITRE IV. 

On rêve la clef d'or, on se dispute entre vingt personnes une 
charge unique, on brigue l'ambassade, poste que la haute con- 
fiance donne. 

Là, chacun pour soi. Ils sont deux mille qui visent au but 
pour leur compte, il n'y on aura qu'un dont la flèche donnera 
dans le blanc, 

Et celui-là peut-être n'a jamais importuné personne, jamais 
attendu, l'estomac vide, jusqu'après vêpres, à la porte orgueil- 
leuse d'un grand. 

Celui-là n'a pas fait de l'argent un trafic, il n'a pas prêté, ni 
emprunté. Il n'a de commerce qu'avec la vertu. En elle et en 
Dieu il a mis sa confiance. 

C'est de vous, Seigneur, qu'on pourrait dire, et je le dis, et je le 
dirai, ma voix ne se taira pas, que la vertu seule vous a conduit, 

Qu'elle a eu seule le pouvoir de vous élèvera ce degré de bon- 
heur où vous êtes, favori humble, dénué d'ambition. 

Heureuse et belle fut l'heure où le discernement royal décou- 
vrit le mérite abrité 

Dans cette sereine intelligence qui fait, avec votre loyauté et 
votre discrétion, la puissance de votre vertu ! 

Je ne sais si les vers de Cervantes étaient bons, mais 
l'accent en est pur et grave. Ce n'est pas là le ton des 
adulateurs. 

Dans ce monde, dit encore le poète, rien ne se fait sans tra- 
vail. Le sentier laborieux de la vertu est le plus sûr et le plus 
court. 

On ne sait pas quel accueil fut fait à la lettre de Cer- 
vantes. Philippe II, uniquement préoccupé du Portu- 
gal, n'attaqua pas Alger. La démonstration simulée de 
sa flotte n'eut d'autre résultat que de jeter la ville en- 
tière dans un état de fièvre ( t de crainte qui se traduisit 
en violences. Les passions, irritées déjà par la famine, 
la mortalité et les exaclions du roi, devinrent si fu- 
rieuses que l'anarchie se mit dans la population. On vil 
les janissaires se révolter et l'aire couler des Ilots de sang. 



LA CAPTIVITÉ. 107 

Les captifs, regardés comme l'ennemi commun, furent 
maltraités, privés de nourriture, écrasés de travaux. Les 
maîtres devinrent plus cruels et les supplices plus nom- 
breux. Au milieu de ce délire général, Hassan se mainte- 
nait par la terreur et dépassait tout le monde en férocité. 

c( La faim et le dénûment pouvaient bien nous fatiguer 
quelquefois, dit Cervantes \ et presque toujours, mais 
rien ne nous fatiguait comme d'entendre et de voir à 
chaque pas les cruautés inouïes dont mon maître usait 
envers les chrétiens. Chaque jour il pendait quelqu'un, 
il empalait celui-ci, il coupait les oreilles à celui-là pour 
le moindre motif ou sans motif; et les Turcs eux-mêmes 
disaient qu'il le faisait pour le plaisir de le faire et 
parce que son naturel était d'être le bourreau du genre 
humain. » 

Les chrétiens notaient jour par jour les événements 
d'Alger; on tenait registre des supplices ou des aposta- 
sies, dont il était dressé procès-verbal et dont on rendait 
compte aux familles intéressées. Il est curieux de retrou- 
ver ici quelques-unes des notes écrites, de 1S78 à J580, 
par Antonio Sosa, par Becerra, l'auteur du Golateo^ 
ennemi juré de « la canaille turque, » et par le capitaine 
Geronimo Ramirès, ami et compatriote de Cervantes. 

Faire mourir les chrétiens sous le bâton, dit l'un, c'est la 
cruauté la plus familière à ces barbares, envers les esclaves chré- 
tiens, et la chose la plus quotidienne. Ils la font si aisément qu'il 
suffit d'un caprice, d'une fantaisie, sans raison aucune, pour 
qu'ils laissent un chrétien à terre, moulu comme du sel et demi- 
mort. Ils frappent à tour de bras, et non-seulomcnl ils ouvrent 
les épaules du ti^alheureux, mais ils lui rompent les os, puis ils le 
retournent et lui donnent autant de coups sur le ventre et sur 

1. Lt; C(ii>tij. 



los nuAPiTUi-: iv. 

l'estomac. Ils pilent les entrailles et battent la peau de l'homme 
comme un tambour.... Ensuite ils le frappent sur le gras de la 
jambe pour ne pas laisser une partie du corps sans douleur, ils le 
pendent, la tôle en bas, et le bàtonncnt sur la plante des pieds; 
enfm ils le couchent sur une table, fixent ses mains et déchargent 
sur elles des coups de corbache qui causent une douleur nerveuse 
épouvantable. Quand ils se fatiguent de frapper, le chrétien ne 
bouge plus de la place où on l'a mis, et s'il n'est pas mort, il vit 
peu d'heures ou peu de jours. 

Qu'on n'accuse pas d'exagération celui qui écrit ces 
lignes : il donne une liste nominale et précise qui le 
justifie : 

Ainsi fut tué dernièrement le bon frère Louis Grasso, Sicilien 
(7 juillet i;)78). — Ainsi, par le gardien dubagne royal, le père 
Lactancio de Police, franciscain de Sicile. — Ainsi le roi Hassan 
a-t-il tué de sa main Juan Francisco, jeune et brave Napolitain 
(16 septembre 1578). — Ainsi Cadi Raez, esse Turco y gran bor- 
racho, l'ancien capitaine de Biserte, a-t-il tué de sa main et à 
coups de bâton le vieux Juan, Sicilien (15 octobre 1578). — Ainsi 
le roi a-t-il exécuté dans sa maison le mayorquin Pedro Soler, qui 
avait essayé de fuir à Oran (12 décembre 1578). — Ainsi est 
mort un Catalan, nommé Peroto, qui ne lui disait pas à son gré 
ce qu'il voulait savoir de la flotte espagnole (13 janvier 1579). 
— Ainsi le même Hassan, qui règne aujourd'hui, a-t-il fait expirer 
sous le bâton le courageux Espagnol Cuellar, qui avait conçu l'au- 
dacieux projet de s'enfuir du port, la nuit, avec trente chrétiens 
(20 février 1579). — Ainsi le capitaine de la mer Mami Arnaut, 
renégat albanais, a-t-il tué de ses mains avec l'aide de ses rené- 
gats, en un seul jour, le Français Jean Gascon, les Italiens Felipe 
et Pedro ses esclaves, parce qu'ils avaient évité d'aller en course 
et s'étaient cachés : le sang que fit jaillir le bâton fut si abondant 
et cette bête féroce s'en montra si avide qu'un témoin oculaire 
m'a dit avoir vu dans la cour un véritable ruisseau, et qu'aujour- 
d'hui on n'a pas encore pu en laver la trace. — Ainsi Borrasquilla, 
ce cruel renégat génois, capitaine de galère, a-t-il massacré 
deux chrétiens qui s'étaient absentés pour qu'il ne les conduisît 
pas à Constantinople (1579). — Ainsi le renégat corse Hassan 
a-t-il tué lui-même leGrecGeorgio, son esclave, parce qu'il avait 



LA CAPTIVITÉ. 109 

couché (]eliors pendant doux nuils (157Uj. — ■ Ainsi le gardien 
du bagne a-t-il tué le pauvre Calabrais Simon qui ne s'était pas 
rendu au travail (J579). — Ainsi le roi Hassan a-t-il fait tuer en 
sa présence et chez lui leBiscayen Juan, surpris dans sa fuite sur 
le chemin d'Oran ( 1579). — Ainsi ce même roi fit-il tuer un autre 
jeune Espagnol appelé Lorencio, pris dans les mêmes circons- 
tances. 11 mit deux jours à mourir ( 1 580 ). — Ainsi les janissaires 
firent-ils mourir sous le bâton le pauvre Vénitien Louis. — Et 
enfin ainsi mourut, il y a quelques jours, l'honorable Yicencio 
Lachitea, gentilhomme sicilien.... J'en citerais bien d'autres qui, 
depuis trois ans que nous sommes à Alger, ont été, de cette 
façon, ou mutilés ou mis à mort. 

Cette litanie, qui ne s'arrête pas là, est incomplète, 
car elle ne comprend qu'un genre de supplices. «Par- 
tout je rencontre dans les bagnes, sur les galioles, à la 
messe, des hommes à qui on a coupé le nez ou les 
oreilles, rompu les bras ou les jambes, crevé les yeux. 
Ils portent ainsi les marques de leurs croyances. Si 
Notre-Seigneur me laisse sortir de captivité, je donnerai 
les noms des martyrs que j'ai vus ici. » 

Telle est l'horrible situation des captifs. Le plus 
modéré de ceux qui en parlent est Cervantes, et c'est 
aussi le plus résolu de ceux qui bravèrent Hassan. 

En vain lui rappelle-t-on la triste lin des malheu- 
reux qui ont essa}é, par la fuite ou la révolte, de sor- 
tir de misère. Les uns meurent de faim sur les routes, 
les autres sont engloutis avec l'embarcation qu'ils ont 
construite, ou, comme Tltalien Trinqueta, rejetés par la 
tempête. D'autres assaillent le patron d'une galiote, 
comme firent les rameurs de Kar-Hassan , en rade de 
Tétouan (1577); quelques hardis soldats s'emparent en 
1579 de la Casilba à Tunis. Mais presque toujours ces 
hommes, désarmés, peu nombreux, n'échappent à la 
servitude que par la mort. Pour vingt qui se sauvent, 



ilO CHAPITRE IV. 

des milliers siiccoinheiil. On leur donne rcsh-apride, on 
les pend an\ antennes. TjCs corsaires, tonjonrssnr leurs 
t(ardes, redoublent de ])arbarie. En mer, ils coupent le 
nez à tout chrétien qui laisse tomber sa rame on qui la 
mêle anx rames de ses compagnons; à terre, ils muti- 
lent les captifs, pour l'exemple ; car à terre ils s'enivrent, 
et, une fois ivres, ils tuent. 

Cervantes sait tout cela et n'en tient pas compte. Il 
songe de nouveau à fuir. Quand on le mène au travail, 
il observe le port, d'où il voudrait partir : mais 
toutes les barques sont sans rames. Il regarde tour à 
tour la mer et la terre qui toutes deux l'ont trahi. Il 
sonde l'esprit et les dispositions des hommes qu'il 
rencontre et qu'il veut utiliser. Maures ou Juifs, rené- 
gats même, il les examine tous, sans distinction de 
classes, car il a reconnu chez plus d'un mécréant des 
sentiments de pitié et chez bien des renégats un désir 
de rentrer en Europe, dont il peut se servir. 

Il y a des renégats, en effet, qui ont coutume, lorsqu'ils ont 
l'intention de retourner aux pays chrétiens, d'emporter avec 
eux quelques attestations des captifs de qualité, où ceux-ci certi- 
fient, dans la forme qu'ils peuvent employer, que ce renégat est 
homme de bien, qu'il a rendu service aux chrétiens et qu'il a 
l'intention de s'enfuir à la première occasion favorable. 11 y en a 
qui recherchent ces certificats avec bonne intention ; d'autres, 
par adresse et pour en tirer parti. Ces derniers viennent nous 
voler et, s'ils font naufrage, ou s'ils sont arrêtés, ils tirent leurs 
certificats et disent qu'on verra par ces papiers qu'ils avaient 
le dessein de revenir à la foi chrétienne, que c'est pour cela 
qu'ils étaient venus en course avec les autres Turcs. Ils se préser- 
vent ainsi du premier mouvement d'horreur, se réconcilient avec 
l'Église, sans qu'il leur en coûte rien, et, dès qu'ils trouvent leur 
belle, ils retournent en Berbérie faire le même métier qu'auparavant. 
Mais il en est d'autres qui font sincèrement usage de ces papiers. 



LA CAPTIVTTK. 1 I! 

les recliorchent à bonne intention el restent dans les pays clin-- 
tions. Un de ces renéj;ats était, l'ami dont je viens de parler, lequel 
avait des attestations de tous nos camarades, où nous rendions de 
lui le meilleur témoignage qu'il fût possible. Si les Mores eussent 
trouvé sur lui ces papiers, ils l'auraient brûlé tout vif*. 

Cervantes trouva successivement parmi les renégats 
et parmi les Maures deuK hommes dévoués qui l'aidè- 
rent dans sa troisième et dans sa quatrième évasion. 
Un Maure se chargea de porter à Martin de Gordoue , 
qui commandait à Oran, une lettre de Cervantes où il 
annonçait qu'il gagnerait cette place avec quatre gentils- 
hommes espagnols. Le chemin était si long et la cam- 
pagne si gardée qu'il n'y avait pas d'espoir de réussir 
si la garnison ne venait pas en aide aux fugitifs. Cer- 
vantes demandait qu'on envoyât au-devant de lui une 
escorte sûre. Son émissaire parvint heuceusement jus- 
qu'au territoire d'Oran, mais là il fut découvert, pris et 
fouillé. On le ramena à Alger, oii en l'empala. 

Cervantes, dont la lettre fut connue, devait rece- 
voir deux mille coups de hâton. 

Pour la troisième fois on lui fit grâce. Comment lui 
pardonnait-on un crime qu'on punissait de mort chez 
les autres? Peut-être le renégat Maltrapillo (Morato 
Raez) qui était Espagnol et qui avait du crédit, parla- 
t-ilensa faveur. C'est une conjecture assez vraisemhlable. 
Quoi qu'il en soit, Cervantes fréquentait désormais 
les renégats , qui setds lui paraissaient capables de le 
secourir. Il y avait alors à Alger un nommé Abd-el- 
Rhaman qui était un licencié de Grenade et qui s'ap- 
pelait jadis, en Espagne, le licencié Giron. Cervantes, 
trouvant dans son cœur des souvenirs de la patrie 

1 . Voir le Captif. 



l 12 CHÂPITHb: IV. 

absente el des regiels de la loi tialiie, re\horla à ren- 
trer dans le sein de l'Eglise. On convint bientôt de re- 
tourner en Espagne sur un navire que Ton achèterait 
et que Ton armerait. Cervantes fut assez habile pour 
se faire prêter la somme nécessaire par deux marchands 
valenciens qui résidaient à Alger, Fun nommé Onofre 
Exarque, Vautre Balthazar Torrès. Abd-el-Rhaman 
acheta un bateau de douze bancs, et tout se prépara pour 
le départ. Cervantes, plein de joie, voulut faire partager 
son bonheur à soixante captifs de choix. 

C'est alors qu'il fut trahi. Hassan fut informé du 
projet de son esclave, sans peut-être en savoir le détail, 
mais pourtant avec certitude. Il le laissa voir assez 
clairement pour que les conjurés comprissent que leur 
tentative avortait. On trembla. Les deux marchands 
s'attendaient à être saisis. Ils croyaient que Cervantes, 
interrogé, ne pourrait éviter de les nommer. 

— Partez, lui dirent-ils. Nous payerons votre rançon 
et vous quitterez Alger sur le premier vaisseau qui va 
mettre à la voile. 

Cervantes refusa. Il dit aux marchands de se tran- 
quilliser. On pourrait le torturer et le tuer sans le 
forcer à nommer ni à compromettre personne. Il exi- 
geait seulement que tout le monde observât un silence 
absolu sur le complot, tandis que, lui, il aviserait aux 
moyens d'éviter les premiers effets de la colère 
d'Hassan. 

Cela dit, il s'échappa du bagne et alla se cacher 
chez un ancien camarade, l'alferez Diego Castellano. 

Aussitôt Hassan fit annoncer par le crieur public que 
quiconque donnerait asile à Cervantes serait puni de 
mort. L'alferez fit semblant de ne pas entendre; mais 



LA CAPTIVITÉ. il3 

son hôte, comprenant qu'on allait, pour lui , tuer Gas- 
tellano et torturer les chrétiens, se livra. 

On lui lia les mains, on lui mit une corde au cou, et 
on recommença Tinterrogatoire tant de fois inutile, 
cette fois en assurant le coupable qu'il périrait s'il n'a- 
vouait pas le nom de ses complices. Cervantes n'avoua 
pas. — ((C'est moi, dit-il, qui ai imaginé ce nouveau 
plan avec quatre cohalleros qui sont maintenant hors 
d'Alger.» Quant aux autres, ils ne devaient, prétendait- 
il, être associés au projet qu'au moment de l'exécution. 

Soit que Maltrapillo intervint encore, soit que la gé- 
nérosité de Cervantes exerçât une influence autour 
de lui, il fut épargné par Hassan. Comment Cervantes 
échappa- l-il tant de fois à la rage de son maître? Pour 
moi, en le suivant de près dans ces années d'épreuves, 
je suis frappé de voir l'action mystérieuse d'un grand 
caractère sur les événements et les hommes qui l'en- 
tourent. Au milieu d'une population bigarrée, qui 
change incessamment , parmi la foule des soldats et des 
docteurs captifs, il occupe un rang exceptionnel. Les 
Frères de la Merci, les marchands chrétiens, les rené- 
gats de toute nation lui reconnaissent une supériorité 
qui est toute morale. ((On admirait, dit le témoin Pe- 
drosa, son courage et son caractère.» Ce témoignage 
est confirmé par tous ceux qui l'ont vu à Alger et même 
par ses ennemis. Où l'on voit éclater l'ascendant de 
Cervantes, c'est dans la colère même de certains 
hommes que son influence gêna et irrita. Il s'en esl 
trouvé plusieurs, en divers temps et en divers lieux, 
qui se sont révoltés contre le prestige attaché à son 
nom. Avellaneda nous offrira plus tard un vivant 
exemple de ce sentiment de malaise éprouvé par 

8 



i 14 CHAPITRE IV. 

des esprits de second ordre en face du génie. Ici, en 
Afrique, ce fut un Espagnol de Montemolin, nommé 
Blanco de la Paz, qui ne pouvant supporter la grandeur 
de ce prisonnier, voulut l'abaisser. «Il oublia, ditNava- 
rete, qu'il était religieux dominicain.» Il épia Cer- 
vantes, et c'est lui qui découvrit le projet concerté avec 
le licencié Giron; aussitôt il en informa un renégat 
appelé Gajuan, qui était au service du roi d'Alger. 

Blanco de la Paz, nature audacieuse et jalouse, pour 
laquelle c'était un impérieux besoin de se subordonner 
autrui, ne rougit pas un instant de sa trahison. Son 
but était de se faire craindre et d'envoyer à la mort 
Cervantes. Il comptait bien que celui-ci, en assumant 
toute la responsabilité du complot, se perdrait. Le 
coup fait, il eut toute l'impudence d'un délateur triom- 
phant. Fier, la menace à la bouche, il railla ceux qu'il 
avait vendus. Les amis de Cervantes lui ayant marqué 
leur mépris, il les dénonça. Les Frères Rédempteurs 
étant dévoués au prisonnier , il leur dit : — ce Yous me 
devez le respect. Je suis commissaire du Saint-Office! » 

On sait ce que voulait dire un pareil mot. Blanco, 
agent de cette confrérie, était inviolable et devenait, de 
fait, le supérieur politique des religieux. — «Montrez 
vos lettres royales, lui répondit l'un d'eux, justifiez de 
votre mandat, y) 

Blanco ne montra rien. Il requit majestueusement 
Jean Gil, de l'ordre de la Trinité, et le frère Antonio 
de la Bella, et les Théatins portugais, de le reconnaître 
pour tel et de lui obéir. Puis notre inquisiteur se rendit 
au cachot de Sosa et somma le docteur de faire acte 
de soumission en prenant ses ordres. 

L'intègre et placide Sosa pria Blanco de vouloir bien 



LA CAPTIVITÉ. 115 

montrer ses pouvoirs. Il rengagea ensuite, puisque les 
pouvoirs manquaient , à prendre garde au Saint-Office, 
qui pourrait bien lui faire un mauvais parti, à éviter les 
scandales, à s'en aller par où il était venu * et à lui 
laisser la paix. 

Blanco ne perdit rien de son assurance et continua 
ses menées contre Cervantes. Il ne réussit qu'à moitié. 
Hassan lui donna pour toute récompense un écu d'or et 
une jarre de beurre. Il se contenta d'exiler à Fez le 
licencié Giron et de soumettre Cervantes à un travail 
accablant, jusqu'au jour où il pourrait l'emmener à 
Constantinople. Ce jour n'était pas très-éloigné , car le 
gouvernement d'Hassan expirait. A tout prendre , le roi 
agissait plus humainement que le dominicain. On peut 
croire qu'il était touché du caractère brillant et géné- 
reux pour lequel Blanco avait conçu une haine si pro- 
fonde. Du moins se garda-t-il de Foutrager. 

c( Cet homme si cruel, écrit lui-même Cervantes '\ 
s'arrêta devant un soldat espagnol, un nommé Saavedra, 
qui avait fait des choses dont on se souviendra pendant 
longues années chez ces peuples ; cela pour recouvrer sa 
liberté. Jamais Hassan ne le frappa, jamais il ne le fit 
frapper ou ne lui dit une parole insultante. Ce soldat 
pourtant fît alors des actes dont le moindre nous fit re- 
douter à tous qu'il ne fût empalé. » 

Cependant Cervantes ne sortait pas d'esclavage. Sa 
famille et ses amis essayèrent en vain de le racheter. Son 
père mourut à la tâche. Après avoir tout sacrifié pour 
composer les deux rançons qui se fondirent en une 
seule (en 1577), il avait requis un alcade de cour de 

1. Que se fuese en buen liora. 

2. Don Quichotte : Le CapUf. 



H(j CHAPITRE IV. 

faire une enquête en forme sur les services et l'idenlilè 
de Michel de Cervantes. Le dédale des formalités qu'on 
l'obligeait à subir usa son temps et ses forces. Le vieux 
genti homme s'était même résigné à faire preuve de pau- 
vreté! Il vint à mourir. Son fds, Rodrigo, sa femme, 
Leonor, et sa fille, Andréa, réunirent leurs efforts pour 
mener à bonne fm l'entreprise. Elles trouvèrent, je ne 
sais comment, 300 écus qu'elles envoyèrent aux Ré- 
dempteurs. Elles adressèrent au roi une supplique qui 
eut son effet, car le roi ordonna d'attribuer à cett(» 
famille deux: mille ducats que l'on prendrait sur la vente 
d'une cargaison valencienne envoyée à Alger. Mais la 
cargaison se vendit soixante ducats. Les Rédempteurs 
n'apportèrent à Alger pour racheter Cervantes, le 29 mai 
1580, que le denier de la veuve et la cotisation du 
roi. Hassan refusa ces petites sommes; toute espérance 
semblait perdue. En cette année singulièrement fatale, 
Cervantes voyait Philippe abandonner définitivemenl 
l'expédition d'Afrique pour entrer en Portugal, et le roi 
d'Alger, Hassan, préparer le vaisseau qui devait le ra- 
mener à Constantinople. Tout se dénouait contre ses 
vœux et il quittait Alger pour la Turquie. Déjà il était à 
bord du vaisseau en partance, lorsque le frère Gil le 
sauva. Ce moine fit une quête parmi les marchands, prit 
quelque chose sur l'argent delà Merci, promit de payer en 
or d'Espagne et enfin arracha Cervantes des mains du roi. 
L'épreuve était donc finie. Cervantes ne pensa pas^ 
ainsi. Plein de gratitude pour les Pères, il se promit de 
leur rendre un jour un public témoignage de son respect, 
et il tint parole ^ Mais sa première résolution, quand 

1 . Voir l'Espagnole anglaise. 



LA CAPTIVITÉ. 117 

il lut libre dans Alger, fut d'obliger Blanco de la Paz à 
une explication publique. Son honneur lui semblait mis 
en question et il savait que les ennemis les plus dignes 
de mépris peuvent calomnier avec succès un honnête 
homme quand il ne se défend pas. Blanco en effet, 
voyant combien Cervantes avait d'amis à Alger, essaya 
de rédiger un mémoire contre lui pour l'envoyer en Es- 
pagne, où sa haine le poursuivait d'avance. Il alla trou- 
ver les captifs mis à la chaîne dans les cachots et leur 
promit son appui, de l'argent, leur liberté, s'ils voulaient 
témoigner contre Cervantes * . Il échoua dans sa tenta- 
tive. L'indignation des chrétiens éclata de toutes 
parts, ce fut une clameur universelle; on voulut le 
faire mourir sous les coups. Sosa intervint et, pour les 
contenir, il leur montra l'habit de Blanco qu'ils devaient 
respecter. 

Abhorré de tous, livré à la rage et à l'isolement, Blanco 
tenta encore un coup d'audace. Il accusa un pauvre 
prêtre, Domingo Becerra, qu'il voulut faire passer pour 
l'auteur de la délation qui avait livré Cervantes. En 
présence de pareilles infamies, Cervantes, déjà mûri par 
l'expérience, voyant ses amis indignement calomniés, 
sentant que sa propre carrière serait entravée par un 
misérable, résolut de le déjouer par des mesures éner- 
giques et sûres. Il exigea, avant de quitter le sol d'Alger, 
deux enquêtes et posa lui-même deux ordres de ques- 
tions. — Le moine Blanco avait-il agi comme doit le 
faire un prêtre, c'est-à-dire visité les pauvres, assisté 
les malades, etc. ? — Le soldat Cervantes de Saavedra 
avait-il, oui ou non, tout fait pour sauver l'élite des 

1 . Dispositions du capitaine Lopino et. de Cas'ellano. 



H8 CHAPITRE IV. 

chrétiens captifs [la flor de los Cristianos cautivos en 
Argel ) ? 

Cervantes écrivit en même temps au frère Gil la lettre 
suivante : 

Illustre et très-révérend seigneur, 

Michel de Cervantes, né à Alcala de Hénarès en Castille, au- 
jourd'hui se trouvant en cette ville d'Alger, racheté et prêt à 
aller en liberté, dit : qu'étant sur le point de partir pour l'Es- 
pagne, c'est une chose qu'il désire et qui lui importe de faire une 
information par témoins sur sa captivité, sa vie, ses mœurs et 
ce qui concerne sa personne, afin de présenter l'information, si 
besoin en est, au conseil de S. M. et de réclamer quelque grâce. 
Et comme dans cette ville d'Alger il n'y a pas d'homme chargé 
d'administrer la justice entre les chrétiens, comme Votre Pater- 
nité en faisant le rachat des captifs par l'ordre et avec le mandat 
de S. M. la représente en cela, et représente sous ce même rap- 
port S. S. le souverain pontife, dont les délégués apostoliques 
sont ici les Rédempteurs, religieux de l'œuvre de la T. S. Trinité: 
en conséquence, pour que ladite information ait force et autorité, 
il supplie V. P. de vouloir interposer son autorité et ordonner à 
Pedro de Ribera, greffier et notaire apostolique, qui au nom de 
S. M. remplit cet office pour les chrétiens, dans le pays d'Alger, 
depuis plusieurs années, qu'il prenne les témoins que moi, ledit 
Cervantes, je produirai sur les articles ci-joints. 

Ce fut sans doute une journée curieuse et grave que 
celle où les témoins assignés par Cervantes vinrent chez 
le notaire apostolique répondre sur les vingt-cinq arti- 
culations qu'il avait, selon toute apparence, rédigées lui- 
même. On entendit successivement Alonso Aragones de 
Cordoue déclarer que Cervantes, homme pur et hon- 
nête, l'eût sauvé sans la trahison de Blanco ; Hernando 
de Yega attester l'ascendant moral du poëte ; Jean de 
Yalcazar révéler les bienfaits de Cervantes envers les 
malheureux, ses charités secrètes, sa bonté pour les en- 



LA CAPTIVITÉ. il!) 

fanls, l'adresse avec laquelle il en sauva cinq qu'il 
trouva moyen de faire évader. — J'étais dans la grotte 
du jardin, dit Luis de Pedrosa. Nous devons notre salut à 
sa générosité qui lui a valu beaucoup de réputation et de 
gloire. Sa prudence et son esprit sont dignes d'une cou- 
ronne ! — J'étais un des fugitifs, dans l'affaire du licen- 
cié Giron, dit le capitaine Lopino. Tous il nous a sau- 
vés, tous nous l'aimons et sa vertu excile notre envie. 

Chacun vint à son tour ajouter un trait à la biogra- 
phie de Cervantes. Un religieux de l'ordre des Carmes 
avoua franchement qu'il avait été l'ennemi de Cervantes. 
« On m'avait dit tant de mal de lui ! mais je l'ai vu et 
je suis devenu son ami, comme tous les captifs qui ont 
pu connaître son caractère. » 

— « Pour moi, dit un autre, don Diego de Benavidcs, 
je suis venu de Constantinople ici. J'ai demandé s'il y 
avait à Alger des hommes de naissance ... On m'a répondu : 
Il y a surtout un homme d'honneur, noble, vertueux, 
bien né, ami des caballeros; c'est Michel de Cervantes. 
J'allai le trouver, il me donna sa chambre, ses habits, 
son argent. En lui j'ai trouvé un père et une mère.» 

Les déclarations du frère Gil et de Sosa confirmèrent 
solennellement les faits allégués par une foule de captifs. 
Sosa écrivit la sienne dans les fers, et rappela, avec un 
mélange de dignité et d'attendrissement, que ses prin- 
cipes lui auraient interdit des relations aussi fréquentes 
avec Cervantes, s'il n'avait pas estimé le caractère de ce 
grand chrétien qu'il crut bien des fois appelé au mar- 
tyre. 

Ainsi fut vaincu le prétendu inquisiteur. Cervantes 
pouvait rentrer l'honneur sauf dans sa patrie. Deux 
enquêtes avaient été faites : l'une en 1578, en Espagne, 



iW CHAPITRE IV. 

à la demande de son père; l'autre à Alger, en 1579. 
Conservées, ce sont les preuves, par-devant notaire, 
des faits que je viens de raconter. « Ah ! dit Haedo, en 
parlant de cette captivité courageuse, elle eût été un 
grand bonheur pour les chrétiens, bien qu'elle fût une 
des plus dures d'Alger, si Michel Cervantes n'avait pas 
été vendu par ses compagnons eux-mêmes. Il a soutenu 
tous les captifs au risque de sa vie. Cette vie, il a failli 
quatre fois la perdre (qu'on le menaçât de l'empaler, 
ou de le pendre, ou de le brûler vif), pour l'entre- 
prise qu'il faisait de rendre à beaucoup d'hommes la 
liberté. Et si son courage, son habileté, ses plans avaient 
été secondés de la fortune, Alger appartiendrait aujour- 
d'hui aux chrétiens, car il ne visait pas à moins ^ w 

Cervantes n'a jamais mis par écrit le récit de ses 
aventures. « Si le temps me le permettait , dit le 
Captif, je vous dirais quelques-unes des choses que fit 
un soldat nommé Saavedra; cela vous intéresserait et 
vous surprendrait, mais revenons à mon histoire. » C'est 
une simple tentation. Sa captivité lui inspira tout d'abord 
une pensée plus élevée et plus impersonnelle, celle de 
combattre l'islamisme et d'éclairer l'Espagne sur la ligne 
politique qu'elle devait suivre. 

Quant à lui-même, il en rapportait sur la terre natale 
une qualité acquise en route : la patience. « Aprendiô 
a tener paciencia en las adversidades ^ » . 

1. HcBdOy Dial. ii^ , sur les Martyrs. 

2. Prologue des Nouvelles. 



CHAPITRE V 



L'ISLAMISME 



Cervantes avait fait un serment : « Si jamais je rentre 
en Espagne, écrivait-il à Mateo Yasquez, j'adresserai un 
appel à Philippe II contre l'esclavage. » Malgré la misère 
qui le saisit à son retour, malgré les campagnes qu'il dut 
faire encore et qui Téloignèrent de Madrid pendant plu- 
sieurs années, le jour vint où il exécuta son projet. Com- 
ment cet homme qui revenait estropié, sans fortune, sans 
pain, sous la livrée de l'esclavage, déhris inutile d'une 
victoire lointaine et jouet ohscur d'une destinée mau- 
vaise, pouvait-il proposer au roi de rétablir la domina- 
tion espagnole sur la Méditerranée et de changer de 
politique? Quel moyen avait-il de se faire entendre? Ne 
pouvant être écouté à la cour, il se fit ailleurs une tri- 
bune publique : sa tribune fut le théâtre. 

Le théâtre espagnol, si brillant au dix-septième siècle, 
existait à peine en 1584, époque probable de la tenta- 
tive de Cervantes. A cette date, la passion de Madrid était 
de voir donner la sarabande par les Andalouses , en dé- 
pit des prédicateurs. Un autor^ c'est-à-dire un directeur 
de troupe, engageait quelques bouffons, un escamoteur, 



122 CHAPITRE V. 

un danseur de corde et un essaim de jeunes Sévillanes ; 
il arrivait à Madrid, annonçait une pastorale onnnpaso, 
et louait la cour d'une vieille maison pour y dresser son 
échafaud dramatique. La foule se pressait autour des ac- 
teurs nomades; elle écoutait d'une oreille distraite le 
dialogue des comédies italiennes qui commençaient à 
s'introduire, ou quelques traductions du théâtre ancien, 
— puis on contemplait le bayle nacional. 

Cervantes, en écrivant pour le théâtre, ne tient pas 
compte du goût des Espagnols pour la sarabande. Il s'em- 
pare des planches, renvoie les danseuses, laisse les ber- 
gers dans la coulisse, exile même le gracioso^ idole du 
public, et fait paraître à leur place les captifs d'Alger, à 
la figure grave et à la voix sévère, qui réclament de leur 
pays, au nom de sa gloire et de son intérêt, une assis- 
tance énergique : ces hommes parlent de l'Espagne aux 
Espagnols, comme jadis les chœurs de la tragédie grecque 
parlaient aux fils de Miltiade de la liberté des Hellènes. 
Cervantes, écrivant la Vie d'Alger, obéit à la même in- 
spiration patriotique que le vieil Eschyle écrivant les 
Perses, et c'est encore la lutte de l'Occident civi- 
lisé contre l'Orient qui est le fond du tableau. Eschyle, 
plus heureux, fit son œuvre en poète et en triomphateur. 
Cervantes, quand il fait entendre aux Espagnols les me- 
naces des multitudes mahométanes, ne flatte pas une 
patrie victorieuse, il montre la sienne humiliée, vaincue, 
esclave. L'entreprise est téméraire dans sa générosité, 
et douloureuse. Il en assume la responsabilité et fait en- 
trer en scène, pour interpeller le roi et la nation, un sol- 
dat de don Juan, Saavedra, c'est-à-dire lui-même. 

Au milieu de la foule captive, Cervantes-Saavedra 
passe lentement, absorbé dans ses pensées. Gentilhomme 



L'ISLAMISME. Ï23 

en haillons, soldat prisonnier, ses privations et ses 
maux roccupent moins que l'honneur flétri du nom es- 
pagnol. Quand son regard rencontre les captifs oubliés 
par l'Europe, les renégats qui la bravent, les enfants 
que l'islamisme lui enlève, ce spectacle lui fait venir la 
rougeur au front et les larmes aux yeux. Il est plongé 
dans cet abattement sombre, quand tout à coup son ami 
Alvarez accourt et lui annonce d'une voix brève et pré- 
cipitée une grande nouvelle : Philippe II va faire une 
descente en Afrique ! 

Alvarez. — Laisse là tes plaintes, Saavedra, et m'écoute! Le 
grand Philippe prépare la guerre. La nouvelle est certaine; une 
frégate de Biserte serait arrivée cette nuit, où se trouvait le 
captif qui a rendu la vie à mon espérance morte. Le malheureux 
a perdu sa liberté en allant de Malaga à Barcelone. L'orgueilleux 
corsaire Mami l'a fait prisonnier. Il a les façons d'un homme 
de qualité et l'air d'un soldat qui a vu la guerre. 

Il ajoute quiine foule de capitaines espagnols ou 
étrangers se réunissent autour de Philippe, à Badajoz. 
Quel est le dessein du roi ? nul ne le sait ; tout le monde 
se garde de trop parler à cet égard. Mais sans doute la 
chrétienté rassemble ses forces. 

Saavedra. — Gieux! entr'ouvrez-vous, envoyez-nous prompte- 
ment le libérateur qui mettra fin à cette lutte amère, et qui peut- 
être déjà foule le sol de ce pays. 

Le jour où j'arrivai, vaincu, sur ce rivage^... je laissai 
échapper de mes yeux les larmes que mérite un si éclatant 
désastre.... 

Mais si le ciel n'est pas conjuré contre moi avec le malheur, 
si la mort ne fixe pas ma dépouille sur cette terre. 

Le jour où je me verrai plus heureux, où le sort, la faveur 
peut-être me permettront de m'agenouiller devant Philippe, 

1. J'ai cité au chap iv les vers que j'omets ici. 



124 CHAPITRE V. 

Ma langue, glacée d'abord par sa royale présence, se déliera, 
ma langue téméraire, incapable de flatter ou de mentir, 

Dira : Puissant soigneur, toi dont la puissance tient les nations 
sauvages ployées sous le joug, 

A qui les noirs Indiens envoient avec leurs présents l'hom- 
mage du vassal, pour qui elles tirent l'or de ses retraites. 

Ah! que dans ton cœur royal le courage soit réveillé par la 
honte : une bicoque persiste à outrager ton sceptre! 

Leur race est nombreuse, leur force n'est rien. Ils sont nus, 
mal armés, ils n'ont pour se défendre ni un fort, ni un mur, ni 
un rocher. 

Chacun d'eux regarde du côté où viendront tes armes, pour 
sauver sa vie par la fuite. 

De cette prison si dure et si affreuse où meurent quinze mille 
chrétiens, c'est toi qui tiens les clefs; 

Tous ici, tous avec moi, les mains jointes, le genou en terre, 
au milieu de nos sanglots et des tortures qui nous étreignent, 

Nous te supplions, puissant seigneur, de tourner des regards 
miséricordieux vers nous, les tiens, qui gémissons ici. 

Et puisque la discorde s'apaise, après tant de soucis et de 
fatigues, puisque tu peux aller en avant. 

Fais, grand roi, que l'oeuvre commencée par ton père bien- 
aimé avec tant d'audace et de valeur soit achevée par ta main. 

Qu'ils te voient en marche, et l'épouvante se mettra dans cette 
race barbare, dont j'annonce d'avance le trouble et la ruine. 

Qui peut douter que ton cœur royal laisse voir sa bonté, en 
apprenant le désespoir sans relâche de tant de malheureux ? 

Mais, hélas! mes paroles trahissent mon indignité et la fai- 
blesse de mon génie, quand j'ose, moi, si petit, parler à une 
Altesse si haute. 

L'heure présente est mon excuse, et d'ailleurs j'impose silence 
à toutes mes plaintes, redoutant que ma plume ne t'offense. 

On m'appelle au travail, et j'y retourne pour y mourir! 

Voilà une scène éloquente et. décisive. Eh bien , cette 
apostrophe de Saavedra à Philippe II est celle précisé- 
ment que Cervantes avait écrite dans sa lettre à Mateo 
Vazquez ; il ly découpe, cinq ou six ans plus tard, pour 
la placer dans le Trato deArgel^ tableau moral dont elle 



L'ISLAMISME. 125 

est le point de lumière. Ainsi tient-il son serment. Le roi 
n'a pas compris sa supplique, il en fait un drame entier. 
Le drame , on le devine , n'est pas plus heureux ; on 
n'écoutait guère les conseils d'un soldat mutilé de don 
Juan d'Autriche qui ose adjurer Philippe IL Cervantes 
persiste à demander au roi un retour offensif vers le 
Midi. Il écrit, après le Trato, une nouvelle pièce et l'in- 
titule les Bagnes d'Alger. Il compose, sur les mœurs 
africaines et sur Oran , le Brave Espagnol; sur Con- 
stantinople et le sérail, la Grande Sultane. 

Les œuvres se suivent et se renouvellent autour du 
même sujet général, comme les combats partiels sur un 
même champ de bataille. On ne sait plus le nombre de 
ces drames ; mais parmi ceux dont on a gardé au moins le 
souvenir et le titre, figurent /« Gran Turquesca^ la Ba- 
talla naval, Jérusalem , qui intéressent Lépante , la 
Terre-Sainte et la Turquie. L'inspiration de Cervantes, 
quand il veut soulever les âmes espagnoles contre l'inva- 
sion orientale, est inépuisable autant que sincère. Après 
les pièces de théâtre, elle lui dicte des nouvelles comme 
r Amant Généreux, comme /e Captif, qu'il insère vingt 
ans après dans Don Quichotte. Puis à travers les pages 
d'un poëme, d'une pastorale, d'un roman, il jette des 
digressions épisodiques, des épigrammes involontaires, 
des strophes irritées qui, fugitives comme des éclairs, 
éclatent et passent sans raison apparente. 

Comme il emprunte tous les genres, il emploie tous les 
tons. Il conseille, il prie, il menace, il s'indigne. Sur la 
scène de Madrid, il s'agenouille devant le roi; ailleurs, il 
tempère ses avis par des éloges et fait passer à la faveui- 
de ménagements oratoires les vérités malsonnanles ; 
mais partout il répète avec insistance, sans jamais dévier 



i2C CHAPITRE V. 

de sa ligne, qu'il faut rétablir la suprématie espagnole sur 
la Méditerranée. Pendant trente ans on s'écarte de plus 
en plus de cette politique; pendant trente ans, son apos- 
tolat, commencé sur la plage africaine, continue : il 
s'exerce encore à la veille de sa mort. En 1614, écrivani 
le Voyage au Parnasse^ il interpelle Madrid, la capitale 
des Espagnes, qui ne s'occupe des Turcs que par la 
gazette, qui oublie la grande cause pour les petites que- 
relles littéraires, et qui contient plus de poètes que de 
soldats. ((Le grand maître de Malte demande des guer- 
riers à FEspagne ; elle dépêche une flotte de rimeurs 
qu'elle envoie à Apollon ! . . . Madrid parle du Turc 
tous les jours à la promenade ; on l'élève, on l'abaisse, 
en causant, comme dans la gazette de Yenise ! Adieu 
Madrid ! » 

Dans ces lignes mordantes, où le capitaine se trahit 
sous le poëte, on reconnaît l'homme qui apostropha le 
roi, qui porte en lui une pensée nourrie avec amour et 
qui la laisse échapper à tout propos, comme une vérité 
essentielle, supérieure aux questions d'art. Quand un 
pareil sentiment l'anime, gardons-nous de lui demander 
la perfection du style ou les grâces de Don Quichotte. Il 
laisse jaillir de son cerveau des improvisations qui soula- 
gent sa colère et qui ne satisfont pas son goût d'artiste. 
Il oublie sa répulation d'écrivain pour la cause qu'il plaide, 
qui est l'urgence de sauver les captifs et de changer de 
politique. L'intérêt dramatique est sacrifié à l'intérêt na- 
tional. Un esprit d'action et d'entreprise l'emporte; ses 
œuvres sont des coups de hardiesse et des appels à la na- 
tion. Il les écrit pour un soir, il les fait trop vite, et il les 
refait, avec une obstination extraordinaire, comme une 
toile de Pénélope. 



L'ISLAMISME. 127 

Cette pensée, enthousiaste et politique, qui dure autant 
que sa vie, il faut la suivre tout entière, d'une seule vue. 
Je dois donc interrompre ici la biographie de Cer- 
vantes, et Ton me pardonnera de m'arrêter à cette 
question, si Ton 'songe que ce travail de l'auteur de 
Don Quichotte s'est perdu en route, pour ainsi dire, à 
mi-chemin de la postérité, et que nous avons à faire un 
voyage de découverte. Personne, à ma connaissance du 
moins, n'a raconté la lutte de Cervantes contre l'isla- 
misme. Cette partie de son œuvre, brisée, incomplète, 
se présente par fragments disjoints qui déroutent la cri- 
tique. Isolé et jugé à part, le Trato de Ai^gel a paru si 
fastidieux à quelques-uns qu'il a été rejeté de l'édiTtion 
espagnole parBlas de Nasarre, et de la traduction fran- 
çaise du théâtre par M. Alphonse Royer K Ainsi du 
reste. Phénomène bizarre! le plus grand écrivain de 
TEspagne consacre la moitié de son œuvre à dire une 
vérité, cela naturellement, sans pédantisme, avec Tardeui- 
naïve de la conviction, avec la vivacité d'impressions 
d'un témoin oculaire : et cet effort d'un homme de génie 
reste ignoré. 

Je ne prétends pas exagérer le rôle de Cervantes ; ce 
n'est ni un grand prêtre de la croisade, ni un grand 
peintre composant un tableau magistral du monde musul- 
man et barbaresque. C'est un soldat, un captif, un gen- 
tilhomme espagnol, qui s'impatiente de voir qu'on se 
trompe. 

La pensée politique de Cervantes n'est pas immédiate ; 
elle se forme pendant dix ans de campagne ou de servi- 
tude (1570-1580), à côté de don Juan d'abord, à Lépante, 

1. M. Royer en donne une courte analyse. 



12K CHAPITRE V. 

à Navarin, à la Gouletle, puis au milieu de ces prison- 
niers d'Alger, qui, recueillant des notes, amassent des 
preuves et dressent jour par jour la liste des martyrs. Il 
noM ni le premier qui v songe, ni le seul. Gela même 
rend sa tentative sérieuse et fait voir qu'elle n'est point 
une idée singulière et individuelle. 

Dans les cachots d'Alger, dans les provinces espa- 
gnoles que baigne la Méditerranée, dans le royaume des 
Deux-Siciles, il se trouve des soldats, des prêtres, des 
marins qui, attristés de voir l'Espagne mise à rançon 
par les Barbaresques, veulent protester hautement. 
Cervantes a des amis politiques et comme des collabora- 
teurs, entre autres le capitaine Geronimo Ramirez, Do- 
mingo Becerra et surtout Antonio de Sosa. Mais il les 
dépasse tous en activité, en énergie; il devient leur 
interprète et leur devancier. 

Le docteur Sosa avait fait le môme serment que Cer- 
vantes. En 1581, quand il sortit de captivité, ses mains 
affranchies étaient pleines de notes sur l'état des côtes 
barbaresques, notes écrites par ses amis et par lui. II 
les porta à Diego de Hsedo, archevêque de Palerme, en 
lui démontrant la nécessité d'instruire l'Europe et l'Es- 
pagne de ce qui se passait. Ce prélat. Espagnol de nais- 
sance et de cœur, placé en Sicile comme en un poste 
d'observation et témoin des ravages des Turcs, ac- 
cueillit l'idée d'avertir l'Espagne en lui présentant 
le tableau véridique et détaillé des événements. Il 
avait un neveu bénédictin , l'abbé Diego de Haedo , 
qu'il désirait pour coadjuteur et pour héritier; c'est lui 
qui fut chargé de ce travail méritoire. Le bénédictin se 
mit à l'œuvre; mais, hélas ! il ne se pressa pas, et trente 
années s'écoulèrent avant qu'il publiât son livre. 



L'ISLAMISME. -129 

Philippe II étail mort depuis quatorze ans quand 
parut l'ouvrage intitulé : 

Topographie et Histoire générale d'Alger, distribuée en 
cinq traités, où Ton verra des événements étranges, des morts 
terribles et des supplices recherchés, qu'il convient de faire con- 
naître à la chrétienté, accompagné de beaucoup de doctrine, 
d'élégance et de soin. 

Dédié au très-illustre seigneur don Diego de Hsedo, archevêque 
de Palerme, président et capitaine général du royaume de Sicile. 

Par le maître frère Diego de H^edo, abbé de Fromesta, de 
l'ordre du patriarche Saint-Benoît, natif du val de Garrança à 
Valladolidi. 

Quel livre éloquent il aurait pu écrire s'il eût connu 
la simplicité! Quelle opportunité avait cette description, 
faite d'un coup et spontanément ! Le frère Hsedo voulut 
y mettre du sien. Il chercha des commentaires dans la 
Bible, des citations dans l'antiquité grecque et latine, et 
des déclamations partout. Il fut pédant, et l'ouvrage se 
noya. L'esclavage lui fournit cinq ou six thèses, dont la 
principale établit que Nemrod est le véritable inventeur 
de la servitude. L'état moral des Mahométans, admirable 
sujet d'étude pour Sosa, fut l'occasion pour Hsedo d'une 
glose sur l'Apocalypse. 

« Je ne voudrais pas dire du mal, écrit-il, mais la bête aux 
sept têtes, dont parle sait Jean dans l'apocalypse, me représente 
bien Mahomet et les sept péchés capitaux en honneur à Alger... 
Là on adore les vices et on les couronne... Commençons par la 
superbe, qui est la mère de tous les vices... » 

Je soupçonne le frère d'avoir employé pour ses ser- 
mons les notes qu'il possédait et d'avoir prêché son 
livre au lieu de l'écrire. Pourtant il y aurait de Tinjus- 

1 . Par Diego de demandez de Cordova y Oviédo , imprimeur de 
livres, 1G12, aux frais de Antonio Coello , marchand de livres. 



i:{0 CHAPITRE V. 

tice et (le l'ingratitude à ne pas signaler le soin et la 
conscience de Hœdo. On ne saurait oublier ni son zèle, 
ni rutilité d'un livre qui nous a conservé des faits nom- 
breux, des dates précieuses, un magnifique témoignage 
sur Cervantes et la preuve comme la trace d'un mouve- 
ment d'esprit étouffé par Philippe II. 

« Pourquoi donc, s'écrie-t-il, les princes chrétiens, les grands, 
les puissants, ceux qui tiennent le gouvernement et le pouvoir 
sur la terre se taisent-ils si longiemj)S? Où est la charité? où est 
l'amour de Dieu? où est le zèle de sa gloire? où est le désir de 
son service? où est la pitié humaine et la compassion des hommes 
pour les hommes? » 

Il ne peut trouver de mots assez énergiques pour 
peindre la détresse de <( ceux qui boivent ce calice de 
fiel et d'amertume, » ni de tableaux trop effrayants de 
leurs misères. 

'< Tout cela est réel, ajoute-t-il, et tout cela n'est rien auprès 
de tout ce que l'on pourrait dire à bon droit. Qu'on en parle 
comme on voudra, il est de toute certitude qu'on ne saurait ima- 
g-iner ou feindre rien au monde de plus digne de larmes et de 
compassion î » 

Dans les vieux feuillets jaunis du livre d'Hciedo on 
entend encore l'accent même des captifs qu'il met en 
scène. On y voit, au fond d'un cachot, le docteur 
Sosa causant avec le chevalier de Saint-Jean , Antonio 
Gonzalez de Terres; le dialogiie est grave. Sosa devine 
le triomphe de l'islamisme et juge avec une sévérité 
prophétique la tiédeur de l'Espagne. Antonio l'écoute 
douloureusement et lui dit : 

(, — Je reste émerveillé d'entendre toutes ces choses. Ce récit 
me laisse comme en suspens... Comment croire que chaque jour 
encore les choses se passent ainsi, que chaque Espagnol y est 
exposé, et que la chrétienté est si distraite!... » 



L'ISLAMISME. 131 

« — La chrétienté ne sait plus, répond Sosa, que délivrer un 
captif de la servitude et de la misère ; c'est, de toutes les œuvres 
de charité qui peuvent se faire en ce monde, l'œuvre suprême.... 
Rien de plus triste que de voir la charité mise en oubli par la 
race chrétienne qui en a fait son caractère, sa marque spéciale, 
son insigne. C'est par là que nous nous distinguons les uns des 
autres, chez nous, et parmi les religions diverses. » 

Ainsi les voix du temps parlent encore dans ce livre ; 
il est vrai qu'elles se mêlent un peu confusément, sans 
ordre, sans critique ; on dirait plusieurs échos entendus 
à la fois. 

Hsedo ne voulait rien perdre du dossier qu'il dé- 
pouillait. Il réunit avec scrupule tout ce qu'il savait de 
l'histoire et de la topographie d'Alger^ ; il donna fidèle- 
ment le nombre des supplices et le nombre des fontaines. 
Compter les fontaines ! Gela irritait Cervantes, qui ne 
pouvait ignorer l'aventure des notes de Sosa et qui, 
dans un chapitre de Persiles ^, semble railler un peu la 
longue patience de Hgedo. Attendre un quart de siècle 
pour sauver les captifs ! Laisser courir en attendant 
mille erreurs sur les Turcs et perdre le temps à com- 
poser des descriptions oiseuses d'Alger ou de Cherchell ! 
Dites la vérité simple, nue, sévère, la vérité morale 
surtout. Où est la force, où est la faiblesse de l'ennemi? 
Quelles fautes avons-nous commises? Quelles réformes 
sont nécessaires? Songeons à La Valette, à Charles- 
Quint, à Doria, à don Juan, à Santa-Cruz, à tant de 
sang et d'efforts dépensés pour une cause que les uns 
oublient, que les autres calomnient. Cervantes, avec 
l'impatience d'un esprit sérieusement actif, entreprend 

1. V. Hxdo, f. 43. 

2. Persiles et Sigismonde (part. H, chap. x). 



\:\2 CHAVITIJK V, 

alors, (iii vivant do Pliilippo li, en 1^84, do dire l(; 
premier ce.qu'imprimera, en 1612, Haedo, le temporisa- 
teur. Et il s'adresse à la foule, au roi, à tous, publique- 
ment, sans relâche, pour leur faire comprendre un 
fait nouveau qu'il a vu de près, à savoir que les rené- 
gats et les pirates tiennent entre leurs mains l'avenir de 
l'Espagne. 

La grande erreur de l'Espagne, sa plus excusable 
illusion était alors de croire qu'elle n'avait plus à lutter 
contre l'islamisme. 

Pour saisir le sens et la portée de la polémique en- 
gagée par Cervantes, il est nécessaire de se représenter 
la marche des événements à la fin du moyen âge et au 
début des temps modernes. Qu'on se la figure au quin- 
zième siècle, triomphante : elle sort d'une croisade de 
sept cents ans contre les Arabes ; elle atteint son but 
séculaire en réunissant l'Aragon et la Castille sous le 
sceptre de Ferdinand et d'Isabelle, en organisant l'unité 
nationale , en enveloppant Grenade , dernier boule- 
vard de rislam. La soumission du Sud, la découverte 
de rAmérique, l'avènement de Charles-Quint, pré- 
sagent de magnifiques destinées au pays du Cid; l'Es- 
pagne, libre enfin de ses mouvements, prend vis-à-vis 
de l'Europe l'attitude fière d'une nation qui a sauvé 
l'ancien monde et découvert le nouveau. Mais, dans le 
même temps, l'invasion turque a succédé à l'invasion 
arabe. 

De 1453 à 1520, l'Europe se laisse pénétrer par les 
Turcs, et tout est à recommencer pour l'Espagne. C'est 
un second duel. Les Ottomans, sortis d'Asie, possèdent 
Constantinople et Belgrade; ils entament les pays Slaves. 
Ils se font une marine qui domine le bassin oriental 



L'ISLAMISME. 133 

de la Méditerranée. Mahomet II, Sélim I", Soliman, 
fondent un empire qui grandit d'heure en heure. Ils 
prennent Rhodes et Chypre; ils assaillent Malte. Bientôt 
la Grèce , l'Italie et l'Espagne seront, Allah aidant, les 
trois étapes de leurs conquêtes. Ainsi, au moment où 
Charles-Quint prétend au premier rang parmi les sou- 
verains de la chrétienté, il voit paraître en face de lui 
Soliman. Obligé de lutter contre les Turcs sur tous les 
points à la fois, il essaye de défendre le Nord-Est en 
groupant l'Allemagne et en plaçant Ferdinand, son frère, 
en Hongrie; il protège le Sud en attaquant Tunis et 
Alger, en donnant Malte aux chevaliers de Saint-Jean 
de Jérusalem. Mais ce n'est pas tout : à l'intérieur de 
l'Espagne, les Morisques se révoltent, ils s'agitent, ils 
entretiennent la division du pays, et remettent en ques- 
tion l'unité de la Péninsule. Donnant la main à leurs 
frères d'Afrique, ils introduisent de nouveau l'Islam 
en Europe ; et Charles - Quint meurt sans les avoir 
domptés. 

Sous Philippe II, le bassin occidental de la Méditer- 
ranée est envahi. La mer mahométane, qui gagne. sur 
la mer chrétienne, se couvre de champions nouveaux, 
qui apportent à Mahomet une force inconnue et re- 
nouvellent l'impulsion donnée aux peuples de l'Orienl 
par l'islamisme. Ce sont les pirates, aventuriers si 
l'on veut, mais habiles, actifs, se succédant les unsau\ 
autres sans interruption; ils deviennent un instrument 
redoutable dans les mains des sultans. Cervantes, sur 
le champ de bataille où il est jeté, observe avec éton- 
nement la marine grandissante des Turcs, leur armée 
disciplinée et surtout leurs corsaires, qu'il mettra en 
scène tout à l'heure. Notre poète contemple avec tris- 



134 CHAPITRE V. 

tesse et avec amour cette vallée méditerranéenne 
(comme parle Dante), qui est la vallée commune des 
peuples du Midi, et voit quel danger il y a pour l'Eu- 
rope à ne pas la défendre. 

Gomment étaient nés ces pirates sans nombre? D'où 
venait leur puissance qui défia l'Europe de 1500 à 
1830? Ils furent produits par la décadence même des 
peuples du Midi. Quand les rivages de la Méditerranée, 
envahis, laissés sans défense, saccagés et désorganisés, 
n'offrirent plus de sécurité aux populations chrétiennes, 
les pirates naquirent dans les provinces écrasées par le 
choc do l'Orient et de l'Occident. Les pauvres gens qui 
habitaient les villages misérables des îles grecques dé- 
peuplées, les pêcheurs qui cherchaient leur vie dans 
quelque coin des côtes italiennes, ne sachant aucun 
moyen d'échapper à la misère et à l'oppression , se 
jetaient sur la mer. On partait sur une barque, on sur- 
prenait un petit navire mal défendu, et on se faisait 
écumeur. Quelques chevriers ou quelques pâtres , 
enfants qu'on enlevait sur des rochers déserts, ser- 
vaient de rameurs. Bientôt on se trouvait assez fort 
pour assaillir des villages ou même pour surprendre un 
port de la côte. Ainsi se formait un pirate. 

Mais dès qu'il voulait s'agrandir, garder ses prises, 
ou s'assurer un port dans les gros temps, il se trouvait en 
face des Ottomans ou des Chrétiens; il était forcé de se 
mettre au service des uns ou des autres et d'obtenir 
en échange leur protectorat. Or, l'Espagne orgueil- 
leuse témoignait un mépris absolu à ces forbans, aux- 
quels jamais elle n'eût accordé aucun rang social. Venise 
les rejetait également comme les ennemis de son com- 
merce. Au contraire, l'esprit des Osmanlis était sym- 



L'ISLAMISME. , i3o 

pathique à ces hommes d'action , auxiliaires utiles, 
forces spontanées, qu'ils appelaient à eux, sans dis- 
tinction d'origine. « Les nations chrétiennes, dit un 
historien, étaient toutes encore des sociétés aristocra- 
tiques; l'esprit d'égalité régnait dans la nation turque. 
L'homme de cœur pouvait aspirer à tout, et le sultan 
allait chercher au plus épais de la foule, et jusque 
parmi les esclaves, le plus brave et le plus habile pour 
en faire un pacha ou un vizir *. » Entre la société mu- 
sulmane et la société chrétienne, les pirates n'avaient 
donc pas à hésiter. Ils se donnèrent au sultan. Bientôt 
ils lui offrirent de conquérir pour lui les plages afri- 
caines, et cinquante ans leur suffirent pour établir la 
domination ottomane sur tout le littoral. 

Les trois fils d'un potier de Lesbos accomplirent 
cette tâche. L'aîné, Aruch, surnommé Barberousse, 
homme de petite taille, trapu, au teint bistre, dont 
l'œil étincelant révélait seul la capacité, avait pris 
pour le seconder ses deux frères, Isaac Béni et Kaïr 
Eddin, dit aussi Barberousse. En 1304, il enlevait deux 
galères du pape Jules II et s'offrait lui-même au roi de 
Tunis, qui bientôt lui donna les îles Gelves pour n'avoir 
pas à les défendre. Cruel à la guerre, doux en paix, 
d'une générosité royale, d'un grand courage, il attirait 
à lui tous les aventuriers des îles grecques. Peu à peu 
il eut sous ses ordres douze galiotes et commanda une 
véritable armée. « On venait à lui, dit naïvement 
Ilœdo, comme nous autres Espagnols, nous allons aux 
mines des Indes, pour s'enrichir ^. » Il s'attaqua alors 

t . Histoire moderne^ V. Diiruy. 

2. Con tan gran codicia como los Espanoles passamos a las mina? 
(le las Indias. 



130 CHAPITRE V. 

aux Génois qui pochaient le corail à Tabarcah et aux 
Espagnols qui tenaient Bougie. 

Doué d'une habileté profonde et ne doutant de rien, 
il conçut le hardi projet de conquérir, pour le compte 
des Turcs et pour le sien, le littoral de l'Afrique, de 
Tunis à Oran. Les Génois de Doria dispersèrent sa 
flottille, les Espagnols du comte Pedro Navarro le re- 
poussèrent de Bougie, où il eut le bras cassé; mais ces 
échecs mêmes lui donnaient une célébrité et un rôle 
qu'il sut agrandir. 

En 1516, lorsque mourut Ferdinand le Catholique, 
Alger s'affranchit de la domination espagnole, prit pour 
roi Sélim Eutémi et appela à son aide Barberousse. Le 
corsaire vient en toute hâte ; il s'empare d'abord de Sar- 
gel, qui était le rendez- vous des Morisques d'Espagne et 
d'Afrique, et dont il tue le roi Kar-Asan. Puis il entre 
dans Alger, en promettant d'exterminer la garnison 
chrétienne qui occupe l'île voisine. Il la cerne en vain, 
sans pouvoir amener à une capitulation la poignée de 
braves espagnols qui s'est jetée dans le fort. Irrité de 
leur défense et compromis aux yeux des siens, il 
prend un parti extrême; il va trouver Sélim Eutémi 
qui prenait un bain, il l'étouffé, se fait roi lui-même, 
et tient sous un joug de fer la ville et les Arabes. 
Alger opprimé se tourne de nouveau du côté des chré- 
tiens. On sauve le fds d'Eutémi; on l'envoie au comte 
de Gomarès qui commande à Oran ; celui-ci le fait pas- 
ser en Espagne, où Ximenez lui donne 10,000 hommes 
de troupes. En même temps on organise à Alger une 
conspiration contre l'usurpateur. Menacé de tous côtés, 
Barberousse ne faiblit pas; il attend l'arrivée des chré- 
tiens; une tempête les disperse. Il laisse grandir lacon- 



L'ISLAMISME. 137 

spiralioli dont il est informé, et, au moment où elle va 
éclater à la mosquée, il attaque lui-même les conspira- 
teurs et les massacre. Gela fait, il reprend l'exécution 
de son grand projet. Bientôt la côte tout entière, de 
Tunis au Maroc, obéit à Barberousse, excepté Oran, 
qui le gêne et l'inquiète. 

Oran était redoutable, et Barberousse, qui le sait, évite 
cette place jusqu'au moment où il pourra l'investir avec des 
forces considérables. Mais un jour qu'il revenait des fron- 
tières du Maroc, le marquis de Gomarès apparaît tout à 
coup en rase campagne et barre le passage au corsaire 
couronné. Barberousse élude la bataille. Il amuse le mar- 
quis jusqu'à la nuit, et il s'écbappe à la faveur de l'ob- 
scurité. Il était déjà sur les bords du Huenda, à luiit 
lieues de distance, quand il sent sur lui les troupes espa- 
gnoles qui l'avaient suivi. Il use alors d'un stratagème : 
il sème sur sa route l'or, l'argent, les joyaux, les étoffes 
précieuses. Le marquis montre lui-même ces richesses à 
ses soldats et leur crie : « En avant, jusqu'à la rivière 1 
l'enjeu de la partie, c'est Barberousse! » On marche sur 
l'or, on passe, on atteint Barberousse, qui, traqué, en- 
veloppé, acculé, se défend avec un seul bras et meurt 
comme un lion. Le marquis plante la tête de sa victime 
sur une lance; les soldats se partagent le butin. Le roi 
de Fez, qui accourait avec vingt mille cavaliers, aper- 
çoit la tète de Barberousse, tourne bride et reprend le 
chemin par lequel il est venu. 

Ces événemen's, qui s'accomplissaient au printemps 
de l'année 1318, furent pour Gharies-Quint et pour le 
sultan une révélation. Ils comprirent que sur le rivage 
de l'Afrique, qui devenait un théâtre de guerre, les pi- 
rates étaient une force véritable. Désormais il entra 



138 CHAPITRE V. 

dans les desseins et la politique des Turcs d'accepter le 
protectorat d'Alger et de soutenir jusque sur les côtes 
espagnoles leurs coreligionnaires fixés sous le nom de Mo- 
risques à Valence, à Murcie, et dans toute l'Andalousie. 
Le frère de Barberousse, Kayr Eddin, était devenu 
son successeur ; en 1532, la Porte lui donna l'autorisation 
formelle de soumettre toute la Barbarie. Déjà il avait pris 
Collo, occupé Bone, gagné le roi de Guco, massacré à 
Alger la garnison de l'île. Aidé par Soliman, il prit Tunis, 
Bougie, Biserte, il fortifia la Goulette, et, quand l'ar- 
gent lui manqua pour solder des troupes de plus en plus 
considérables, il alla le prendre tantôt chez les Arabes, 
tantôt sur les côtes de l'Italie. Habile comme son frère, 
il se rendit à Constantinople les mains pleines de pré- 
sents ; quelque temps après , il avait renversé le Grand 
Pacha, il était mis à la tête des armées et fait général de 
la mer. Dans ce poste, il fut maître de la Méditerranée 
tout entière, qu'il sillonnait continuellement avec une 
flotte considérable, son oeuvre et sa gloire. Doria lui 
laissait, dit-on, le passage libre et craignait en l'affron- 
tant quelque grand désastre. Tous les rivages tremblaient 
à le voir passer, et les canons des forts se taisaient de- 
vant lui. Un jour pourtant le fort de Gaëte envoya un 
boulet au vaisseau de Kayr Eddin; celui-ci débarqua et 
prit le fort. 11 y rencontra une jeune Espagnole, fdle du 
capitaine don Diego Gaitan; elle lui plut, il l'épousa, 
mit en liberté le capitaine et se rembarqua marié. 
Aventurier de race et amiral de fortune , il concertait 
au milieu de ces courses des projets politiques qui me- 
naçaient Naples, Rome et toute l'Italie. Cet homme, 
qui s'était baltu toute sa vie , alla mourir tranquille- 
ment, en 1548, à Gonslantinople, où il se construisit un 



L'ISLAMISME. ' 139 

tombeau et une mosquée offerts à la vénération des mu- 
sulmans. 

Telle était Tinfluence de son nom que le jour où l'on 
apprit, en Afrique, qu'il était mort, cette nouvelle seule 
détermina la signature d'un traité de paix. 

L'admiration des musulmans était naturelle pour les 
corsaires qui avaient, de 1504 à 1548, porté le croissant 
de Constantinople à Alger, refoulé les garnisons chré- 
tiennes et donné à la marine de Sélim une puissance for- 
midable. On établit sur le littoral africain trois places 
d'armes, défendues par trois capitaines de la mer : Tunis, 
Tripoli et Alger. Ces postes furent confiés aux disci- 
ples et aux successeurs des trois Barberousse. Ainsi s'é- 
tablit sur la côte la puissance barbaresquc qui brava les 
souverains de l'Europe pendant trois cents ans et qui 
contribua à la ruine des trois péninsules méridionales. 
Ils eurent pour esclave Cervantes au seizième siècle et 
saint Vincent de Paul au dix-septième ; il dépendit de 
leur caprice de les mettre à mort , c'est-à-dire de sup- 
primer les écrits de l'un et les actes de l'autre, l'œuvre 
du génie et l'œuvre de la charité. 

Charles-Quint pressentit leur influence. Ses expédi- 
tions à Tunis et à Alger, la ligue défensive qu'il forma 
avec le pape Paul III et Venise, les traités môme qu'il 
proposa à l'Ouchaly, prouvent qu'il comprenait l'impor- 
tance prise par les rois de la mi r sur l'échiquier poli- 
tique de l'Europe. Mais ses flottes furent dispersées par 
la tempête. Ses alliances n'étaient pas sûres, les propo- 
sitions qu'il chargea Lorenzo Manuel de porter à l'Ou- 
chaly furent rejett'es avec hauteur et moquerie, a Celui- 
là est un grand fou, disait le corsaire, qui prend conseil 
de son ennemi.» La douleur de Charles-OuinI, douleur 



J40 CHAPITRE V. 

généreuse d'un esprit élevé, raccompagna jusqu'au tom- 
beau. Enfermé dans le monastère de Yuste et détaché 
en apparence des choses de la terre, il suivait du regard 
les événements; il pressait son fils de fortifier les côtes 
de la Catalogne. Dans son testament, il recommanda la 
délivrance des captifs d'Alger et consacra à leur rachat 
30,000 ducats ^ Pendant ses derniers jours, il demanda 
des nouvelles de la Hotte turque qui s'avançait avec cent 
trente voiles de Gonstantinople à Sorrente, à l'île dElhe 
et aux Baléares. « Sa Majesté en est si affectée, écrivait 
Gastelu à Yasquez, que nous ne parvenons pas à l'en dis- 
traire et à l'en consoler, » Enfin il apprit que les Turcs 
enlevaient dans l'île de Minorque des populations en- 
tières, et il mourut, comme Gharlemagne, en contemplant 
l'invasion de son empire par les Barbares. FA pourtant 
la tendresse de ses serviteurs lui cacha que la puissance 
espagnole venait de recevoir une terrible atteinte en 
Afrique par la mort du vieux comte d'Alcandète, gouver- 
neur d'Oran, défait et tué à Mazagran, en 1S58. 

L'aristocratie espagnole soutenait la lutte contre les 
forbans avec un sublime et inutile courage, depuis un 
demi-siècle. Elle se jetait héroïquement dans de mau- 
vaises places clair-semées sur la côte inhospitalière, forts 
isolés, mal bâtis, qu'on ne ravitaillait guère, et là, résis- 
tait jusqu'à la dernière heure. Aux îles Gelves périssait 
le duc d'Albe, don Garcia de Tolède (1510); etàBougie, 
Pedro de Navarro (1510). A Alger, un capitaine gentil- 
homme résistait dans le fort de l'île à l'assaut d'un peuple; 
à Oran, une suite de généraux, le marquis de Comarès, 
les comtes d'Alcandète maintenaient contre Alger, Tlem- 

1. Voir Mi(jnct, Charles-Quint, p. 38G et siiiv. 



L'ISLAM ISMK. 141 

cen cl Fez le (Irapeaii espagnol. Ils y épiiisaieiil leur cou- 
rage et leur sang. Ces soldats, dont je renonce à citer les 
traits de bravoure et dont les noms seuls forment une 
longue liste de héros, ne purent empêcher ni le massacre 
de la Goulet te, ni la chute du fort d'Alger, dont le com- 
mandant Martin de Yargas fut supplicié. La lutte con- 
tinua, désespérée et furieuse, sur lous les rivages et sur 
toute la mer ; les chevaliers de Saint-Jean de Jérusalem 
firent de Malte un nouveau théâtre de gloire et d'épreuves ; 
la noblesse espagnole poursuivit à Lépante et à Tunis sa 
croisade éclatante et infructueuse. — Mais elle put 
vaincre les Turcs, elle ne les abattit pas. 

La race turque étail forte; le secret de sa puissance 
n'était pas seulement dans le fanatisme, ni, comme on Ta 
pensé, dans ce fatalisme qui pousse en avant les Asiatiques. 
Ce petit peuple ne peut pas être comparé aux multitudes 
orientales que la faim jadis avait jetées sur TEurope, 
comme un jour d'été fait naître des nuées d'insectes éphé- 
mères. C'était un peuple guerrier très-discipliné, très- 
fidèle à ses maximes, et qui joignait à ces qualités romaines 
un usage digne encore de Home : il s'assimilait les forces 
des peuples vaincus au lieu d'en tarir la source. Il faisait 
des concessions à qui se soumettait ; il ouvrait ses rangs 
à qui le voulait; les plusgrands honneurs étaient réservés 
aux hommes énergiques ou intelligents qui se distin- 
guaient à son service, et s'il est vrai de dire qu'il faisait 
des amulettes avec les ossements de Scanderberg, il faut 
ajouter qu'il se faisait des soldats et des généraux avec la 
tleurde la jeunesse chrétienne. 

En asservissant les populations, ite se hâtèrent de trans- 
former leurs esclaves en soldats ou en marins ; les Slaves 
du bas Danube leur donnèrent ce corps d'élite connu sous 



142 CHAPITRE V. 

le nom de Janissaires^ qui lui le premier corps de trou- 
pes permanent. Les Grecs des îles leur fournirent des 
gens de main qui avaient la pratique de la mer. Les 
lils du potier de Lesbos, non-seulement soumirent l'Afri- 
que du Nord au joug ottoman , mais encore formèrent 
une école d'écumeurs de mer, où furent dresses leurs 
lieutenants et leurs successeurs, les Dragut, les Uchaly, 
les Hassan Aga, tous enfants de l'Europe. 

Cervantes, mêlé à ces hommes, étudia sur toute la 
Méditerranée leur organisation et y démêla un plan 
suivi. Il compta leurs ports de relâche, les îles Fabiana, 
Formentera et Saint-Pierre, véritables échelles de la 
piraterie placées auprès de l'Espagne, de la Sicile et de 
la Sardaigne. Il les vit embusqués dans toutes les cri- 
ques, Fceil au guet, la jambe étendue \ attendant au pas- 
sage le vaisseau chrétien, comme Taraignée sa proie. 

Et l'Europe les ravitaillait ! Elle payait un double 
tribut, elle fournissait et le butin et les pillards. A Alger, 
Cervantes compta, parmi les patrons des navires turcs, 
le Hongrois Jafer, l'Albanais Mami Arnaut , le Grec 
Dali Mami, le Génois Féru Raez, l'Espagnol Morato Raez ; 
parmi les alcades, l'Anglais Jafer, le Sarde Morato Che- 
libi, le Corse Alpichinino. Partout ses yeux ne rencon- 
traient que des chrétiens travaillant pour le compte de 
leurs ennemis, dans le port, dans les chantiers, dans les 
bazars. Et quel spectacle que celui du marché ! On voyait 
sur le Socco des corsaires italiens et grecs vendre à 
l'encan des esclaves grecs et italiens, tandis que la Porte 
présidait tranquillement à la traite. 

L'indiffnation de Cervantes fut celle de tous les sol- 

1 . Se estan pierna tendida y a placer, aguardando al paso los navios 
chrislianos que vienen a meterse en sus manos. (Hœdo.) 



L'ISLAMISME. 143 

dats, de tous les chrétiens prisonniers; mais son esprit 
observateur ne s'arrêta pas à des pi'otestations vaines. 
Sans doute, il débuta par des colères généreuses. Il 
s'écria d'abord, comme le poëte Herrera : 

« Le tyran superbe, se confiant dans la grandeur de ses flottes, 
y fait travailler injustement nos frères, dont il ploie la tête et les 
mains au service de son empire. Avec leurs bras vigoureux il a 
abattu les cèdres les plus élevés de la montagne, il a pris l'arbre 
le plus droit et le plus haut de la forêt... L'eau que buvaient ses 
racines n'est pas à lui ! Le sol que foulent ses pieds audacieux ne 
lui appartient pas ! » 

Poésiemagnifique,maispoésie. Plus tard il pensa comme 
Sosa, le fier docteur qui s'écriait : a Les Turcs et les Ja- 
nissaires sont de viles canailles, des porchers, des vilains, 
ou, comme on dit, des chacals! Les renégats, ramassis 
de brigands, sont les immondices, le rebut de la chré- 
tienté ! En connaissez-vous un seul qui soit, je ne dis 
pas hidalgo ou noble, mais bien né et dans une condi- 
tion moyenne ? » Cervantes fut gagné à cette colère. Sous 
la plume d'un prisonnier, tant de mépris pour ses maîtres 
révélait une âme inflexible et hautaine. 11 pensa peut-être 
encore comme l'abbé Hœdo, qui, à son tour, écrivait: 
« Les renégats sont renégats parce qu'ils aiment la vie 
libre et charnelle dont vivent les Turcs. » Mais le bon 
sens viril de Cervantes lui disait que la poésie, la no- 
blesse et la foi ne guérissaient pas l'incurable plaie faite 
à l'Espagne par les Turcs, les renégats et les Morisques. 

Maudire est aisé, juger est difficile : combattre est 
meilleur, c'est le devoir d'un homme. Quand Cervantes 
eut écouté cinq années durant les plaintes d'un peuple 
d'exilés, quand il reconnut l'inutilité des victoires de 
don Juan, l'impuissance de l'Europe et l'effet terrible 



144 CHAl'lTJîK V. 

{{(t^ auto-da-fé , quand il vit la marine de l'Espagne 
])ravée, son commerce interrompu, ses soldats esclaves, 
ses enfants enlevés, sa population intérieure divisée, 
son or d'Amérique absorbé par Gonstantinople , il 
regarda d'un œil profond et les Turcs et les renégats, 
ces aventuriers aux noms orientaux, débris européens 
armés contre l'Europe. Pourquoi cette poignée de Turcs 
avait-elle recruté une armée de transfuges? Gomment 
arrivait-il que leur domination, établie artificiellement 
sur la plage africaine, et d'abord sans leur concours, y 
fût devenue, en cinquante ans, invincible? C'était le 
sujet continuel de ses réflexions, quand il considérait 
Alger, dont les fondateurs n'étaient ni mores, ni turcs, 
ni vraiment musulmans. 

Cervantes douta alors de Texcellence des institutions 
européennes. Malgré son mépris pour les fanatiques 
indigènes et les marabouts stupides, il lui sembla que les 
renégats étaient trop intelligents pour que leur défec- 
tion ne fût pas un symptôme grave, digne d'inquiéter 
l'Europe. Les dédains de l'Espagne Thonoraient sans 
doute, mais la trompaient sur Fétat des choses. La fierté 
de Sosa était mêlée de préjugés exclusifs et d'opinions 
trop injurieuses pour n'être pas un peu puériles. Don 
Juan suivait trop à la lettre les plans de Charles-Quint. 
L'aristocratie castillane prenait le champ de bataille 
pour le champ d'un tournoi. L'Inquisition provoquait de 
terribles représailles. Cervantes pénétra peu à peu ces 
vérités et corrigea la pensée extrême ou aveugle de ses 
amis. Une évolution se faisait en lui , qu'il eût voulu 
justifier et faire approuver des Espagnols. Bref, il osa 
comparer les deux sociétés musulmane et chrétienne. La 
politique de Philippe II qui laissait grandir les Turcs et 



L'ISLAMISME. 145 

lesMorisques, tandis qu'il écrasait les chrétiens du Nord, 
lui parut absolument contraire aux intérêts de la nation 
et de la foi. Il pensa qu'on devait agir en sens inverse, 
user de tolérance vis-à-vis de TAllemagne et d'intolérance 
à l'égard des Morisques. 

Pour faire comprendre à son pays qu'un dissident n'est 
pas un ennemi, qu'un protestant n'est pas un traître, 
Cervantes fait asseoira la même table Ricote, pèlerin héré- 
tique, et Sancho, qui est « catholique irréprochable ». 
Pourquoi ne boiraient-ils pas ensemble ? ils choquent leurs 
verres en s'écriant, dans le jargon de la langue franque : 
Espagnoli y Tudesqiii^ tuto iino bon compagno ! Et 
liicole explique pourquoi il a été demeurer en Alle- 
magne : 

« J'ai voulu tout voir avant de choisir mon asile (dit Ricote), 
la France, l'Italie et l'Allemagne. C'est en Allemagne qu'il m'a 
paru qu'on pouvait vivre le plus librement. Les iiabitants ne regar- 
dent pas à mille délicatesses. Chacun y vit comme il veut, parce 
que l'on vit, dans la plus grande partie du pays, avec la liherté 
de conscience, » 

Ce texte est décisif. Cervantes voit un abîme entre les 
deux adversaires que l'Espagne combat, l'im au nord, 
qui est un frère égaré, l'autre au sud , qui est l'ennemi 
irréconciliable. C'est au sud qu'elle livre son vrai combal ; 
elle a en face d'elle des peuples nés pour la détruire, des 
Turcs qui attaqueront toujours les Nazaréens , des 
Arabes qui ne pactiseront jamais avec les Roumi, des 
pirates qui renient l'Europe tout entière , des Moris- 
ques eniin qui dévorent l'Espagne. 

1. Pasé a Italia, llegiié a Alemania, y alli me pareciô que s(3 podia 
vivir con mas libcrlad, porque sus liabitadores no miran en muclias 
delicadezas; cada iino vive conio quierc , porcjue on la niayor parlo 
dolla se vive con libcrlad de concicncia. [D. Q., p. II, c-hap. nv.) 

10 



146 CHAPITRE V. 

Cervantes est implacable contre les Morisques. Ceux 
d'Afrique « viennent piller au point du jour et s'en re- 
tournent dormir chez eux » ; ceux de Catalogne appel- 
lent la guerre à l'intérieur. Les uns et les autres sont 
coupables de haute trahison. Ce crime ne peut plus être 
toléré. Depuis plus de cent ans on les presse en vain de 
choisir entre l'Orient et l'Occident ; ils se dérobent à cette 
obligation et gardent sur le soi de l'Espagne une position 
inexpugnable en attendant l'heure où les Turcs débar- 
queront et viendront arborer le croissant sur les mos- 
quées andalouses. 

Aux yeux de Cervantes, leur présence est celle de 
l'ennemi dans la place. Dans la Nouvelle où il a exprimé 
sa pensée la plus directe, c'est-à-dire dans le Dialogue 
du chien Berganza avec le chien Scipion, Berganza dit 
rudement : 

« J'ai vu de près et j'ai servi un Morisque ; je prenais plaisir à 
étudier la vie de mon maître, et, par elle, celle de tous les Mo- 
risques qui vivent en Espagne. Que d'élranges choses je pourrais 
te conter, ami Scipion, sur cette canaille morisque 1 S'il fallait 
entrer dans les particularités, je n'aurais pas fini en deux mois. 
Mais cependant il faut que je t'en dise quelque chose. Il y aurait 
miracle si, parmi cette foule, il s'en trouvait un qui crût sincè- 
rement à la sainte loi chrétienne. Leur but est de battre monnaie 
et de garder l'argent monnayé; pour l'acquérir, ils travaillent et 
ne mangent pas. Qu'un réal entre en leur pouvoir, s'il est seule- 
ment double, ils le condamnent à la prison perpétuelle et à une 
éternelle obscurité. Gagnant toujours et ne dépensant jamais, ils 
rassemblent la plus grande partie de l'argent qui circule en 
Espagne. Ils sont sa tirelire, son ver rongeur, ses pies et ses be- 
lettes; ils ramassent tout, cachent tout et dévorent tout. Re- 
marque qu'ils sont nombreux, que chaque jour ils enfouissent 
peu ou beaucoup et qu'une fièvre lente consume la vie aussi bien 
qu'une fièvre maligne. Gomme leur nombre s'accroît sans cesse, 
celui des enfouisseurs s'accroît aussi, et ils croîtront de la sorte 



L'ISLAMISME. <47 

à l'infini, car chez eux ni les hommes ni les femmes n'entrent au 
couvent. Tous se marient, tous multiplient; d'ailleurs la guerre 
ne les décime point, ni aucun exercice fatigant. Ils nous volent 
en toute sûreté, et, avec les produits de nos biens qu'ils reven- 
dent, ils deviennent riches. Ils n'ont point de valets, tous le sont 
d'eux-mêmes. Ils ne dépensent rien pour faire étudier leurs 
enfants : la science pour eux, c'est de nous voler. 

Cervantes demanda formellement l'expulsion des Mo- 
risques, non par intolérance religieuse, mais par néces- 
sité politique. Quand deux races sont irréductibles, leur 
séparation peut seule éviter la guerre civile. De quelque 
façon qu'on juge son opinion, il importe d'en comprendre 
le mobile. En 16i0, quand le terrible édit d'expulsion est 
rendu, Cervantes ne triomphe pas ; il prend la parole * 
pour plaindre les victimes. Il peint avec attendrissement 
la misère, la douleur, les regrets des exilés. Il attire sur 
eux la sympathie publique, et déplorant encore une fois 
cju'ils se soient tournés obstinément vers l'islamisme, 
il ose leur conseiller le séjour de la France ou môme 
celui de l'Allemagne, pays protestant. Il en eût dit 
davantage; mais il ne pouvait pas, sous Philippe II, 
plaider la cause qu'il défendait. Des personnages plus 
influents que lui avaient payé de leur vie cette audace, 
tels que l'aixhevêque Carranza, brûlé comme fauteur de 
la liberté de conscience. C'est indii^ectement, en met- 
tant en scène l'islamisme, qu'ilïaisait entendre sa pensée. 
On devait, disait-il, combattre avant tout les renégats et 
les Turcs, et pour les combattre, les connaître. Les 
renégats étaient insolents, avides et traîtres; ils osaient 
tout pour acquérir des richesses et du pouvoir. Mais 
combien d'entre eux ne seraient pas devenus mahomé- 

1, Don Quicliolte, p. H; cliap. Liv. 



148 CHAPITRE V. 

tans et combien reviendraient en Europe, si l'Europe était 
moins imprévoyante! La société chrétienne laisse enlever 
ses enfants, et, une fois captifs, elle les oublie. Un jour, les 
Turcs saisissent sur les côtesdela Galabre un jeune homme 
de vingt ans et le font esclave. Il subit son sort et ne trahit 
pas sa foi. Mais les années se succèdent et aucun espoir 
de délivrance ne vient le soutenir au milieu des outrages. 

Il avait ramé quatorze ans sur les galères du Grand Seigneur. 
A trente-quatre ans passés, il reçut un soufflet d'un Turc pen- 
dant qu'il ramait. Pour pouvoir s'en venger, il renia sa foi. 
C'était un homme si courageux, qu'il devint roi d'Alger sans 
passer par les routes basses et ignobles que prennent habituel- 
lement les favoris du Grand Seigneur. Ensuite il fut général de 
la mer. C'est la troisième charge de l'empire. Il était Calabrais 
d'origine et moralement homme de bien. Ses captifs, dont le 
nombre fut de trois mille, étaient traités avec beaucoup d'hu- 
manité*. 

Cervantes parle ici de FUchaly, ce redoutable adver- 
saire. Voilà quels hommes la chrétienté laissait perdre. 

Les Turcs ne sont ni aussi méprisables qu'on le dit, 
ni aussi puissants qu'on le croit! pense Cervantes. Au 
lieu de les maudire en les redoutant et de les in- 
sulter en les laissant faire , il faut démêler les vraies 
causes de leur prestige et pénétrer le secret de leur fai- 
blesse. c( La grande journée de Lépante a désabusé le 
monde et toutes les nations de l'erreur dans laquelle on 
était quand on croyait les Turcs invincibles sur mer^. » 
En principe , ils n'ont pas la puissance morale qui 
crée et soutient les grands empires; leur fondation, 
tout artificielle , n'est pas solide , parce qu'elle repose 
sur la force. L'intérêt est leur guide et la violence leur 

1 . Don Quichotte. Le captif. 

2. Don Quichotte^ i, 39. 



l'islamisme. 149 

moyen ; aussi sont-ils haïs des Africains, et ils auront 
contre eux, le jour où TEspagne le voudra, la haine 
proverbiale de Turc à More. L'argent est leur maître. 
Chez eux^ tout est vénal. 

Tout se vend, tout s'achète; les charges ne se gagnent pas 
par le mérite, mais s'acquièrent à prix d'argent. Ceux qui les 
donnent volent ceux qui s'en font pourvoir, et ceux-ci épuisent 
les revenus d'un office pour en acquérir un autre plus lucratif. 
Tout cet empire est fondé sur la force, ce qui marque qu'il n'est 
pas durable; et il ne durerait pas, selon moi, si nous ne le sou- 
tenions sur nos épaules, en quelque sorte, par nos fautes ^ 

Les fautes de l'Espagne, Cervantes les indique. Elle 
a une mauvaise marine et une fausse politique, tandis 
que la famille des sultans fait preuve d'une sagacité héré- 
ditaire^ et qu'ils ont une marine bien organisée dont les 
manoeuvres sont d'une rapidité merveilleuse. Cervantes 
décrit une de leurs descentes en Sicile : avant que les 
sentinelles des tours de la marine aient pu les signaler, 
ils ont jeté l'ancre, ils débarquent, ils enlèvent des 
chrétiens, et ils reprennent la mer à force de rames. 
L'expédition accomplie « avec leur diligence accou- 
tumée, )) ils osent envoyer à Trapani môme des agents 
qui traitent de gré à gré la question des rançons. Qu'une 
voile latine paraisse à l'horizon, que la flotte de Malte 
ou que l'escadre de Sicile viennent à passer par là, les 
corsaires ont disparu quand elles arrivent. « En un clin 
d'oeil, tous les Turcs qui sont à terre, l'un préparant 
son dîner, l'autre lavant son linge, se trouvent à bord 
avec une promptitude inouïe» et ils voguent vers les 
côtes barbaresques. 

1 . L'Amant généreux. 

2. La sagacidad que todos los de su casa Uenen. [D. (J.j i, 39.) 



ioO CHAPITRE V. 

La môme discipline qui préside à leurs usages mili- 
taires se retrouve dans leurs institutions civiles. Quand 
le cadi parle, tout le monde obéit, « tant est grand le 
respect que portent aux cheveux blancs de leurs magis- 
trats les gens de cette secte maudite... Il juge sans actes 
de procédure, sans demandes ni répliques, séance 
tenante. » Sans doute, « il dépêche son monde du bout 
du doigt et termine les affaires en un tour de main ; » 
mais on évite les longs procès « parmi ces barbares : le 
sont-ils en cela ' ? » 

Ainsi les Turcs ont-ils de bonnes coutumes qui, à 
défaut de puissance véritable, leur donnent du moins 
une supériorité accidentelle. Grâce à leur activité et à 
leur souplesse d'intelligence, ils ont pénétré en Europe, 
renversé tous les boulevards de l'Occident et semé de 
ruines toute la mer chrétienne. Il n'est pas un soldat 
italien ou espagnol qui n'ait été saisi de douleur en con- 
templant les débris des cités abattues. Cervantes en a 
fait le tableau dans la nouvelle de r Amant généreux, 
qui s'ouvre par l'entretien d'un captif et d'un renégat 
en face de Nicosie détruite. 

ruines douloureuses de Nicosie l'infortunée ! dit le cap- 
tif. Le sang est à peine séché de vos défenseurs malheureux 
et vaillants ! Si vous preniez le sentiment , ensemble nous 
pourrions, dans la solitude où nous sommes, pleurer nos dis- 
grâces ; les tourments partagés s'adoucissent. Vous n'êtes pas 
sans espérance, ô tours et murailles injustement abattues! Vous 
pouvez un jour vous relever, quoique la cause pour laquelle 
on vous relèvera soit moins noble que celle pour qui vous tom- 
bez. Mais moi, misérable, que puis-je espérer dans la détresse 
extrême où je me trouve?... — Ainsi s'exprimait un captif. Il 
parlait aux ruines et comparait leurs misères aux siennes, comme 
si elles eussent été capables de l'entendre.... 

1. \o\r l'Amant généreux. 



L'ISLAMISME. ' i51 

Un renégat s approche du captif et lui dit : 

Tu auras de quoi pleurer, si tu t'abandonnes à ces contempla- 
tions. Qui a vu, il y a deux ans, cette île de Chypre, riche, célèbre, 
dans sa prospérité et son repos, jouissant de toute la félicité 
humaine, et voit aujourd'hui ses habitants bannis, captifs ou mi- 
sérables, comment peut-il ne pas déplorer un si grand désastre? 
Mais ces choses n'ont pas de remède... 

Puis, d'un ton plus bas, le renégat ajoute : 

— Ricardo, la fortune m'a fait revêtir ce costume que je dé- 
teste.... Tu n'ignores pas le désir ardent que j'ai de ne point 
mourir dans ce culte que je semble professer. Si je n'étais pas 
plus utile autrement, j'irais confesser et publier à haute voix la 
foi de Jésus -Christ, de laquelle m'éloignèrent mon âge si faible el 
ma raison plus faible encore. Une telle confession doit me coûter 
la vie; mais pour ne point perdre celle do l'âme, je donnerais 
volontiers celle du corps. 

Si TEspagne faisait appel à ces renégats, si elle déli- 
vrait ces captifs, si elle reprenait ses enfants et son 
bien par un effort soutenu et concerté, la résistance des 
Turcs ne saurait être longue. Cervantes essaye de le 
lui rappeler dans les ouvrages que nous allons voir. 



LA VIE D ALGER. 

De tous les écrits de Cervantes contre l'islamisme, le 
plus important est la Vie d Alger [El trato de Argel). 
Ce n'est pas une œuvre d'art, c'est un acte d"honnête 
homme. On a jugé au point de vue littéraire ce drame 
improvisé ; il a paru inférieur à ceux de l'habile 
Lope de Vega et indigne de notre goût raffiné. Il ne 
ressemble, en effet, ni aux pièces françaises qui roulent 
sur l'amour, ni aux pièces espagnoles qui mêlent les 



152 CHAPITRE V. 

quolil)ets du gracioso aux aventures liêroïques des gen- 
tilshommes. Le canevas grossier de Fintrigue est 
celui-ci : — Deux amants, Aurelio et Silvia, tombent 
aux mains des Algériens et sont sépares. Ils se re- 
trouvent dans la maison d'un Turc appelé Yousouf, qui 
a pour femme Zara ; mais ils se retrouvent pour se perdre, 
car Yousouf aime Silvia et en fait confidence à Aurelio, 
tandis que Zara aime Aurelio et l'avoue àZafe. Cette situa- 
tion, ainsi analysée, est d'une crudité maussade, mais Cer- 
vantes n'a pas ainsi conçu le scénario. Les analyses super- 
ficielles sont perfides. Pour le génie de Cervantes, la 
situation n'est qu'un prétexte; le vrai sujet est la lutte 
morale de deux races, l'antagonisme de deux lois reli- 
gieuses, le conflit de la femme orientale et de la femme 
européenne. Les figures sont d'une réalité franche. 
Point de créations, si l'on veut, mais des personnages 
qui ont vécu; point d'intrigue savante, mais une trame 
faite d'idées, de passions, de croyances, toute en pro- 
fondeur. Oublions le reste, et assistons tout d'abord à 
l'assaut donné aux âmes chrétiennes par l'islamisme. 

La belle Zara, aux yeux noirs, toute parée d'or et de 
perles, s'avance vers Aurelio, le gentilhomme espagnol 
que le sort a fait son esclave. Derrière elle marche la 
vieille Fatima, qui sait les philtres et pratique les en- 
chantements. Son mépris pour les chrétiens égale son 
respect pour les antiques superstitions de l'Orient. On 
dirait la fatalité accompagnant l'amour. Elle veut que la 
beauté de sa jeune maîtresse triomphe en paraissant. 

Zara. — Aurelio! 
Aurelio. — Maîtresse! 

Zara. — Maîtresse?.., Si je l'étais, maîtresse de toi, lu enten- 
drais ma prière, au lieu de me fuir. 



L'ISLAMISME. 153 

AuRELio. — Puisque je suis ton esclave, ta volonté est là 
mienne. 

Ainsi s'engage le dialogue, ingénument effronlé de la 
part de Zara, fier, courtois, embarrassé et secrètement 
méprisant de la part d'Aurelio. La musulmane s'humilie 
bientôt, malgré les conseils de Fatima. 

AuRELio. — Ne vois-tu pas que je suis un chrétien et que ma 
situation est celle d'un misérable? 
Zara. — L'amour nous fait tous égaux. Donne-moi la main... 

La vieille Fatima s'indigne. Une fille de Mahomet 
s'abaisser devant un chrétien ! Elle veut abandonner Zara. 
Celle-ci la retient. , 

Zara. — Amie, tu dis vrai... Je ne nie pas cela... mais que 
ferai-je? L'amour, c'est le feu! et ma volonté, c'est la cire! 

Quand on invoque la doctrine de la fatalité, Fatima 
n'a rien à répondre. Aurelio, à qui elle s'adresse alors, 
se retranche sur son honneur [en su pundonor se 
retira) . 

Aurelio. — Gomment vouloir que j'entende des paroles d'a- 
mour, quand je suis enchaîné? 

Zara. — Ne t'inquiète pas de tes chaînes; nous sommes deux 
pour te les ôter. 

Aurelio. — Mieux vaut me les laisser. Je ne veux pas tomber 
d'un malheur dans un autre. 

Zara. — De quel malheur parles-tu? 

Aurelio. — Quand mon corps sera délivré, je tomberai dans 
d'autres fers, plus douloureux pour l'âme. 

Fatima. — Les chrétiens ont-ils des âmes? 

Aurelio. — Oui, des âmes assez grandes et assez riches pour 
que Dieu les ait rachetées. 

Fatima. — Fausseté!... Vos âmes, si vous en avez, sont de 
diamant, puisque l'amour les trouve si dures... Aurelio, décide- 
toi ; ne fais pas fi de mes conseils, ne sois pas si ami de tes 



154 CHAPITRE V. 

idées entêtées. Tu te vois privé de la liberté, dans les fers, 
pauvre, nu, épuisé, victime de la nécessité, exposé à tous les 
maux, à la bastonnade, au supplice des soufflets, aux mazmor- 
ras, aux cachots, où tu seras plongé du jour dans la nuit. 
Au contraire, on te promet, avec la liberté, de beaux vête- 
ments. Plus de fers, plus de nourriture immonde ; mais le 
couscoussou, le pain blanc, la volaille en abondance et du vin de 
France, si tu veux boire du vin. Te demande-t-on l'impossible? 
Non. Il s'agit de renoncer au travail excessif pour passer une 
vie agréable, joyeuse et la plus douce du monde. Profite de la 
chance qui s'offre à toi. Ne fais pas l'innocent; tu as montré du 
cœur. Regarde ta maîtresse Zara, dis-moi de quoi elle est digne; 
contemple l'éclat resplendissant de son visage qui obscurcit le 
soleil; admire sa jeunesse, pense à ses trésors, à son nom, à sa 
réputation. C'est ton salut qui vient frapper à ta porte et Rap- 
peler. — Ah! ma Zara! où elle pose ses pieds, il y a des mil- 
liers d'hommes qui voudraient poser leurs lèvres!... 

Cet idéal barbaresque ne séduit pas Aurelio, qui ré- 
pond froidement : 

-- Gela est le mal, même devant la loi de Mahomet, contre 
laquelle vous prêchez. 

— Laisse là Mahomet! s'écrie Zara, il n'est plus mon Dieu. 
L'amour est mon seul maître, il a envahi et assujetti mon âme. 

Mais les promesses de Fatima comme ses menaces, la 
beauté de Zara comme sa colère et son amour, restent 
sans effet et sans espoir. Les deux femmes se retirent, 
la rage dans le cœur. 

Aurelio, demeuré seul, se met en prière. 

Yousouf paraît, joyeux et plein de projets. 

YousouF. — Écoute, Aurelio... j'ai acheté une esclave qui est 
la beauté et l'honnêteté mêmes. Je l'aime, elle me dédaigne. Toi 
qui es chrétien comme elle, peut-être sauras-tu l'apprivoiser. Si 
tu y réussis, tu es libre! 

Aurelio. — De quelle nation est-elle? 

Yousouf. — On la dit Espagnole. 



LISLAMISME. 1 5o 

AuRELio. — Son nom? 
YousouF. — Silvia. 

AuRELio. — Il y avait sur notre vaisseau une femme de ce 
nom. 
YousouF. — C'est elle-même. 

Silvia est la fiancée (VAiirelio. I.a situation est ter- 
rible dans sa vulgarité même ; la jalousie devient pour 
Aurelio une seconde tentation. Le gentilhomme dissi- 
mule sa douleur, promet tout et se hâte de quitter 
Yousouf. 

Silvia entre en scène, et Yousouf lui parle avec res- 
pect. 

Yousouf. — Silvia, séchez vos pleurs. Faites trêve à cette 
douleur farouche. Je ne vous ai pas achetée pour être mon es- 
clave, mais pour être ma souveraine... Tenez! j'imagine que 
votre malheur n'a été si grand que pour vous préparer une vie 
plus heureuse. La fortune qui a mis des rois dans la servitude 
ne trouble pas l'ordre habituel de ses lois quand elle atteint votre 
grandeur plus que royale. Essuyez donc ces beaux yeux qui nous 
font esclaves quand ils nous regardent et qui, s'ils se détournent 
de nous, emportent notre âme avec eux. Ne dérobez plus votre 
beauté divine sous ce voile blanc qui, semblable à la neige, nous 
cache la clarté du ciel. 

— Conduisez-moi à Zara, votre femme et ma maîtresse, ré- 
pond Silvia. 

II y a dans cette scène quelque chose de l'apparition 
calme et pure d'Andromaque esclave de Pyrrhus. La 
figure de Silvia n'est qu'entrevue ; mais elle est digne de 
ce caractère d' Aurelio, qui représente la dignité sévère 
de l'Espagne chrétienne. 

— Connaissez-vous Aurelio? dit Zara à Silvia. 

— Oui, répond Silvia, c'est un jeune homme à la figure grave 
et de nation espagnole. 

De rostro grave y de nacion hùpana. 



450 CHAPITRE V. 

Aurdio n'est pas au bout des épreuves. Contre lui 
on prépare des incantations magiques et terribles, toute 
la science de l'Orient (Zoroastria ciencia). Yoici Fatima 
qui revient, entourée de tous les attributs des sor- 
cières, le pied droit déchaussé, la robe sans ceinture, 
le visage tourné vers la mer, le bras cerclé d'un collier 
de pierres recueillies dans les nids d'aigles; on dirait 
un personnage de Shakspeare. Elle commence ses con- 
jurations; elle tient une figure de cire qui représente 
Aurélio et dont elle perce le cœur. C'est l'envoûtement 
du moyen âge. 

Cervantes, qui tient par son éducation aux traditions 
et aux symboles du temps de Dante, exprime par la 
y voix des personnages allégoriques le sens de sa pensée 
et l'intention morale de son œuvre. Il enveloppe la sor- 
cière de furies qui lui soufflent les mauvais conseils. 

— Laisse tes enchantements! disent-elles. On les méprise 
quand on s'appuie sur le Christ. Appelle à ton aide la Néces- 
sité, à qui on ne résiste pas et l'Occasion. 

Les deux divinités apparaissent et nous entendons, 
comme dans un vieux mystère, le dialogue des puis- 
sances mauvaises qui assiègent le château de l'âme {la 
roca del pecho encastillado de un cristiano ) . 

Aurelio épuisé, sans forces, presque nu, couché sur 
le sol, est pressé d'un côté par la Nécessité, tandis que 
de l'autre, il voit sourire l'Occasion. Il ne peut même 
plus répondre à leurs paroles qu'il écoute d'un air 
hébété, et qu'il répète machinalement. 

L'Occasion. — Je sais un moyen, si tu voulais, de sortir de 
cette misère tout de suite, sans obstacle et à peu de frais. 

AuRELio. — Oui, un moyen de sortir de cette misère tout de 
suite, sans obstacle et à peu de frais. 



L'ISLAMISME. 157 

L'Occasion. — Il ne faut qu'aimer ta maîtresse Zara ou seule- 
ment donner des signes d'amour. 

AuRELio. — Il ne faut que l'aimer, — ou feindre de l'aimer. — 
Oui! — L'apparence suffirait! — Mais... comment, — quand on 
n'aime pas, feindre l'amour? 

La Nécessité. — Quand la nécessité te force! 

AuRELio. — Oui, la Nécessité! 

L'Occasion. — Et l'Occasion s'offre à toi, extraordinaire. 

AvRELio {se ranimant). — Oui, l'Occasion s'offre... — Non! 
L'Occasion n'a pas le pouvoir de détourner de ce qui est bien, 
et de ce qu'il doit à lui-même, mon sang de gentilhomme [mi 
hidalga sangre). 

L'assaut redouble. — Qu'est-ce que l'honneur?.. Une 
chimère. Pourquoi, si Aurelio na pas de témoins, 
n'obéirait-il pas à l'appel de la liberté et aux charmes 
de Zara. Elle traverse la scène, brillante et aimal)le. 
Malgré lui, Aurelio la suit, déjà il est vaincu, déjà il 
marche vers l'abjuration , quand , tout à coup, il se 
rejette en arrière. 

— Quel guide suis-tu, Aurelio? Loin de moi une pensée d'er- 
reur, une pensée de vilain... Je suis chrétien et mourrai en chré- 
tien ! 

Ainsi triomphe la fermeté d' Aurelio. Mais la tenta- 
tion sera-t-elle aussi vaine, quand elle s'adressera à 
des êtres faibles? 

Cervantes fait passer sur la même scène un jeune 
espagnol appelé Juan, qui a pris l'habit mauresque et 
renié sa foi. On l'appelle : 

— Juan! 

— Je me nomme Soliman; si vous me taquinez, je le dirai au 
maître. 

Et l'enfant menace les Chrétiens, il repousse son frère 
Francisco qu'il ne veut pas embrasser : 



158 CHAPITRE V. 

— Qu'y a-t-il de plus beau que d'être Maure! Vois donc les 
jolis habits qu'on m'a donnés. J'en ai d'autres plus riches encore, 
plus élégants, en brocart d'or. Sais-tu que le couscoussou est 
délicieux? Rien n'est bon comme le pilaf. Fais-toi musulman et 
tu diras comme moi. Je te le conseille, fais-le... 'Mais je te laisse, 
car parler avec les Chrétiens, c'est une souillure. 

Il s'en va d'un pas grave, insolent et ridicule. 

— Y a-t-il un spectacle plus malheureux sur la 
terre?.... s'écrie alors le captif Alvarez; puis, s'adres- 
sant aux spectateurs, il les supplie de penser au rachat 
des captifs : 

— Rachetez! dit-il. — Ah! que l'aumône est bien employée 
qui rachète des enfants! Dans leur âme, la foi n'a pas encore jeté 
des racines assez fortes. Puissent les cœurs chrétiens redevenir 
charitables et être moins avares de leurs secours! Tirer de pri- 
son le chrétien captif, l'enfant surtout, dont la volonté est faible 
encore, c'est l'œuvre sainte, excellente, qui renferme en elle seule 
toutes les œuvres, car elle sauve du même coup l'âme et le corps. 
Celui que vous rachetez, vous l'arrachez à la tentation, vous le 
ramenez de la terre d'exil dans sa patrie, vous le dérobez aux 
mille hasards qui le circonviennent, aux tortures de la soif, à la 
perversion des conseils qu'on lui donne.... secte infâme de 
Mahomet, que tu triomphes aisément des cœurs simples! 

A cette adjuration se mêlent les accents de déses- 
poir et de rage des autres captifs, personnages secon- 
daires, mais essentiels dans cette composition qui doit 
faire tableau et frapper l'esprit oublieux des specta- 
teurs. 

Cervantes eût voulu mettre sous leurs regards Alger 
tout entier; il eût voulu montrer aux Espagnols les ré- 
sultats funestes, non-seulement de leur négligence, 
mais aussi de leur système oppressif et inquisitorial. 
Mais comment le faire sans se brouiller avec les inqui- 
siteurs? Voici ce qu'il imagina. 



L'ISLAMISME. lo9 

Sur la scène, un homme se précipite, essoufflé, dé- 
solé, pâle d'épouvante. Il vient d'assister au supplice 
du prêtre Michel de Aranda, (peine du talion infligée 
à l'Espagne par l'Afrique), et il raconte à la foule émue 
le détail horrihle de sa mort : 

— Je l'ai vu aujourd'hui, le serviteur de Dieu, au pouvoir d'une 
populace demi-nue.... Il ne mourait pas entre deux larrons, mais 
entre mille. Ce prêtre, ce juste, marchait au milieu d'une horde 
sans loi, exténué, ployé en deux, mais heureux de mourir pour 
sa foi. Parmi tout ce peuple, c'était à qui lui redoublerait le sup- 
plice; celui-ci le souffletait à dix reprises, celui-là lui arrachait 
sa barbe blanche. On avait lié d'une corde grossière ces mains 
qui avaient si souvent offert l'hoslie. A son cou était attachée 
une autre corde tirée à l'envi par une nuée de Maures. Autour du 
malheureux, pas un ami. Son regard ne découvrait à l'entour et 
au loin qu'un peuple de bourreaux. Leur fureur satanique était 
telle, que celui-là eût passé pour mauvais mahométan qui ne 
l'aurait pas frappé... Bientôt la populace, qui s'ingénie à décou- 
vrir quelque nouveauté de supplice, apporte en grande quantité 
du bois sec et dépouillé dont elle forme un vaste cercle, à distance 
de lui. Celte couronne enferme le saint personnage. Malgré l'im- 
patience que tous avaient de le voir expirer, on allume douce- 
ment et de loin un feu qui lui ménagera de longs tourments... 

Et le captif Sébastien raconte avec quelle atroce len- 
teur les habits du supplicié furent consumés ; récit d'un 
grand effet pour les Espagnols d'alors, contemporains, 
compatriotes , coreligionnaires de Michel de Aranda. 
Cervantes le prolonge à dessein pour en venir au trait 
final, à la conclusion téméraire qui est celle-ci : — Plus 
d'auto-da-fé ! 

L'énoncer en ces termes était impossible. Les Espa- 
gnols du seizième siècle applaudissaient précisément 
au théâtre à cette férocité fanatique que Cervantes con- 
damnait. Un auteur dramatique qui voulait réussir flat- 
tait, au lieu de les blâmer, les passions religieuses, témoin 



160 CHAPITRE V. 

Lope de Yega, qui, dans la Découverte du nouveau 
monde^ préconise l'usage de supplicier les sauvages en 
les baptisant. Le dernier tableau de cette pièce est épou- 
vantable : le poëte montre avec orgueil la croix plantée 
sur le sol américain et les chefs indigènes mis en croix. 
Triste commentaire de cette parole : Vous irez et sau- 
verez les gentils. Le public était enthousiasmé d'un 
tel spectacle. 

Dans un pareil temps, Las Casas, le libérateur des 
Indiens, ne trouvait qu'un moyen de les soustraire à la 
mort : il proposait à l'Espagne de les réduire tous en 
esclavage. De même pour les condamnés de l'Inquisition, 
dont le supplice était une solennité publique, la seule 
chance de salut était de les dérober à Féchafaud. Cer- 
vantes propose de les punir autrement. Alvarez, qui 
vient d'entendre le récit de Sébastien, glisse à la hâte 
ces étranges paroles à l'adresse du public : 

Eh bien ! n'est-ce pas assez que nous soyons captifs, sans être 
plus misérables encore ! Si on brûle les morts là-bas (en Espagne), 
on brûle ici les vivants. Que Valence emploie d'autres moyens 
pour punir les renégats qui ne sont pas condamnés par la loi. 
Ils peuvent périr... par le poison. 

Ce n'est pas Cervantes qui parle, c'est Alvarez, homme 
colère, impatient, indiscret, qui gourmande le peuple 
espagnol à tort et à travers, et que Saavedra essaye de 
calmer un peu. 

— Tu prêches, réplique Alvarez, et tu perds ta peine ! Moi, je 
veux luir. — Mais tu périras en route? — Qu'y faire, Saavedra? 
Les miens sont morts. J'ai un frère. Il s'est mis en possession de 
notre patrimoine et des biens qui nous restent avec tant d'avi- 
dité, qu'il ne peut pas aujourd'hui, me sachant dans les fers, 
distraire un réal de son patrimoine pour me délivrer. 



L'ISLAMISME. 161 

Alvarez exécute son projet, il s'échappe. Le drame 
change de théâtre ; nous sommes transportés sur la route 
d'Oran, au milieu d'une solitude effrayante et d'une 
nature meurtrière, que l'homme ne saurait traverser 
sans l'aide de ses semblables ou sans l'assistance mira- 
culeuse de Dieu. 

Alvarez s'avance les habits en désordre, les chaussures 
en lambeaux, les pieds gonflés, le corps déchiré par les 
ronces. Il a épuisé sa petite provision de pain, il ne 
trouve plus d'eau ; la nuit qui tombe lui cache la trace 
légère du sentier qu'il suivait ; les premiers hurlements 
des bêtes féroces se font entendre. Tourmenté de la faim, 
de la soif, incapable d'aller plus loin, il se laisse tomber 
par terre. 

Cervantes introduit ici une légende qui complète la 
partie mystique du drame et s'adresse surtout à la foi 
castillane. En tombant, Alvarez a murmuré une prière à 
la Yierge. Cet acte de confiance suprême sauve le fugitif. 
Auprès de lui passent des Maures qui poursuivent un 
autre captif; il les regarde passer, invisible pour eux. 
Un lion paraît, Alvarez le suit sans crainte, et guidé 
par lui, arrive enfin à Oran'. 

— Je retrouve la liberté, s'écrie-t-il. Vierge pure! 
ma liberté se dévoue à ton service. 

Ce sont les paroles de saint François d'Assise, c'est 
le vœu du solitaire du Montserrat. Cervantes se sert 
avec intention des idées de la chevalerie mystique. En 
effet, la Vierge sauve le soldat dont la patrie oublie le 
courage, lesservices et la misère. Tout a son but dans 

1 . Les lions ont joué un rôle semblable dans les histoires de tous 
les temps, depuis Androclès jusqu'au Cid. Voir le poëme du Cid et le 
R,omanccro, 

11 



162 CHAPITRE V. 

le drame. Les miracles, les allégories mythologiques, 
chaque rôle, chaque scène, tous les récits et tous les 
événements, offraient un sens profond à l'Espagne du 
temps. Cervantes ne songe pas à la postérité ; son art 
est de faire passer son acte. 

Mais ce n'est pas tout, il parle aussi à l'Espagne de 
ses intérêts modernes. Il indique à l'aristocratie castil- 
lane ses nouveaux devoirs. Elle a gardé les préjugés 
d'un autre temps. Un gentilhomme ne daigne pas mettre 
la main à la rame quand les corsaires poursuivent le na- 
vire sur lequel il se trouve. Les castes sociales sont 
tranchées; des marins, des commerçants et des hidal- 
gos, réunis sur le même vaisseau, forment trois es- 
pèces d'êtres radicalement distinctes qui, à l'heure 
du danger, ne s'entr'aident pas. La fraternité, même 
accidentelle, entre les fils d'un même pays, semble- 
rait une mésalliance! Cervantes commence ici même 
sa première campagne contre l'orgueil aristocratique. Il 
n'y met ni la grâce de Shakspeare^ ni la gaieté irré- 
sistible du Don Quichotte. Toujours sérieux, il fait en- 
tendre indirectement des conseils pratiques sur l'état de 
la marine espagnole et la puérilité funeste du poiîit 
d'honneur castillan, — ce point d'honneur qui, de 1500 
à 1789, a joué un rôle si considérable dans l'histoire de 
l'Espagne et dans la nôtre. 

Deux marchands barbaresques sont en scène ; l'un 
d'eux vient de débarquer, il a fait, aux dépens de l'Eu- 
rope, une course avantageuse. 

— Vous avez fait un bon voyage, lui dit son confrère. On dit 
pourtant que les galères de Naples vous ont donné la chasse. 

1 . Dans la Tempête. 



L'ISLAMISME. i63 

— Oui, en effet... Mais la chasse espagnole n'est pas sérieuse. 
Les navires sont embarrassés par leur propre poids. Il faut en 
campagne avoir l'allure dégagée, pouvoir fuirTennemi aussi bien 
que l'atieindre; sinon le brigand qui chasse donne dans le pan- 
neau. Sachez bien (si vous ne le savez pas) que les galères des 
chrétiens marchent sans mains et sans pieds. Comment cela? le 
voici : la marchandise les écrase, et, quand elles veulent nous 
poursuivre, elles n'atteignent pas en six jours le moindre ponton. 
Nous autres nous sommes armés à la légère et libres comme la 
flamme. On nous donne la chasse? nous faisons tète au vent; à bas 
les voiles et toutes les œuvres mortes, — le mât et les antennes en 
croix, simplement, — et on file, contrôle vent, sans peine. Mais les 
chrétiens! leur amour-propre leur défend, quand ils sont dans 
un mauvais pas, de mettre la main à la rame pour sortir de péril ; 
ce serait un déshonneur. Nous, en attendant, nous rapportons 
chez nous peu d'honneur et beaucoup de butin. 

Sourire de Xhonneur^ ou le discuter, rien de plus 
grave alors. Examiner ce mot sonore qui servait d'apa- 
nage aux gentilshommes, de drapeau aux capitaines, de 
principe social à l'Espagne aristocratique, c'était déjà 
mettre en question l'idée castillane par excellence. Cer- 
vantes indique, touche et passe. Il y a une autre scène, 
plus brève encore, et dont l'intention est aussi périlleuse. 
Le poëte ose rappeler l'occasion, deux fois perdue, de 
prendre Alger. Don Juan d'Autriche aurait pu s'en em- 
parer si son roi et maître ne l'avait pas envoyé en 
Flandre , où il finit misérablement sa courte et belle 
carrière. Philippe II aurait dû faire une descente en 
1579. On voit passer en ricanant au milieu des captifs 
espagnols une bande d'enfants maures, de morillos^ qui 
s'écrient : 

— Don Juan pas venir! vous pas fuir! mourir ici! 
Saavedra s'avance alors pour tancer les enfants. 

— Son frère viendra, Tilluslrc Philippe. 11 serait déjà venu si 



164 CHAPITRE V. 

l'indocilité et l'orgueil des luthériens de Flandre n'avaient pas 
fait à sa couronne une offense impudente. 

Cervantes ment un peu, il le sait. L'illustre frère ne 
vint pas , et Torgueil des luthériens ne fut point 
abattu. Mais Philippe, qui assiste à la représentation, 
doit en même temps jouir avec complaisance de la 
terreur produite par son nom et entendre les huées 
et les injures dont on accable l'Espagne. Le poëte 
ne veut rien de plus. Il montre Alger tour à tour 
tremblant et triomphant. «Ce fut chose risible, dit 
Hœdo, de voir les Turcs flatter et caresser les chré- 
tiens, quand ils s'attendaient d'un instant à l'autre 
à l'invasion ^ » Et ce fut chose terrible que de voir la 
réaction, quand ils furent rassurés. Que de supplices! 
quels coups ! quels outrages ! comme le marché des es- 
claves reprit son cours! 

Cervantes ne manque pas de faire voir à Philippe la 
gloire d'Hassan. Le roi d'Espagne assiste aux exploits 
du roi d'Alger. C'est le tableau principal de la cin- 
quième journée. On se souvient de deux gentilshommes, 
Antonio de Tolède et Francisco de Yalence, qui furent 
prisonniers à Alger et qui prêtèrent leur aide à Cer- 
vantes. Hassan ne put pas mettre la main sur eux; on 
les vendit à Tétouan pour les dérober à son avidité. 
Il est fait allusion à ce détail dans la scène suivante : 

(Des serviteurs arrivent. Ils apportent un canapé avec quatre coussins pour le 
roi. Il s'assied. Quatre ou cinq Maures lui font cortège, et devant lui se place le 
petit renégat Juanico.) 

Le roi. — La rage et la douleur m'étouffent! Je ne puis parler! 
et ce qui me fait perdre la tête, c'est de voir que don Antonio 
de Tolède m'ait ainsi échappé des mains. Les Arraez impudents 

1. Haido, p. 30 r 



L'ISLAMISME. 165 

ont eu peur que je ne leur prisse leur chrétien. Ils l'ont emmené 
en toute hâte et l'ont vendu à Tétouan sept mille ducats. Un ca- 
ballero si illustre, si puissant, vous l'avez donné pour rien, viles 
canailles! Avez-vous donc soif d'argent? La somme vous paraît- 
elle si énorme pour que vous ayez donné par-dessus le marché 
un second prisonnier qui à lui seul valait davantage? Francisco 
de Valence ne pouvait-il payer pour son compte une rançon plus 
forte? Enfin!... ils ont été aidés par le hasard, qui a plus de pou- 
voir que mon activité. Le hasard fait et ratifie les marchés mieux 
que la science humaine. Ils savaient tout, le moment, les con- 
jonctures, et ils se sont enfuis pour ne pas se trouver en ma pré- 
sence. Si je trouvais ici don Antonio, il me payerait cinquante 
mille ducats! 

Hassan continue d'exhaler sa rage. Il est inconsolable. 
En vain lui amène-t-on des gens à punir, des fugitifs à 
martyriser, des Espagnols à humilier. Le bâton fait son 
office, le sang coule, et le roi d'Alger ne jouit pas de 
toutes ces distractions. Il a manqué une excellente 
affaire. 

Malgré l'ironie de ces dernières scènes, le funèbre 
spectacle des supplices rend trop douloureuse l'atten- 
tion du spectateur. C'est le défaut essentiel du Trato 
de Argel. Cette œuvre, toute sérieuse, toute tragique, 
déplut sans doute à l'Espagne, qui y voyait la plage 
africaine comme un lieu d'exécutions, comme un théâtre 
de sa honte. Cervantes comprit qu'il ne fallait plus dépas- 
ser la mesure de la tristesse. 

Il changea de ton et écrivit des tragi-comédies. 



LES BAGNES D ALGER. 

Le Trato était une protestation directe, ardente et 
absolue, mêlée à peine de quelques concessions. La 



/ 



166 CHAPITRE V. 

pièce se terminait d'une manière sanglante et sombre. 
Cervantes, en poursuivant son entreprise, voulut com- 
poser une pièce moins tragique, dont le dénoùment 
serait heureux. Il fit les Bagnes d Alger ^ dont la fin 
est un mariage ^ : 

Il accorda le rire à son public; les épisodes plaisants 
eurent leur place, et le gracioso son rôle. Des carica- 
tures se mêlèrent au drame. Le sujet fut moins vaste et 
la peinture plus simple. En mettant encore sous les 
yeux des Espagnols les affronts impunis qu'on leur in- 
fligeait, le poète s'attache à un fait capital et odieux : 
la traite des blancs. On verra tour à tour le marche où 
se fait la vente des chrétiens, le bagne où on les parque 
comme dans un entrepôt ou un abattoir, et le rivage 
espagnol où l'on vient prendre cargaison. — La pre- 
mière scène est celle des enlèvements. 

C'est la nuit; on aperçoit une plage espagnole, sans 
doute la côte Catalane. A travers l'obscurité, l'œil de- 
vine un village enveloppé de murailles et une tour ou 
atalaya, élevée sur la hauteur pour surveiller la mer 
et sonner la cloche d'alarme. Tout repose, tout dort. 

Un homme arrive à pas de loup : c'est Yousouf, le 
renégat, qui vient de débarquer avec le corsaire Cau- 
rali. Il connaît chaque sentier du pays et chaque pierre 
du village, qui est le sien. 

Yousouf. — Un à un! venez en silence! Voici le sentier, voici 
l'endroit, c'est à ce côté de la montagne qu'il faut s'attacher. 

Caurali. — Prends garde, Yousouf, de le tromper. Tu payeras 
de ta vie ton erreur. 

1 . a Ma pièce, dit-il lui-même, a un autre dénoijmenl. » 

F aqiii da esle Irato /in, 
Que no la tiene cl de Arijel. 



L'ISLAMISME. 167 

YousouF. -- No t'inquiète pas! Fais préparer par tes hommes 
le fer et le feu. 

Caurali. — Quel point as-tu choisi, Yousouf, pour donner 
l'assaut? 

YousouF. — La Sierra. Ce côté-là est fortifié naturellement, 
on ne le garde pas. Je vous l'ai dit, je suis né et j'ai grandi sur 
cette terre, j'en connais bien les avenues et les issues, et je sais 
par où la guerre doit se faire. 

Tout à coup les lorches s'alkiraeiil, les Maures pous- 
sent de grands cris, se précipitent et mettent le feu. 
On voit apparaître derrière la muraille un vieillard à 
demi nu : 

— Dieu me protège! qu'arrive-t-il? Les Maures ont débarqué. 
Nous sommes perdus! malheur!... Mes amis, qui vous perdez, 
aux armes! aux armes! La vigilance des sentinelles a été trom- 
pée, les atalayas dorment, tout est sommeil (todo es sueno). Oh! 
si je pouvais sauver mes chers bien-aimésl... 

Il court à ses enfants que l'incendie menace. Survient 
un autre personnage vêtu d'une vieille soutane, effare, 
narquois et ridicule. C'est un sacristain dont Cervantes 
fait un cjracioso. 

— Les Turcs sont ici!... Alors je serai mieux dans la lour 

que dans la sacristie Je me sens le cœur tout désarmé, je 

meurs d'effroi. Pas un fanal à la marine! aucun atalaya n'allume : 
mauvais signe, qui ne laisse pas de doute sur notre ruine. Pour 
moi, qui suis personne d'Église et non pas homme de guerre, 
je sais mieux faire danser le battant de la cloche que tirer 
1 epée... 

Il sonne la cloche. Le village s'éveille. On accourt en 
foule, on se réfugie vers la tour. Les Turcs, placés en 
embuscade sur le chemin, s'emparent de tous ceux qui se 
présentent, tandis qu'une troupe de corsaires pille les 
maisons en flammes. Le vieillard, qui revient avec deux 



168 CHAPITRE V. 

enfants tremblants de froid et tout en pleurs, est saisi. Le 
sacristain, voyant des ennemis partout, perd la tôte et 
revient se faire prendre. Caurali pousse vers la mer 
les prises et les prisonniers. Les hommes chargés de 
butin traversent la scène en courant. L'un d'eux entraîne 
une belle jeune fille chrétienne, appelée Gostanza. On se 
rembarque à la hâte, et les rames plongent. 

— Nous arrivons pour être témoins de leur fuite, 
s'écrient naïvement les arquebusiers, qui accourent enfin, 
et à quoi bon? Malgré les malédictions du capitaine, qui 
maudit la lenteur des siens, le corsaire a levé l'ancre 
et se dirige sur Alger. 

Cependant, le fiancé de Gostanza la cherche. Il in- 
terroge les maisons, le fort, la montagne, le rivage. Tout 
est désert. La douleur et l'amour le rendent fou; il gra- 
vit un rocher qui domine la mer. De loin, il aperçoit 
le vaisseau qui emporte sa proie : 

Il étend ses ailes, il agite ses pieds, il a pris sa course. En 
vain je lui montre le signal de rachat, de paix et d'alliance; en 
vain ma voix s'élance de ma poitrine et je m'efforce de crier : ils 
ne vont pas jusqu'où va mon désir. Gostanza, ma bien- aimée! 
ma douce et honnête épouse! 

Fernando (c'est le nom du gentilhomme) prodigue 
les adjurations les plus touchantes à celle qu'il a perdue. 
Personne ne lui répond. Il prend alors une résolution 
désespérée; du haut du rocher il se précipite à la 
mer. 

Tandis que ces événements s'accomplissent en Cata- 
logne, Cervantes nous transporte, sans transition, à 
x41ger, où nous arrivons avant Caurali. L'aurore, qui 
vient d'éclairer la fuite du corsaire, jette à peine ses 



L'ISLAMISME. 100 

premières lueurs sur la côte d'Afrique que nous voyons 
s'ouvrir les portes du bagne : 

— Holà! au travail, chrétiens! s'écrie le gardien Baxi que 
suit un captif muni de papier et d'encre et qui va faire l'appel. 
Que personne ne reste en dedans, malade ou sain! Allons, 
hâtez-vous! Si j'entre, mes bras vous donneront des jambes. 
Tout le monde au travail, même les papaz (les prêtres) et les 
caballeros. Allons! vile canaille, faudra-t-il vous appeler deux 
fois?... 

Les captifs sortent; on les envoie aussitôt à l'ouvrage, 
ceux-ci à la marine, ceux-là au bois, d'autres aux rem- 
parts. «Il y a à faire pour tous,» dit l'esclave qui écrit 
leurs noms sur un registre. « Pourtant, si les caballe- 
ros veulent payer?... » 

Ce détail permet à Cervantes de retenir en scène 
deux gentilsliommes qui payent pour s'affranchir du 
travail. Triste privilège ! dit l'un d'eux. 

ViBANCo. — Pour moi, quand je ne travaille pas, je n'en suis 
que plus fatigué et rompu. Le bagne est un supplice. Au con- 
traire, une distraction à mon chagrin, c'est de voir la campagne 
ou de voir la mer. 

LoPE. — Pour moi, je m'afflige de les voir. La mélancolie en- 
tretenue dans mon âme par l'absence de la liberté exige la soli- 
tude morne et non pas le mouvement de la foule.... 

Un chrétien arrive, la tête enveloppée d'un linge san- 
glant. Il est poursuivi par Zarahoja , personnage histo- 
rique, type parfait de la brutalité turque. 

Zarahoja. — Ne vous l'avais-je pas dit, chien insensé, que si 
vous preniez la fuite par terre, je vous traiterais ainsi? 

Il a, en effet, coupé les oreilles au captif. 

Le Chrétien. — 11 est grand l'attrait du mot Liberté! 
Zarahoja. — Ingrat, je t'ai conseillé de fuir par mer; mais tu 



no CHAPITRE V. 

as l'esprit mal fait, tu ne connais pas d'obstacles, tu veux tou- 
jours fuir par la terre. 

Le Chrétien. — Oui, jusqu'à ce que je sois en terre. 

Zarahoja. — Voilà trois fois que ce chien s'enfuit par là, et 
j'ai payé trente doubles à ceux qui l'ont livré. 

Le Chrétien. — Double la serrure des prisons, ou tu m'as 
perdu. Tu aurais beau me mutiler entièrement et me réduire à 
un état plus misérable encore, si grand est mon désir d'être libre, 
que je m'arrangerai pour fuir. Par la terre, ou le vent, ou le feu, 
je vise à la liberté, et j'entreprendrai tout. Tu peux te livrer à 
ta colère... Qu'importe le rameau coupé, si les racines mêmes de 
l'arbre ne sont pas arrachées? A moins que tu ne me coupes les 
pieds, rien ne m'empêchera de fuir. 

Le Gardien. — Zarahoja n'est-il pas Espagnol ? 

Zarahoja. — Évidemment. A son courage, ne le voit-on pas? 

Il pousse le captif dans le bagne en se promettant de 
revendre aux Rédempteurs un homme aussi difficilQ à 
garder. 

On entend alors un coup de canon, signal de l'arrivée 
d'un corsaire dans le port. Presque aussitôt on annonce 
que Gaurali appi^oche et que le roi d'Alger va au-devant 
de lui. Tout le monde se précipite vers le port. 

Par un changement de scène familier au théâtre du 
temps, nous sommes tout à coup dans le port d'Alger. 
Le roi d'Alger, Hassan Pacha, le cadi, le gardien Baxi 
arrivent, escortés d'une foule nombreuse ; Zarahoja les 
rejoint en boitant. On entend sonner \eschirimias et des 
cris de joie retentissent dans les airs. L'éloge de Gaurali 
est dans toutes les bouches. Un seul homme écoute avec 
colère et dans un silence farouche ces éclats de joie. 
C'est Ha zen, renégat, honteux de l'être. Il regarde d'un 
air sombre Yousouf , le renégat sans honte, « le bon 
Maure et le bon soldat, » comme on l'appelle. 

Bientôt Gaurali débarque ; il veut baiser les pieds 



L'ISLAMISME. 171 

d'Hassan, qui s'y refuse. Le roi d'Alger ouvre ses bras 
au corsaire et fait à Yousouf le même honneur. On ra- 
conte brièvement les résultats de l'expédition. « L'Espa- 
gne vous a enrichis ! » dit le cadi en ricanant. 

Hassan. — Combien de captifs? 

Yousouf. — Cent vingt. 

Hassan. — S'y trouve-t-il des hommes bons pour la rame? V 
a-t-il des artisans? 

Yousouf. — Je les crois tels que le plus faible te contentera. 

Le Cadi. — Y a-t-il des enfants? 

Yousouf. — Pas plus de deux, mais d'une beauté merveil- 
leuse, comme tu vas le voir tout de suite. 

Le Cadi. — L'Espagne les élève si beaux! 

Yousouf. — Ceux-là, tu les admireras, et j'imagine que tous 
deux sont mes cousins. 

Hazen écoute avec liorreur cet homme qui annonce 
lui-même la ruine de son village et la captivité des 
siens. 

Gependanton amène le vieillard, ses enfants, le sacris- 
tain et, parmi divers captifs, don Fernand « qu'on a 
péché comme un poisson. » 

Hassan avise un Espagnol qui a l'air vigoureux. 

Hassan. — Qui est celui-là? 

Caurali. — Je ne sais. 

Le Captif. — Seigneur, je suis charpentier. 

Hazen (à part). — pauvre chrétien naïf! désormais il n'y a 
pas d'argent qui puisse te ramener à bon port. Celui qui est ou- 
vrier ne saurait espérer, sa vie durant, de s'affranchir de leurs 
mains. * 

(Hassan aperçoit le sacristain.) 

Hassan. — Celui-ci est papaz? 

Le Sacristain. — Je ne suis pas pape. Je suis un pauvre sa- 
cristain et j'ai à peine une cape à moi. 
Le Cadi. — Comment t'appelles-tu? 
Le Sacristain. — Tristan. 



J72 CHAPITRE V. 

Hassen. — Ton pays? 

Le Sacristain. — Il n'est pas sur la carte. Mon pays est Mol- 
lorido, un village caché là-bas, dans la Gastille vieille. (A part.) 
Ce chien m'ennuie fort. Que le ciel me garde ! 

Hassan. — Quel est ton métier? 

Le Sacristain. — Sonneur, musicien du ciel, comme lu le 
verras. 

Hazen. — Il a perdu la tète, ou bien il aime la plaisanterie. 

Hassan. — Tu joues de la flûte? ou des chirimias? ou bien tu 
chantes? 

Le Sacristain. — En quaUté de sacristain, je sonne le ding, 
dong, dang! à toutes les heures du jour. 

Le Cadi. — Ne sont-ce pas les cloches, comme vous appelez 
cela chez vous? 

Le Sacristain. — Oui, seigneur 

Hassan. — Tu ne sais pas manier la rame? 

Le Sacristain. — Non, seigneur, je me casserais, car je suis 
tout disloqué. 

Le Cadi. — Tu garderas les troupeaux. 

Le Sacristain. — Je suis extrêmement frileux en hiver, et ne 
me parlez pas de la chaleur en été. 

Hassan. — Ce chrétien est bouffon. 

Nous retrouverons partout ce gracioso, brave homme, 
chez qui les idées sont brouillées, très-sacristain et un 
peu athée, un picaro d'Eglise. Le vieillard qu'on a pris 
dans le même village est scandalisé de le voir piller les 
Juifs et donner la comédie aux Turcs. 

Le Sacristain. — Bah ! il n'y a que cela : patienter et nous 
recommander à Dieu, car c'est une sottise que de se laisser 
mourir. 

Le Vieillard. — Vous avez la conscience large ; vous mangez 
gras les jours maigres. 

Le Sacristain. — Quel enfantillage! Je mange ce que me 
donne mon maître. 

Le Vieillard. — Mal vous en prendra. 

Le Sacristain. — Il n'y a pas ici de théologiens. 



L'ISLAMISME. 173 

Le vieillard, qui tient à honneur de pratiquer sa reli- 
gion, en ce pays surtout, insiste encore : 

Le Sacristain. — Vous vous mettez à me prêcher quand vous 
me voyez ; eh bien, moi, quand je vous verrai, je me mettrai à 
déguerpir. 

Le Vieillard. — Déjà tourner au maU Dieu veuille prévenir 
votre chute! 

Le Sacristain. — Gela, non! En ce qui touche la foi, je suis 
de bronze. 

Le brave homme est fier de sa servitude. Il est esclave 
de janissaire ! a Mon maître Mami est soldat, Turc et 
honnête: bon chien, qui n'aboie pas après moi et ne me 
mord pas. » 

A ces paroles, le vieillard ne répond que par un grave 
retour sur ses propres enfants : 

Le Vieillard. — ciel ! conserve leur blancheur à ces her- 
mines, et si tu vois jamais que la honteuse puissance de Mahomet 
menace de les entraîner, ôte-leur d'abord la vie!... 

Autre figure : un Juif entre en scène. 

Le Vieillard. — N'est-ce pas un Juif? 

Î.e Sacristain. — Sa coiffure le dit, et sa chaussure, et sa 
méchante mine de pauvre hère. Un Turc porte sur la tête une 
simple couronne de cheveux bien lissés, un Juif porte les siens sur 
le front, un Français sur l'oreille, et un mulet Espagnol, qui se 
moque des autres, les porte, Dieu me garde! par tout le corps... 
Holà! Juif, écoute. 

Le Juif. — Que me veux-tu, chrétien? 

Le Sacristain. — Que tu charges ce baril sur tes épaules et 
le portes chez mon maître. 

Le Juif. — C'est jour de sabbat. Je ne peux me livrer à aucun 
travail. Ne compte pas que je le porte, quand tu me tuerais. 
Laisse venir demain, quoique ce soit dimanche, je te porterai 
deux cents barils. 

Le sacristain fond sur le Juif, qu'on a grand'peine à 



174 CHAPITRE V. 

tirer de ses mains. Tristan est tellement insupportable 
que les Juifs se cotisent pour le racheter. 

Le Sacristain. — C'est comme je vous le dis; voilà ce qui 
arrive. Ils m'ont racheté et donné la liberté graciosamente. Ils 
disent que de cette manière ils assurent leurs enfants, leurs ha- 
bits, leurs meubles et tout ce qu'ils possèdent. Moi, j'ai donné 
ma parole de ne rien leur dérober d'ici à mon retour en Espa- 
gne... Dois-je la tenir? Je ne sais, par Dieu! 

Entre un chrétien, qui annonce l'arrivée des Rédemp- 
teurs conduits par frère Jorge de Olivar, homme de tête 
et de cœur. 

La joie du sacristain n'a plus de bornes. Il pourra donc 
retourner en pays chrétien avec l'argent israélite, et 
sonner ses belles cloches d'Espagne, et jouir des béné- 
fices du métier. 

Quand verrai-je mon bahut plein de ces bocligos * que m'ap- 
portent les riches veuves pour les pauvres qui meurent? Quand?... 

Ces bouffonneries sont des intermèdes glissés par 
Cervantes dans ce drame pour faire trêve aux idées péni- 
bles. Lorsque Tristan n'est pas là, l'auteur revient éner- 
giquement à son sujet. Le supplice des Espagnols, celui 
des enfants, celui d'un renégat repentant, sont les trois 
thèmes principaux qu'il développe. 

On amène au roi Hassan un esclave fugitif. 

Le Roi. — Qui est celui-là? 

Le Maure. — Un Espagnol qui fuit toujours. Cette fois-ci est 
la vingt et unième. 

Le Roi. — Je donnerais quatre jours d'audience qu'on m'a- 
mènerait toujours des Espagnols! 

On pousse devant Hassan un autre prisonnier, et on 

1 . Pains de fleur de farine. 



L'ISLAMISME. 175 

expose son crime. Cet homme a construit un radeau 
avec un paquet de roseaux et une vingtaine de cale- 
basses, il a fait de son corps un mât, de ses bras des an- 
tennes, de sa chemise une voile, et il est parti. 
Ou'espérait-il ? 

Le Chrétien. — J'attendais que le vent me jetât quelque 
part. 

Le Roi. — En un seul mot, tu es Espagnol? 
Le Chrétien. — Je ne dis pas non I 

Ils sont incorrigibles. 

— Pourquoi lutter contre eux? demande le roi au cadi qui 
fouette un enfant, c'est peine perdue de se fatiguer à cela. L'en- 
fant est Espagnol. Rien n'y fera, ni tes finesses, ni tes colères, 
ni les peines, ni les promesses. 11 ne changera pas. Ah ! tu con- 
nais mal cette canaille entêtée, impudente, dure, féroce, fière, 
arrogante, opiniâtre, indomptable et intrépide! Avant de les voir 
musulmans, tu les verras mourir. 

Le martyre des enfants, peint tour à tour dans la Vie 
d'Alger et dans les Bagnes^ forme un drame à part. 
J'en reprends la première partie dans le Trato. 

Un crieur amène sur le marché une famille espa- 
gnole : 

Le Crieur. — Qui veut acheter les petits? et le vieux? et 
la vieille? Ils sont en bon état.^Cent écus celui-ci, — deux cents 
celui-là. — Sinon, non! 

Juan. — Mère, qu'est-ce qu'ils font, ces Maures? Est-ce qu'ils 
nous vendent? 

La Mère. — Oui, mon fils, notre malheur les enrichit. 

Le Crieur. — Y a-t-il un acheteur qui veuille ensemble lu 
mère et l'enfant? 

La Mère. — Quelle souffrance terrible! Elle est plus amère 
que la mort! 

Le Père. — Soyez calme; si Dieu ordonne qu'il en soit ainsi, 
il sait pourquoi il le fait. 



d76 I CHAPITRE V. 

Le crieur allume les enchères, vante sa marchandise, 
ouvre la houche des enfants, comme celle d'un cheval, 
et enfin vend séparément les prisonniers. 

L'arrachement est cruel. Les petits se plaignent de 
leurs parents qui les abandonnent. 

La mère enfin demande, en échange de cette douleur 
éternelle qui commence, le droit de parler un moment à 
son fils Juan. 

— Tu ne connais pas, lui dit-elle, le malheur, et tu es sa proie. . . 
et ne pas le connaître c'est ton bonheur. Chère âme, voici, puis- 
que je ne te verrai plus, ce que je te demande : n'oublie jamais 
de réciter l'Ave Mauia. — La reine de bonté, pleine de grâces et 
pleine de vertus, un jour brisera ta chaîne. 

On étouffe le bruit de sa voix; on la menace, on l'en- 
traîne, pleurante et pleine de pressentiments sinistres. 

Dans le Trato, l'un des enfants se fait Turc. Dans les 
Bagnes^ ils prennent tous deux l'habit mauresque, mais 
ils ne fléchissent pas. Le père, qui les rencontre, se 
trompe tout d'abord à leur costume : 

— Ne sont-ce pas mes enfants? Ils sont parés comme pour la 
joie et les fêtes! mes chers petits que je retrouve avec bonheur, 
quelle est cette toilette somptueuse? Qu'avez-vous fait de ces 
habits qui montraient par tant de marques que vous étiez de mo- 
deste origine, mais que vous étiez des brebis du Christ? 

Juan. — Père, ne vous attristez pas de cette vue... L'habit ne 
défait pas ce que le cœur veut faire. 

Ils remettent à leur père une croix qu'ils ont dérobée 
aux regards des Turcs. 

Ici le drame, attendri et comme suspendu, s'arrête. 
Il se transforme en élégie. Les captifs qui se rencontrent 
se parlent du pays lointain. 



L'ISLAMISME. 177 

— Restons encore, disent-ils. Restons ! et chantons 
ensemble la romance que tu as composée, Julio. 

Julio, Fernando, Ambrosio sont d'autres esclaves. 
Ambrosio cache sous les habits d'un jeune garçon la 
beauté d'une jeune fille, et son nom véritable est Cata- 
lina. Nous reverrons plus tard ce personnage qui fut 
célèbre. 

Julio chante la romance des exilés. Gomment traduire 
cette poésie , sans lui enlever l'accent de la langue es- 
pagnole et du Midi? Il faut l'omettre. 

Francisco. — Père, fais-leur chanter cette chanson que ma 
mère disait dans noire village. 

Le Vieillard. — Comment disait la chanson ? 
Francisco. 

Ando enamorado 

No dire de quien, 

Alla miran ojos 

Donde quieren bien. 

Le Vieillarb, — Elle vient tout à propos. Les yeux de l'âme 
regardent de ce rivage infâme vers la patrie pour qui nous sou- 
pirons, qui nous fuit et ne nous entend pasl 

A son tour, Ambrosio, Gatalina chante des couplets 
émus. 

Gatalina. — Je chante, je parais joyeuse, et je porte avec 
moi la douleur. 
Juan. — Silence! le cadi vient!... 

Le cadi est en colère. Il disperse le rassemblement et 
menace tout le monde. Ce digne magistrat a entrepris de 
gagner à Mahomet les enfants espagnols. Francisco se 
moque de lui et se met en prière. 

— Que fais-tu là? 

— Je prie. 



178 CHAPITRE V. 

— Pour qui? 

— Pour moi, qui suis un pécheur. 

— Très-bien. Et quelle est ta prière? 

— Celle que je sais, l'Ave Maria^ et une autre que ma mère 
m'a apprise, bonne à l'heure de sa mort. 

— Laquelle? 

~ Je crois en Dieu le Père. 

— Par Allah ! tu joues ta vie. 

— Et encore les quatre Oraisons, que je sais, pour te con- 
fondre, et qui sont des boucliers contre tes inventions odieuses. 

Le cadi, enrageant, ordonne de tuer Francisco. 

— Eh bien! s'écrie Francisco, en rejetant l'habit mauresque, 
loin de moi ces habits! J'entrerai d'un pas plus léger dans la voie 
du martyre. 

On emmène l'enfant. Bientôt le bruit se répand parmi 
les captifs que Francisco est supplicié. Un chrétien court 
au bagne et annonce qu'il l'a vu attaché à une colonne, 
inondé de sang et à demi mort. Le père de Francisco, 
qui est là et entend ces paroles, se précipite pour voir 
son enfant. Il le voit, mais pâle et près de mourir. « Un 
rideau s'entr'ouvre , et on aperçoit Francisco attaché, 
sous l'aspect le plus capable d'exciter la pitié K » 

Ici un trait effrayant et tout espagnol. Francisco souffre 
trop. 

— Détachez-moi, dit-il d'une voix mourante. Que je meure en 
paix. 

— Non! dit le père. Meurs comme le Christ. Va au ciel sans 
que tes pieds touchent la terre. 

Et emhrassant son fils, il recueille sur les lèvres de 
Tenfant « cette helle âme qui remonte vers Celui qui la 
créa. » 

1. En la forma que pueda mover a mas piedad. 



L'ISLAMISME. \19 

Le martyre du renégat Hazen est moins terrible ; il ne 
meurt pas sous nos yeux, mais les scènes où il paraît 
sont peut-être plus poignantes. Cet homme, Espagnol de 
naissance, a conçu autant de haine pour le traître You- 
souf qu'il éprouve d'amour pour l'Espagne, sa patrie, 
la « terre promise » . 

Hazen. — J'ai l'âme fatiguée, dit-il aux gentilshommes captifs, 
de voir que ce chien infâme vend le sang de sa race et le répand 
comme celui d'une race ennemie. Que Dieu me soit en aide.... 
Adieu! Restez; jamais vous ne me verrez plus! Que Dieu vous 
donne la liberté! 

ViBANCO. — Prenez garde, Hazen, à ce que vous faites. 

Hazen s'approche alors de Yousouf à qui il veut 
parler. 

Hazen {à part). — Dieu pousse ma volonté! 

YousouF. — Sois bref; j'ai affaire. 

Hazen. — Bien ! Je ne le parlerai donc pas de ton âme. Tu 
ne suis aucune loi, ni celle de la Grâce, ni celle des Livres 
Saints. Tu ne vas ni à l'église ni à la mosquée... Soit! Mais je 
n'aurais jamais cru que tu en vinsses, dans ta barbarie, jusqu'à 
oublier la loi de la nature... 

Hazen accuse Yousouf de trahison. 

YousouF. — Pour Dieu, Hazen, tu m'étonnes. 

Hazen. — Tu n'es pas étonné de vendre tes parents, vieux et 
jeunes, de vendre ton pays, ô mécréant, et tu t'étonnes de mes 
paroles ! 

Yousouf regarde Hazen dans les yeux, et s'écrie : 

— Sans nul doute tu es chrétien! 

— Tu dis bien, répond Hazen. 

Et il poignarde Yousouf. 

Aux cris de la victime, on accourt. Le cadi reçoit la 



ISO CHAPITRE V. 

dernière plainte du renégat moribond. Hazen confesse 
publiquement sa foi, et demande à être entendu de tous, 
afin d'expier ses erreurs. 

Le cadi donne aussitôt Tordre de l'empaler. 

— Chrétiens! s'écrie Hazen, pendant qu'on l'entraîne, je vais 
mourir, mourir non pas mahométan, mais chrétien. Ainsi paye- 
rai-je la vie de honte et de souillure que j'ai menée jusqu'au- 
jourd'hui. Vous le direz en Espagne à mes frères, si vous pouvez 
un jour les revoir. 

Cet adieu du martyr touche la foule assemblée, et le 
cadi se hâte de lui faire couper la langue, pour faire 
taire, dit-il, ces étranges Espagnols qui se font tuer de 
gaieté de cœur. 

Le pauvre cadi se donne une peine inutile, comme le 
ui disait Hassan. Il n'élouffera ni la voix d'Hazen, que 
Cervantes fait entendre en Espagne, ni la voix des en- 
fants, ni celle des femmes; car il y a une femme dans 
cette même pièce, qui y joue un grand rôle, une maho- 
métane qui rejette à son tour Tislamisme et dont la 
conduite est éloquente. C'est Zara, qui sera plus tard la 
Zoraïde de la nouvelle du Captif, création à part, qui se 
rattache à une série d'études toute spéciale. 



LA FEMME MUSULMANE. — ZARA ET ZORAIDE. — LE CAPTIF 
ET LES BAGNES d'aLGER. 

C'est une entreprise originale de Cervantes et qu'il a 
renouvelée plusieurs fois, de peindre la femme de l'O- 
rient et de marquer ainsi, sous une nouvelle forme, la 
lutte morale dont il a été témoin. 



L'ISLAMISME. iS\ 

Rien de plus curieux que de comparer les porlrails 
de la femme musulmane essayés par lui successivement 
dans ses nouvelles, ses drames sérieux et ses comédies : 
— Halima, dans r Amant généreux^ — Arlaxa, dans le 
Brillant Espagnol^ — la Zara violente de la Vie 
d'Alge7\ et la Zara aimable des Bagnes ; — la fugitive 
Zoraïde, dans/e Captif; — et la sultane, dans Catalina 
de Ovicdo. Le sujet l'intéresse vivement comme philo- 
sophe ou comme écrivain. Il y revient toujours et chaque 
fois il change de pinceaux. Au fond de ce travail d'es- 
prit se retrouve une idée profondément nationale. 

Oublions les œuvres de nos poètes modernes qui ont 
inventé ou rêvé la femme d'Orient. Les vieux Castillans 
avaient vu de leurs yeux les fdles de leurs ennemis, ces 
enfants brunes de l'Afrique et de l'Asie, peu semblables 
aux filles blondes des Goths et des Suèves. L'ardeur de 
leur sang, l'éclat éphémère de leur beauté, leur influence 
voluptueuse sur la vie arabe, étaient rappelés dans le 
romancero espagnol comme les caractères propres d'une 
race païenne et sauvage. A la jeune Africaine, belle et 
adorée à quatorze ans, oubliée à vingt, qui se permet 
tout, on opposait l'enfant plus pâle et moins brillante 
de l'Occident sévère, qui, se faisant une beauté de sa 
pudeur et un charme de sa réserve, cherche une liberté 
plus haute et exerce une séduction plus durable. Elles 
figuraient toutes deux dans l'histoire, dans les traditions 
et dans les chants des Espagnes. On avait vu Zara, c'est- 
à-dire la Fleur, maîtresse d'Abd-el-Rhaman, venir 
s'asseoir triomphante sur les bords du Guadalquivir, où 
l'émir lui avait élevé un palais d'or, de jaspe et de 
marbre; ce palais formait une ville qui tout entière 
s'appelait Zara. Au contraire, dans le nord, à Burgos, 



i82 CHAPITRE V. 

les femmes chrétiennes vivaient simplement, sur les 
bords de l'Arlanzon, à Tombre des châteaux défendus 
par les rudes fils de Pelage. Ainsi vécut Ghimène, épouse 
du Gid ; et tandis qu'on admettait cette femme au 
banquet de Thonneur chevaleresque , toute TEspagne 
maudissait la fdle du comte Julien, qui avait livré l'Es- 
pagne aux Arabes, cette Kava, dont le souvenir était 
magique et funeste comme celui d'Hélène dans la poésie 
grecque . 

« La Kava Rhoumia, dit Gervantes, c'était la mau- 
vaise chrétienne, par qui l'Espagne fut perdue. » 

Gervantes, en mettant le pied sur le sol musulman, 
y porte la pensée familière de cette opposition nourrie 
et entretenue par une lutte séculaire. Il ne cherche pas 
à Alger la gracieuse fiction inventée par la poésie mo- 
derne d'une créature idéale, houri, aimée ou bayadère, 
la fille et l'orgueil de l'Orient, être aérien, vivant d'a- 
mour, perdue dans un nuage de parfums et aperçue de 
loin, au fond du sérail, comme dans un paradis. Il sait 
bien que les Gircassiennes sont moins vaporeuses, que 
l'amour n'est pas là, et que tout harem est fondé sur le 
mépris des femmes. 

Il est frappé tout d'abord de leur avilissement. Voi- 
lées et enfermées, on peut croire que l'amour jaloux 
les cachait aux profanes comme des trésors. En réa- 
lité, une double méfiance arme les musulmans contre 
leurs femmes et contre le dehors, et ils abrègent les 
soucis d'une surveillance fatigante en entourant de 
murs une propriété difficile à garder. L'ignorance, la 
bestialité, l'ennui de ces femmes sont les premiers traits 
que remarqua Gervantes et dont il composa leur per- 
sonnage. Il les voyait de près, car les Turcs ne se dé- 



L'ISLAMISME. 183 

fiaient pas de lui, tenant dans le même mépris leurs 
femmes et leurs esclaves * . 

Il lui parut alors qu'un trait précieux de notre civi- 
lisation est la liberté morale des femmes. Il opposa avec 
énergie les deux types que lui offrait la société musul- 
mane et la société chrétienne. En face d'Halima , la 
femme turque, il plaça Léonisa, la jeune fille sicilienne, 
si forte dans sa pureté, si douce au milieu des épreuves^. 
Instinctivement il en vint à réfléchir à la condition gé- 
nérale des femmes ; il dit son mot sur leur rôle, sur leurs 
droits, sur leur place parmi nous, mais avec tant de grâce 
que son génie resta aussi capricieux que son objet et 
librement divers comme la nature. Toujours observant, 
toujours en quête de la vérité, il pénétra de plus en 
plus dans le secret des âmes féminines. La délicatesse 
de son regard, la profondeur de son analyse, la variété 
de ses inventions gagnaient chaque jour à ce travail. Ce 
fut un progrès continuel. Ainsi créa-t-il deux admirables 
caractères : celui de Rosine, de la femme enfermée par 
Bartolo et que les grilles ne défendent pas ; et celui 
de la femme libre sous le ciel, de la Esméralda, que 
la vie des bohémiens ne peut corrompre ^ « Celle qui 

1 . Puisque je touche cette question , qu'il me soit permis de dé- 
fendre Cervantes d'un reproche injuste. M. Royer, dans l'analyse 
dédaigneuse qu'il a donnée des Baùos , critique l'invraisemblance de 
la scène où l'on voit un captif chréUen dans le harem du corsaire Cau- 
rali. Cela serait contraire aux usages musulmans. Cervantes lui-mcme 
explique à plusieurs reprises que « les femmes mauresques ne se lais- 
« sent voir d'aucun Turc, d'aucun More, sans l'ordre de leur père ou 
« de leur mari , mais qu'elles se laissent voir et entretenir par les chré- 
« tiens, plus qu'il ne serait raisonnable. » (Voir Don Quichotte, les 
Bagnes, V Amant (jéncreux et le Brillant Espagnol.) 

2. \o\r l'Amant généreux. 

3. Voir le Jaloux et la Bohémienne. 



184 CHAPITRE V. 

a besoin d'être gardée, écrivait plus tard Goldsmith, ne 
vaut pas la peine qu'on la garde. » La môme pensée 
inspira à Cervantes ses plus charmantes créations. 

Parcourir son œuvre, y étudier les portraits successifs 
qu'il a saisis, c'est faire une visite dans l'atelier d'un 
maître. On y observe une idée persistante exprimée sous 
vingt aspects. Le peintre a essayé sur une foule de toiles 
la même figure, changeant de proche en proche les tons, 
les couleurs, le dessin même et les lignes. A travers ces 
retouches on sent mûrir la pensée que l'on vient de voir 
germer. Entrons dans l'atelier de Cervantes. 

La femme vulgaire, banale, ennuyeuse et ennuyée, 
est Halima, qui fuit son mari et que son mari fuit. 
Jamais l'islamisme n'engendra une créature plus mau- 
vaise et plus nulle. A ses côtés, on aperçoit le profil 
effrayant de Fatima la sorcière, rude, sèche, savante 
dans l'art du mal, absolue comme l'ignorance et vieille 
comme la tradition. Elle fait contraste avec la tête lu- 
mineuse de Zara l'orientale, jeune femme stupide et 
Hère, tour à tour insolente et brisée par un dédain, ne 
connaissant au monde que sa beauté et son plaisir, — 
l'Asie en personne. La loi tient cette femme enfermée 
et son caprice élude la loi. Plus loin est la femme arabe, 
Arlaxa , reine sauvage d'un monde nomade , dont l'âme 
se passionne pour le courage des capitaines espagnols. 
Déjà ici la figure s'éclaire d'une lumière plus intelli-- 
gente et plus généreuse. 

Yoici une seconde Zara, qui rêve la beauté parfaite 
et pure; son visage est calme et son œil profond. Elle 
porte sur la poitrine une croix. Des images invisibles 
semblent voltiger autour de son front et captiver sa 
pensée. Elle aperçoit dans le lointain, comme une vision. 



L'ISLAMISME. 18o 

l'auréole deLéla Marien, c'est-à-dire de la Vierge, sym- 
bole de riionneur féminin. Elle admire la constance des 
gentilshommes chrétiens et se fie à la parole d'un Cas- 
tillan pour la conduire dans un monde où les femmes 
disposent librement de leur âme. Par elle l'Orient est 
vaincu. C'est Théroïne des Bagnes d Alijer. 

Rentrons dans le bagne pour y suivre cette aventure. 
Don Lope, gentilhomme captif, s'y trouve, seul avec 
Yibanco. Ils sont accablés de tristesse. Tout à coup 
don Lope saisit le bras de son compagnon, et lui montre 
une fenêtre qui donne sur la cour du bagne. 

— Lève les yeux, regarde de ce côté, Vibanco... Ne vois-iu 
pas un mouchoir blanc pendu au bout d'un long roseau? 

Une main de femme tient ce roseau. Mais auquel des 
deux s'adresse le message? Yibanco s'approche, le ro- 
seau se relève et lui échappe. 

— L'aventure n'est pas faite pour moi, don Lope. Viens! A ion 
tour d'essayer. 

Lope s'approche, le roseau s'abaisse, il saisit le mou- 
choir et l'entr 'ouvre. 

— Il y a là onze écus d'or, puis un doublon. C'est de rigueur : 
c'est le VaUr noster du rosaire!... 

La gaieté rentre dans l'âme des captifs. Ils bénissent la 
« manne céleste » qui leur tombe. Don Lope salue à 
l'espagnole la bienfaitrice invisible; Yibanco fait des 
salamalecs^ «pour le cas, dit-il, où elle serait mo- 
resque. » 

Sur ces entrefaites, le renégat Hazen pénètre dans la 
la cour et vient droit aux captifs. Il leur propose de 
fuir; il va se procurer une galiote. La mer est belle, les 



186 CHAPITRE V. 

tlols sont doux — « Dis-nous d'abord quelle femme 
habite là, » répond Lope. 

Hazen explique que c'est Zara, fille d'Hadji-Mourad, 
un des plus riches d'entre les Maures. Elle est si belle 
que le roi de Maroc, Muley Maluch, l'a demandée en 
mariage. Elle a été élevée avec des soins infinis par une 
esclave espagnole appelée Juana de Renteria, « une 
grande matrone, le trésor de la chrétienté, la couronne 
des captives. » 

L'élève de Juana de Renteria guettait sans doute le 
départ du renégat. A peine a-t-il quitté le bagne que le 
roseau reparaît. 

— Yoilà une pêche divine, dit Yibanco, bien qu'elle 
nous vienne de Mahomet. 

Yibanco regarde de loin, car il ne peut pas bouger le 
pied sans qu'aussitôt le roseau ne se retire. 11 faut se 
résigner; don Lope est choisi par Zara. Un petit billet, 
mêlé cette fois aux doublons, exprime avec une mer- 
veilleuse simplicité la grande pensée de la jeune 
fille. 

« Mon père, qui est très-riche, eut pour captive une chré- 
tienne qui m'a nourrie et qui m'enseigna tout le christianisme. 
Je sais les quatre Oraisons, la lecture, l'écriture ; cette lettre est 
de ma main Elle m'a dit, la chrétienne, que Léla Marien, ap- 
pelée par vous sainte Marie, m'aimait beaucoup, et que je serais 
emmenée par un chrétien dans son pa^s. J'en ai vu beaucoup 
dans ce bagne, par les fentes de cette jalousie, et aucun ne m'a 
paru bien, si ce n'est toi. Je suis belle, j'ai en mon pouvoir 
beaucoup d'argent à mon père. Si tu veux, je t'en donnerai 
beaucoup pour que tu te rachètes. Vois comment tu pourras 
m'emmèner dans ton pays, où tu te marieras avec moi : si tu 
ne le voulais pas, cela n'empêcherait rien, parce que Léla Marien 
prendra soin de me donner un mari. A l'aide du roseau, tu 
pourras me répondre au moment où il n'y a personne dans le 



L'ISLAMISME. 187 

bagne. Fais-moi savoir comment tu t'appelles, quel est ton pays 
et si tu es marié. Ne te fie à aucun Maure, à aucun renégat. Moi, 
je m'appelle Zara, et qu'Allah te protège. » 

Lope, après avoir lu cette lettre, cherche en vain à 
apercevoir celle qui Ta écrite : ce n'est pas môme une 
apparition, c'est un songe. Il la devine, cachée derrière 
les épais rideaux d'une fenêtre silencieuse. Mais la pru- 
dence l'arrache à cette contemplation. Tout rentre dans 
l'ordre habituel. — Nous ne retrouverons Zara que dans 
la maison du corsaire Gaurali, avec la captive Gonstanza 
et la moresque Halima. C'est là que Cervantes nous in- 
troduit, dans la seconde journée. On y aperçoit tout 
d'abord Halima, femme de Caurali, qui regarde d'un 
œil curieux sa captive chrétienne : 

Halima. — Gomment te trouves-tu, chrétienne? 

Gonstanza. — Bien, senora; puisque c'est à vous que j'ap- 
partiens, mon sort est plus doux. 

Halima. — Il est plus doux encore quand on s'appartient à 
soi-même. La perte de la liberté est le plus grand des maux. Je 
le sais, moi... je le sais, sans être esclave. 

Gonstanza. — Je pensais bien que vous ne l'étiez pas, senora. 

Halima. — Tu pensais le contraire de la vérité. Je suis su- 
jette de mon mari ; ma destinée me fait bondir le cœur ! 

Gonstanza. — Un époux courageux et bon donne à sa femme 
la sérénité de l'esprit. 

La dialogue est interrompu par Zara qui arrive, étin- 
celante de beauté et de douleur. Elle a vu le supplice 
du renégat Hazen et elle en parle avec une indignation 
imprudente. 

— Je l'ai vu mourir, s'écrie-t-elle; il avait tant de bonheur, 
que j'ai cru qu'il ne mourrait pas! 

— Pourquoi y allais-tu? demande Gaurali. 

— Je suis une curieuse impertinente, dit-elle, et j'ai pleuré 
parce que j'ai le cœur fait d'humanité, j'ai un cœur de femme. 



188 CHAPITRE V. 

Elle renvoie Caurali, qui parait pou content et qui 
laisse dans le harem don Fernando. 

Zara. — Ils sont étrarjges, ces chrétiens! 

Hallma. — Regarde leur visage; il est pâle, et leurs mains . 
elles sont blanches. 

Fernando. — Je vais me retirer, sur votre ordre. 

Halima. — N'aie pas de crainte inutile. Jamais un captif 
n'excite les soupçons d'un Maure. On n'est pas jaloux d'un chré- 
tien. Garde pour ton pays cette honnête réserve. 

Fernando. — J'obéis. 

Zara. — Viens ici, chrétien, et dis-moi. Dans ton pays, est- il 
des hommes qui donnent leur parole sans la tenir? 

Fernando. — Des vilains, peut-être. 

Zara. — Même si l'on a donné en secret sa foi, sa parole ou sa 
main?... 

Fernando. — Quand même on n'aurait d'autres témoins que le 
ciel, on prouve toujours que l'on était vrai. 

Zara. — On est loyal et fidèle même envers un ennemi? 

Fernando. — Envers tous. La promesse d'un hidalgo ou d'un 
caballero est une dette. 

Halima. — Que t'importe de savoir les vertus ou les vices de 
ces hommes qui après tout sont des chiens? 

Zara (à part). — Allah!.,, fais qu'ils soient hidalgos; ceux sur 
qui tu as fait tomber mon choix! 

Halima. — Que dis-tu, Zara? 

Zara. — Rien. Laisse-moi seule', veux-tu, avec cet honnête 
esclave. 

Halima. — Tu aimes donc bien à t'instruire? 

Zara. — A qui le savoir ne plaît-il pas? 

Le gentilhomme, objet de l'attention des musulma- 
nes, souffre de ces discours. 

Zara, quand on la distrait de son but, est mutine et 
mordante. Elle se débarrasse d'Halima, comme de Cau- 
rali, d'un coup et d'un mot, en se jouant. Elle met dans 
un sourire tout son mépris. La grossièreté d'Halima, le 
métier de Caurali, la vie d'Alger, la loi musulmane qui 



L'ISLAMISME. 189 

meuble le sérail de femmes, tout autour d'elle, jusqu'à 
l'air qu'elle respire, tout lui pèse, la froisse et Tétouffe. 
Active et résolue, elle exécute sans retard son difficile 
projet. Lope et Yibanco sont rachetés pour 20,000 écus. 
Ils devront se trouver le même jour sur la route, hors 
de la ville, du côté de la porte Babalvète. Là ils la ren- 
contreront elle-même , au milieu de plusieurs femmes, 
toutes enveloppées comme elle de leurs voiles blancs. 
Dans le nombre est Gonstanza. 

Zara. — Constanza, dit Zara, regarde ces hommes et dis-moi 
s'ils ont l'air de gentilshommes. Demande-lui si sa femme est 
belle, car il est peut-être marié. 

Constanza. — Es-tu marié? 

Lope. — Non, senora, mais je le serai bientôt avec une Mau- 
resque chrétienne. 

Il faut avouer que don Lope mêle à ses réponses 
quelques agudezas dans le goût de son temps et de sa 
nation. Mais, en dépit du bel esprit, toute la scène 
est d'une fraîcheur et d'une pureté charmantes. La belle 
Zara va devant elle, en quête de Fidéal, d'un pas libre 
et jeune, sans savoir si Lope sera son époux, le prenant 
pour guide d'abord et se mettant d'ailleurs sous la garde 
de Léla Marien. 

Cet enthousiasme pourtant, ce feu de conversion et 
ces projets de fuite sont arrêtés tout à coup. Halima 
annonce à Zara qu'un roi demande sa main. Le célèbre 
Muley Maluch, le plus noble et le plus respecté des sou- 
verains d'Afrique, a obtenu d'Hadji Mourad l'honneur de 
prendre Zara pour femme et pour reine. Halima, déjà 
fière d'être l'amie d'une reine, tombe de son haut, quand 
Zara se refuse à cette élévation qui l'abaisse. 

Zara. — Quelle amère nouvelle! 



190 CHAPITRE V 

IIalima. — Tu es une sefiora bien renchérie! 

Zara. — Non! je n'ai pas d'orgueil, j'ai de l'ennui.... J'avais 
résolu de ne pas me marier maintenant. J'attendais que le ciel 
décidât mon sort... sur un autre plan. 

Halima. — Allons I tu seras reine! 

Zara. — Je n'aspire pas si haut. Dans un état plus humble, je 
trouverais un bonheur plus grand. 

Halima. — Eh bien , moi, j'en jure par ma vie, Zara, lu as un 
amour! 

Halima voulait une raison, elle l'a trouvée : cette femme 
vulgaire, qui ne soupçonne pas qu'elle ait une âme, fait 
penser à la nourrice qui, clans Shakespeare, s'entretient 
avec Desdemone. On se rappelle la scène : Desdemone 
et sa nourrice parlent de la fidélité et de l'amour ; elles 
ne se comprennent pas ; leur langage est fait des mêmes 
mots et d'idées différentes. La nourrice, qui croit ingé- 
nument aux petits intérêts de la vie , n'en devine 
même pas l'intérêt majeur et sublime; naïvement stu- 
pide, corrompue sans le savoir, elle plaint par bonté 
d'âme les esprits capables de passion et de sacrifice , 
elle contemple dans Thébétement l'inintelligible pureté 
de Desdemone. Telle est, auprès de Zara, qui refuse 
une couronne, la Mauresque Halima. A peine Halima 
est-elle sortie, que Zara, oppressée, se précipite vers 
Gonstanza et lui dit : 

— Soy crisHana^ soy cristiana! 

Le véritable dénûment du drame serait là, dans ce 
cri de la jeune fille qui renie Mahomet et qui va fuir 
enterre chrétienne. Cervantes a déroulé sous nos yeux 
ce qu'il voulait peindre, la révolution religieuse dont 
un cœur de femme est le théâtre. 

Mais, pour plaire à la foule, la troisième journée de- 



L'ILSLAMISME. 191 

vait finir par un spectacle moins abstrait ; elle se termine 
par une petite comédie, qui repose sur un quiproquo 
et un coup de théâtre. On fait semblant d'accorder Zara 
à Muley-Maluch, et on la lui ravit; nous assistons au 
défdé d'une noce. 

Ici, dit Cervantes, la noce se mettra en route dans l'ordre sui- 
vant : Halima d'abord, un voile sur la figure, occupant la place 
de Zara. On la porte sur un palanquin à dos d'hommes. Puis la 
musique, les torches en feu, les guitares, les voix, — de grandes 
réjouissances. On chante des cantares^ que je donnerai. 

Peut-être voulait-il amuser le public par la singula- 
rité des chants arabes. 

Lope et Yibanco regardent passer le cortège et de- 
mandent quel est ce mariage. — C'est, leur dit-on, 
Zara, qui épouse Muley-Maluch, futur roi de Fez. 
Lope est tremblant. Tout à coup une voix l'appelle : 
c'est Zara, restée chez son père. 

— miracle de l'amour 1 s'écrie Lope. Vous m'apportez le 
salut dans la détresse, le secours dans la ruine, la liberté dans 
la prison, la vie et la joie dans la mort!... 

Il se jette aux genoux de la jeune fille et lui baise les 
pieds, en lui prodiguant des paroles de respect, de dé- 
vouement et d'amour. Zara le relève. 

— Il n'est pas bien, dit-elle, que des lèvres chrétiennes s'ou- 
blient auprès d'une femme maure. Tu as vu à mille signes que 
je suis tienne ; ce n'est pas à cause de toi , mais pour le Christ 
et parce que je suis sienne. Plus de tendresses; réserve-les pour 
un autre temps Quand pars-tu pour l'Espagne? 

Elle le presse d'exécuter leur glorieux projet. Lope, 
rempli de confiance et d'enthousiasme, s'engage à y 
jouer sa vie. 



d92 CHAPITRE V. 

— Je suis chrétien, Espagnol et gentilhomme; je le donne 
encore ma foi et ma parole de faire ce que je dois. Donne-moi 
tes mains, sefiora, en attendant le jour où je te presserai dans 
mes bras. 

— Non!... mais plutôt je te baiserai les pieds, car tu es chré- 
tien et je suis Mauresque. 

Ils se séparent et vont assurer leur fuite, qui s'ac- 
complit le lendemain. 

Cette peinture, dit Cervantes en terminant, n'est pas tirée de 
l'imagination. La vérité l'a faite, qui invente bien mieux que la 
fiction. A Alger se conserve encore ce conte d'amour et ce doux 
souvenir... On y retrouverait la fenêtre et le jardin. 

L'histoire ne semble pas confirmer ce fait. Zara 
épousa ce Muley-Maluch, qui en 1576, à Alger, excitait 
l'admiration universelle par sa courtoisie, son caractère 
et son intelligence. C'était un brillant cavalier qui, se- 
lon Antonio de Herrera, parlait le turc, Fallemand, 
l'italien, l'espagnol et le français, possédait une biblio- 
thèque précieuse et jouait du luth comme un prince 
italien. Ambitieux, il soutint les armes à la main ses 
droits au royaume de Fez, et mourut dans cette entre- 
prise, en 1578, sur le célèbre champ de bataille d'Al- 
cazar-Kébir. Zara, sa veuve, se rendit-elle alors en pays 
chrétien? On l'ignore. Quoi qu'il en soit, notre poète, 
s'il a altéré l'histoire, n'a du moins inventé ni le per- 
sonnage, ni la physionomie de cette jeune fille, gagnée 
à la civilisation chrétienne. Moins touché de l'exacti- 
tude des faits que de la vérité morale, il s'est emparé 
de cette figure pour la faire passer du monde de l'his- 
toire dans le monde de Fart. Il se plut si bien à cette 
étude, que vingt ans après, dans la nouvelle du Captifs 



L'ISLAMISME. i93 

il racontait une seconde fois l'aventure de Zara qu'il 
amenait en Espagne sous le nom de Zoraïde. Il est vrai 
que la jeune fille, dans le trajet, changea singulièrement 
d'aspect. 



ZORAÏDE. — LE CAPTIF. 

Quand Cervantes écrit le Captifs qui paraît avec 
Don Quichotte, il a vieilli, il contemple de loin Alger, 
il se joue au milieu des souvenirs de la captivité... 
hœc olim meminisse juvabit ! Il relit en souriant 
l'épisode dramatique des Bagnes et s'aperçoit qu'il 
manque quelque chose au caractère de Zara. Dans l'hé- 
roïne, il a oublié la femme ; dans la fi ère musulmane, il 
a oublié la fille d'Eve, à qui il doit tenir compte et de 
sa grâce native et de sa dissimulation naturelle. Zoraïde 
n'est plus simplement la jeune fille du drame, héroïne 
de pied en cap, si résolue, si prompte à la réplique. 
Cervantes, en nous la présentant de nouveau, l'éclairé 
d'un nouveau jour, et à peine pose-t-el!e le pied sur la 
terre d'Espagne qu'on s'aperçoit de la métamorphose. 
Dès qu'elle entre dans l'auberge où se trouvent réunis 
don Quichotte, Luscinde et Dorothée, « en détachant 
son voile elle découvre un visage si ravissant, que Do- 
rothée la trouve plus belle que Luscinde et Luscinde 
plus belle que Dorothée. )^ Le trait n'est pas de la même 
plume que les tableaux des Bagnes d'Alger. Un Cer- 
vantes d'un autre âge , le maître en ironie que tout le 
monde sait, vient de se montrer, à sa mianière, discrè- 
tement, sans accuser son intention. Il dissimule même 
son sourire ; on croirait qu'il veut nous donner le 

13 



194 CHAPITRE V. 

change, car il mêle à son nouveau récit les aventures 
lamentables du père de Zara, lequel, furieux, pleurant, 
désespéré, se jette à l'eau, quand il apprend que sa fille 
est chrétienne ; mais ce personnage, que Ton repêche 
et que Ton pend par les pieds pour lui faire rendre 
Teau qu'il a bue, manque d'effet tragique quand il a la 
tête en bas. Tout au contraire, la physionomie de la 
jeune fille est touchée d'un pinceau fin et délicat. Plus 
de cothurne tragique, elle n'est plus en scène. Yoici 
qu'elle révèle, avec une candeur diabolique, son carac- 
tère propre et familier, voici les ruses amoureuses qu'elle 
emploie avec beaucoup d'aisance pour tromper son père. 
C'est une âme excellente , sincère dans sa foi et habile 
dans ses passions , pure jusqu'au fond de l'âme et co- 
quette jusqu'au bout des ongles , la plus douce, la plus 
charmante, la plus perfide des créatures, très-chré- 
tienne et très-femme; un portrait que Montaigne eût 
envié. 

Avant tout elle est belle, elle est parée, elle a pour 
ses bijoux des soins pieux. Aux bras, elle porte des 
bracelets inestimables, aux pieds deux carcadj d'or pur, 
incrustés de diamants, et sur la tête, sur le cou, aux 
oreilles, dans les boucles de ses cheveux, un torrent de 
perles qui l'inondent. Son adresse égale sa beauté. 
Quand le captif entre dans le jardin d'Hadji-Mourad, 
sous prétexte de cueillir des salades, elle improvise en 
un clin d'œil une comédie où elle joue son rôle comme 
pas une. En présence même de son père, elle concer- 
tera son plan d'évasion avec le chrétien. Elle accourt à 
son amant le mépris aux lèvres. 

— Tu t'es racheté, lui dit-elle. En vérité, si tu avais appar- 
tenu à mon père , j'aurais fait en sorte qu'il ne te donnât pas 



L'ISLAMISME. 195 

l)our deux fois autant ; car vous autres chrétiens , \ous mentez 
en tout ce que vous dites, et vous vous faites pauvres pour 
tromper les Maures. — Cela peut bien être, madame; mais je 
te proleste que j'ai dit à mon maître la vérité, que je la dis et la 
dirai à toutes les personnes que je rencontre en ce monde. — 
Et quand t'en vas-tu? — Demain, à ce que je crois, lui dis-je. 
11 y a ici un vaisseau de France qui met demain à la voile, et je 
pense partir avec lui. — Ne vaudrait-il pas mieux attendre qu'il 
arrivât des vaisseaux d'Espagne pour t'en aller avec eux, plutôt 
qu'avec des Français, qui ne sont pas vos amis? — Non, si tou- 
tefois il y avait des nouvelles certaines qu'un bâtiment arrive 
d'Espagne , je me déciderais à l'attendre ; mais il est plus sûr de 
m'en aller dès demain. 

La conversation continue ainsi, et le père sert d'in- 
terprète, — parce que, dit Cervantes, il sait mieux la 
langue franque. 

On va plus loin, on écarte Hadji-Mourad au moyen 
d'un stratagème pendant quelques secondes. Le captif 
serre la jeune femme sur son cœur. Surpris dans cette 
position par le vieillard qui revient, il se trouble. 

Mais Zoraïde, adroite et prudente, ne voulut pas ôler les bras 
de mon cou; au contraire, elle s'approcha plus près encore, et 
posa sa tête sur ma poitrine, en pliant un peu les genoux, et 
donnant tous les signes d'un évanouissement complet. Moi, de 
mon côté, je feignis de la soutenir contre mon gré. 

Ainsi tout y est, jusqu'à l'art de s'évanouir. 

La bonhomie narquoise de Cervantes semble trahir la 
vieille cause si sérieuse qu'il soutenait. Il n'en est rien. 
Devenu peintre de mœurs, il achève, il est vrai, d'une 
façon nouvelle, le portrait que jadis il avait dessiné sous 
un aspect tout spécial; il le réduit aux proportions hu- 
maines ; il corrige la pleine lumière par des ombres qui 
donnent au modèle la perfection en lui donnant la réa- 
lité. Zara était un rôle, Zoraïde est une nature. Mais 



196 CHAPITRE V. 

sur le point essentiel , Cervantes ne se dédit pas ; cette 
femme musulmane répudie toujours les mœurs et les 
croyances de l'Orient. Elle repousse même « avec beau- 
coup de dépit et de grâce » le nom de Zoraïde, qui n'est 
qu'un diminutif aimable du mot Zara. Elle veut s'appe- 
ler Marie et compter parmi ces femmes de l'Occident 
« que les Turcs eux-mêmes estiment plus que celles de 
leur nation, car ils tiennent à grand honneur de les 
prendre pour épouses légitimes. » Ce fait capital, la 
supériorité de la femme chrétienne reconnue par les 
musulmans, est assez grave aux yeux de Cervantes pour 
qu'il y revienne encore dans la tragi-comédie bouffonne 
qu'il écrit sous Philippe III. 



LA GRANDE SULTANE. 

Le sujet de cette nouvelle œuvre était historique. Un 
jour, vers l'an 1585, un navire espagnol, allant de 
Malaga à Oran, fut pris par un raïs appelé Mourad, 
qui vendit à Tétouan quelques-uns de ses prisonniers, 
entre autres une petite fille appelée Catalina. Celle-ci 
grandit et devint si belle, que Mourad, la retrouvant 
quatre ans après, la crut digne du Grand Seigneur, la 
racheta et la conduisit à Constantinople. On lui donna 
des habits musulmans et le nom de Zoraïde, qu'elle re- 
fusa de porter. Sa fierté, qui se montrait en toutes 
choses, la plaça si haut dans l'estime du Grand Seigneur 
qu'il l'épousa et la fit grande sultane. Son bonheur, 
dans ce poste, fut d'être la protectrice des chrétiens et 
d'introduire en Orient les usages et la littérature de 
l'Espagne. Les vaisseaux vénitiens lui apportaient les 



L'ISLAMISME. 197 

comédies de Lope de Yega qu'elle faisait jouer au sé- 
rail, ou les chansons, les jacaras, qm rappelaient aux 
captifs les accents de leur pays. 

Son aventure, qui fit du bruit à Yalladolid, où la 
cour se trouvait en 1602, servit de texte à la pièce tragi- 
comique de Cervantes, mélange de mascarade et d'al- 
lusions graves, assemblage bizarre et tout espagnol de 
caractères disparates : la sultane y joue le rôle de Pau- 
line dans Polyeucte et le sultan celui du Grand Turc 
dans Molière. 

Le sultan Mourad marche avec une majesté incom- 
parable, devant laquelle s'incline la foule asiatique. Six 
mille soldats l'escortent; le peuple se précipite sur son 
passage et lui lance des placets que les pages recueillent 
proprement dans des sacs de soie. 

Les eunuques s'empressent à lui faire leur cour et à 
lui signaler les femmes qui méritent un regard de lui ; 
car il aime la beauté, sans s'inquiéter de l'origine ou de 
la religion. Rustem et Mami sont en querelle, parce 
qu'on n'a pas encore présenté au maître la captive es- 
pagnole récemment achetée, Gatalina. On la lui amène. 
Il est ébloui, fasciné par cette beauté merveilleuse, et, 
dans un mouvement de passion, il met aux pieds de 
l'Espagnole sa turquerie et son Empire. Elle sera sul- 
tane, ou plutôt elle sera la dame d'un chevalier turc, 
d'un Amadis de Gonstantinople qui perd la tête pour 
elle et lui adresse des vers comme ceux-ci : 

L'amour est mon maître et seigneur ; 
Je vous parle sous sa puissance. 
Vous êtes centre de mon cœur : 
Je suis votre circonférence ! 

Gatalina, peu séduite de cette position, laisse dire le 



i98 CHAPITRE V. 

sultan énamouré. Elle aime mieux, dit-elle à l'eunuque 
Rustem, mourir que de supporter une telle union. 
N'est-ce pas un mortel péché que d'épouser un infidèle? 

Rustem. — Distinguons. C'est un péché, quand on peut fuir. 
Quand on ne le peut pas, il y a contrainte. Qui est contraint 
n'est pas libre. La volonté qui n'est pas libre est innocente. 

Catalina. — Je serai martyre; je préfère la mort au péché. 

Rustem. — On n'est martyr que lorsqu'il s'agit de confesser 
sa foi. 

Catalina. — L'occasion s'en présente, et je la saisirai. 

Rustem. — Silence 1 voici Mami. 

Mami. — Le Grand Seigneur veut te voir. 

Catalina. — malheur ! 

Mami. — Tu parles mal, sefiora. 

Catalina. — Je parlerai toujours ainsi. 

— Le Grand Turc, Mourad, arrive. 

MouRAD. — Catalina ! 

Catalina. — Voilà mon nom. 

MouRAD. — Catalina l'Ottomane ! ainsi je t'appellerai. 

Catalina. — Je suis chrétienne. Mon nom est de Oviedo; 
c'est un nom de gentilhomme, illustre et chrétien. 

MouRAD.. — Le nom ottoman n'est pas méprisable. 

Catalina. — C'est vrai ; pour la hauteur et l'arrogance , vous 
passez tout le monde. 

Le dialogue continue sur ce ton ; Catalina redouble 
de fierté. 

— Tes libertés m'étonnent, s'écrie le sultan ; elles sont plus 
que d'une femme [masque de mujer)... Eh bien , tu seras sultane I 

Le sultan, qui rêve l'union de l'orgueil espagnol et de 
Torgueil ottoman (quel lion doit naître d'un tel ma- 
riage !), permet à Catalina de rester chrétienne. 

Mourad. — Je n'ai pas charge de ton âme. 

Rustem. — Qu'en dis- tu? Mami. 

Mami. — Le pouvoir d'une femme est grand ! 



L'ISLAMISME. 199 

MouRAD. — Levez la tête, sefiora, que mes yeux puissent 
voir dans les vôtres le pouvoir de Dieu ou celui de la nature , 
à qui Allah donne le secret de faire des miracles par la beauté ! 

Plus loin, dans une scène touchante et simple, Mou- 
racl est encore plus tolérant. Il s'approche à pas de 
loup de Gatalina qui ne ne le voit pas, et il la contemple. 
Elle est seule, recueillie, dehout, un rosaire dans les 
mains. Elle prie à demi-voix la Yierge : 

— Étoile qui luis sur la mer du monde et dont l'influence 
calme les tempêtes! dans ma détresse, je me remets entre tes 
mains. Je n'ai à moi que ma volonté, je ne peux garder que 
mon intention, je te l'offre, très-sainte Marie. {Apercevant le 
sultan.) Quoi! grand seigneur, tu viens ici? 

— Prie, Gatalina, prie! Sans l'aide divine, les biens des hommes 
durent peu. Invoque-la, elle, je n'en éprouve pas de crainte; 
invoque ta Léla Marien. Pour nous aussi, c'est une sainte. 

Gatalina, sûre de rester chrétienne, demande encore 
une grâce, celle d'avoir des habits chrétiens. On amène 
un vieux tailleur espagnol; celui qui se présente est 
le père de la sultane. Tandis que Mourad parle de cou- 
vrir de perles et de diamants sa fiancée, le tailleur la 
serre dans ses bras, sous prétexte de lui prendre me- 
sure, puis il lui dit tout bas, à l'oreille : 

— Plût à Dieu que mes bras pussent l'emporter dans la terre, 
et que ta grandeur se changeât en bassesse!... 

— Assez, père! murmure Gatalina, je ne puis supporter ces 
reproches. Le cœur me manque. 

Elle s'évanouit. Le sultan qui observait les gestes trop 
familiers du tailleur, ordonne de l'empaler. Mais non ! 
Cervantes sauve le vieillard ; il veut terminer son drame 
par des fêtes, des danses et des incidents comiques. Il 
rend à Mourad toute sa bonne humeur par un moyen 



200 CHAPITRE V. 

grotesque. Le sultan, par distraction et par habitude, 
jette le mouchoir à une captive, qui par parenthèse se 
trouve être un jeune homme. A celle vue, Gatalina se 
fâche et réclame le divorce. 

— Elle est jalouse 1 s'écrie le sultan. Et la jalousie est fille de 
l'amour! 

Mourad est ravi. Dans sa joie il répand des^râces et 
des pardons à tort et à travers. Il affranchit, il marie, 
il bénit tout le monde. Il fait grâce même à Madrigal, le 
gracioso, le railleur, qui était réservé au supplice le 
plus e\quis. 

Ce Madrigal égayé toute la pièce par ses querelles avec 
le cadi. Surpris aux pieds d'une femme, on Ta con- 
damné à être jeté à la mer dans un sac, à moins qu'il ne 
se fasse musulman ou qu'il n'épouse la femme. Il choi- 
sit le sac, aimant mieux la mort naturelle que les deux 
autres. 

— Mais, ajoute-t-il, je sais que ce n'est pas cette fois, mon 
bon seigneur, que je dois mourir. 

— Comment! si je te condamne, moi le juge suprême. On 
n'appelle jamais des sentences que je rends. 

— Très-bien; mais j'aurais la pierre au cou, que je ne me 
noierais pas. Je me tirerais d'affaire. Cela vous étonne? Faites 
sortir ces deux hommes, je vous dirai comment j'entends les 
choses. 

— Laissez-le, vous! Je veux voir comment il s'y prend pour 
échapper à la mort. 

Madrigal s'explique. Il a le don de faire parler ou de 
faire taire les animaux à son gré. Cervantes emprunte 
ici les vieux contes du roman d'Apollonius de Tyanes, 
si répandu dans la Péninsule. 

—• Apollonius, dit Madrigal, était l'aïeul de mes aïeux. 11 



l'islamisme. 201 

comprenait le chant des oiseaux, le cri du canard, les trilles du 
rossignol, les roucoulements de la tourterelle. Ce don, il l'a 
légué aux miens et à moi. Or, les oiseaux, ce matin, disaient que 
je ne mourrais pas, et que , tout au contraire, certain juge mé- 
créant mourrait dans six jours {Ici le cadi devient pâle) ^ s'il ne 
réparait pas par une expiation et une ablution le mal qu'il a fait 
à deux Maures et à une veuve. 

— Des Maures? il y en a bien cinquante, et des veuves per- 
sécutées, plus de cent. A qui ferai-je réparation? 

— J'écouterai le rossignol , il me dira leur nom. 

Sur cette donnée, les plaisanteries sont inépuisables. 
Mais Madrigal, pour mieux sauver sa vie, offre impru- 
demment d'apprendre à parler à Télépliant du Grand 
Seigneur. 

Le cadi le prend au mot et désormais le poursuit 
chaque jour en lui réclamant l'exécution de sa promesse. 
Madrigal lui enseigne, dit-il, toutes les langues qu'il 
sait, la gerigonza que marmottent les aveugles, le 
basque qui lutte d'antiquité avec l'éthiopien, le berga- 
masque d'Italie, le gascon de France, le vieux grec, la 
langue de la hampa (qui est la bohème de Séville), les 
douceurs du valencien et du portugais, bref tous les pa- 
tois, les dialectes et les argots qui vivent encore, floris- 
sants et inextricables, dans les pays du Midi. Cervantes 
raille en passant la division indéfinie des peuples et des 
langues sur la Méditerranée. 

Au milieu de ces plaisanteries, l'esprit sévère de la 
longue croisade entreprise par Cervantes, semble tout à 
fait disparaître. Mais si l'on prend garde à certaines 
scènes, rapides, à peine ébauchées, qui se placent tout 
à coup entre deux lazzis, on s'apercevra de la persis- 
tance de l'idée politique. Je n'en citerai qu'une pour 
terminer, celle où le sultan donne audience à l'ambas- 



202 CHAPITRE V. 

sadeur de Perse. Les Persans, on le sait, étaient aux 
yeux des Turcs ce qu'en Europe les protestants étaient 
aux yeux des catholiques. Un schisme analogue au nôtre, 
opposant les Schiites aux Sonnites, partageait en deux 
les forces mahométanes. Cervantes, qui sans doute trou- 
vait utile d'entretenir en Orient la dissidence et de la 
faire cesser en Occident, jette dans sa pièce une allusion 
directe à ce double fait. La réception de Tambassadeur 
est orageuse. Au moment où il entre, on le fouille pour 
voir s'il ne cache pas des armes. Le sultan est caché 
derrière des rideaux de taffetas vert. Quatre pachas as- 
sis sur des coussins et des tapis bigarrés attendent avec 
une mauvaise humeur solennelle. Les rideaux s'entr'ou- 
vrent, le Grand Turc apparaît. L'ambassadeur alors de- 
mande la paix au sultan : aussitôt on se récrie. 

— Tu la demandes, ô barbare, maudit, infidèle! parce que tu 
ne comptes plus sur l'alliance du roi d'Espagne. 

L'ambassadeur réplique que la Perse sera toujours 
ralliée de ce grand roi d'Espagne a dans les États du- 
quel le soleil ne se couche jamais. » 

— A la porte! {echadîe fuera!) s'écrie le premier pacha; c'est 
un chrétien. La Perse infidèle fait autant de mal à Gonstanti- 
nople que la Flandre à l'Espagne. 

Sous une forme indirecte, l'avis était clair. Cer- 
vantes, quand il écrivit cette pièce, avait-il vu ce Fi- 
gueroa de Yalladolid qui venait de négocier avec la 
Perse ? Ce qui du moins ne saurait faire l'objet d'un 
doute, c'est qu'il fut jusqu'à la fm de sa carrière préoc- 
cupé des progrès de l'islamisme turc. 

Résumons ici ce chapitre. Cervantes essaya d'exciter 



L'ISLAMISME. 203 

our à tour rindignation ou le ridicule contre un peuple 
qui alors effrayait l'Europe, qui plus tard y demeura fixé 
comme un corps étranger et qui aujourd'hui encore y 
suscite l'interminable question d'Orient. Ayant vu à 
Lépante, à Alger, à Oran, comment l'Espagne perdait 
le fruit de ses victoires, rougissant de penser qu'un roi 
puissant, actif, servi par des armées et des flottes ma- 
gnifiques, était insulté et rançonné par des corsaires, il 
entreprit d'être le défenseur des martyrs et des soldats, 
Tavocat des oubliés, le conseiller utile de son pays, en 
montrant à l'Espagne la ruine de son pouvoir et de son 
influence sur la Méditerranée. Il compara les deux so- 
ciétés, chrétienne et musulmane, l'orgueil de l'honneur 
opposé à l'orgueil de la force ; il protesta contre les 
auto-da-fé et laissa voir son respect pour la liberté de 
conscience de l'Allemagne. Quelle fut la dernière pen- 
sée de cet observateur?... Il n'a pas été libre de la dire 
et nous l'ignorons. Mais je suis frappé, en relisant ses 
œuvres, de voir qu'il a marqué le fait essentiel et capi- 
tal qui depuis bien des siècles sépare l'Orient de l'Occi- 
dent, je veux dire la différence originelle de l'intelli- 
gence asiatique et de l'intelligence européenne. Ce n'est 
pas ici le lieu de développer cette considération, assez 
nouvelle pour sembler paradoxale, que nous avons ex- 
pliquée ailleurs ^ Il suffit d'établir que Cervantes avait 
entrevu la cause séculaire d'une lutte qui au fond est 
celle des idées. Les races pour lui étaient irréductibles, 
parce que les intelligences étaient incompatibles. C'est 
dans un passage d'une nouvelle [le Curieux indiscret)^ 
qu'il a dit son dernier mot à cet égard. 

1. Voir nos Études sur la Chine, 



204 CHAPITRE V. 

Aux Musulmans, on ne peut rien faire entendre (en fait d'idées 
abstraites et de doctrines religieuses) par des déductions tirées 
de? raisonnements de l'intelligence ou fondées sur des articles de 
foi; il faut leur apporter des exemples palpables, intelligibles, 
indubitables, des démonstrations mathématiques qui ne se puis- 
sent nier, comme lorsqu'on dit : Si de deux parties égales nous 
ètons des parties égales, celles qui restent sont encore égales; et, 
comme ils n'entendent pas même cela sur de simples paroles, il 
faut le leur mettre sous les yeux , le leur démontrer avec les 
mains ; — et pourtant personne ne peut venir à bout de les con- 
vaincre. 

Mais terminons ce long chapitre, qui nous a fait an- 
ticiper sur la vie entière de Cervantes. Nous venons de 
voir par avance quelles phases traversa son génie. Cette 
croisade n'est qu'une partie de son œuvre; il est temps 
de reprendre le récit de sa vie et l'histoire de ses tra- 
vaux au point où nous les avons laissés, en 1580. 



CHAPITRE VI 



VIE NOMADE DE CERVANTES 



1580—1598 



Cervantes, pendant ses campagnes et sa captivité, 
avait pris en haine les mécréants, en adoration la liberté 
et « en patience les maux. » Quand il revint en Espagne, 
plein de ses idées et maître de sa personne, l'exercice 
delà liberté lui fut moins nécessaire que l'exercice de la 
patience ; sans doute il eut d'abord un éclair de bonheur. 
« Nous baisâmes à genoux le sol de la patrie (dit le captif), 
puis, les yeux baignés de douces larmes de joie, nous 
rendîmes grâces à Dieu... La vue de la terre d'Espagne 
nous fit oublier tous nos malheurs, toutes nos misères. 
Il semblait que d'autres que nous les avaient éprouvés, 
si grand est le bonheur de recouvrer la liberté perdue ! » 
Mais cette allégresse fut de courte durée. Le soldat 
estropié rentrait au pays sans argent et sans carrière ; 
son père était mort, sa mère achevait de vivre, son 
frère était à l'armée, ses amis dispersés cherchaient 
fortune au loin. 

La cour, les ministres, le roi, tous ceux qui pou- 



206 CHAPITRE VI. 

vaient quelque chose pour rancien captif, étaient à 
Badajoz, avec l'armée qui surveillait le Portugal. L'Es- 
pagne entière, occupée de cette conquête prochaine, 
ne fit guère attention aux exilés qui revenaient. 

Cervantes n'hésita pas longtemps sur ce qu'il avait à 
faire. Il reprit du service et fit les campagnes de 1581, 
1582, i583. Lishonne devint son nouveau camp et il 
comhattit aux Açores. On a trop ouhlié cet épisode de 
sa vie militaire, cette rencontre ohscure pour nous, ter- 
rihle pour les hommes du seizième siècle. C'est là que 
se livrèrent les combats du vieux Santa-Cruz et du 
brillant Strozzi, combats à mort, dont le seul souvenir 
effrayait Brantôme lui-même : Brantôme se refuse à par- 
ler de Santa-Cruz, du vainqueur qui tua le vaincu, de 
l'amiral qui fit jeter à la mer Strozzi, blessé et vivant. 
Les passions en effet se déchaînaient ardentes et féroces 
autour de ces îles, qui tenaient pour le prieur Antonio 
de Ocrato, prétendant au trône de Portugal, contre Phi- 
lippe n. La France et l'Angleterre avaient pris parti 
pour le prieur. «En soutenant h rébellion des Terceires, 
dit Navarrete, elles voulaient s'emparer des trésors 
apportés des colonies par nos flottes et nos galions. Ces 
deux cours agirent avec dissimulation, ocidta y dissi- 
mulamente , et , ajoute naïvement l'historien espa- 
gnol, une escadre française prit la mer. » Cette escadre 
occulte qui manifeste à voiles déployées sa dissimulation, 
cette rébellion d'un pays autonome qui défend son indé- 
pendance, font honneur au patriotisme aveugle de Navar- 
rete. En réalité, une question d'intérêt européen devait 
se vider sur le champ de bataille des Açores. On s'y 
préparait de très-loin. L'Espagne, maîtresse de Lis- 
bonne, y réunit ses vétérans d'Italie et de Flandre, 



VIE NOMADE. 207 

troupes d'élite, vieux capitaines endurcis, que Lope de 
Figueroa tenait prêtes à agir au premier signe de Santa- 
Gruz . 

Il y eut trois campagnes; celle de d581 fut stérile, 
faute d'accord entre les chefs. Celle de 1582, plus 
sérieuse, fut marquée par la défaite et la mort de Strozzi 
qui commandait notre escadre. Sans doute, quand Cer- 
vantes assista à la batail le des Açores, il était sur le 
vaisseau appelé le Saint-Matthieu. En juin 1S83 on|re- 
vint donner Tassant au fort principal des îles, commandé 
par un capitaine français. La garnison était brave, le fort 
inaccessible aux canots. L'alferez Francisco de La Rua 
et Rodrigo de Cervantes se jetèrent à la nage, entraînant 
les soldats par leur exemple, et escaladèrent le rocher, 
qui fut pris. On mit les deux hommes à Tordre du jour 
de la petite armée. 

J'imagine que Cervantes supporta avec peine, dans 
cette action, l'impuissance de sa main gauche. Lépante 
fit tort aux Terceires, pour lui ; mais le nom de sa 
famille résonna en Espagne et en Portugal, où Ton 
admirait le courage des Saavedras. Le retour fut un 
triomphe. 

Aussi Lisbonne, pour Cervantes, paraît-elle avoir été 
une Capoue , dans laquelle il oublia sa blessure et ses 
misères pour les aventures galantes et les plaisirs de 
tout genre. C'est là qu'il eut sa lille naturelle, Isabel de 
Saavedra, dont il ne voulut jamais se séparer, là qu'il 
écrivit sa pastorale, Galatée, là enfin que le soldat se 
fit décidément poëte et écrivain. On ignore les détails 
de ce printemps portugais ; mais il n'est pas douteux 
que Cervantes ne soit alors entré volontairement dans 
les carrières civiles. Le métier du soldat lui devenait 



208 CHAPITRE VI. 

impossible. L'année suivante, en revenant à Madrid, il 
songea à fixer. sa vie. 

Le 12 décembre 1584, il épousa une personne d'Es- 
quivias, petite ville voisine, dona Catalina de Palacios 
y Salazar y Vozmediano ; c'était un mariage comme 
Cervantes, avec sa manière de penser et d'agir, devait 
le faire, très-pauvre et très-honorable. Catalina de Voz- 
mediano était d'une famille noble et n'avait pour dot 
que quelques pièces de terre. Le contrat passé devant 
maître Alonso de Aguilera, et qui nous a été conservé, 
compte dans l'apport de la mariée une demi-douzaine 
de poules !En le lisant on comprend que Cervantes soit 
parti le plus vite possible d'Esquivias pour Madrid , où 
il chercha à vivre de sa plume. 

Il débuta dans les lettres par la publication de sa 
pastorale et continua par le théâtre. Tout d'abord il 
réussit, et deux ou trois ans se passèrent à établir sa 
réputation. Les pièces se succédaient, la mode naissante 
du Ihéâtre favorisait l'ambition de Cervantes ; mais alors 
parut un jeune écrivain, né pour le théâtre, d'une verve 
prestigieuse, d'une fécondité inépuisable, qui confisqua 
la scène à son profit. «Il s'empara, dit Cervantes, de la 
monarchie comique, y) C'était Lope de Vega. Les chefs 
de troupe lui sacrifièrent aussitôt les autres poètes, et 
Cervantes, qui croyait avoir trouvé une petite fortune, 
modesle et fixe, à Madrid, éprouva une déception d'au- 
tant plus grande que l'échec pour lui était une véritable 
ruine. Sa seconde carrière lui échappait comme la 
première ; sa double vocation pour les armes et pour les 
lettres était encore brisée par l'ironie du sort. Enfin 
sa quarantième année sonnait en 1587 et ne lui appor- 
tait que l'éternelle perspective de la pauvreté. 



1 



VIE NOMADE. 209 

Il céda à la nécessité et prit courageusement une réso- 
lution douloureuse. Il se résigna à sacrifier ses travaux 
littéraires, ses lectures, ses goûts, et jusqu'à sa vie de 
famille, en adoptant une existence nomade et les fonc- 
tions de commissaire aux vivres. On préparait alors en 
grande hâte cette flotte immense qui ne fut qu'un épou- 
vantait, V invincible Armada. Pour l'approvisionner 
ainsi que les navires destinés aux Indes, un conseiller 
des finances, Antonio de Guevara, nommé pour- 
voyeur général des armées, choisit quatre agents secon- 
daires. Cervantes fut un de ces agents. Il se mit en 
route, seul, courant les villages de l'Andalousie, ache- 
tant des grains et de l'huile et remplissant de son 
mieux les fonctions les plus répulsives à son libre génie. 
Séville était son quartier général. Il aimait cette grande 
cité, où se trouvait une branche de la famille de Saa- 
vedra, et où il pouvait à son gré se perdre dans la foule. 
c( Là, dit-il, les petits ne s'aperçoivent pas, et les grands 
mêmes s'effacent. » Après chaque course, il venait 
retremper son esprit dans l'atelier du peintre Pacheco ; 
puis il repartait et allait explorer les villes de l'Anda- 
lousie méridionale. Combien il eut d'ennuis dans ce 
métier, combien il y rencontra de fripons, je ne saurais 
le dire ; mais son caractère vif lui attira plus d'un em- 
barras, et ce qu'il y gagna déplus clair fut d'être excom- 
munié. 

Le fait semble étrange ; il est exact. Cervantes avait 
eu à recevoir et à emmagasiner une récolte qui provenait 
d'une propriété ecclésiastique d'Ecija. Le clergé régulier 
d'Espagne était alors en guerre ouverte avec Philippe II, 
à qui il refusait l'impôt. Les moines appuyaient leur 
refus sur une bulle du pape; à leur tour les alcades 

H 



210 CHAPITRE VI. 

usaient, pour ol)tenir des approvisionnements, du droit 
de réquisition. Cervantes se trouvait chaque jour entre 
les belligérants. Chargé de prendre le hléd'Ecija, comme 
agent du roi, il le prit malgré les moines et fut frappé 
d'excommunication. Aussitôt il se hâta de se pourvoir 
contre un tel arrêt , et , ne pouvant pas consumer son 
temps à se défendre, il remit à un tiers le pouvoir sui- 
vant, signé le 24 février 1588. 

Sachent tous ceux qui verront celte lettre, que moi, Michel 
de Cervantes Saavedra, serviteur du roi, notre seigneur, rési- 
dant en cette cité de Séville, j'accorde et reconnais que je donne 
plein pouvoir autant que de droit, pour le cas où il sera requis et 
nécessaire, à Fernando de Silva, habitant de ladite cité de Séville, 
avec la faculté de substituer qui il voudra et de révoquer les 
substitués, et d'en nommer d'autres, comme et quand il lui sem- 
blera, — à cet effet spécial que, pour moi et en mon nom, il puisse 
paraître et paraisse devant le Proviseur et le Juge-Vicaire géné- 
ral de cette cité de Séville et de l'archevêché, et devant le Vicaire 
de la ville d'Écija , et devant les autres juges et justiciers quel- 
conques ; — afin qu'il leur demande en droit et les supplie de 
me faire absoudre, soit présent, soit absent, de la censure et 
excommunication qui a été prononcée contre moi pour avoir pris 
et mis à part le blé des fabriques de ladite ville d'Écija , pour le 
service du roi notre seigneur et par ordre et commission du 
licencié Diego de Valdivia, alcade de l'audience royale de Séville 
et juge de la commission instituée pour saisir lesdits pain, blé 
et orge^ 

Fatigué de ces fonctions qui étaient passagères, et de 
ces débats dont l'effet pouvait être durable , Cervantes 
essaya plusieurs fois de servir autrement le roi. Il fut 
envoyé en Afrique, où il porta des lettres à Mostaganem 
et à Oran ; mais ce voyage ne contribua pas davantage à 
attirer sur lui l'attention royale. Alors, désespéré, misé- 

1. Publié par don José Âsensio. — Séville, 1864. 



VIE NOMADE. 2i i 

rable , réduit à l'extrémité , il se décida à quitter l'Es- 
pagne. On peut lui appliquer à ce propos ce qu'il dit* 
du vieux Garrizalès : 

Dans la grande cité de Séville, il trouva toutes les occasions 
suffisantes d'achever le peu qui lui restait. Se voyant si à court 
d'argent, n'étant guère mieux pourvu d'amis, il essaya du remède 
employé par tant de gens perdus dans cette ville, qui est de 
passer aux Indes, refuge des désespérés d'Espagne, église des 
banqueroutiers , asile inviolable des homicides , paradis des 
joueurs, qui y gagnent à coup sûr, appeau des femmes libres, 
où la plupart des hommes trouvent un leurre et quelques-uns, 
en petit nombre, une ressource. 

Gomme le pauvre Scarron qui, au siècle suivant, de- 
mandait à fuir en Amérique, comme mademoiselle d'Au- 
bigné, qui avant d'être marquise de Maintenon, voulait 
s'expatrier, ainsi notre poète essaya-t-il de mettre les 
mers entre lui et sa patrie. En mai 1590 il adressa au 
roi un mémoire dans lequel il rappelait ses services et 
demandait un office aux Indes. La Nouvelle-Grenade ou 
Soconusco, disait-il, lui convenaient à merveille. Son 
mémoire fut bien accueilli d'abord. Il allait donc entrer 
dans une voie nouvelle d'aventures. Déjà il se préparait 
à l'exil, quand une influence qu'on ignore suspendit l'ef- 
fet des promesses royales. 

Gervantes retomba dans la même situation. Il subit 
son sort et alla solliciter auprès du nouveau provéditeur, 
Pedro de Isunza, une nouvelle commission. 

— Ah ! dit-il 2, la pauvreté fait taire le point d'honneur ; elle 
envoie les uns à la potence, les autres à l'hôpital, et elle fait 
passer les autres sous les portes de leurs ennemis avec force 

1. V. la nouvelle du Jaloux estramadurien. 

2. \. le Mariage trompeur. 



212 CHAPITRE VI. 

prières et soumissions, ce qui est l'une des plus grandes misères 
qui puissent arriver à un infortuné. 



Il recommença l'odyssée vulgaire de la veille ; on le 
revit à Teba, à Aguilar, à Marmolejo, à Alcaudete, par- 
tout dans le Midi, achetant du blé pour les galères de 
l'Espagne, en 1591 et 1592, avec trois adjudants. Une 
seconde fois la ville d'Ecija lui porta malheur ; il fut en- 
gagé dans une affaire litigieuse et condamné à la restitu- 
tion de trois cents fanègues de blé. — Il changea encore 
de fonctions. En 1594 il alla à Madrid soumissionner un 
emploi de finances; on le chargea de recouvrer les im- 
pôts en retard dans la province de Grenade. Après avoir 
fourni à grand peine son cautionnement, Cervantes des- 
cendit en Andalousie comme collecteur, muni de la pro- 
vision royale et armé de la haute vare de justice. Il 
avait à recouvrer deux millions de maravédis, opération 
difficile dans un temps et dans un pays qui concevaient 
mal les droits de la couronne, et pour un homme de la 
nature de Cervantes, qui n'étail pas né comptable. De 
toutes les (( imprudences » qu'il fit, qu'il dut faire et 
dont il s'accuse, la plus grave fut de donner sa confiance 
à un négociant appelé Simon Freire de Lima, qui lui 
proposa de porter à Madrid et de remettre au trésor 
une partie des sommes dues à TÉtat. Simon Freire fit 
banqueroute. Cervantes, cité devant la cour de justice en 
septembre 1597, paya la peine de sa confiance. On exa- 
mina tout à coup sa caisse ; on y surprit un découvert 
de 2,6 il réaux, et on le jeta en prison. Il fut bientôt 
remis en liberté sous caution. Mais il était désormais 
enlacé dans toutes les chicanes d un procès. Suspect, 
poursuivi, pauvre d'ailleurs, appelé tour à tour à Se- 



VIE NOMADE. 213 

ville, à Madrid, à Yalladolid, pour répondre à ses juges, 
il passa par les misères et les prisons de FAndalousie, 
de la Gastille et de la Manche. Les juges lui reprochaient 
son déficit, les contribuahles qu'il forçait à payer lui fai- 
saient un mauvais parti. D'autres l'accusaient davoir 
pris, je ne sais dans quelle circonstance, les eaux: de la 
Guadiana. On assure qu'en traversant un jour le village 
d'Argamasilla, dans la Manche, il déplut à l'alcade et 
aux habitants, qui l'emprisonnèrent. Excommunié, con- 
damné, soumis aux interrogatoires des conseillers du roi, 
des juges et des alcades , servant tout le monde pour 
vivre, et toujours errant, le pauvre Cervantes parut 
succomber sous la charge. C'est au milieu de ces épreuves 
qu'il disparaît comme un noyé sous les vagues. On le 
suit des yeux avec peine jusqu'en 1398, alors il échappe 
au regard; nulle induction, nul document ne permettent 
de deviner sa vie. De 1598 à 1603, il s'éclipse. Un seul 
fait est certain, c'est que le solda t-poëte vit dans la mi- 
sère, et qu'il y a quelque part, dans l'Andalousie ou 
dans la Manche, une prison où il médite , où il tra- 
vaille, où il écrit les premières pages de Don Qui- 
chotte. 

En effet, ce vaillant esprit, à travers cette vie nomade, 
n'a pas cessé d'étudier, d'observer et d'écrire. Le 
commissaire aux vivres, le collecteur d'impôts a grandi 
à cette école du malheur et de la réalité. 

Pendant une vingtaine d'années qui s'écoulent entre 
son retour d'Afrique et la publication du Don Qui- 
chotte, il s'exerce à l'art difficile de la pensée, il essaye 
tous les genres, il manie et mûrit son propre génie avec 
une persévérance extrême, inventant toujours, sans im- 
primer Jamais : c'est le pénible et obscur prélude 



214 CHAPITRE VI. 

d'un grand critique qui, tour à tour, cède et résiste à 
son temps, jusqu'au jour où il entrera en pleine posses- 
sion de lui-même et de sa force. 

J'ai essayé de deviner et de marquer les étapes de son 
progrès d'esprit, à travers la variété confuse de ses 
œuvres. Yoici le résultat de mes recherches. 



DEBUTS LITTERAIRES. — GALATEE. — NUMANCE. — L AMANT 
GÉNÉREUX. — LE BRILLANT ESPAGNOL. 

En J580, Cervantes, revenant en Espagne, y apporte 
avec lui les rêves patriotiques qui lui dictent des œuvres 
énergiques comme le Trato^ où il entre plus d'action 
que de littérature. Il veut tout oser pour réveiller la 
société espagnole qui lui semhle endormie. Mais il la 
trouve dans une situation singulière, barbare et raf- 
finée tout à la fois, ardente et paresseuse, nourrissant 
de vieilles idées et affectant la jeunesse d'imagination, 
pleine de mouvement et de vie, et arriérée de cent ans 
dans la marche des peuples. Elle donne le ton à l'Eu- 
rope, qu'elle combat, et ne reçoit aucun conseil ni de 
l'exemple, ni de l'expérience, ni de l'évidence. Toute 
puissante, héroïque et entêtée, elle est satisfaite d'elle- 
même et elle applaudit aux poètes du siècle d'or qui 
lui chantent sa propre gloire. La littérature participe 
de tous les caractères de la société ; férocité naïve dans 
les conceptions dramatiques et subtilité ingénieuse dans 
le style ; esprit de guerre, et esprit d'amour ; des auto- 
da-fé sur la scène et des pastorales ; une rudesse im- 
placable dans la pensée, une volupté énervante dans les 
vers. La littérature est galante; elle vient du Midi, de 



VIE NOMADE. 215 

Séville, de Valence et de Lisbonne, qui envoient à Ma- 
drid et dans les vieilles cités sévères du Cid et d'Alphonse 
le Savant un souffle de plaisir, de mollesse et de non- 
chalance. 

Les capitaines les plus bronzés lisent avec attendris- 
sement les églogues amoureuses de Boscan et les idylles 
élégiaques de Garcilaso de la Yega. A Valence, le vieux 
soldat Gristobal do Virués invente des drames d amour 
remplis de larmes, de meurtres et d'aventures. Le Por- 
tugal lit encore la pastorale de Ribeyro , la Menina è 
Moça, et se passionne pour la Diana Enamorada de 
Montemayor, qui fera le tour de l'Europe. Au fond de 
toutes ces œuvres, on reconnaît aisément l'influence sé- 
duisante et l'irrésistible douceur de l'Italie, qui a inventé 
les travestissements ingénieux des bergères princesses 
et des bergers poètes. Lèlia, par exemple, cette jeune 
femme qui court le monde sous l'habit de velours d'un 
page de quinze ans, est uneSiennoise qui a paru d'abord 
sur la petite scène de Intronati dans la pièce intitulée 
GVinganni ^ d'où elle est passée à Lisbonne dans la 
Diana de Montemayor, et à Lyon dans les Abusés de 
Charles Estienne. Elle est le symbole achevé de l'influence 
italienne au seizième siècle; elle porte en Europe le 
modèle de Y imbroglio^ des déguisements et des galantes 
escapades. Elle apprend à vivre à l'Espagne, qui est 
naïve encore, et elle ensorcelle la France, qui se pré- 
tend raisonnable. 

Quand Cervantes pénètre dans la société littéraire de 
son temps, il est accueilli par le sonnet courtois, la pas- 
torale coquette, la tragi-comédie violente et bigarrée, le 
roman de chevalerie qui meurt comme le phénix pour 
renaître de lui-même, et enfin la légion innombrable des 



216 CHAPITRE VI. 

romances, des séguidilles, des épi grammes que produi- 
sent les académies ; car les académies à la mode italienne 
s'intronisent à Madrid. Fernand Gortès a la sienne, 
comme à Milan le marquis de Pescaire. En \^8i,VAca- 
demia Imitatoria réunit un de ces groupes littéraires 
qui se piquent de politesse sociale, de vanité, d'esprit, 
d'élégance et daffectation. Là, on se loue les uns les 
autres, on fait Tapolliéose de Fart et surtout de l'artiste. 
On s'y hait et on s'y complimente. C'est un besoin nou- 
veau, et si impérieux, que, ces académies mourant très- 
vite, on les recompose toujours. Après la Imitatoria, 
viendra celle des Nocturnes, et celle-ci, après avoir 
disparu, sera ressuscitée par les Montagnards du Par- 
nasse. Malheur à celui qui n'est pas d'une coterie litté- 
raire!... Hors de là point de salut. Cervantes, qui plus 
tard railla impitoyablement ces petites choses S dut alors 
s'affilier aux sociétés de beaux esprits, parler la langue du 
pays, suivre le goût du temps et composer les petites 
pièces que Voltaire lui reproche si fort. Il dut aussi don- 
ner au public les prémices de son esprit, « las primi- 
cias de su corto ingenio » : il imprima une pastorale. 
C'est la Galatée publiée en 1584. 

L'usage était de mettre en scène, dans quelque ou- 
vrage mêlé de poésie et de prose, ses amis et sa maî- 
tresse. Ainsi firent Yiccente Espinel dans la Casa de la 
Memoina, Gil Polo dans le Canto de Turia, et Lope de 
Vega dans le Laurel de Apollo. Cervantes, qui voulait 
c< que son caractère lui fît des amis », eut la faiblesse 
d'adopter ce cadre facile et ce genre banal. Au centre 
de sa pastorale, il plaça Galatée (sa femme, dit le bon 

\. Dans le prologue de Bon Quichotle, dans le Dialogue des Chiens, 
dans la dédicace au comte de Lémos. 



VIE NOMADE. 217 

Navarrete, mais les dates indiquent mieux la Portugaise 
qui fut mère d'Isabelle); il se peignit lui-même sous les 
traits d'Elicio, pasteur venu des bords du Tage, et il- 
réunit autour de lui Mendoza, qui fut Meliso, Montalvo, 
qui devint Siralvo, Ercilla, reconnaissable dans Larsileo, 
Artieda cbangé en Artidoro,. Figueroa, Lainez, Bara- 
bona de Soto sous les noms de Tirsis, de Damon et de 
Lauso. Tout ce monde, rassemblé dans une campagne 
aimable, sur les bords du Hénarès, devisant d'amour et 
de poésie, formait un tableau choisi de la vie idéale. Le 
peintre ne ménagea pas les couleurs. Il prodigua tous 
les trésors du style sur sa composition artificielle , si 
bien qu'aujourd'hui encore la Galatée, illisible pour 
des Français, garde pour les Espagnols le charme et 
l'harmonie du premier jour. 

Cervantes ne s'abusait pas sur les défauts de l'œuvre 
et du genre, tous deux factices, disait-iP, « comme les 
églogues des anciens. Rien de moins vrai, que de faire 
philosopher des pâtres, mais on sait bien qu'ils n'ont de 
pastoral que l'habit. » Ce sont réellement des poètes. Or 
la poésie est pour la vieille et rude Gastille un élément 
de politesse et de grandeur; elle enrichit la langue, elle 
nous apprend à devenir maîtres [ensefiorearsé) de l'élo- 
quence. En ce sens il voulait qu'on admirât les vers « du 
fameux Garcilaso de la Yega et ceux du très-excellent 
Camoens, qu'il faut lire dans sa langue [en su misma 
lengua portuguesa).^^ Il dédiait Galatée à l'Italien Co- 
lonna et proposait aux écrivains de son pays, avec l'exemple 
de l'Italie, l'introduction d'un art plus libre et d'une 
langue plus élégante. « Les esprits rigoureux qui vou- 

1 . Prologue de Galatée. 



218 CHAPITRE VI. 

laient contenir dans la concision d'une langue austère 
le style castillan reconnaîtraient enfin qu'un champ 
était ouvert, large et fécond, où la langue pouvait dé- 
ployer sa facilité et sa douceur, sa gravité et son élo- 
quence, en même temps que la pensée se donnerait 
carrière dans toute sa diversité, qu'elle fût grave et spi- 
rituelle, ou délicate et élevée. » 

Ainsi un ouvrage de littérature demi-galante, conçu 
dans un esprit de complaisance, était exécuté avec le 
souci plus viril d'un progrès national et d'une étude 
d'art. Cervantes offrait à ses amis et au public un livre 
de novateur qui était en même temps un de ces ouvra- 
ges exquis et châtiés que les Italiens appellent testi di 
lingua. Les poètes reçurent dans leurs rangs ce débu- 
tant venu de loin et célébrèrent le soldat qui, disaient- 
ils, avait sauvé de mille aventures une vie précieuse et 
un génie de poëte.^ 

Cervantes avait fait un acte hardi en imprimant Ga- 
latée; imprimer était grave, en ce temps-là. Bien des 
rimeurs, dit-il lui-même, refusaient de soumettre au 
jugement du public leurs improvisations, ou bien ils hé- 
sitaient longtemps, coji temor de infamia. Quand l'au- 
teur de Galatée eut payé sa bienvenue, il cessa d'impri- 
mer. Il écrivit pour vivre, il jeta hâtivement sur le pa- 
pier ses idées politiques ou littéraires, il aborda tous les 
genres : le théâtre, la nouvelle, le roman. Ses pièces, qui 
demeurèrent manuscrites, se perdirent en partie; celles 
qu'il reprit et publia beaucoup plus tard furent impri- 
mées avec une négligence extrême. Il retoucha les nou- 
velles^ et l'on s'en aperçoit à des marques disparates qui 
embarrassent l'examen. Ses œuvres ne portent donc ja- 
mais leur date véritable ; leur suite, leur trace est perdue 



VIE NOMADE. 219 

à chaque pas, et jusqu'ici rien ne permet d'en ressaisir 
l'enchaînement et la succession. 

En présence de cette difficulté, j'ai essayé, par une 
comparaison attentive des textes, de suppléer au défaut 
de renseignements précis. Dans l'œuvre de Cervantes, 
le ton et les idées changent souvent ; il parle tantôt en 
philosophe, tantôt en railleur, tantôt en poëte. Il mêle 
ces rôles avec une grâce infinie dans son Don Quichotte, 
qui est l'expression complète de son génie divers. Mais 
ailleurs, il y a dans chacune de ses œuvres une pensée 
dominante , une couleur particulière , soit un accent 
de jeunesse, soit un ton de maturité, ce qui révèle 
son âge. Il est certain que la doctrine de pardon et de 
charité contenue dans la seconde partie de Persilès et 
Sigismonde date de la fin de sa vie. Il me paraît impos- 
sible, au contraire, qu'il ait composé en même temps 
les œuvres de rêverie, d'amour et de colère, où Ton 
voit briller confusément son idéal de gentilhomme, ses 
souvenirs de race et son ardeur contre Mahomet. L'en- 
thousiasme qu'il éprouve pour la gloire des armes, pour 
l'honneur espagnol, pour l'art italien, appartient à une 
période de jeunesse qui n'exclut aucune ambition ni 
aucune espérance. J'ai donc réuni et rapproché tout 
d'abord les écrits imprégnés de ces sentiments patrio- 
tiques, de ces fiertés de caste et de ces inspirations ju- 
véniles ^ 

La tragédie de Numance est la plus importante de ces 

1. Aux œuvres de ceUe période, que je vais citer, il faudra peut- 
être, si on les découvre jamais, ajouter à la même date (entre 1584 
et 1598) : La Amaranta 6 la del Maijo , la Unica y bizarra Arsinda , 
el Bosque amoroso et laConfusa. Tous ces écrits sont perdus, comme la 
pastorale intitulée Filena. 



v/ 



220 CHAPITRE VI. 

œuvres. Le style en est élevé et la donnée seule du 
drame est singulièrement heureuse; car s'il y a dans le 
caractère historique de la nation espagnole un trait de 
grandeur incontesté , c'est assurément l'esprit séculaire 
d'indépendance qui lui a fait soutenir tant de sièges 
fameux. On sait comment elle a résiste^ aux armes étran- 
gères depuis Scipion jusqu'à Ahd-el-Rhaman, et depuis 
les invasions arahes jusqu'aux guerres de l'empire. Au 
commencement de notre siècle, quand Saragosse fut as- 
siégée, on joua dans cette ville la tragédie de Cervantes, 
et les spectateurs, en l'applaudissant, s'applaudissaient 
eux-mêmes et s'encourageaient. Cervantes , ce jour-là , 
eut l'honneur posthume de rapprocher , à travers 
vingt siècles, les défenseurs de Tantique Numance et 
ceux de la moderne Saragosse. 

Il avait composé toute sa pièce avec autant d'amour 
filial pour son pays que de fierté en face des autres na- 
tions. Il évoquait, il faisait apparaître dans Numance 
ruinée, superbe et muette , l'Espagne elle-même, qui 
jurait de n'être pas a l'esclave des nations étrangères. » 
Lui, qui ailleurs a dit les fautes de sa patrie, célèbre ici 
sa gloire. C'est vers 1586 qu'il écrit Numance. Il ad- 
mire sans réserve et exalte les espérances publiques, 
comme les ambitions royales de ce moment-là. Les 
souvenirs du passé lui semblent un présage de la 
grandeur future. A ses yeux, la conquête récente du Por- 
tugal, gage d'une puissance nouvelle, prépare l'achè- 
vement de l'unité territoriale. Philippe II a ressaisi la 
vieille Lusitanie « autrefois découpée dans le manteau 
de la vieille Castille »; Cervantes jette alors un cri de 
triomphe, et en montrant la chute de l'antique Numance , 
il fait voir comment s'est relevée l'Espagne moderne. 



VIE NOMADE. 221 

Pour traduire cette pensée patriotique sur un théâtre 
mesquin et sans ressources, le poëte emprunte tour à 
tour la pompe naturelle de la langue castillane, si fière 
et si sonore, le grand vers souple et large des Italiens, 
et le moule grec de la tragédie d'Eschyle. La concep- 
tion de l'œuvre, supérieure à l'œuvre même, est d'une 
magnificence hardie : ici l'acteur est un peuple, la scène 
est une ville qui -meurt, le sujet même est l'héroïsme 
d'une indépendance vulnérable, mais immortelle, qui 
devient la tradition d'une race entière et le mot de son 
histoire. Dès l'abord, Cervantes, plein de sa pensée, 
jette sur le premier plan les deux: adversaires, Numance 
et Rome. L'exposition est tout entière dans l'anxiété de 
Scipion qui , chargé de réduire la cité rebelle, médite 
profondément. — « La tâche que le sénat m'a commise, 
dit-il , est lourde et difficile. » Pour vaincre un tel 
peuple, il faut se vaincre soi-même, renoncer aux mœurs 
des proconsuls , arracher les soldats à Vénus et à Bac- 
chus , chasser du camp les courtisanes , et commencer 
une campagne virile comme celh s des premiers temps 
de Rome. Scipion montre à son armée « ce nid de Nu- 
mance , » d"où une poignée d'Esprgnols humilie le 
nom romain, qui fait trembler le reste du monde. Il 
rejette toute négociation avec ces fiers ennemis, dont les 
ambassadeurs, parlant en alliés plutôt qu'en sujets, osent 
dénoncer les exactions romaines avec l'accent sévère de 
notre Paysan du Daniihe. Tout l'effort des vétérans, tout 
le courage de Marius et de Jugurtha, tout le génie de Sci- 
pion, Conspirent contre Numance; il ne faut pas moins 
pour abattre cette noble ville , qui est le poste avancé 
de la Castiile et la clef de la vallée du Duero. Elle tom- 
bera donc ; mais Cervantes , anticipant sur les siècles, 



222 CHAPITRE VI. 

annonce la vengeance en même temps que la défaite. Il 
introduit dans le drame les figures allégoriques du 
Duero et de l'Espagne, ou plutôt, par un anachronisme 
généreux , c'est la Gastille du moyen âge qui se montre 
couronnée des tours et des châteaux héraldiques [cas- 
tillos). 

L'Espagne. — Ciel vaste et resplendissant, soleil dont l'in- 
fluence a répandu sur mon sol plus de richesses et de grandeur 
que sur les autres pays, que ta pitié s'émeuve de mon infortune 
amère! S'il est vrai que tu viennes en aide aux affligés, secours 
dans une pareille épreuve l'Espagne malheureuse. Elle a assez 
souffert ! Jadis les volcans ont tordu ses bras vigoureux ; ses en- 
trailles ont été ouvertes jusque dans les royaumes sombres ; ses 
richesses ont été données à mille tyrans; ses rivages ont été 
occupés par les Phéniciens et les Grecs ! Ce fut ta volonté ou ce 
fut ma faute. Mais serai-je toujours l'esclave des nations étran- 
gères, et ne verrai-je pas l'air de la liberté faire flotter mes éten- 
dards?... 

Noble Duero, toi dont les ondes sinueuses arrosent une grande 
partie de mon sein ; toi qui dans tes eaux roules toujours des 
sables d'or, comme le Tage aimable ; toi dont les nymphes fugi- 
tives viennent, à travers l'ombrage des bois et la verdure des 
prés, chercher les eaux claires; toi à qui on n'a refusé aucune 
faveur, ne refuse pas de prêter l'oreille à ma prière. 

Le Duero apparaît. Il déclare que le dernier jour de 
Numance est venu, mais il annonce les châtiments de 
l'avenir, la résurrection des vaincus et la domination de 
l'Italie par l'Espagne, — el espanol cuchillo sobre el 
cuello Tomano. a Alors, s'écria-t-il , alors, Espagne 
bien-aimée, quelle envie te porteront les nations étran- 
gères ! )) 

Telle est la première journée. La suite du drame est 
effrayante : Le poète entreprend, avec l'énergie des dra- 
matruges espagnols, de peindre la ruine de Numance et le 



VIE NOMADE. 223 

suicide d'une ville. Le spectacle d'une place assiégée et ré- 
duite, l'angoisse d'un peuple qui se débat dans les étreintes 
d'une mort prochaine, la faim et la rage qui s'emparent 
de tous, l'impossibilité de fuir ou de combattre, de vivre 
ou de mourir, les efforts désespérés et stériles des jeunes 
gens qui veulent lutter, des femmes qui veulent com- 
battre, des prêtres qui consultent des oracles, c'est là 
une mise en scène terrible. Le cercle tracé par la fata- 
lité autour de Numance se resserre d'heure en heure, 
tandis que les liens qui attachent l'homme à la vie, la 
tendresse des mères, l'amour des jeunes gens, les lon- 
gues pensées des chefs, vont se dénouant peu à peu. Enfin 
un cri féroce et sublime, un cri de joie unanime et d'af- 
franchissement se fait entendre dans la ville quand on 
adopte l'idée d'un massacre ou d'un incendie univer- 
sels. Trois figures se dressent au cœur delà cité : — Je 
suis, dit l'une, la Guerre, que les mères détestent. — 
Je suis la Maladie, s'écrie la seconde. — Je suis la Faim, 
dit la troisième ; écoutez les gémissements, les cris, les 
sanglots des femmes qui furent belles... Il n'est pas une 
place, il n'est pas un refuge, ni une rue, ni une maison, 
qui ne regorge de cadavres et ne ruisselle de sang, le fer 
tue, le feu brûle, la volonté condamne !... 

En effet, le sacrifice se consomme : à l'enfant qui de- 
mande du pain en pleurant, on donne le coup mortel ; 
réponse est égorgée par l'époux, la destinée fait du père 
le bourreau de son fils... Puis le silence s'étend sur la 
ville. Scipion et Marius, qui regardent de loin les rem- 
parts sans défenseurs, et qui ont écouté sans les com- 
prendre les derniers sanglots du peuple mourant, s'in- 
quiètent et se consultent. Marius, impatient, prend son 
casque et son bouclier; il s'élance vers la muraille. 



y 



224 CHAPITRE VI. 

SciPiON. — Marius! tiens ton bouclier plus haut, ton corps 
ployé, ta tête couverte... Courage!... Te voilà en haut... Que 
vois-tu ? 

Marius. — Dieux sacrés 1... 

Il n'en peut dire davantage. les Romains se précipi- 
tent sur ses pas dans Numance. Ni une maison debout, 
ni un homme vivant, ni la moindre coupe d"or qui puisse 
être le butin du soldat. Tout a péri. Pourtant on décou- 
vre enfin, au sommet d'une tour, un jeune homme. 
L'épouvante l'avait poussé à s'y réfugier. Ce dernier des 
Numantins, qui a le nom de Yiriathe, reprend courage 
à la vue de Scipion , dont il lui faudra suivre le char 
triomphal. 

— Moi seul , lui dit-il, j'ai les clefs de la ville morte. 
Et il se précipite sur les rochers. 

— Tu as vaincu le vainqueur! dit Scipion au cadavre tombé 
à ses pieds. 

— Ainsi, dit en terminant Cervantes, ainsi le courage de 
Numance prélude-t-il aux destinées de la forte Espagne. Les 
enfants de tels pères seront leurs dignes héritiers, 

Cervantes a écrit Niimonce sur le ton de la tragédie 
classique, se refusant la liberté d'allures qui est une des 
grâces de son génie. Ailleurs, au contraire, il improvise, 
sous l'empire de la même idée générale, des œuvres 
toutes différentes. Au lieu d'évoquer dans une tragédie 
l'Espagne historique et traditionnelle comme une abstrac- 
tion grandiose, il esquisse d'une main facile le portrait 
familier de l'Espagnol m.oderne jeté à travers le monde, 
soit en Italie, soit en Afrique. 

h' Amant généreux est un souvenir sicilien de la vie 
de soldat et des campagnes contre les Turcs. L'Espagnol 



VIE NOMADE. 22iî 

Ricardo promène sa jeunesse fière, pauvre et jalouse au 
milieu d'une contrée où Télégance des mœurs, la dou- 
ceur du ciel, la volupté répandue sur toutes choses 
amollissent et raffinent les passions. La belle Léonisa, 
dont il s'éprend, lui préfère un jeune homme «aux blan- 
ches mains, aux cheveux bouclés, à la voix mielleuse, 
habile aux paroles d'amour, tout parfumé d'ambre et 
d'essences, tout chamarré de plumes et de brocart. » Le 
monde les aime ainsi, et Léonisa, en vraie femme, est 
esclave et reine du monde. Ricardo éprouve à cette vue 
des transports de colère et des tentations de vengeance 
presque sauvages. Un jour il se présente, lui seul, en face 
des Siciliens réunis dans un jardin, au bord de la mer. 
Il aperçoit Léonisa à demi appuyée sur Cornelio, son 
amant, à quelque distance de sa famille. La fureur, 
« l'enfer » s'emparent de lui : 

— Te voilà heureuse! s'écrie-t-il , approche-toi de lui! Plus 
près encore! Que le lierre s'enlace au tronc inutile! Frise et 
boucle les cheveux du Ganymède qui t'appelle nonchalamment .. 
Orgueilleuse et imprudente fille!... tu crois qu'il ne t'arrivera 
pas ce qui arrive toujours, selon la loi et l'usage; tu crois qu'il 
sera fidèle, qu'il voudra, qu'il saura l'être, cet enfant que l'opu- 
lence rend vaniteux , la bonne mine arrogant , le peu d'âge 
inexpérimenté, la naissance outrecuidant, et qu'il estimera un 
trésor inestimable , et qu'il connaîtra ce que la maturité et l'ex- 
périence connaissent?... Et toi, enfant, qui t'imagines gagner à 
ton aise un prix que la générosité de ma passion mérite mieux 
que tes oisifs caprices, pourquoi ne te lèves-tu pas du lit de 
fleurs sur lequel tu reposes et ne viens-tu pas m'arracher une 
âme qui t'abhorre ! Ce n'est pas ta conduite qui me blesse, c'est 
la grossièreté de ton esprit, incapable d'apprécier le bien que te 
donne la fortune. Il faut que tu l'estimes peu pour ne pas te lever 
et le défendre 1 Tu dérangerais , n'est-ce pas, l'art et la symé- 
trie de ton galant costume! Si, autrefois, la même humeur paci- 
fique eût été le partage d'Achille, les armes brillantes et l'acier 

15 



320 CHAPITRE VI. 

poli que lui montrait Ulysse n'auraient servi de rien. Allons! 
va-t'en! va jouer avec les femmes de ta mère; soigne tes che- 
veux et n'oublie pas tes mains, faites pour dévider les blancs 
écheveaux et non pour saisir l'épée. 

Dans celte scène, où les vieux souvenirs homériques se 
mêlent étrangement aux impressions juvéniles de la vie 
italo-espagnole, on devine quelque chose des pensées de 
Cervantes , alors qu'il regardait d'un œil curieux les 
mœurs de Palerme, de Messine et de Trapani. Peut- 
être a-t-il lui-même ressemblé à son héros, tour à 
tour généreux et sauvage, qui a l'âme ouverte à toutes 
les passions nobles et qui déteste ce qu'il voit du 
monde, c'est-à-dire le plaisir sans affection et l'ap- 
parence de l'amour alliée au plus élégant égoïsme. 
Gornélio n'est pas brave ; il abandonne sa fiancée quand 
les Turcs font invasion dans le jardin et s'emparent 
d'elle. Ricardo offre le peu qu'il possède pour la rache- 
ter ; il la suit dans la captivité , à travers mille aven- 
tures , dans lesquelles la constance et la pureté de son 
amour font contraste avec la brutalité turque ; il la sauve 
enfin, et, par un dernier trait de générosité, il la rend 
à Gornélio, l'homme qu'elle a choisi. Léonisa, vaincue 
par tant de désintéressement, repousse Ganymède et 
préfère Achille. 

Tout cela est un peu jeune. Le « déplorable » Ricardo 
gémit toujours ; il pleure « avec une telle abondance qu'il 
humecte le sol » , et Léonisa , quand elle ne s'évanouit 
pas , verse des larmes a qui le disputent en valeur aux 
perles de l'Orient ». Mais r Amant généreux est, si 
l'on peut s'exprimer ainsi , la note tendre de l'héroïsme 
castillan, tel que l'a conçu un jour Cervantes. La note 
bruyante et sonore résonne au contraire dans le Brillant 



VIE NOMADE. 227 

Espagnol, comédie vive, pleine de mouvement et de 
rodomontades , œuvre intermédiaire qui touche à l'his- 
toire et au roman , fantaisie demi-enthousiaste , demi- 
ironique. Les dialogues étranges des soldats, les pres- 
sentiments des femmes , bizarres et profonds , les 
madrigaux et les coups d'épée, les alertes, les combats , 
les assauts, toute une variété d'inventions et d'incidents 
forme la trame légère et diaprée de ce petit drame de 
Cervantes. 

Le héros s'appelle Fernando de Saavedra. Est-ce 
l'auteur lui-même? est-ce un de ses ancêtres? C'est du 
moins un des défenseurs d'Oran , un soldat des comtes 
d'Alcaudete , un tueur de Maures [matamoros) par 
excellence, ce Les galants de Milianah, les Elches de 
Tlemcen et les Levantes deBone ont éprouvé sa valeur.» 
Yif comme la poudre , il a l'esprit libre, le cœur chaud 
et l'âme aventureuse. Toutes les femmes sont éprises 
de sa personne ou même de sa renommée. Arlaxa, vé- 
ritable reine mauresque , lui dévoue toutes les rêveries 
de son imagination : elle est heureuse et adulée , les 
chefs du pays se disputent sa main et l'entourent de 
compliments et d'hommages orientaux ; elle a pour fiancé 
le vaillant Ali-Muzel et pour adorateur le chérifNacor, 
le plus ennuyeux des chérifs , mais le plus soumis des 
esclaves ; pourtant elle est triste , elle songe , et tandis 
qu'elle distribue les présents autour d'elle , corbeilles 
de pain blanc, vases de miel, fruits savoureux, son 
cœur est tenté dun caprice tyrannicpie. Elle veut voir 
Saavedra ; elle exige de ses amants qu'ils le lui amènent 
prisonnier, sans blessure et sans rançon. 

Ali-Muzel se résigne ; il arrive bientôt sous les murs 
d'Oran ; il attache son cheval au tronc d'un palmier, et. 



228 CHAPITRE VI. 

(1 une voix hautaine, il adresse un défi aux soldats espa- 
gnols. 

— - Écoutez-moi, gens d'Oran, caballeros et soldats, vous qui 
écrivez vos exploits avec notre sang dans la poussière, je suis 
Ali-Muzel,un Maure de ceux qu'on appelle les galants de Milianah, 
aussi vaillants que nobles. Ce n'est pas Mahomet qui me conduit 
ici, et je ne viens pas éprouver dans le champ si la vérité ou 
l'erreur est de son côté. C'est un autre dieu qui m'amène, un 
dieu plus brillant, tour à tour superbe comme un lion furieux et 
doux comme un agneau. Ce dieu qui me pousse obéit à une Mau- 
resque qui est reine par la beauté et dont je suis esclave. 

Ali-Muzel le dit lui-même , il n'est pas question ici 
de Mahomet ni de l'islamisme. Nous nous égarons dans 
les régions chevaleresques de l'Arioste. Fernando est un 
Roland appelé en champ clos par les Sarrasins. Son gé- 
néral lui défend d'accepter le défi. Placé entre l'hon- 
neur qui lui ordonne d'accepter et la loi militaire qui 
le retient à son poste, il n'hésite pas : il franchit la mu- 
raille; mais, arrivé trop tard, il se jette en pays arabe ; 
bientôt il est dans le douar, en face d'Arlaxa, qu'il in- 
quiète et étonne, sans se nommer. Là se croisent les 
aventures et les personnages les plus variés. A côté de 
Fernando, d'Ali-Muzel, d'Arlaxa, apparaît une belle 
jeune fille, déguisée en page, Margarita : c'est une 
Espagnole qui cherche partout son fiancé, don Fernando, 
au grand désespoir d'un vieux parent, Vozmediano, 
qu'elle entraîne à sa suite. Toutes les têtes sont folles de 
jeunesse, d'ambition et d'amour, et tout le monde l'avoue. 

— Je vis d'extravagance, dit quelque part Fernando, et je 
m'appelle Lozano (le Gai). Le monde est plein de nouveautés! 

— J'ai une âme généreuse qui aime le péril et défie la mort, 
dit Arlaxa. 

— Je suis, dit Margarita, le papillon qui vole autour de la 



VIE NOMADE. 229 

flamme... Monsieur mon gouverneur, vous êtes plein de raison , 
mais j'ai jeté la cape au taureau et je ne puis plus la reprendre. 
— Moi, dit un autre personnage, soldat mendiant et glouton , 
qui demande l'aumône pour les âmes du purgatoire, moi, je 
mange pour six et je me bats pour sept. Je demande pour les 
âmes que la guerre emporte et je partage l'aumône avec elles. 
De la sorte, je soulage du même coup leurs maux et ma faim, 
et je suis tour à tour au service de mon ventre ou de mon épée. 

Ce dernier rôle, que j'oubliais, de Buytrago, le soldat 
mal payé , famélique et vantard , est une figure observée 
par Cervantes à Oran. « Je l'ai vu , » dit l'auteur, a cela 
se passe ainsi. » Et il peint avec soin cet homme, qui 
porte l'épée sans fourreau , pendue à une corde , qui 
déclame comme Rodomont , mange comme Gargantua et 
psalmodie comme un frère quêteur. On le voit, les traits 
d'observation succèdent aux traits de fantaisie; le gra- 
cioso grotesque et réel circule à travers le personnel 
chevaleresque d'un drame arabe; les souvenirs de tous 
genres se rencontrent dans l'esprit de l'auteur, qui met 
en scène sa famille sous le nom de Saavedra , celle de sa 
femme sous le nom de Yozmediano, et, avec les comtes 
d'Alcaudete, toute la tradition militaire des exploits espa- 
gnols autour d'Oran. Bigarrure perpétuelle, jeu d'ima- 
gination , que les amis de l'auteur comprenaient mieux 
que nous. C'est un exemple, pour le dire en passant, de 
ces compositions libres qui déconcertent la gravité des 
aristarques, qui n'appartiennent à aucun genre et qui 
doivent être jugées comme elles ont été écrites, en toute 
liberté. Et cela est vrai à dire de certaines œuvres, plus 
bizarres encore, plus décidément contraires à ce que 
nous attendons de Cervantes, où la littérature de cheva- 
lerie se déploie avec tout son bagage d'enchanlemenls et 
de déguisements. 



230 CHAPITRE VI. 



OEUVRES CHEVALERESQUES. — LA MAISON DE LA JALOUSIE. — LE 
LABYRINTHE d' AMOUR. — PERSILES ET SIGISMONDE. 

Fernando de Saavedra et Ali-Muzel étaient copiés sur 
les Roland , les Renaud et les Ferragut des épopées du 
moyen âge. Cervantes a fait mieux ou pis; Renaud lui- 
même figure, avec ses amis et ses ennemis, dans une de 
ses pièces, la Maison de la Jalousie^, où brille aussi la 
coquette Angélique, et je reconnais la proche parente de 
celle-ci dans la Rosamire d'une autre comédie, intitulée le 
Labyrinthe â! Amour'^. Cervantes s'amuse, en écrivant le 
Labyrinthe, essai bizarre de théâtre chevaleresque et 
galant , à tailler pour la scène une petite nouvelle pleine 
d'aventures, de déguisements, de défis d'armes et d'a- 
mours, dont rhéroïne est la belle Rosamire, accusée 
dans son honneur et vengée en champ clos. Tous les 
personnages sont italiens. Leur ton est tragique, leurs 
aventures sont lamentables ; mais le sang ne coule pas. Il 
suffit que des malheurs imaginaires forcent tout le monde 
à se travestir agréablement, la princesse en paysanne et 
la jeune fille en chevalier. Le dénoûment rendra à cha- 
cun son habit et son sexe, son nom et son mari. Yoilà 
ce qu'on aime en 1S88, et ce que Cervantes compose un 
beau matin pour le théâtre : le Labyrinthe d'Amour^ 
promène l'imagination du temps dans ses dédales favo- 
ris. Il ne serait pas impossible que cette mauvaise pièce 
ait paru exquise au public ; mais , chose singulière ! l'au- 
teur ne se trompait pas sur le mérite des œuvres à la 

1 . La Casa de los Zelos, 

2. Laberinto de Amor. 



VIE NOMADE. 231 

mode. Je n'en veux de preuve que la composition 
étrange de la Maison de la Jalousie. 

Cette nouvelle pièce est une sorte de féerie , d'opéra à 
machines , qui , pour nous faire traverser le monde che- 
valeresque tout entier, se sert de mille changements à 
vue et d'un personnel semblable à une armée. Je recon- 
nais Boiardo à chaque pas ; Cervantes s'empare de Re- 
naud, de Roland, de Bernard de Carpio, des magiciens 
comme Merlin et Maugis , et jette tous les chevaliers à la 
poursuite de l'errante Angélique. J'y retrouve, en même 
temps, la pastorale à la mode : autour de la belle Cloris, 
il rassemble Rustico , le balourd, Lauso, le pâtre élé- 
giaque, et Corinto, le railleur. Paladins et bergers se 
livrent, dans les palais de Charlemagne ou dans les forêts 
d'Ardennes, aux querelles et aux désespoirs, aux aven- 
tures et aux rivalités qui font de ce monde une Maison 
de la Jalousie, ou, si l'on veut, une maison des fous. 
L'intrigue est confuse, la géographie du drame inextri- 
cable et le style des personnages plus alambiqué que 
celui de Théophile Yiaud et de Gongora. En voici un 
exemple. Le poignard célèbre dont on a dit : // en 
rougit, le traître! joue ici déjà un rôle solennel. 
Renaud, voyant Angélique morte , saisit sa dague et jure 
de creuser à sa belle « un petit tombeau dans son cœur ». 

Otra sepultura esquiva 
Abrireis, daga, en my pecho! 

Rien n'est plus fade et plus froid que le langage de 
tout ce monde si aimé du seizième siècle , des dames 
éplorées, des amazones, des enchanteurs, des cheva- 
liers maures et français. Cervantes, pour mieux encom- 
brer la scène, y appelle des personnages allégoriques, 



232 CHAPITRE VI. 

le Soupçon, la Curiosité, le Désespoir, qui a la corde au 
cou et le poignard à la main. A entendre ces abstractions 
bavardes, à voir cette recherche étourdie et ce faux 
goût, on se croirait à mille lieues du bon sens viril qui 
éclatera dans Don Quichotte. Eh bien, tandis qu'on s'é- 
gare avec surprise sur les bords du fleuve du Tendre , 
le cri bouffon d'un perroquet se fait entendre. L'oiseau, 
qui parle le bergamasque comme ferait un acteur nar- 
quois de la Comedia deU arte , se moque de la pasto- 
rale. Ij' Amour fait chorus avec le perroquet. L'Amour 
est déguisé en riche bourgeois, vêtu de velours, muni 
d'or et très-sceptique ; il assure que le cœur des belles 
ne se paye pas de belles phrases. Cloris elle-même avoue 
avec grâce qu'elle aime mieux une perle qu'un joli vers 
et un collier qu'un sonnet. Le berger Gorinto fait rica- 
ner sa guitare en l'honneur du désintéressement de Cloris. 
Cette poésie fantasque est la première ébauche de la 
comédie allégorique et railleuse de l'Amour et de l'In- 
térêt, insérée plus tard dans Don Quichotte. 

Lorsque Renaud, éploré et dameret, interroge les bois 
et les montagnes , les paysans et les bergers sur le sort 
d'Angélique, il arrive tout à coup que ce terrible homme 
devient ridicule. 

Renaud. — Berger, as-tu vu d'aventure, entre ces ombrages 
épais, un miracle de beauté pour qui je souffre mille morts? As-tu 
vu de beaux yeux qui paraissent deux étoiles, et des cheveux 
qui ne sont pas des cheveux, mais de l'or? As-tu vu un front 
qui semble être un spacieux rivage sur lequel se déroulent des 
flots de perles orientales? As-tu vu une bouche qui exhale une 
odeur parfumée et des lèvres qui humilient le fin corail? Dis, 
as-tu vu un cou blanc, colonne qui supporte ce ciel, et une poi- 
trine de neige où vient s'amortir le feu d'amour? 

CoRiNTo. — A te dire la vérité, je n'ai pas vu, en ces mon- 



VIE NOMADE. 233 

tagnes, des choses si riches, si étranges et de si haut prix. Et 
pourtant, si tout cela avait passé par ici, il serait facile à un cu- 
rieux comme moi de le voir. Un rivage spacieux , deux étoiles , 
un trésor de cheveux en or, comment dissimuler cela? Et le par- 
fum que tu dis m'aurait fait venir d'une lieue... Mais je n'ai 
trouvé dans ce bois que trois pieds de porc et des pieds de 
mouton. 
Renaud. — Veillaque ! tu oses te moquer de Renaud ! 

En effet, on se moque de Renaud. Sans préambule, 
sans transition, Cervantes manque de respect aux héros 
qu'il vient de mettre en scène , et il donne à penser que 
les héroïnes sont des folles. Marfise, qui défiait très- 
vaillamment Charlemagne , a l'air d'une énergumène 
très-peu catholique , quand elle s'écrie : 

— Peu m'importe le Christ! et quant à Mahomet, qu'on ne 
m'en parle pas! Mon dieu, c'est mon bras. 

Tantôt Cervantes leur prête des paroles héroïques , 
tantôt des agudezas. Ici , il nous entraîne dans les pures 
folies des inventions chevaleresques; là, il évoque le 
génie de la France et le génie de l'Espagne qui invitent 
ces deux nations à d'autres combats. 

— Sors des forêts où ton caprice t'ëgare , dit Merlin lui-même 
à Bernard de Carpio ; la France courageuse doit humilier son 
noble front devant loi. 

Que penser des dissonances et des métamorphoses 
de Cervantes? Il semble qu'il s'abandonne au courant 
chevaleresque, et tout à coup il le remonte. Au moment 
où il obéit à la mode , il réclame son indépendance. C'est 
une inconséquence qui l'amuse, un caprice qui le dédom- 
mage. Mais, malgré tout, il faut constater ce mélange 
contradictoire d'entraînement et de résistance. Il ne l'a 
jamais expliqué; plus tard, seulement, il semble indi- 



234 CHAPITRE VI. 

qiier comment il s'est démenli lui-même. « Ces inven- 
tions, dit-il, dans Don Quichotte^ sont des jeux d'es- 
prit que Ton permet d'imprimer et de vendre, parce 
qu'on suppose qu'il ne se trouvera personne d'assez igno- 
rant et d'assez simple pour croire véritable aucune des 
histoires qui s'y racontent. » Et lorsqu'il voit que ces 
mensonges à la douzaine troublent les têtes , il jette du 
contre-poison dans ses œuvres de chevalerie. « Si j'en 
avais le temps, ajoute-t-il, et si j'avais un auditoire à 
propos, je dirais sur les romans de chevalerie et sur ce 
qui leur manque pour être bons des choses qui ne se- 
raient peut-être pas sans profit, ni sans plaisir. » 

Un jour Cervantes conçut une idée critique des plus 
originales : il écrirait un roman de chevalerie très-sérieux. 
Tous les personnages seraient de sa création; la scène 
serait l'Europe moderne. On y verrait un homme aux 
prises avec la destinée; surmontant de vrais périls au 
moyen de vertus véritables, et une femme que les épreuves 
trouvent forte et grande sans que jamais elle cesse d'être 
simple. Cet ouvrage, écrit avec le soin le plus religieux, 
et à loisir, serait ce le meilleur ou le pire des livres 
espagnols.» C'est ce qu'il dit lui-même de son roman 
intitulé les Travaux de Persiles et de Sigismonde ^ 
roman de chevalerie destiné à renouveler et à relever 
un genre qui, à ses yeux, ne manque pas de dignité. 

Ce projet ne réussit pas. Cervantes garda en porte- 
feuille son roman réformateur. Il l'abandonna longtemps, 
le reprit plus tard , écrivit la seconde partie pendant les 
dernières années de sa vie , avec les mêmes idées , mais 
sur un ton nouveau , et enfin laissa derrière lui en mou- 
rant un manuscrit précieux , étrange , énigmatique , qui 
devait étonner ses admirateurs. 



VIE NOMADE. 23o 

Persiles, publié en 1616, parut comme une œuvre 
posthume, dont on n'avait pas la clef. Jusqu'ici la cri- 
tique Ta jugé très-diversement : les uns y voient des 
allusions continuelles à la politique contemporaine ; les 
autres, découragés par l'ennui qui s'exhale des romans 
de chevalerie, ont jugé le livre sommairement. Tous, je 
crois, ont accepté la date donnée par l'imprimeur et 
attribué au dix -septième siècle une œuvre qui paraît 
être une tentative du seizième , fort originale et fort 
significative. 

Il y a deux parties dans Persiles, très-distinctes. La 
seconde, toute philosophique, est, selon moi, l'œuvre 
de sa vieillesse; la première, toute chevaleresque, dut 
être écrite trente ans plus tôt. Cette première partie ne 
révèle ni la grandeur du plan , ni même la pensée de 
l'auteur. On y aperçoit d'abord un archipel d'îles per- 
dues dans les mers hyperboréennes , comme l'île Bar- 
bare et l'île de Neige, où se rencontrent des loups- 
garous, des corsaires, des animaux fantastiques et des 
hommes de l'autre monde. Trois personnes débarquent 
sur l'île de Neige : une dame mystérieuse, et deux cava- 
liers qui se la disputent les armes à la main. Les com- 
battants meurent de leurs blessures et la dame d'émo- 
tion. On les ensevelit tous les trois côte à côte, et l'on se 
rembarque. De telles inventions font douter que Per- 
siles soit de Cervantes. On abandonne alors ce ro- 
man de terres polaires, dont la lecture est glaciale. Eh 
bien, si l'on persiste, au contraire, si l'on cherche avec 
plus de patience l'idée et l'intention de l'auteur, la sur- 
prise pénible qu'on a éprouvée cesse peu à peu , on 
saisit le plan; l'itinéraire des pèlerins Persiles et Si- 
gismonde se dessine. 



236 CHAPITRE VI. . 

Jetés à travers le monde, ils sont éprouvés tour à tour 
par la barbarie et la civilisation. Ils partent de Tex- 
trême Nord pour venir, d'aventure en aventure, jus- 
qu'en Espagne, jusqu'à Rome, la métropole du monde 
moderne. Chemin faisant, ils apprennent à connaître 
l'Europe, et, dans des rencontres successives, ils écou- 
tent Antonio , le rude soldat espagnol; Rutilio, le maître 
de danse italien, très-délié; Sosa, le Portugais, pour qui 
l'amour est une passion furieuse. L'Irlande, qui garde 
la science hibernienne, l'Angleterre, le Danemark, la 
France, tous les pays septentrionaux leur offrent des 
aspects nouveaux. Ils descendent ensuite au midi , dans 
les cités espagnoles et italiennes. Dans cette longue 
course, les pays du Nord, tout à l'heure si étrangers, 
reprennent une physionomie intéressante. Cervantes , 
qui les ignore, se plaît à y voir je ne sais quoi de pur et 
de sauvage. Il y recherche la fraîcheur d'impressions des 
terres vierges , il y peint la jeunesse de la nature et celle 
de l'âme : car il donne à ses héros la gravité, la vigueur 
et toutes les qualités saines et primitives que l'imagina- 
tion des poètes suppose aux peuples lointains. Au pla- 
tonisme galant des livres de chevalerie, Cervantes a 
substitué le platonisme sans le savoir d'un prince bar- 
bare qui a fait vœu d'amour chaste et fidèle. Persiles 
est un Ulysse chrétien, un Amadis philosophe, dont les 
aventures [trabajos) sont des épreuves morales. Ce 
prince, venu de si loin, nous surprend d'abord; on sou- 
rit de sa naïveté, trop cimmérienne. Mais ne lisez pas 
Persiles dans une traduction. Le texte espagnol a une 
grandeur qui tient et à la langue et au style. Cervantes 
voulut écrire' son roman avec une pureté soutenue , page 
par page, s'arrétant aux épisodes comme à des oasis, 



VIE NOMADE. 237 

s'abandonnant à des joies descriptives et laissant les an- 
nées venir sans publier jamais cette œuvre bien-aimée. 
Je l'ai dit, il échoua dans son entreprise. Persiles ne 
fut ni le meilleur, ni le pire des livres ; mais ce fut Tessai 
d'une conception qui, plus tard, tenta bien des écri- 
vains, et, plus heureuse alors, fit le tour du monde. En 
effet, ce héros sauvage que Cervantes a rêvé, qu'il a 
placé dans un lointain poétique, en opposition avec la 
vie sociale de son temps , cet homme ingénu et chaste , 
qui vit dans la liberté de la nature, par delà les mers, 
il est apparu un jour sur l'Océan à Bernardin de Saint- 
Pierre, écrivant Paul et Virginie. Fénelon en a fait 
un néophyte voguant à travers l'antiquité, dans son 
Télémaque. Jean-Jacques Rousseau a prétendu élever 
de ses propres mains cet Emile au cœur honnête. 
Daniel de Foe l'a mis aux prises avec la nécessité dans 
l'île de Robinson. Et nous-mêmes , en des jours de 
doute , de colère et d'agitation morale , nous avons vu 
nos poètes emmener au loin ce même héros de roman , à 
qui ils donnaient , sinon le calme , du moins la diversion 
d'un voyage à travers les montagnes et les mers. Cha- 
teaubriand l'a porté dans les savanes, lord Byron lui a 
fait parcourir le Nord et le Midi , Alfred de Musset l'a 
enlevé jusqu'aux sommets alpestres du Tyrol. Aucun 
d'eux n'a songé au Persiles de Cervantes; mais l'œuvre 
de l'auteur espagnol était une singulière anticipation sur 
l'avenir, et, si je ne me trompe pas sur la date de cette 
conception, il faut encore la rapprocher des pages de 
Shakspeare et de Montaigne sur la vie sauvage. 



238 CHAPITRE V.. 



CONTES D AMOUR ITALIENS. 

J'ai essayé d'éclaircir la période obscure de la vie de 
Cervantes qui s'écoule en Andalousie et la partie cheva- 
leresque de son œuvre littéraire. Si j'ai pu jeter quelque 
jour sur cette époque, il résulte de ce qui a été dit 
que Cervantes ne réalisa pas et ne put réaliser les espé- 
rances politiques dont le Trato de Argel^ovXo, la trace, 
ni les projets d'art dont la Galatée est l'expression. 
Depuis le moment où l'avènement de Lope de Vega 
l'exile de Madrid , il ne publie rien , à moins qu'on ne 
tienne compte d'une' ode insignifiante envoyée à un con- 
cours, pour la canonisation de saint Hyacinthe. Mais il 
écrit beaucoup. Au milieu de ses peines d'esprit, son 
génie est en travail. Sa pensée, pleine d'alternative, cor- 
respond à sa vie nomade. Il cherche sa voie au hasard, 
sans méthode et sans calcul , selon l'occasion , pendant 
les intervalles d'une vie d'affaires très-agitée qui le dé- 
tourne de son but et qui le trouble. En dépit de tout, il 
lit, il étudie, il compose, et s'il n'a jamais l'heureuse 
liberté d'esprit qui permet au talent de se poser et de 
mûrir sous l'action d'une pensée continue, comme mûrit 
la grappe sous le soleil , du moins il s'occupe du style et 
de la langue ; il conçoit des plans et il entrevoit des des- 
sins nouveaux. Au retour de ses excursions, il rapporte 
à Séville son butin, qu'il destine soit au peintre Pa- 
checo, soit au directeur du théâtre Osorio. 

Car Cervantes n'a pas renoncé au théâtre. J'en ren- 
contre la preuve dans un document assez curieux pour 



VIE NOMADE. 239 

que je doive le rappeler ^ C'est un contrat, daté de 1592, 
qui commence ainsi : 

Sache quiconque verra ceci , que moi , Michel de Cervantes 
Saavedra, habitant de Madrid, résidant à Séville, je reconnais 
avoir passé le contrat suivant avec vous , Rodrigo Osorio , autor 
de comédie, habitant de Tolède, présentement à Séville. — Je 
m'oblige à composer prochainement et à vous livrer, aussitôt que 
je le pourrai, six comédies, sous les titres et sur les sujets que je 
voudrai, pour que vous les fassiez représenter. Je vous les remet- 
trai écrites avec tout le soin convenable, une à une, à mesure que 
je les composerai. Dans les vingt jours qui suivront la remise de 
chaque comédie, vous serez tenu de la donner au public. Si l'on 
reconnaît que c'est une des meilleures comédies représentées en 
Espagne, vous devrez me payer cinquante ducats, soit le jour 
de la représentation , soit dans la semaine. 

Osorio stipule que les comédies de Cervantes seront 
écrites avec soin ; précaution utile et qui s'explique quand 
on lit le théâtre si négligé de Cervantes. Évidemment , 
il n'écrit pas pour la scène avec le même scrupule que 
pour la lecture. Au spectateur, au public rassemblé, à la 
foule vulgaire et impatiente , à ceux qui aiment le bruit 
et le mouvement , il offre des improvisations rapides qu'il 
abandonne à leur sort. Au contraire, quand il entre dans 
l'atelier de Pacheco, le maître de Yelasquez , quand il va 
causer chez le peintre Jauregui , quand il veut soumettre 
quelque ouvrage au divin Herrera , son esprit s'éveille 
et se surveille. C'est alors un conte délicat, une épi- 
gramme exquise, une œuvre fine et choisie qu'il apporte. 
De là cette différence extraordinaire qui se remarque 
entre son théâtre et ses nouvelles. 

Dans les nouvelles, le détail du style et l'harmonie de 
la composition sont toujours en progrès. Lorsqu'il les 

1 . Voir Niievos Dociimeutos , par don José-Maria Âsensio. 



240 CHAPITRE VI. 

publiera plus tard, il dira ou laissera dire dans le pri- 
vilège qu'il a voulu, en les écrivant, montrer « la hau- 
teur et la fécondité de la langue castillane. » D'ailleurs, 
c'était le moment où l'on accueillait en Espagne ce genre 
élégant et souple qui se prête à tout. En 1590, on pu- 
bliait à Tolède les nouvelles de Ginthio, et le traducteur 
disait : « Jusqu'ici on a peu connu en Espagne ce genre de 
livres ; on n'a pas commencé à traduire les contes d'Italie 
et de France. » Depuis deux siècles, l'influence des 
poètes français et italiens s'était exercée sur la Pénin- 
sule; mais les conteurs en prose vinrefit les derniers. 
Encore se borna-t-on à les traduire. Cervantes voulut 
qu'on les imitât. Toujours ambitieux pour son pays, il 
lui semblait qu'on devait rivaliser avec les étrangers, 
disputer à la France l'originalité piquante des sujets, 
emprunter à l'Italie la grâce libre de son art, et allier à 
ces qualités venues d'ailleurs l'esprit d'héroïsme de la 
vieille Espagne. Ainsi composa-t-il ses nouvelles. Tout 
d'abord , il étudia le style et le ton du genre , et par con- 
séquent l'Italie plutôt que la France. Il parla comme 
Dubellay appelant les Gaulois au siège de Rome. Écri- 
vons, disait-il à Mosquera de Figueroa, comme les Tos- 
cans et les Grecs , 

A par del griego y escritor toscano. 

Nourri de l'Arioste, de Boiardo, de Tansilo, plein des 
souvenirs de ses campagnes, Cervantes, qui parlait tou- 
jours de Naples comme de « la plus délicieuse ville de 
l'univers, » qui avait même la coquetterie d'adresser la 
parole à ses vieux camarades en pur toscan , propageait 
avec enthousiasme l'influence de ses maîtres, et pour 



VIE NOMADE, 244 

élargir la langue espagnole, il versait à pleines mains 
clans ses écrits les italianismes. 

Le concert de la courtoisie espagnole et de l'élégance 
italienne, rapprochées sans contraste, est le fond et 
comme le sujet de la nouvelle intitulée Cornélia. Cer- 
vantes nous jette, par une nuit d'été, dans une rue de 
Bologne , bordée de galeries de marbre. Bientôt on 
entend dans l'ombre un cliquetis d'épées; des hommes 
se battent sans dire mot , le pavé étincelle , les épées se 
croisent; une aventure imprévue se dénoue. L'un des 
combattants perd dans la lutte son chapeau, qui est orné 
d'une tresse de diamants resplendissante. On sait dès 
lors qu'il s'agit d'un prince italien, que sans doute pour- 
suivent ses ennemis, ses rivaux, ou les frères offensés 
de quelque jeune fille séduite. En effet, des femmes pas- 
sent et fuient; un enfant est emporté dans ses langes. Au 
milieu de ce désordre surviennent deux jeunes gentils- 
hommes, don Juan de Gamboa et don Pedro de Isunza. 
Ils appartiennent à l'université espagnole , fondée par le 
cardinal Albornoz, à Bologne. Ils sont pieux, spirituels, 
galants, pleins de libéralité et de politesse, « très-éloi- 
gnés, ajoute Cervantes, de l'arrogance qu'on reproche à 
leur nation. » Leur arrivée sauve le prince Alphonse 
d'Esté, duc de Ferrare, qui se battait seul contre plu- 
sieurs , et leur protection pleine de réserve rassure la 
femme dont ils ont surpris les secrets d'amour, Cornélia 
BentiboUi. Cervantes, en leur donnant ce rôle chevale- 
resque et simple , s'amuse à les engager dans un imbro- 
glio italien , qui se complique de l'histoire vulgaire d'un 
page en bonne fortune et se prolonge par un assemblage 
de procédés, d'artifices, de moyens d'intérêt qui man- 
quent leur but. Ce qu'il faut détacher de cette nouvelle, 

16 



242 CHAPITRE VI. 

c'est un type de gouvernante , traité avec beaucoup d'es- 
prit, la silhouette du prêtre italien, « riche et amateur 
des arts », et surtout la figure de cette Gornélia Benti- 
bolli (une Bentivoglio, dont la prononciation castillane 
altère le nom); la beauté de son visage, la naïveté de 
son aventure, l'admiration qu'elle inspire, s'harmonisent 
bien avec la splendeur du ciel méridional et l'esprit 
d'amour qui fait la vie italienne; elle semble être le 
symbole de ce sens du beau qui guide et entraîne alors 
Cervantes. 

Le même souffle l'anime , quand il écrit l'histoire 
des Deux Jeunes Filles^ ce nouvelles Bradamantes, nou- 
velles Marfises » , qui , abandonnées par un même amant, 
se mettent en campagne pour retrouver a leur perfide 
Énée, leur Bireno trompeur ». L'élégance et la beauté 
de ces deux amazones qui chevauchent à travers l'Es- 
pagne, leur étrange aventure, lorsque toutes deux, aper- 
cevant Marco Antonio, l'infidèle, aux prises avec ses 
ennemis, viennent se battre à ses côtés, tout cela est 
italien , sauf quelques traits de gongorisme venus direc- 
tement de Madrid. 

Léocadie, cette figure de femme que Florian emprunta 
à une autre nouvelle de Cervantes , intitulée la Force du 
sang, Léocadie est encore éclairée de la même lumière ; on 
y reconnaît le type magnifiquement beau, mais trop géné- 
ral et trop semblable à lui-même , de l'héroïne des nou- 
velles italiennes. Rodolfo, qui enlève Léocadie, est, lui 
aussi , un de ces amants du beau que l'on connaît déjà ; 
Cervantes ne manque pas de le faire voyager en Italie. 
C'est de là qu'il écrit à sa mère, quand elle lui propose 
de le marier : « Donnez-moi une femme qui me plaise , 
si vous voulez que sans gauchir nous portions ensemble 



VIE NOMADE. 243 

le joug où le ciel nous aura attachés... Il en est qui re- 
cherchent l'esprit, d'autres l'argent, d'autres la heauté. 
Moi, je veux la beauté. » Il refuse d'épouser celle qu'il 
n'a pas vue. Mais au retour, quand il aperçoit Léocadie 
qui descend les degrés de la maison paternelle, éblouis- 
sante de jeunesse, couverte de velours, la chevelure 
émaillée de diamants, sa taille élégante se détachant sur 
un fond lumineux, il est fasciné par cette apparition. 
Cervantes a placé à Tolède cette histoire qu'il dit véri- 
table ; il avait choisi Barcelone et la Catalogne pour théâtre 
des exploits des Deux Jeunes Filles^ ainsi prend-il en 
Espagne le cadre, les personnages secondaires et les 
ressorts moraux de l'action ; mais, malgré ces précau- 
tions, je sens toujours qu'il copie un genre, qu'il ne 
s'abandonne pas à son originalité propre et qu'enfin 
l'art étranger qu'il imite domine chez lui l'observation 
personnelle. 



LE MARIAGE. — NOUVELLES ET INTERMEDES. 

Le jour où Cervantes laissa l'observation se développer 
dans son œuvre, il fut profondément original, même à 
travers ses emprunts. Alors il joignit à l'étude des fi- 
gures celle des sentiments et des idées, des erreurs hu- 
maines et des passions, celle en un mot de la nature 
vraie et vivante. Pour surprendre ce progrès de son es- 
prit il suffit de lire l'admirable nouvelle du Curieux in- 
discret. L'homme tel que le représente Pascal, l'être 
qui s'agite sur la terre et se fuit lui-même, l'esprit cu- 
rieux , inconsistant , que ne satisfait aucune condition 
de la vie, l'âme errante qui se trouve inquiète dans le 



2'f4 CHAPITRE VI. 

repos et misérable dans le bonheur , tout cela est per- 
sonnifié dans Anselme, qui demande au monde plus 
que le monde ne peut donner. Anselme a une femme 
vertueuse ; il est comblé de tous les biens de la for- 
tune; il a un ami sans pareil. Il se prend à vouloir que 
sa femme soit plus que vertueuse et à éprouver lui- 
môme la solidité de l'amour, de l'amitié, de la vie. 
L'enfant brise son jouet pour le mieux connaître. Un 
jour il dit à son ami Lotbaire : (( Depuis longtemps un 
désir me presse et me tourmente, si étrange, si bizarre, 
si hors de l'usage commun, que je m'étonne de moi- 
même, que je m'accuse et me gronde, que je voudrais 
le taire et le cacher à mes propres pensées... je fuis le 
bien, je cours après le mal; regarde-moi comme atteint 
de ces maladies qu'éprouvent les femmes dans leur 
grossesse, lorsqu'elles prennent fantaisie de manger de 
la terre... Je veux que tu éprouves l'or de la vertu de 
Camille; alors je tiendrai mon bonheur comme sans 
égal, je pourrai dire que le vide de mes désirs est com- 
blé et que j'ai reçu en partage la femme forte, celle dont 
le sage a dit : qui la trouvera? » 

Lotbaire refuse de tenter la femme de son ami. An- 
selme le conjure et le presse de céder. Lotbaire obéit , 
mais en apparence, il ne parle pas à Camille ; Anselme le 
surveille et le surprend. Lotbaire se dérobe encore; il 
assure que la jeune femme l'a repoussé; Anselme le con- 
sole, lui donne de l'argent et des bijoux pour séduire 
Camille et l'installe dans sa demeure. En vain Lotbaire 
lui dit-il : « La femme vertueuse est comme un miroir de 
cristal, clair et brillant, mais qui se tache et s'obscurcit 
au moindre souffle qui l'atteint. Il faut en user avec elle 
comme avec les reliques, l'adorer sans la toucher ; il faut 



VIE NOMADE. 245 

la garder comme un beau jardin rempli de roses et de 
toutes sortes de fleurs. Dis-moi, Anselme , si le ciel 
t'avait fait maître et possesseur légitime d'un diamant 
le plus fin , aussi parfait que permet de l'être la nature 
de cette pierre précieuse ; si tu en avais toi-même une 
opinion semblable, si tu ne savais rien qui pût te l'ôler , 
dis-moi, serait-il raisonnable qu'il te prît fantaisie dap- 
porter ce diamant, de le mettre entre une enclume et 
un marteau, et d'éprouver à tour de bras s'il est aussi 
dur et aussi fin qu'on le dit? » Anselme n'écoute rien; 
il forge lui-même son déshonneur. La pauvre femme, 
dont l'esprit se trouble enfin et que Lothaire finit par 
aimer, ne résiste pas quand on lui parle avec adoration 
de sa beauté , et alors en quelques jours elle apprend à 
mentir, elle est à la merci de sa suivante , la honte et 
la fausseté prennent place au foyer, tranquille naguère, 
des deux époux , le malheur et la ruine arrivent à la 
suite. Lothaire assiste « à la tragédie de son honneur, » 
et, comme il l'a voulu, à la comédie des choses hu- 
maines. Un matin, il se trouve seul dans la maison dé- 
serte. c( Imprudent! dit Cervantes, tu as la mine d'or, 
tu veux creuser la terre plus loin encore pour trouver 
•les nouveaux filons d'un trésor inconnu et tu fais tout 
écrouler. » 

Ainsi se développe en se fortifiant le génie de Cer- 
vantes. Dans cette œuvre savante se montre enfin la 
réalité morale qu'il devait étudier avec tant 'de profon- 
deur. Sans doute le Curieux indiscret est encore à demi 
une nouvelle italienne ; Cervantes y rappelle à chaque 
instant ses modèles, il cite l'Arioste qui l'inspire et 
Luigi Tansilo dont il lit lespoëmes; sans doute aussi, 
quand il mêle à ces allusions des passages de l'Écriture, 



2t0 CHAPITRE VI. 

des mois de Plularquc cl des acrostiches du poêle espa- 
gnol Barahona, il compromet la partie forte et bien 
pensée du récit. Il avoue môme des hésitations étranges, 
quand il vante le style de sa nouvelle et en excuse l'in- 
vraisemblance. Mais, en dépit de lui-même, il faut re- 
connaître ici la marque de son génie, l'observation su- 
périeure et neuve, la sagacité instinctive, l'attention 
pénétrante portée dans les études morales. 

Cette question du mariage qu'il a déjà touchée plu- 
sieurs fois, le préoccupe. Il y revient avec persistance, 
comme un homme qui chercherait à résoudre une énigme ; 
si bien qu'il est piquant de le suivre dans ses études de 
mœurs, où les variétés du mariage se déroulent devant 
lui sans qu'il ose choisir. Quel problème en effet ! Les 
jeunes gens, comme le Basile de Don Quichotte^ qui 
n'entendent qu'à leur plaisir, ont-ils raison contre les 
parents de Quiterie, qui n'entendent qu'à l'intérêt? Qui 
agit le mieux du Curieux indiscret, dont l'amour im- 
prudent ouvre la porte au malheur, ou du Vieillard 
jaloux, dont l'amour cerbère, fermant la porte à la li- 
berté, la ferme aussi à l'amour? Tous deux succombent 
à leur propre folie. Descendons avec Cervantes plus bas 
encore. Deux de ses intermèdes : la Cave de Sala- 
manque et le Rufîan veuf nous montrent, dans la de- 
meure pacifique et bourgeoise de Pancracio et dans le 
taudis orageux du bravo Trampagos, deux ménages 
également bouffons. Ainsi de degré en degré, de chute 
en chute, toujours des périls nouveaux. Est-ce à dire 
qu'il se raille du mariage? Non, il se raille de l'homme, 
et il contemple la femme comme un mystère. On se 
souvient peut-être d'un apologue, fugitif et inexpliqué, 
qu'il a placé au hasard dans un chapitre de Don Qui- 



VIE NOMADE. ' 247 

chotte. Un clievrier attache une jeune et jolie chèvre à 
ses côtés : ce Tu es femme, lui dit-il, reste là, si tu 
peux! » Ainsi parle le devoir au caprice. Cervantes se 
demande comment on mettra d'accord la loi sociale et la 
loi de nature. Le vieux Garrizalès, tout à Theure, en 
mourant, nous dira que Dieu seul en a le secret. Mais 
le monde pense d'une façon plus légère, étant de l'avis 
de Sancho, qui s'intéresse moins au bonheur du mariage 
de Basile qu'à la magnificence des noces de Gamache. 
Sancho et le monde ont l'appétit cruel. Là dessus, Don 
Quichotte, qui est d'une autre complexion, essaie de re- 
dresser son écuyer. Il conseille la prudence en de telles 
matières. Que ses conseils aimables sont timorés ! Il veut 
qu'on se défie de l'amour et qu'on ne laisse pas les jeunes 
gens se marier à leur fantaisie. Yoici quelques-unes de 
ses maximes : 

— Les jeunes filles, si on les laissait libres de choisir, pren- 
draient le valet de leur père ou le premier spadassin débauché 
qui passerait dans la rue, fier et pimpant.— Le mortel ennemi de 
l'amour, c'est la pauvreté. Pour le pauvre honorable (si tant est 
qu'un pauvre puisse être honoré), une femme belle est un bijou 
qui lui sera enlevé avec l'honneur. La beauté, en général, est un 
appât sur lequel s'abattent les aigles royaux et les oiseaux de la 
haute volée ; mais la beauté pauvre est attaquée par les milans 
et les plus vils oiseaux de proie. — Un ancien sage disait 
qu'il n'y a dans l'univers qu'une seule femme bonne, et que 
chaque mari doit croire que c'est la sienne. — Pour moi, je con- 
seillerais à qui veut se marier de tenir compte de la considéra- 
tion plus que de la fortune. Une femme vertueuse ne l'est pas , 
si elle ne le paraît. — Enfin , le mariage est indissoluble ; il ne 
s'agit pas d'une marchandise que l'on puisse rendre, changer 
ou céder, mais d'un lien qui , une fois jeté autour du cou , se 
change en nœud gordien et ne se détache jamais que tranché par 
la faux de la mort. 

Cervantes n'a pas essayé de dénouer ce nœud gor- 



248 CHAPITRE VI. 

dicn. Il a Iracé des lahleaux divers, lanlôL sérieux, (an- 
tôl comiques, pleins d'enseignements indirects; s'il a 
dit quelque part sa conclusion, c'est quand il se moque 
agréablement des époux innombrables qui veulent rompre 
leur chaîne, dans l'intermède intitulé : le Juge des Di- 
vorces. 

Cervantes institue un magistrat pour écouter les griefs 
réciproques des gens mariés. Le juge des divorces entre 
en scène, suivi d'un greffier et d'un procureur. A peine 
est-il sur son siège qu'une femme accourt : « Divorce ! 
divorce! » s'écrie-t-elle. Mariana est la plus malheureuse 
des créatures ; elle a épousé un squelette, une anato- 
mie ; elle a marié son printemps à l'hiver. Sa beauté 
s'est flétrie auprès d'un malade qui la transforme en 
sœur d'hôpital. Bref, qu'on fasse une loi par laquelle 
les mariages seront cassés tous les trois ans. Libre à qui 
le voudra de renouveler le sien comme un bail. Le mari 
répond que son mariage date de vingt-deux ans, que ce 
sont autant d'années de martyre, que Mariana le soigne 
à rebours, qu'elle le bat, qu'elle l'assourdit, qu'elle le 
rend fou. « J'étais frais comme un enfant quand j'allai 
ramer sur la galère du mariage. » Le juge déclare 
que les époux ont mangé leur pain blanc le premier : si 
Mariana l'exige, on la séparera en la mettant au cou- 
vent. A ces mots, Mariana pousse des cris affreux et 
s'enfuit. 

Arrive un soldat leste et pimpant, qui se campe avec 
joie devant le tribunal et reçoit les injures de sa femme, 
comme un soldat doit recevoir l'averse, tranquillement : 

— Cet homme est une poutre, s'écrie doîia Guiomar. Il ne fait 
rien et ne distingue pas sa main droite de sa main gauche. Le 
matin, il va à laf messe; de là, il va médire à la porte de Guada- 



VIE NOMADE. 249 

lajara. L'après-midi, il est dans les maisons de jeu, et le soir, il 
compose des sonnets. Ah ! je suis une femme victime et ver- 
tueuse! 

Le mari, enchanté de l'entendre, soutient qu'elle a 
raison. 

— Je demande la séparation, dit-il. J'avoue que je suis inu- 
tile, car on ne fait rien d'un soldat marié. Je reconnais quedona 
Guiomar est femme d'honneur, et à "tel point que sa vertu très- 
développée suffit à couvrir une mauvaise nature, des jalousies 
sans motifs, des cris sans raison, des dépenses sans fortune et un 
grand mépris pour son mari pauvre. Oui, madame, si la vertu 
que vous gardez par considération pour votre naissance, pour 
vous-même et pour votre religion, est une vertu paresseuse, que- 
relleuse, grondeuse, si... mais non, seigneur juge! dona Guio- 
mar est sans défaut, je suis une poutre, et, par mesure de bon 
gouvernement. Votre Grâce doit nous condamner. 

Entrent un médecin et sa femme, Aldonza de Minjaca. 
Le médecin offre quatre raisons valables pour divorcer ; 
la femme en présente quatre cents, dont la principale est 
que son mari s'est donné comme médecin, tandis qu'il 
fait simplement des ligatures : or un chirurgien n'est 
que la moitié d'un médecin. Le juge, effrayé des quatre 
cents raisons qu'on lui promet, déclare que la cause est 
entendue et fait entrer un nouveau couple. 

— Seigneur juge , je suis portefaix , je ne le nie pas , mais 
vieux chrétien et homme de bien, puisqu'il le faut. Pour sûr, à 
l'heure qu'il est, je serais syndic de la Confrérie de la Balle, 
n'était que certaines fois je prends un peu de vin, ou c'est le vin 
qui me prend; mais suffit... Là-dessus, il y a beaucoup à dire. 
Le seigneur juge saura seulement qu'un jour Bacchus m'avait 
ébloui, et je promis d'épouser cette créature. Je l'établis au mar- 
ché... Eh bien! elle est si revêche que personne ne vient à sa bou- 
tique sans batailler avec elle sur le faux poids; elle injurie cha- 
cun jusqu'à la quatrième génération. Il faut pour la défendre que 



2o0 CHAPITRE VI. 

je lionne mon épée plus luisante qu'un trombone. Et nous no 
gagnons point de quoi payer les amendes. Sôparez-nous, seigneur 
juge, et je veillerai avec soin au charbon qu'on vous portera. 

Ainsi, dans chaque condition, on se plaint du joug du 
mariage. Le juge laisse dire et ne sépare personne. Bien 
lui en prend, car voici deux époux, brouillés l'année 
précédente, qui viennent le remercier de ne pas les avoir 
désunis ; une troupe de chanteurs les accompagne, qui 
répète, comme un chœur joyeux, la leçon finale de Cer- 
vantes : c( Le plus mauvais accord vaut mieux que le 
meilleur divorce. » 

La Cave de Salamanque^ je l'ai dit, est une peinture 
du mariage bourgeois , comme Trampagos est un ta- 
bleau bizarre, repoussant, hardi, de l'intérieur d'un 
spadassin. Qui pourrait analyser, sans les altérer et les 
détruire, ces frêles et vives compositions, où le détail, 
le ton, le jeu de scène, donnent le sens de l'œuvre et font 
le charme des caractères? Pancracio, honnête homme, 
qui veut, comme les étudiants, voir la Cave où s'amu- 
sent les ribauds de Salamanque, éveille la curiosité de sa 
femme et subit la mésaventure conjugale qui en est le 
résultat avec la joie aveugle d'un personnage d'Alfred 
de Musset. Trampagos, un des héros de carrefour qui 
habitent les quartiers interlopes, essaie d'avoir un mé- 
nage, et, moitié pleurant, moitié riant, il raconte les 
fantastiques laideurs de la femme qu'il a perdue hier et 
qu'il remplace aujourd'hui. Ces caprices de la plume de 
Cervantes, dignes de tenter le crayon de Goya, sont des 
éclairs de vérité, ou, si l'on veut, des étincelles. Youloir 
les saisir au passage et les arrêter serait inutile , serait 
triste, et peut-être même irait contre la pensée de l'au- 
teur ; car il se dérobe volontiers, quand il emploie cette 



VIE NOMADE. 2ol 

forme souple el fuyante de rintermède. Il traite alors ses 
personnages comme des ombres chinoises qu'on ne peut 
mettre dans la lumière du jour sans qu'elles s'éva- 
nouissent. 

A cet égard, veut-on surprendre ses habitudes de 
composition. Il existe de lui deux œuvres sur le même 
sujet, un intermède et une nouvelle. C'est un seul et 
même personnage que le Vieillard jaloux^ qu'il appelle 
Ganizarès, et que le Jaloux Estramadurien ^ qu'il 
nomme Garrizalès ; c'est l'homme que nous connaissons 
sous le nom de Bartolo, depuis que Beaumarchais et 
Rossini lui ont donné une double immortalité. Mais 
quelle différence entre le vieillard de Tintermède et ce- 
lui de la nouvelle ! Le Ganizarès de l'intermède est un 
masque de la comédie italienne, dont l'âge, le costume, 
les infirmités rappellent tous les Ghremyle de l'antiquité 
et tous nos Ghrysale. On y reconnaît un symbole popu- 
laire, qui est l'incarnation d'une raillerie traditionnelle. 
Là, rien d'original; mais quand Gervantes le reprend à 
loisir et le place au cœur d'une de ses ISouvelles^ alors 
ce vieillard imbécile, victime de sa femme, dupe de sa 
nièce, souffre- douleur de sa voisine, se transforme peu 
à peu. Ge n'est plus un masque de comédie, c'est un 
homme, ni un type général, mais un caractère. Il est 
martyr de lui-même, victime de sa propre jalousie et dupe 
de l'illusion qu'il s'est faite sur son âge. Il y a ici bas des 
ridicules tragiques et des erreurs mortelles. Gette jalou- 
sie, qui, tout à l'heure et en passant, n'était pour nous 
qu'un travers bouffon, à la regarder de près c'est une 
épouvantable douleur. Gervantes, qui s'est amusé d'a- 
bord des infirmités séniles de Ganizarès, s'arrête et ob- 
serve dans Garrizalès, dans la passion qui l'entraîne, 



252 CHAPITRE VI. 

dans la juslice qui le châtie, réiernelle infirmité de l'es- 
prit humain. 

Philippe de Garrizalès a usé et abusé de la vie. Riche 
et prodigue, beau cavalier et galant par excellence, il a 
mangé sa fortune dans les plaisirs. Il s'est ruiné, il est 
parti pour les Indes, il y a gagné ISO, 000 piastres et il 
revient chargé d'années, de richesses et de bonnes in- 
tentions, car il est résolu à vivre en sage. Mais que 
faire de ses lingots et de ses soixante-quinze ans?... Il 
se marie, il se croit en droit d'épouser une enfant qui 
serait sa petite-fiUe, de l'attacher à sa vie et de l'enfer- 
mer. Il est jaloux; il place Léonor dans une maison à 
part, dont les fenêtres sont fermées, les terrasses entou- 
rées de murs, la porte gardée par un nègre et tous les 
abords défendus. Les appartements mêmes sont tendus 
de tapisseries qui ne représentent que des femmes, des 
fleurs ou des bocages ; une duègne suit partout la nou- 
velle mariée, et Garrizalès se fait nuit et jour « l'argus 
de ce qu'il aime. » 

La pauvre jeune fdle qui a donné, sans le savoir, son 
âme et sa vie pour vingt mille ducats, croit adorer son 
mari. D'ailleurs les riches parures qui ont remplacé son 
pourpoint de taffetas et son jupon de serge, les distrac- 
tions enfantines qui laissent son esprit dormir, son igno- 
rance enfin, la préservent quelque temps ; mais il y a des 
duègnes en Espagne et des séducteurs à Séville. Cer- 
vantes raconte (avec des malédictions contre les femmes 
mauvaises conseillères) le siège de la maison fermée et 
la capitulation de la place. L'Agnès est entraînée, sans le 
comprendre, dans l'abîme d'où elle sort innocente encore 
et pourtant compromise à jamais. Un jour Garrizalès se ré- 
veille seul ; il trouve sa maison bouleversée par la pré- 



VIE NOMADE. 253 

sence d'un jeune homme. Cette conclusion prévue semble 
la même que celle du Curieux indiscret. Cervantes pour- 
tant continue son récit; il n'a pas tout dit; une scène 
manque à l'aventure. 

Carrizalès doit venger son déshonneur. Il saisit son 
épée, mais la rejette bientôt. Il fait appeler les parents 
de sa femme et attend seul, désespéré, sur son lit soli- 
taire l'arrivée du jour, du monde et de Léonor. Celle-ci 
vient la première et, quand elle voit pleurer le vieil- 
lard, elle pleure avec lui, elle l'enlace de ses bras, igno- 
rant que son imprudence est découverte. Carrizalès ne 
lui révèle rien. Il la regarde d'un œil hébété, recevant 
chaque parole et chaque caresse comme autant de coups 
de lance. Il sourit du rire d'une personne en démence. 
— « Ecoutez, dit-il enfin à la famille assemblée , la 
crainte du mal dont je vais mourir m'a fait garder ce bi- 
jou avec toute la prudence imaginable. J'ai donné tout à 
votre fille ; je l'ai fait servir par des esclaves. C'étaient 
des œuvres qui méritaient que je gardasse le bien qui 
m'avait tant coûté. Mais nulle diligence humaine ne 
peut détourner le châtiment que la volonté divine in- 
flige à ceux qui ne mettent point en elle leurs désirs et 
leurs espérances. Je dis donc, mes parents et seigneurs, 
que cette femme mise au monde pour ma perte, m'a 
trahi à l'aide d'une duègne... Ma vengeance sera unique, 
et c'est de moi-même que je la tirerai comme de celui 
qui est le coupable. J'aurais dû considérer combien 
étaient mal assortis les quinze ans de cette enfant et 
mes soixante-quinze ans. C'est moi qui ai fabriqué mon 
tombeau, comme le ver à soie, et ce n'est pas toi que 
j'accuse, ô fille qu'on entraîna! » 

Carrizalès, avant de mourir, écrit un testament en 



2o4 CHAPITRE VI. 

vertu duquel Léonor, héritière de ses biens, devra épou- 
ser le jeune Loaisa, qui a causé la mort d'un vieillard 
« dont les cheveux blancs ne l'avaient jamais offensé n) . 
Mais la pauvre femme, navrée, ayant horreur d'elle-même, 
de Loaisa et du mariage, s'ensevelit dans un couvent. 
Dans cette dernière page l'idée de la sanction morale 
est marquée par Cervantes d'une manière si transpa- 
rente qu'il serait superflu de la faire ressortir. Mais 
que l'on suive un moment cette pensée et toutes les con- 
sidérations qui en naissent, on verra dans quelle route 
de vérité Cervantes engage ses lecteurs. Évidemment cet 
observateur devient philosophe, a de cette philosophie 
moyenne et intime dont parle M. Paul Janet dans son 
livre de La Famille, qui s'approche un peu plus de la 
vie réelle que de la philosophie ordinaire. » Rien n'est 
plus grave que la question de la famille. Un écrivain ne 
saurait ni la traiter ni la résoudre sans décider en même 
temps sur l'individu et sur l'État, sur les siens et sur 
lui-même. Cervantes, dans toutes ses nouvelles sans ex- 
ception, montre avec un scrupule religieux quelle est la 
responsabilité morale de l'homme. Pourquoi donc lors- 
qu'il écrit un intermède tant d'insouciance?... C'est 
que les personnages des intermèdes appartiennent à un 
monde d'aventure, très en dehors de la vie sociale, 
que Cervantes a placé dans un cadre à part, et que voici. 



L ESPAGNE PICARESQUE. 

Nous venons de voir Bartolo : Figaro n'est pas loin. 
Cervantes l'a rencontré vingt fois à Séville, lui, et sa 
mère anonyme, et ses acolytes. Séville est la seconde 



VIE NOMADE. 255 

patrie de Cervantes , on a même voulu pendant long- 
temps qu'elle fût la première. Il en connaît les détours, 
les mœurs et les habitants; il les compare entr'euxetavec 
le reste de l'Espagne, car il a passé en revue, dans 
sa vie errante, et les pays où il gagnait son pain, et les 
ports où il approvisionnait les flottes, et les prisons 
dans lesquelles il fut plongé. A lui il appartient de 
parler des gens de hasard. Ses malheurs l'ont fait sa- 
vant. Il vous dira à point nommé quelles industries mys- 
térieuses recèlent « le faubourg aux Perches deMalaga, 
les îles de Riaron, le compas de Séville, l'aqueduc de 
Ségovie, l'oliverie de Valence, les rondes de Grenade, 
les haras de Cordoue, les guinguettes de Tolède, et 
surtout la plage de San Lucar. » Qui sait mieux que 
lui la vie des pêcheurs de thon dans les madragues de 
Zahara?... Et qui ose parler des picaros, s'il n'a pas vu 
ce pandœmonium des madragues ? 

Arrière, ô vous, picaros de cuisine, sales, gras et luisants, 
pauvres pour rire, faux perclus, coupeurs de bourse du Zocodover 
ou de la Plaza de Madrid, beaux diseurs d'oraisons, portefaix de 
Séville, serviteurs de la hampa, et toute la troupe innombrable 
qu^enferme ce nom de picaros !... Baissez pavillon, rendez-vous, 
ne vous appelez pas picaros, si vous n'avez pas suivi deux années 
de cours de l'académie de la pêche du thon! Là seulement, là 
est dans son centre le concert du travail et de la paresse, là est 
la saleté propre, l'embonpoint ferme, la disette au milieu des 
repues franches, le vice pur sans masque, le jeu sans trêve, la 
bataille à toute heure, la mort à tout moment, le coup de langue 
à chaque pas, la danse comme à la noce, la séguidille comme 
imprimée, la romance avec son refrain et la poésie sans motif. 
On chante ici, là on jure; à droite on bataille , à gauche on joue, 
et partout on vole. Là se campe la liberté et se déploie le tra- 
vail. C'est là que bien des pères de grande maison envoient re- 
prendre leurs fils, ou viennent eux-mêmes, et c'est là qu'ils les 
trouvent, et c'est de là que les fils ne partent qu'avec douleur, 



256 CHAPITRE VI. 

comme si en les arrachant de cette vie on les conduisait à la 
mort K 

Que de figures connaît Cervantes, et quelles figures! 
Il a dans l'esprit tout un personnel : le gachupin, jeune 
voleur qui, après un mauvais coup, fuira aux Grandes- 
Indes, — le trainel, ou le valet de Rufian, à la trogne 
jaspée, — le crocheteur, qui met trop de zèle à votre 
déménagement, — le porteur d'eau asturien, — la ser- 
vante galicienne, — le muletier andalou, qui porte bien 
la chemise de toile, le collier de peau de buffle et Tépée 
sans ceinturon, — le joueur de tous pays, qui joue à la 
triomphe dans un cabaret de Tolède, auK osselets à Ma- 
drid, à la bassette sur les parapets de Séville, — le bul- 
dero, colporteur qui vend avec indulgences les saintes 
bulles de la croisade contre les maures, cent ans après 
que la croisade est finie; tous les vagabonds, les liber- 
tins, les enfants du plaisir, les amis des tripots, les 
habitués des tavernes, toute la gent de carrefour, gente 
de barrio, comme dit l'Espagne; — en un mot, le 
monde des picaros. 

Le picaro espagnol a une physionomie à lui. Sans 
doute, il est de la vieille race des fourbes de comédie 
dont Plante et Molière nous ont laissé le portrait, comme 
eux disert et retors, comme eux armé de ruses contre 
les pères et les vieillards, et plein de mépris pour le 
bourgeois; c'est le valet de Marot, pipeur, larron, men- 
teur, au demeurant le meilleur fils du monde. Mais il 
joint ici aux traits de famille, à la malice et à l'entrain, 
à la dextérité des mains et à l'agilité des jambes, un ca- 
ractère spécial, la fierté sobre, et à travers ses haillons, 

1. La Fregona. 



VIE NOMADE. 2o7 

qui ressemblent aux franges d'un manteau royal, on de- 
vine autant d'orgueil que de détresse. Son dédain pour 
tous est sincère ; la paresse pour lui est un signe de no- 
blesse. Quand elle le met aux prises avec la faim, il at- 
taque tête haute la loi etl'alguazil, persuadé qu'un gen- 
tilhomme picaro, déguenillé comme Job et déclassé 
comme le génie, a des droits imprescriptibles sur la 
propriété du marchand, ou de l'homme d'Église, ou du 
voyageur. Manière de voir, dira-t-on, antisociale et pré- 
maturée. En effet, il y a dans la tête de ce frondeur une 
fermentation étrange d'idées communistes ; c'est un pré- 
curseur de Figaro, et il couve les insolences futures du 
Barbier de Séville. 

Sa hardiesse lui a valu des admirateurs ; il n'a jamais 
manqué de peintres. Lazarille de Termes et Guzman 
d'Alfarache ont inauguré la galerie de portraits connue 
sous le nom de littérature picaresque, et Cervantes l'a 
enrichie de vingt figures de bretteurs, d'aventuriers et 
de donneurs d'estafilades. Il a mis je ne sais quelle 
ambition jalouse de connaisseur émérite à les peindre 
mieux que personne et à les opposer aux lectures éner- 
vantes de l'époque, aux romans de chevalerie, aux pas- 
torales et aux métamorphoses d'Ovide. «Je conterai, di- 
sait-il, des métamorphoses sociales bien supérieures à 
celles du poète au grand nez (Ovidius Naso) ; et des 
aventures d'auberge plus curieuses que celles des da- 
moiselles de Dannemarc. J'ai des picaros capables d'en 
remontrer au fameux Guzman d'Alfarache. » Il se fit 
tout à coup l'émule de Mendoza et de Mateo Aleman, 
comme il avait été l'émule des nouvellistes italiens, et il 
dépassa ses rivaux par le feu du dialogue, la vigueur des 
traits et la richesse de l'invention. Dés qu'il entra dans 

17 



258 CHAPITRE VI. 

cette voie d'observation populaire, il trouva une nou- 
velle source d"art, et sans div-orcer avec la grâce de Tlta- 
lie, il emprunta une virilité audacieuse et plus originale 
à l'étude de son pays. C'est alors que ses Nouvelles mé- 
ritèrent le reproche que leur a fait Avellaneda , d'être 
de véritables comédies de mœurs. Désormais il n'imitait 
plus les dessins d'autrui, il copiait la nature et le nu. 

Quelle n'était pas la variété de ses modèles, dans un 
pays où, aujourd'hui encore, les différences de costume 
et de mœurs sont tranchées d'une ville à l'autre ? Il étu- 
diait curieusement les races qui s'y mêlent sans se fon- 
dre ; il était au courant des us et coutumes des cazal- 
leros de Yalladolid , des auberginois de Tolède , des 
baleineaux de Madrid, des savonneurs de Gétafe ^ Les 
dialectes des provinces, les patois des campagnes et l'ar- 
got des confréries n'avaient pas de secrets pour lui. Il 
connaissait à merveille le Bohémien qui zézaye et le 
Catalan qui gasconne. Et s'il savait le langage de chaque 
peuple, il savait encore mieuK la langue indéfinissable de 
chaque classe d'hommes : celle du voleur, celle du faux 
mendiant, celle de la duègne hypocrite. Le tableau s'élar- 
gissait tous les jours sous ses regards. Campé sur quelque 
place soleilleuse ou perdu dans les défilés de la Sierra 
Morena, blotti dans une auberge de l'Andalousie ou pri- 
sonnier dans un hameau sauvage de la Manche, il passait sa 
revue. Il avaitpour champ d'observation l'Espagne entière. 

Si celui qui lit ce livre a parcouru l'Espagne, ou si du 
moins il a vu les figures de Callot, gueux bien drapés, 
matamores sublimes et faméliques, il imaginera aisément 
les rencontres de Cervantes; s'il a interrogé des yeux les 

1 . V. Don Quichotte. 



VIE NOMADE. 259 

paysages désolés ou les rues fourmillantes que Gustave 
Doré dessine d'un crayon si spirituellement vrai, il com- 
prendra comment dans ce milieu, fait d'aspects bizarres^ 
d'étrangetés continuelles et de misères pittoresques, 
Cervantes observa la réalité dans sa puissance. Il saisis- 
sait vivantes les figures dont il a composé tout un per- 
sonnel picaresque. Les rendez-vous du vagabondage et 
du vol l'attiraient comme des révélations. Indigné de ces 
hontes, ému de cette pauvreté, il écoutait, il étudiait, 
il notait avec un esprit de vérité implacable. Ainsi a-t-il 
composé ses oeuvres picaresques : la Fausse Tante, qui 
dévoile les mystères de Salamanque, Rinconete et Cor- 
tadillo, où se déploient les mystères de Séville, la Ser- 
vante de Tolède, la Petite Bohémienne de Madrid, Pe- 
dro de Urde Malas, qui est partout à la fois; tableaux 
admirables, confus, si l'on veut, comme le monde qui s'y 
agite, mais vrais et traversés tour à tour de boutades sa- 
tiriques ou de veines inattendues de poésie et d'amour. 
Le premier en date fut probablement celui de la vie 
de Salamanque. Depuis Régnier jusqu'à Balzac, on n'a 
pas mieux étudié la comédie sociale. Voici dans une rue 
de Salamanque deux femmes qui passent, l'une âgée, 
l'autre jeune, toutes deux nobles et dignes. Celle qui 
passe pour être la tanle a l'austérité d'une matrone. 
Coiffes blanches comme la neige, plissées sur le front, 
mante de soie, gants blancs et neufs, long chapelet aux 
grains sonores, c'est une demi-béate (inedio beata). Elle 
s'avance, pompeuse, tenant d'une main une canne, faite 
d'un jonc des Indes, à bec d'argent; elle donne l'autre 
main à un homme qui porte le manteau rayé, la toque 
de Milan, le baudrier et la rapière; c'est son écuyer. 
Devant eux marche une jeune fille de dix-huit ans, qui 



2(i() CHAPITRE VI. 

a le leinl vermeil, les sourcils lins et dessinés, et des 
yeux noirs Lien fendus, où le regard nonchalant semble 
endormi. Tout dans la personne de l'enfant, son air hon- 
nête et sa démarche d'oiseau, ses beaux cheveux blonds 
et frisés , jusqu'à ses pantoufles de velours noir, ornées 
d'argent bruni, et ses gants parfumés à l'ambre, tout res- 
pire l'élégance, et son nom est charmant : Esperanza. 
Mais qu'on ne s'y trompe pas, elle se nomme encore 
dona Esperanza cle Torralva, Meneses y Pacheco , et sa 
tante se fait appeler tout du long dona Claudia de Aslu- 
dillo y Quinones. 

« Les étudiants de Salamanque se trompent fort, 
quand ils osent donner une sérénade à ces dames de haut 
parage. Leur porte, bien fermée, ne s'ouvre que pour 
donner passage à une duègne scandalisée, impérieuse et 
superbe, qui les prie de se retirer, a Madame, dit-elle, 
madame n'est pas de celles que vous pensez! Elle est 
très-noble, très-honnôte, très-retirée, très-avisée, très- 
lisante, très-écrivante , et elle ne vous accueillerait pas 
quand vous la couvririez de perles ! » 

Les étudiants se retirent, moins convaincus de la 
sainteté d'Esperanza que de leur pauvre mine qui leur 
vaut cet échec. Ils vont conter l'aventure à un riche 
gentilhomme, de ceux qu'on appelle à Salamanque des 
généreux. Celui-ci, dès le lendemain, fait savoir à la 
duègne qu'il mène grand train et qu'il souhaite l'hon- 
neur de lui parler. La duègne arrive, essoufflée. Il la 
reçoit avec courtoisie. Il lui offre, pour s'essuyer le front, 
un mouchoir de dentelle, pour prendre des forces une 
boîte de marmelade sèche, et pour se rafraîchir la bou- 
che deux rasades de ce vin del Santo que récoltent les 
moines de l'Escurial. La duègne, toute rouge et toute 



VIE NOMADE. 261 

ravie, entame l'éloge de la vertu de sa maîtresse. — «Je 
crois tout cela, lui répond don Félix, mais, foi de gen- 
tilhomme ! je vous donne une mantille de soie à cinq 
pointes, si vous me dites la vérité.» La duègne, touchée 
au cœur, dit la vérité toute nue; et d'ailleurs nous al- 
lons l'entendre de la bouche même de la fausse tante ; 
car Cervantes, comme le diable boiteux, enlève le toit 
des maisons et nous fait assister au conciliabule de dofia 
Quinones et de doiia Esperanza, sa nièce. Il est neuf 
heures du soir, tout dort dans la maison silencieuse. 
x\utour d'un braseroX^^ deux femmes sont assises. 

« Ne pense pas, dit la vieille femme à Esperanza, 
que nous soyons ici à Plasencia, à Zamora,à Toro, pays 
habités par des gens simples et bons, sans malice et 
sans défiance. Nous sommes à Salamanque, que le monde 
entier appelle la mère des sciences, dont les cours sont 
suivis et les maisons peuplées par dix ou douze mille 
étudiants, jeune race capricieuse, hardie, libre, entraî- 
née, prodigue, spii^ituelle, diabolique et de belle hu- 
meur. Yoilà leur façon générale, mais il y a des signes 
particuliers, car ils sont tous étrangers, de provinces 
différentes, et leurs caractères ne se ressemblent pas. 

« Les Biscayens ne sont pas nombreux; ils ont peu de 
langue, mais ils ont bourse pleine quand ils se piquent au 
jeu. Les Manchois sont des casseurs de vitres, des « Dieu 
me garde! » Ils mènent l'amour à coups de poing. Il 
y a une masse ^ d'Aragonais, de Yalenciens, de Catalans; 
tiens-les pour une espèce polie, parfumée, bien élevée 
et mieux habillée, mais rien de plus : dans la colère ils 
sont féroces; ils n'entendent pas la plaisanterie. Quant 

1 . Una mu su. 



262 CHAPITRE Vl. 

aux Castillans, tiens-les pour des hommes aux pensées 
nobles, qui donnent quand ils ont et qui ne reçoivent 
rien quand ils ne peuvent donner. Les gens d'Estrama- 
dure, c'est tout ce qu'on veut; ils sont comme le métal 
des alchimistes qui devient argent près de largent , et 
cuivre près du cuivre. Avec les Andalous, ma fille, il faut 
avoir quinze sens et non pas cinq, tant ils ont de finesse 
et de perspicacité dans fesprit ; tous rusés et sagaces, 
jamais cuistres. Le Galicien ne se porte pas en compte; 
ce n'est pas quelqu'un. L'Asturien, qui vit de crasse et 
de graisse, n'est bon que le samedi. Et les Portugais ! 
comment peindre leur caractère et leurs qualités ! 
Comme ils ont le cerveau brûlé, autant de fous, autant 
de marottes, mais la folie de presque tous, tu peux y 
compter, c'est, même dans la misère, c'est l'amour... » 

Ainsi les mœurs, les idées, les allures de chaque peuple 
sont-elles passées en revue par Cervantes, à travers le spec- 
tacle général d'une ville « où il vient, dit-il, beaucoup 
de monde pour apprendre les lois et beaucoup plus pour 
les enfreindre ». — Il poursuit son voyage autour de 
l'Espagne picaresque; suivons-le. 

Un soir, par exemple, il arrive dans une auberge, celle 
du Sevillano à Tolède, ou bien celle du Molimiio, au bout 
de la plaine d'Alcudia, sur la frontière de l'Andalousie 
et de la Castille. Les servantes, Maritorne ou Arguello , 
aux grosses joues, à la tête touffue, au corsage débraillé, 
se querellent en courant. Les muletiers vocifèrent entre 
eux. Les porteurs d'eau , couchés à terre , jouent à la 
prime et se menacent de l'œil. L'aubergiste gronde ; il 
est en peine : il ne sait pas lire et, voulant savoir le con- 
tenu d'un papier couvert d'écriture, il cherche querelle 
à sa femme. — « Lisez-moi cela, vous qui êtes poète. — 



VIE NOMADE. 263 

Je ne suis pas poêle, réplique la femme; j'ai seulement 
de l'esprit et je récite mes oraisons en latin. — En es- 
pagnol, ça vaudrait mieux. Yotre oncle le curé vous a 
déjà dit que, quand vous priez Dieu en latin, vous dites 
mille sottises et ne priez rien du tout. — C'est de Ten- 
vie, parce qu'on me voit tenir mes heures en latin, sur 
le bout du doigt, et me promener tout à travers, comme 
dans une vigne vendangée! » Cervantes note le dia- 
logue, qui reparaîtra dans quelque nouvelle. Mais voici 
venir deux enfants de quatorze à quinze ans, qui se 
rencontrent sous l'auvent de l'auberge et se saluent. 
Ceux-là sont courtois, sans se connaître. Leurs souliers 
en sandales de corde, leur coiffure hasardeuse, leur teint 
brûlé, leurs mains noires, et avec tout cela leur impu- 
dence et leur bonne santé, révèlent des picaros dans 
leur fleur. A leurs guenilles, ils devinent qu'ils sont 
chevaliers de la même industrie. — « De quel pays est 
Votre Grâce, seigneur gentilhomme, et où portez-vous 
vos pas? — J'ignore où je suis né, seigneur chevalier, 
et je ne sais où je vais. — Votre Grâce connaît-elle 
quelque métier? — Je découpe au ciseau fort délicate- 
ment et mes doigts visitent les poches avec une ponc- 
tualité irréprochable. — Pour moi, dit l'autre, je sais 
couper en laissant un as par-dessous ; je suis versé dans 
la connaissance du qiiinola et du lansquenet. )>En même 
temps il tire d'un vieux col à la wallonne, qui s'enroule 
autour de son cou en festons noirâtres, un jeu de cartes 
de forme ovale et de couleur inconnue ; et passant de 
la doctrine à l'application, il propose, d'un air candide, 
à un gros muletier une partie sur le coin d'un banc. 
Le muletier, dépouillé en un tour de main, enrage. Sa 
colère vient compléter le désordre et le bruit général. 



264 CHAPITRE VI. 

qui vont toujours croissant et que ia nuit seule apai- 
sera. Encore la nuit sera-t-elle courte, car on entend 
bientôt, sous les fenêtres, le son d'une guitare, qui met 
sur pied tous les hôtes de l'auberge. Ils se trouvent 
réunis comme par enchantement , sur la route, où ils 
entament, à la clarté de la lune, des boléros, des ségui- 
dilles, que les uns chantent, que les autres dansent, et 
dans lesquelles la gaieté brutale du monde picaresque 
éclate en mille contorsions. Cervantes sourit, note dans 
sa mémoire tout ce que je viens de dire, emporte sa 
moisson et prend la route de Séville. 

Séville est la seconde patrie de Cervantes ; longtemps 
on a voulu que ce fût la première,, tant il y a vécu. Il a 
vu, quand il travaillait à l'approvisionnement des flottes, 
jouer tous les ressorts d'une administration servie par 
des picaros. Les mystères de Séville seront racontés 
dans une de ses Nouvelles ^ . Il connaît tous les braves 
gens qui circulent entre la tour de l'Or et la poterne de 
l'Alcazar, et qui « s'amusent comme des rois » . Voici 
le portefaix, à qui l'on confie sans garantie et sans con- 
trôle les provisions de l'État; il a trois paniers de 
jonc pour mettre la viande, le poisson et les fruits, un 
petit sac de toile pour mettre le pain. Il déjeune che- 
min faisant de ce qu'il porte, et il dévalise un peu les 
maisons où on l'envoie. Voici les braves d'Andalousie, 
le bouclier à la ceinture, portant pistolet, longue épée, 
bas de couleur, jarretières à rosette, col à la wallonne 
et chapeau à large bord. Rien n'est plus doux que leur 
vie, bien que l'un d'eux, Chiquiznaque, soit mal avec 
la police, et que l'autre, Main-de-Fer, ait eu une main 

1. Rinconele et Corladillo. 



VIE NOMADE. 265 

roiipée par autorité de justice. Cet homme déguenillé 
qui semble attendre quelqu'un est le Petit-Loup, de 
Malaga ; il a des mains merveilleuses qui au jeu ne 
perdent jamais. Ce prêtre qui assiste d'un air doux au 
débarquement des voyageurs n'est pas un prêtre; il 
entend mieux les cartes que le latin. Quand arrive 
d'Amérique un négociant gonflé d'or, il lui ofïre ses 
services, qui ne sont jamais sans profit pour lui. Il ex- 
ploite c( le Péruvien ». Non moins honnêtes sont les 
deux hommes chauves qui passent là-bas gravement et 
sans parler. Leur office est de regarder avec soin com- 
ment s'ouvrent les portes des maisons, quelle est l'épais- 
seur des murs et quelles personnes touchent de l'argent. 
Ils sont frelons {abispones). C'est une des premières 
charges de la hampe. 

La hampa est la société formée entre tous ces person- 
nages qui se tiennent entre eux . Le brigandage à Séville est 
organisé ; on paye patente de voleur, et tout le monde rend 
des comptes au seigneur Monipodio, (de père à tous », 
le maître, le protecteur, le supérieur de la confrérie, 
chez qui on se réunit le dimanche. « Il donne audience 
aujourd'hui, » dit Cervantes, venez le voir et l'entendre. 
En effet, il nous introduit dans une maison de mauvaise 
apparence, qui est la Cour des Miracles de Séville. Le 
lieu est modeste comme la demeure de la vertu : un 
patio carrelé en briques , meublé d'un banc à trois 
jambes, d'une cruche ébréchée, d'une natte de jonc et 
d'un pot de basilic ; sur les côtés, deux salles basses, où 
l'on aperçoit des fleurets, des boucliers de liège, un 
coffre sans couvercle et une image de Notre-Dame. Là 
habite Monipodio, là il apparaît sur l'escalier branlant : 
il porte un long manteau de serge, un chapeau à larges 



266 chapitrp: VI. 

bords, de grandes chausses de toile et iiue épée courte 
pendue à un baudrier de cuir. Sa taille est haute , sa 
barbe noire ; ses yeux sont enfoncés, ses sourcils joints ; 
il est calme et, quand il arrive, les bravaches réunis 
dans la cour, les frelons, les portefaix se taisent à son 
aspect. « Je suis ici pour rendre la justice, dit-il douce- 
ment. — Et que personne ne s'avise de violer le plus pe- 
tit règlement de notre ordre, ajoute-t-il en jetant le feu 
par les yeux. » Il fait une leçon aux compères sur les 
choses relatives à leur état ; mais il la fait dans sa langue 
qui est la gerigonza ou la germania, langue des frères, 
a Enfants, dit-il, n'ayez jamais de logis connu ni de de- 
meure fixe, ne dites pas vos noms, car si la chance 
tournait autrement qu'elle ne doit, il n'est pas bon 
qu'on trouve inscrit sous le paraphe du greffier que le 
nommé un tel a été fouetté ou pendu, choses qui son- 
nent mal aux oreilles. N'avouez jamais, ne chantez 
pas, si le bourreau vous donne les angoisses. Quel 
murcien (voleur) n'a pas soufïert aux finibiis terrœ 
(la potence), à la main chaude et aux gurapes (le fouet 
et les galères)? Un brave ne desserre pas les dents, ou, 
si sa langue doit décider de sa vie, il sait qu'un non n'a 
pas plus de lettres qu'un oui. » Ainsi parle Monipodio, 
puis il tire de sa poche la liste des confrères; il y inscrit 
les novices, il donne de l'avancement aux anciens, il 
détermine l'emploi de chacun ; celui-ci sera fleuriste 
(voleur au jeu"), celui-là basson (coupeur de bourses). 
Il distribue le butin de la veille et les postes du lende- 
main ; il désigne les maisons où se feront des guzpata- 
ros (trous au mur) et les personnes qui devront être bala- 
frées. Ce dernier point est important. Monipodio reçoit 
de toute la ville des commandes secrètes ; tel veut se 



VIE NOMADE. 267 

venger d'un ennemi et le fait bâtonner ; tel veut moins 
et se contente de faire effrayer un rival ; tel veut davan- 
tage et demande qu'on coupe la figure à sa victime, ou 
bien qu'on répande contre elle un petit écrit calom- 
nieux. Monipodio tient la comptabilité avec soin, il a 
son mémoire des coups de bâton , son cahier des bala- 
fres et son registre des offenses communes, c'est-à-dire 
des petites mésaventures bénignes, des taches, des esto- 
cades, des huées qu'il délivre au plus bas prix. Une 
frayeur de vingt écus est déjà grave et coûteuse. 

Quand Monipodio a tout réglé, alors on apporte du 
vin, on s'assied en rond autour de la natte de jonc, les 
langues se délient, la gaieté vient vite, et les propos 
hardis, et les danses. Une femme joue du tambour de 
basque avec sa pantoufle, une autre de la mandoline 
avec un balai de jonc, Monipodio fait des castagnettes 
avec une assiette cassée. Une séguidille s'improvise, 
paroles et musique. Le crescendo va son train... Mais 
tout à coup un enfant accourt qui donne l'alerte; c'est 
la sentinelle de la rue qui a vu apparaître l'alcade de 
justice. Le Gaudearnus de la hampe s'arrête, le silence 
se fait, et le vide, car tout le monde a disparu en un 
clin d'œil par les toits et les terrasses. Monipodio seul 
est ferme au poste. L'alcade passe son chemin et Moni- 
podio rappelle ses enfants; il reprend sa leçon. Pour- 
quoi avoir peur de Ja justice? on y a des amis; l'algua- 
zil des vagabonds est plein d'humanité. « Il nous donne 
la poule pourvu qu'il en ait une patte. Aimons nos bien- 
faiteurs, qui sont : le procureur qui nous assiste, 
l'alguazil qui nous avertit, le bourreau qui s'apitoie, le 
greffier de bonne composition qui fait du crime une faute 
el de la faute une peccadille , et l'homme enfin qui 



208 CHAPITRE VI. 

arrête la foule quand elle crie au voleur, et dit : Laissez 
ce pauvre diable! » 

Monipodio sait vivre ; il a ordonné à chacun de son- 
ger au repos de son âme; il fait prélever sur le butin 
une part pour les messes et pour le casuel du prêtre. 
En effet, la hampa est pieuse, l'ordre « sert Dieu »; on 
récite son chapelet, on vole moins le vendredi, les fre- 
lons entendent la messe chaque jour avec une dévotion 
exemplaire, et la receleuse Pipota prie le ciel pour 
tous. La voici qui entre dans la salle basse et qui s'age- 
nouille devant l'image de la Vierge. Elle est épuisée par les 
austérités et les oraisons. «Avant qu'il soit midi, je dois 
aller faire mes dévotions et porter mes petits cierges à 
Notre-Dame des Eaux et au saint crucifix de Saint- Au- 
gustin, ce queje ne manquerais jamais de faire, qu'il neige 
ou qu'il vente... Il se fait tard, donnez-moi un coup de 
vin, si vous en avez, pour consoler cet estomac qui va 
toujours mal. — Vous allez en boire! s'écrie La Esca- 
lanta. Et elle donne à la très-dévote vieille une tasse 
pleine que celle-ci prend à deux mains et dont elle souffle 
l'écume. — Tu en as mis beaucoup, ma fille, mais Dieu 
me donnera des forces pour tout ! Et y appliquant ses 
lèvres, d'un trait, sans s'y prendre à deux fois, elle 
transvase le vin dans son estomac. — Il est de Guadal- 
canal, dit-elle, et il a un arrière-goût, ce petit mon- 
sieur ! Dieu te console, ma fille, comme tu m'as conso- 
lée! mais j'ai peur que ceci ne me fasse mal... — Non, 
mère, dit Monipodio : il a trois ans. — Je l'espère en 
la sainte Vierge, dit Pipota. Petites, voyez si vous avez 
quelques cuartos pour les cierges. — Tenez, dit La 
Gananciosa, en voici deux; je vous prie de mettre un 
cierge pour moi à monsieur saint Michel et un à mon- 



VIE NOMADE. 2G0 

sieur saint Biaise; et j'en voudrais un à madame sainte 
Lucie, en qui j'ai grande dévotion, pour guérir les 
yeux. — Tu feras bien, ma fdle , et ne sois pas regar- 
dante; il est bien important de porter ses cierges devant 
soi avant Iheure de la mort et de ne pas compter sur ceux 
de ses héritiers. . . Enfants, amusez-vous, vous êtes dans la 
saison. La vieillesse viendra et vous pleurerez le temps 
perdu, comme je le pleure. Recommandez-moi à Dieu 
dans vos prières, je vais le prier aussi pour moi et pour 
vous, afin qu'il nous protège dans notre dangereux mé- 
tier et nous préserve des surprises de la justice. » 

Ce mélange d'idées contradictoires, cette union de la 
foi et du crime, qui est le concert de toutes ces disso- 
nances et qui forme, dit-on, le système moral du brigand 
chez les races du Midi, Cervantes le fait ressortir avec 
un relief digne de Molière. Il exprime même sa pensée 
par la bouche de Rinconete et celle de Cortadillo, 
deux enfants qu'il introduit dans la hampa comme des 
novices, afin de donner à son tableau l'intérêt d'une 
nouvelle. Ils arrivent en Andalousie pleins d'admiration 
pour Séville. — « Chaque pays a sa coutume; obéissons 
à la coutume de celui-ci. Séville étant le premier pays 
du monde, sa coutume sera la plus sage de toutes. » Ils 
entrent chez Monipodio, et apprennent là comment la 
piété peut faire bon ménage avec le mal . 

Ils s'étonnaient de la sécurité de ces gens qui, souillés de vols, 
d'homicides et d'offenses à Dieu, ont la confiance d'aller au ciel 
pourvu qu'ils ne manquent pas à leurs dévotions ; ils s'étonnaient 
de voir la vieille Pipota, receleuse des voleurs, qui, pourvu qu'elle 
allume des cierges, compte entrer toute vêtue et chaussée au 
paradis. — Comment, disaient-ils à un portefaix, peut-on faire 
métier en même temps de voler et de servir Dieu? — Moi, 
répondit brusquement cet homme, je ne me mêle pas de théo- 



270 CHAPITRE VI. 

logie. JVIais n'ost-il pas pire d'être liërélique ou renégat, ou par- 
ricide? — Tout cela ne vaut rien, se dit le jeune Corladillo... 
Mais il était émerveillé de voir l'obéissance gardée à Monipodio 
et l'aveugle négligence de la justice dans celte fameuse cité de 
Séville! 

On sent que la colère et la satire vont éclater sous la 
plurne de Cervantes. Il faudrait tout dire sur cette aca- 
démie du brigandage, et aussi sur d'autres picaros, les 
virotes, les matons, qui sont d'une classe plus élevée. Il 
promet d'écrire un jour l'histoire complète des mystères 
de Séville. Mais il hésite, car ces étrangetés sont dans les 
mœurs espagnoles , et les mœurs sont une puissance 
redoutable. Sur de tels usages, « qui donnent une belle 
matière à discourir, le silence est imposé par des rai- 
sons fortes », dit-il dans la nouvelle du Jaloux. C'est 
là pourtant qu'il a tracé, sous la figure de Loaïsa, un 
portrait des viroles, des jeunes gens désœuvrés, fils des 
bourgeois riches, qui forment à Séville une brillante 
confrérie de picaros beaux diseurs et bien vêtus , 
qui s'entr'aident pour violer les lois. Personne n'ose 
rien contre les « coureurs de carrefours », la gente de 
barrio. Les hommes de Monipodio sont pendus quel- 
quefois, mais les autres circulent assez librement, et le 
nombre est grand de ceux qui, emportés par l'esprit 
d'aventure , prennent la clef des champs et vivent aux 
dépens de lEspagne. Il sort de tous les rangs de la so- 
ciété espagnole des déserteurs qui deviennent des picaros 
volontaires. Cervantes ailleurs a raconté l'histoire «d'un 
picaro décent, vertueux, bien élevé et spirituel ». 
C'est dans l'admirable nouvelle intitulée l'Illustre 
Servante [Fregona). 

ABurgos vivait un jeune gentilhomme, noble et riche, 



VIE NOMADE. 271 

appelé Garriazo ; c'était presque un enfant. La maison 
paternelle Tennuyait; ni les fêtes de Burgos, ni les re- 
pas délicats, ni la chasse ne pouvaient lui plaire. Il était 
pensif et mélancolique. Un jour il déclare à son père 
qu'il voulait aller étudier à Salamanque avec son ami 
Avendano. Il part, muni de la bénédiction de sa famille, 
au milieu des pleurs de sa mère ; il emmène deux do- 
mestiques et un précepteur à barbe blanche. Arrivé à 
Yalladolid, il se sauve, il écrit qu'il s'en va en Flandre 
faire la guerre, il vend sa mule et son épée, achète des 
bas bruns , de grandes chausses, un mantelet à deux 
pans, et se met en route à pied en chantant des ségui- 
dilles à plein gosier. Il marche vers son but, qui n'est 
autre que la pêche du thon à Zahara. Le voilà libre, 
heureux , bravant la fatigue, le chaud et le froid, cou- 
chant sur un tas de blé ou dans le pailler d'une auberge, 
se querellant partout, et toujours prêt à mettre deux 
pieds de dague dans le ventre de son adversaire. Il ne 
s'enivre jamais, il est noble, généreux et libéral ; c'est 
un prince dans ses actions. Si le gentilhomme estpicaro, 
le picaro est gentilhomme. Il veut seulement s'affran- 
chir et aller devant lui à la grâce de Dieu. 

Une aventure chasse l'autre. Carriazo et son camarade 
Avendano , en arrivant dans une auberge à l'entrée de 
Tolède, aperçoivent une jeune paysanne de quinze ans, 
au visage angélique; elle porte une jupe et un corsage 
verts, un collier d'étoiles de jais, un cordon de Saint- 
François à la ceinture avec un trousseau de clefs, et aux 
oreilles deux petites poires de verre. Ses cheveux, où 
se mêlent les nuances du châtain et du blond, retombent 
sur ses épaules en longues tresses. Elle est simple et 
belle. En la voyant, Avendaiio, ému, s'arrête; il se 



272 CHAPITRE VI. 

fait valet d'auberge à côté de la belle servante, et, tout 
en inscrivant sur le livre des comptes le blé et l'orge 
donnés aux muletiers, il écrit au verso, par mégarde, des 
strophes amoureuses qu'il remet à la Fregojia. Elle s'en 
soucie peu. — uEUe est dure comme un marbre, disent 
les gens de la maison, farouche comme une montagnarde 
de Sayagun et revêche comme une ortie, quoiqu'elle ait 
une mine de bonne année et une figure de Pâques. — 
C'est, dit un autre, un bijou réservé pour un comte ou 
un archipretre. — Elle a un cilice collé aux chairs, dit 
un troisième; elle se nourrit ^'Ave Maria, )> 

Quoi qu'il en soit, la servante est une perle égarée. 
Avendailojurede la recueillir, et le gentilhomme épouse 
hardiment la servante. Cervantes, il est vrai, se hâte 
d'en consoler le lecteur et lui découvre que la jolie fille 
est de très-bonne maison, en relevant ce dénoûment de 
comédie par des détails ingénieux ; mais il marque la vé- 
ritable pensée de la nouvelle^ celle des métamorphoses 
sociales de l'Espagne, dans ce dialogue des deux jeunes 
gens , l'un ne rêvant que madragues, l'autre ne pen- 
sant qu'à la Fregona. 

— Ah! dit Garriazo, la belle chose pour un don Thomas do 
Avendaiîo, fils de don Juan de Avendano, et qui est gentilhomme 
au premier titre, riche à souhait, jeune à ravir, spirituel à mer- 
veille, d'être perdu d'amour pour une servanle d'auberge du 
Sevillano! — C'est tout à fait ce qui me semble, répond Aven- 
dano, quand je vois un don Diego Garriazo, fils d'un chevalier 
d'Alcantara, en passe d'hériter du majorât paternel, chez qui 
tout est noble, le corps et l'esprit, devenir, avec toutes ces 
qualités de race, amoureux de qui?... Peut-être de la reine 
Genièvre! Non pas! mais de la madrague de Zahara, qui est, 
je crois, une tentation plus laide que celle de saint Antoine! 

Tels sont les deux types de ces picaros improvisés 
que l'Espagne recèle en grand nombre. 



VIE NOMADE. 273 

En veut-on un troisième exemple? Venez au milieu 
des bois, la nuit. Voici, au milieu d'une troupe d'hommes 
au costume bizarre, un jeune cavalier de bonne mine qui 
s'assied sur un tronc de liège dans une cabane ornée de 
rameaux et tapissée dejoncs. On fait cercle autour de lui; 
on lui met entre les mains un marteau et des tenailles. 
Puis deux hommes s'approchent et, en jouant de la 
guitare, lui ordonnent de faire deux cabrioles. Après cette 
cérémonie, on passe deux fois autour de son bras nu un 
ruban de soie. Cela veut dire qu'il change de vie, qu'il 
entre dans des liens nouveaux et qu'il se marie. « Nous 
te livrons cette jeune fille, lui dit-on, la fleur et la crème 
de beauté des bohémiennes d'Espagne. » Andrès, le 
gentilhomme, qui a quitté Madrid et sa famille pour 
suivre la belle Preciosa, est le type du bohémien volon- 
taire. 

Cervantes, à |cette occasion, raconte la vie des bo- 
hémiens. Il a vu de près dans l'Espagne du Sud, à 
Valence, à Murcie, à la Porte-de-Terre à Cadix, dans 
le faubourg de Triana à Sèville, ces gitanos aux dents 
blanches, à la peau brune et au regard sauvage. Il a vu 
danser dans les rues de Madrid les gitanas au corps 
souple et au pied fin , qui s'en retournaient le soir, à 
l'heure de VAve Maria , dans leur campement de Santa- 
Barbara, hors de la ville. Cette horde, avec ses oripeaux 
bariolés, qui représente la barbarie au milieu de la ci- 
vilisation, forme un ordre qui a ses fondements politi- 
ques et ses raisons naturelles*, une société à part, qui 
a ses statuts comme la hampa, et comme elle, vit au 
sein et aux dépens de la société espagnole. « Nous veil- 

1 . Orden puesla en razon y en politicos fundamenfoa. 

18 



274 CHAPITRE Vï. 

Ions de jour et nous volons de nuit, dit un vieux gitano, 
nous apprenons à tout le monde la vigilance; prenez 
garde où vous mettez votre bien. C'est pour nous qu'on 
élève le bétail, que les arbres donnent des fruits, les 
vignes du raisin, les potagers des légumes. Nous vivons 
dt^ notre industrie et de notre bec, avec toutes sortes de 
talents. Nous ne portons pas les insignes de notre ordre 
sur la poitrine, mais sur les épaules, quand la justice 
nous marque ; mais alors la question ne nous fait pas 
crier. En prison on chante, à la torture on se tait. Nous 
sommes souvent martyrs, jamais confesseurs. Nous sa- 
vons que Ton ne prend pas de truites à braies sèches, 
et que dans la vie tout est sujet à des périls divers. Le 
marin navigue malgré les naufrages, le soldat combat 
malgré le carnage , le bohémien vole malgré le fouet. » 
« — Il est né pour cela, dit Cervantes. Fils de voleurs, 
élevé parmi des voleurs, il étudie le vol jusqu'au dernier 
degré de la perfection. » Maquignon incomparable, s'il 
dérobe une mule, il change en un clin d'œil la robe de 
l'animal, son poil, ses tares, son air, son allure même 
(en lui versant du vif-argent dans les oreilles), et le 
transforme si bien qu'il le revend au propriétaire. De 
tous ces vols, il n'a aucune honte, étant convaincu que 
les biens terrestres appartiennent à tout le monde. Dans 
son campement , « tout est en commun , excepté les 
femmes. » 

— «Regarde bien les jeunes filles; choisis ta femme, 
dit encore le vieux gitano à Andrès. Mais sache que nous 
observons d'une manière inviolable la loi des liaisons. 
Point d'infidélité chez nous , ni de jalousie. Si une 
femme est jamais coupable, nous la tuons et l'enterrons 
dans les montagnes , comme on fait d'un animal nuisible.» 



VIE NOMADE. 275 

Cette justice sommaire, qui rappelle les mœurs des 
Germains et qu'à leur sujet Tacite a mise en relief, Cer- 
vantes n'ose pas la blâmer. Malgré lui, en comparant 
la société galante de son temps et la communauté sau- 
vage des bohémiens, il remarque des traits à l'avantage 
de ceux-ci. Andrès le gentilhomme abdique, dit-il, la 
vanité de son lignage en voyant la mâle simplicité de 
ces nomades. Il apprend d'eux à jouir de la nature, à 
lire l'heure dans le ciel, à faire de la caverne une mai- 
son , d'une baraque un palais , du vallon et du rocher 
un nid d'ombre , de la neige un rafraîchissement et de 
la pluie un bain salutaire. « Nous nous contentons de 
ce que nous avons; nous vivons gaiement. Nous sommes 
seigneurs des campagnes , des forêts , des monts , des 
fontaines et des fleuves. L'orgueil de l'honneur ne nous 
donne point de soucis, ni l'ambition d'insomnies; nous 
ne nous levons point avant le jour pour présenter des 
requêtes.» 

De proche en proche , Cervantes se sent gagné à la 
vie des tribus errantes ; avec elles il pénètre dans les 
solitudes où la vie est libre , d'où Ton voit « comment 
l'aurore chasse et balaye les étoiles du ciel et comment, 
avec l'aube sa compagne, elle réjouit l'air en parais- 
sant.» C'est dans ce paysage hardi et alpestre qu'il fait 
halte, comme Salvator Rosa, au milieu des brigands, 
et c'est là que se montre, comme dans son cadre natu- 
rel , la jeune et chaste Préciosa. Elle aussi, elle apprend à 
Andrès ce qu'il ignore; c'est-à-dire la longue épreuve 
d'un amour vrai , sans galanterie , sans méfiance et sans 
retour. 

Je ne peindrai pas ici Préciosa , car la France la con- 
naît; la bohémienne nous est venue avec ses grelots, son 



276 CHAPITRE VI. 

tambour de basque et sa fierté magnifique, dans Notre- 
Dame de Paris. Yictor Hugo , en s'emparant de cette 
gracieuse figure, en a fait une création nouvelle qui lui 
appartient. Mais la Esmeralda est bien ce bijou précieux 
[Preciosa]^ cette fleur de jeunesse et de pureté sauvage, 
que Cervantes a découverte au milieu de la bohème espa- 
gnole, et sauvée. Yoici la différence essentielle des deux 
auteurs : notre grand poëte a jeté la bohémienne avec plus 
d'art et de passion violente dans des crises plus dra- 
matiques. Il l'a conduite dans la hampa de Monipodio, 
dont il a fait la Cour des Miracles , et, par une vivante 
étude d'archaïsme , il a ressuscité autour d'elle tout le 
Paris du Moyen Age. Cervantes, dominé par une autre 
idée, peint moins le passé que le présent; il montre 
la bohème et la hampa comme deux légions distinctes 
et contemporaines ; il explique leur vie antisociale. 
c( Nous n'avons pas d'autre gagne-pain que notre finesse 
et notre ruse, dit la gitanilla. Aussi pas un bohémien 
n'est-il boiteux de l'entendement. Chez nous, on se dé- 
gourdit vite et on ne se laisse moisir par aucun côté. » 
Elle dit et se glisse dans Madrid, en dansant, en chantant 
et en raillant tout le monde , alcades et gentilshommes , 
la ville et la cour : c'est une figure satirique. 

Un lieutenant de police et sa femme , chez qui elle 
a dansé , ne pouvant pas trouver une obole pour la 
payer, elle les contemple avec étonnement pendant qu'ils 
fouillent et retournent en vain leurs poches vides. 
c( Vous ne vendez donc pas la justice , seigneur lieu- 
tenant? Yous faites des modes nouvelles? Yous mourrez 
de faim. Il faut vendre la justice. Je me suis laissé 
dire qu'il faut tirer de l'argent d'un office pour en sol- 
liciter d'autres avec succès. » C'est un des traits sans 



VIE NOMADE. 277 

nombre qu'elle lance d'un air mutin à la société régu- 
lière et qui trahissent la préoccupation de Cervantes, 
visible d'ailleurs et sensible dans toutes ses nouvelles 
picaresques, (c Vous avez un démêlé avec la justice, dit 
l'aubergiste du Sevillàno ^ Il y a moyen d'adoucir le 
corrégidor. Il veut du bien à une religieuse sa parente, 
qui dépend de son confesseur. Or je parlerai à ma blan- 
chisseuse , celle-ci parlera à sa fille , sa fille à la sœur 
d'un certain moine, cette sœur au moine son frère, le 
moine au confesseur de la religieuse, et si la religieuse 
donne un billet pour le corrégidor, on peut tout espé- 
rer, — pourvu que l'on graisse les mains de la justice, 
car c'est une machine qui, non graissée, crie plus qu'une 
charrette à bœufs. » C'est à croire que l'aubergiste a lu 
Voltaire. Les bohémiens, qui sont toujours en guerre 
avec la justice, en disent beaucoup plus long. Us savent 
le tarif auquel ils se rachètent : pour ceci, donner un 
pot d'argent, pour cela un collier de perles, pour tout, 
s'armer des armes du grand Philippe. C'est le nec plus 
ultra : à leur aspect, le procureur le plus morose se 
sent fidèle sujet, et se met à sourire. L'ironie quel- 
quefois va plus loin et atteint plus haut. Le lieutenant 
honnête , qui étonne si fort Préciosa et à qui elle veut 
couper ses pans d'habit pour en faire des reliques, donne 
une nouvelle preuve d'innocence en conseillant à la bo- 
hémienne d'aller à la cour. «A la cour! où tout s'achète 
et se vend ! Encore s'ils me voulaient pour mon esprit, 
j'irais; mais il y a des palais où l'on ne veut que des 
jongleurs , et ils y réussissent mieux que les gens d'es- 
prit. — Allons, petite fille, interrompit une vieille bohé- 

1 . V. la Frcgona. 



278 CHAPITRE VI. 

mienne, ne parle pas davantage ; ne te fais pas si fine. 
Tu te casserais par la pointe ! » 

C'est à vous, mon esprit, à qui je veux parler, 

aurait dit Boileau. Cervantes s'interdit d'aller plus loin, 
se morigène et se contient, en poursuivant cette élude 
de plus en plus profonde de son pays et de son temps. 
Le monde qu'il observe est plein d'éléments hostiles, 
d'affiliations honteuses et de dissolvants de toute sorte. 
C'est la société régulière qui est amoureuse d'aventures, 
corrompue , vénale et volontairement picaresque ; c'est 
le désordre antisocial qui est organisé, réglé rigoureu- 
sement et soumis à une économie savante et active !.. 
Ce spectacle , qui se déroule devant lui sous toutes les 
faces, tente sa colère et lui apporte des inspirations 
violentes. 

Que d'événements encore, pendant sa vie nomade, ont 
blessé son patriotisme. En 1587, il prépare à Séville 
le départ de VArinada, dont le nom seul devient un 
souvenir amer pour un cœur espagnol. En 1S91, il as- 
siste à l'étrange querelle de la ville de Ségovie avec le 
couvent d'Ubéda. La ville réclame le corps de feu Jean 
de la Croix, le directeur mystique. Le couvent le garde. 
Ségovie fait voler le cadavre qu'on emporte , en cou- 
rant, la nuit, par monts et par vaux : Cervantes pensera 
à ce pieux scandale, en écrivant l'épisode du mort voya- 
geur, dans Don Quichotte. 

En 1596, le l^*" juillet, un fait incroyable, s'il n'était 
vérifié par l'hisloire, révéla tout à coup l'état réel de 
faiblesse et d'incurie où se trouvait l'Espagne. La flotte 
de l'amiral anglais Howard entra à Cadix sans rencon- 
trer de résistance; le comte d'Essex débarqua, s'empara 



VIE NOMADE. 279 

de la ville, la pilla pendant vingt-quatre jours, y mit le 
feu et se retira tranquillement. C'était un malheur et un 
outrage ; il s'y joignit un ridicule. Pendant qu'Essex 
était à Cadix, on réunit à Séville les troupes destinées à 
le combattre un jour; le capitaine Becerra commença 
leur instruction, et le duc de Medina-Celi se prépara 
gravement à diriger le siège de Cadix. Quand tout fut 
prêt , les Anglais étaient partis. Cervantes vit à Séville 
les troupes empanachées , leurs instructeurs bruyants et 
tout le fracas du capitaine Becerra, qu'il appelait dans 
sa colère Becerro (le veau). Il vit, en ce cruel mois de 
juillet 1596, les retardataires faire une rentrée solen- 
nelle dans Cadix en ruine, avec une majesté lente qui 
achevait de les peindre. Le vieux soldat n'y tint pas; 
il écrivit la boutade suivante : 

Cette procession, qu'on appelle une armée, 
Fait la semaine sainte en juillet, à propos; 
C'est une confrérie (on l'avait mal nommée) 
Qui met le peuple en joie, — et l'Anglais en repos! 

lis portaient des milliers de plumes aux chapeaux; 
Le vent ayant soufflé sur la foule emplumée, 
Enleva chacun d'eux, Goliath ou pygmée. 
En moins de quinze jours, ils étaient tous capots! 

Le Becerro, beuglant, mit ses troupes en file, 
L'univers tout entier fut dans l'ébranlement, 
La terre retentit, le ciel se remplit d'ombre!... 

Puis, dans Cadix enfin, d'un pas grave et tranquille, 

Le duc de Médina vint triomphalement, 

— Quand le comte d'Essex fut parti sans encombre*. 

Rodomontades et néant , orgueil et faiblesse , luxe et 

1 . L'ordre des rimes est ici copié de Cervantes. 



280 CHAPITRE VI. 

misère, que de contradictions étaient cachées dans la 
gloire du règne de Philippe II ! Cervantes les sentait 
partout, dans l'administration des finances, de la guerre 
et de la justice , dans la constitution sociale et dans les 
mœurs publiques. Il citait volontiers le dicton espagnol 
qui, dans son Doîi Quichotte^ reparaît souvent : Alla 
van leyes do quieren reyes! ainsi vont les lois que le 
veulent les rois!... Philippe II avait prodigué à son 
caprice les richesses de l'Espagne et sacrifié les hommes. 
Don Juan d'Autriche , Mondejar, Santa -Gruz étaient 
frappés de disgrâce au moindre signe d'indépendance. 
Il faisait assassiner Escovedo et voulait la tête du 
meurtrier, son émissaire. Les procès de foi s'ajou- 
tant à ces drames politiques, ensanglantaient l'Espagne 
appauvrie , démantelée , vaincue d'avance , et on lui 
répondait, quand elle s'inquiétait, par un seul mot : la 
raison d'État ! « La Raison d'État! s'écrie Cervantes % 
une grande dame, la meilleure des raisons quand les 
autres sont mauvaises. )) 

En 1S98, l'Espagne subit deux atteintes nouvelles : 
le traité de Vervins et la mort de Philippe II qui, mal- 
gré ses fautes , avait les mérites d'un roi passionnément 
laborieux:. Peut-être ces événements considérables réveil- 
leraient-ils la nation ?... Non , mais la mort du roi fut 
l'occasion de scènes singulières , de grandes cérémonies 
et de petites querelles, dont Cervantes nous a gardé le 
souvenir. A Séville, on avait dressé un catafalque pom- 
peux en l'honneur du feu roi ; les inquisiteurs et les juges 
de la cour suprême vinrent prendre place à l'entour ; 

1 . Una senora que a mi parecer llaman por ahi razon de estado , 
que cuando con ella se cumple se ha de descumplir con otras razones 
muchas. [Coloquio de los perros.) 



VIE NOMADE. 281 

mais la question de préséance n'avait pas été réglée. Inqui- 
siteurs et juges se disputèrent le premier rang; le prêtre 
qui officiait dut quitter l'autel. On en référa au roi et le 
roi à son conseil. Un mois se passa ainsi. Pendant ce 
temps , les Andalous venaient visiter le catafalque que 
Pacheco avait admirablement orné ; chacun disait son 
mot; c'était toujours une forfanterie. Cervantes, ami du 
peintre, écoutait avec surprise les exclamations vides de 
sens des soldats, des bravaches, des valentons, pressés 
au pied du monument. Il en a mis deux en scène dans 
un sonnet moqueur, bizarre , étrangement composé, 
dont j'imite la structure. C'est d'abord un soldat qui 
parle : 

Ah! jour de Dieu! quels chefs-d'œuvre éclatants! 
Quelle machine! et qu'avec allégresse 
Moi, je paîrais, messieurs les assistants, 
Pour en pouvoir dépeindre la richesse ! 

Par Jésus-Chrisl! la plus petite pièce 
Vaut son poids d'or et doit durer cent ans. 
Noble Séville! en grandeur, en noblesse, 
Nous égalons Rome à ses plus beaux temps. 

L'âme du mort viendra du paradis, 
(Où pour jamais elle a marqué sa place), 
Pour visiter un tombeau si gentil ! 

— Un Valenton s'écria : Cadédis! 
Seigneur soldat, j'approuve Votre Grâce, 
Et qui dira le contraire a menti, 

11 dit. Do son épée il empoigne la garde , 
Enfonce son chapeau, de travers nous regarde, 
Et puis... Et voilà tout, notre brave est parti. 

Voilà l'oraison funèbre de Philippe II à Séville. Les 
questions de préséance et de vanité, les débats ridicules 



28a CHAPITRE VI. 

et les gascorinades se croisent autour de son ombre. Si 
Brantôme passait par là, il prendrait des notes à foison. 
Cervantes en a pris beaucoup depuis dix ans ; quelques- 
unes , on le voit, nous sont parvenues. Je viens de 
marquer dans son œuvre le point où se montrent quel- 
ques vérités sociales et politiques qui prennent un accent 
d'amertume et d'ironie. Il incline peu à peu à la satire. 
Ses nouvelles cachent dans leur gaieté même une pointe 
aiguë de haute raillerie. Par exemple, Cortadillo, le 
coupeur de bourses, est surnommé Cortadillo el bueno, 
« comme on disait jadis Guzman le brave. » L'Espagne 
a eu des grands hommes ; elle a maintenant des picaros 
qui sont grands. Elle eut aussi des castillans honnêtes; 
aujourd'hui le rufian, qui s'est fait aubergiste, après une 
vie de vagabondage et de vol , dira à Don Quichotte : 
« Entrez , seigneur, je [suis le castellano ( le châtelain 
ou le castillan) de ce pays. » Allusions fugitives que 
Cervantes laisse échapper. 

Quand il fait danser joyeusement le monde pica- 
resque, écoutez les paroles qu'il lui prête. L'Espagne, 
depuis L^84, est folle de danses : la sarabande et la cha- 
conne sont en vogue ; sur les routes, dans les prisons, 
au théâtre , à la cour, partout des bayles picarescos, 
Cervantes les place toujours dans ses tableaux de mœurs. 
« Qu'on joue les folies à la mode, s'écrie un muletier ^ 
et nous saurons remplir la mesure jusqu'au goulot ! » 
On joue alors la chaconne qui est venue d'Amérique et 
toute récente : 

Cette Indienne, un peu mulâtresse, a commis, dit la Renom- 
mée, plus de sacrilèges et d'iniquités qu'Aroba, 

1 . V. I« Frerjona. 



VIE NOMADE. 283 

Cette Indienne, qui règne sur la foule des servantes, la troupe 
des pages et l'armée des laquais , 

Dit et jure qu'elle est la fleur du panier, malgré la danse du 
Zambapalo, 

Et que la chaconne, — c'est la vie bonne ! 

C'est le refrain toujours ramené par Cervantes : 
« Dansez , dit-il , que le rire bouillonne , que les pieds 
soient de vif-argent : c'est la santé, c'est h vida ôona^y) 
comme on dit en patois, et comme on dira bientôt dans 
toutes les classes et dans l'Espagne entière : 

Que de fois "la chaconne, cette noble danse, a essayé déjà, 
avec la sarabande joyeuse, le pesame et le perramora, 

De se glisser dans les couvents par les fentes, et dans l'hon- 
nête quiétude des cellules sacrées! 

Que de fois on la blâme, et combien l'adorent en la blâmant! 
L'ami du plaisir est convaincu (et le niais pense avec lui) que la 
chaconne est la vie bonne ! 

La divine mode^ dit Cervantes, est la danse chantée, qui 
fait tout oublier. Celle des rufians ou celle des maures? 
celle des gitanos ou celles des sauvages?... qu'importe! 
Voici « le vaillant Escarraman , sorti des galères pour 
la terreur de la justice, » qui vient enseigner au monde 
la légèreté et le royal entrain, avec la Répulida, la Cos- 
colina et la Pizpita, ses compagnes. Il mêlera la sara- 
bande toute neuve « à la danse du Roi Alphonse le Brave, 
gloire des temps anciens. Il dansera d'or et le musicien 
jouera d'argent •. » 

Au fond ce n'est point la verve intarissable de ces ré- 
jouissances qui déplaît à Cervantes: il est du Midi, il aime 
le feu, le mouvement et la vie. Il n'espère pas, comme 
les prédicateurs de Madrid , corriger les mœurs ; mais 

i . V. Trampagos. 



284 CHAPITRE VI. 

la confusion morale qui éclate dans les fêtes comme dans 
les institutions de son pays le frappe de plus en plus. 
Tous y contribuent, depuis le misérable picaro jus- 
qu'à l'homme politique. Ils ont une disposition merveil- 
leuse à mêler le bien et le mal, le vrai et le faux, etcette 
disposition agit sur la littérature. On voit se répandre 
et grandir le goût des corruptions de l'esprit, et cela à la 
faveur même de ces danses voluptueuses et violentes. Les 
danses se sont emparées du théâtre , car « elles sont 
le sel des comédies , et sans elles une pièce ne vaut 
rien, » dit franchement un Espagnol. La muse drama- 
tique prend pour attributs l'épée et la guitare des An- 
dalous, la mantille et l'éventail. Taner^ cantar, baylar, 
pourrait-on écrire sur la toile. Les sérénades nocturnes 
portent le même coup à la poésie lyrique , qui est faite 
de débris du romancero , d'improvisations galantes et 
de pointes ridicules. Enfin la pastorale, les petits vers 
et les romans de chevalerie , lectures ordinaires des 
femmes et des jeunes gens , achèvent d'entraîner l'Es- 
pagne dans cette folie universelle, qui l'éloigné chaque 
jour de 1? vérité, du beau et de l'action. 

Dans la Tia fiiigida , Cervantes , préludant à la cri- 
tique qu'il va diriger contre le siècle, nous fait entendre 
une sérénade à demi littéraire dans le goût du temps. 
Les étudiants de Salamanque, grands dénicheurs de 
coiffes [deshollinadores) , s'assemblent sous les fenêtres 
d'Esperanza, avec des grelots, une mandoline, une cor- 
nemuse, une harpe et un poëte à la mode du jour. Le 
poëte souffle au chanteur un sonnet dont voici la fin : 



1, PelMcer. — « Los bayles... que es la salsa de las comedias y no 
valen nada sin elles. « 



VIE NOMABK. 285 

Mon Espérance est petite, elle est naine; 
Mon Espérance a dix-neuf ans à peine, 
Mais pour la vaincre , il faut être un géant. 

Qui ne voudrait, Espérance gentille, 

Servir ta grâce?... Ah! pour que mon feu brille, 

Jetez du bois dans mon foyer ardent !... 

Yoilà , dit Cervantes , « leur sonnet excommunié , 
pièce sublime par l'admirable trait final sur le bois et 
le feu, comme par l'antithèse du géant et de la naine. » 
Mais comme Esperanza ne le goûte pas, on lui chante 
d'autres vers pour la supplier de se montrer : 

Si l'éclat de vos yeux se cache , 
Voilé par des nuages froids. 
S'ils sont obscurcis une fois , 
Pour vos soleils c'est une tache. 

De l'océan de mon Eimui 
Si vous n'apaisez pas l'orage, 
Le Désir en moi fait naufrage , 
Et mon Espérance avec lui. 

C'est de vous seule que j'espère 
La vie au milieu de la mort, 
Le salut sur la rive amère, 
La joie au sein du déconfort. 

Le sonnet d'Oronte n'est pas plus alambiqué, et la 
critique de Molière , au siècle suivant , n'est pas plus 
directe. Avouons-le, Cervantes a devancé Molière sur 
ce champ de bataille. Il prenait le rôle d'Alceste dès le 
moment où il composait la Tia fingida. Mais cette nou- 
velle, qui restait manuscrite, n'était lue que des connais- 
seurs. De tout ce que je viens d'analyser, rien, excepté 
Galatécj ne reçut les honneurs de l'impression. Le jour 
vint où Cervantes se résolut tout à coup à mettre fin à 



286 CHAPITRE VI. 

sa vie nomade, à revenir à la cour, à reparaître, à 
adresser au public un ouvrage de longue haleine, dans 
lequel il dirait sa pensée critique, et enfin quil impri- 
merait. Les traverses de sa vie suspendirent encore 
l'exécution de son plan pendant quelques années; mais 
il travailla où il put, et tout à coup, en 1603, on le vit 
arriver à Valladolid, armé d un beau livre. 



CHAPITRE VU 



LA CRITIQUE — DON QUICHOTTE 



Il y a à Yalladolid une pauvre maison, étroite et basse, 
serrée entre les auberges d'un faubourg, près d'un ruis- 
seau vide et profond qu'on appelle TEsguéva. C'est là 
que vint babiter Cervantes en 1603, à l'âge de cin- 
quante-sept ans. J'ai visité, avec une émotion que je ne 
puis rendre, cette demeure, située sur le Rastro, hors 
de la ville, et que ne signale ni une pierre, ni une 
inscription*. Un escalier usé conduit aux deux modestes 
cbambres qu'habita Cervantes : l'une, où sans doute il 
couchait, est une pièce carrée, dont le plafond à solives 
saillantes est peu élevé ; l'autre , espèce de cuisine 
sombre donnant sur les toits des appentis voisins , con- 
tient encore son cantarelo , c'est-à-dire la pierre creusée 
de trous ronds, où se posaient les cruches pleines d'eau 
[cantaros). kN^ç^Xm étaient sa femme, dona Catalina, sa 
tille Isabel, qui avait vingt ans, sa sœur dona Andréa, sa 

1. Un écrivain de VaUadolid, M. Maria Bueno , qui a bien voulu 
être mon guide en cette ville , proteste avec énergie , dans un de ses 
ouvrages, contre l'abandon où on laisse la demeure de Cervantes. 



288 CHAPITRE VII. 

nièce Conslanza, et une parente appelée dona Magdelena. 
Une servante s'ajoutait encore à la tribu, dont elle 
était le maître d'hôtel. Où logeait tout ce monde?... 
Quoi qu'il en soit, on travaillait en famille. Les femmes 
gagnaient leur vie en brodant les costumes de cour. 
Yalladolid , séjour adopté par le nouveau roi et par le 
duc de Lerme , était encombré alors, comme plus tard 
Versailles , de gentilshommes , de grands d'Espagne et 
de généraux. Les pauvres gens vivaient de cette affluence. 
Le marquis de Yillafranca, revenant d'Alger à la cour, 
fit faire son habit de gala par la famille du soldat poète 
qu'il connaissait. Cervantes s'occupait soit à tenir les 
comptes des ouvrières, soit à régler les affaires de quel- 
ques seigneurs , soit à terminer le long procès que lui 
avait intenté le Conseil des finances. 

Le soir, tandis que l'aiguille des femmes courait sur 
l'étoffe, il prenait la plume, et alors, sur le coin d'une 
table, il écrivait ses pensées. C'est là qu'il fit le prologue 
du livre qu'il composait depuis longtemps avec amour et 
où il avait employé toute la force de son génie ; en l'appor- 
tant avec lui à Yalladolid, il éprouvait des alternatives 
d'espérance et de crainte, sentant bien que c'était la 
maîtresse pièce de son œuvre. « Lecteur inoccupé, écri- 
vait-il à la première page, tu m'en croiras sur parole, 
je n'ai pas besoin de te le dire avec serment , je vou- 
drais que ce livre , enfant de mon esprit , fût le plus 
beau, le plus brillant et le plus spirituel qu'on puisse 
imaginer.» Depuis vingt ans que la Galatée àyait paru, 
Cervantes n'avait rien publié ; et tandis que la Galatée 
était l'aimable apologie de toute la littérature du temps, 
le livre qu'il allait imprimer ressemblait à une éclatante 
raillerie contre la même littérature. Ce retour offensif 



LA CRITIOUK. . 289 

était donc en même temps une résurrection et comme 
une palinodie. Quel livre d'ailleurs ! Et comment l'ap- 
peler? Ni pastorale, ni nouvelle, ni roman; une œuvre 
conçue en dehors des voies tracées et des genres con- 
venus, mêlée des choses les plus diverses, où s'entre- 
lacent, comme dans une trame chatoyante, les traits de 
poésie naturelle et les traits d'ironie houffonne ; une 
création toute personnelle par l'indépendance de la 
pensée, et au fond un jugement universel qui met en 
cause l'Espagne entière , ses goûts et ses mœurs , ses 
héros et ses écrivains : car Don Quichotte est un juge- 
ment. Cervantes appelle son pays à se connaître lui- 
même ou à se reconnaître dans l'image qu'il lui pré- 
sente. Témérité étrange, et qui le paraîtra davantage à 
qui saura que l'auteur a eu cette audace quand il était 
en prison. 

Hélas! dit-il aNec une humilité moqueuse aux bonnes gens 
dont il entrevoit la surprise, cet enfant de mon esprit a été conçu 
dans une prison, là où se trouve le rendez-vous des ennuis et 
le concert des bruits sinistres. Les inventions aimables et fécondes 
(de vos écrivains ordinaires) naissent dans la douceur de la cam- 
pagne, sous un ciel serein, au murmure des fontaines, à la faveur 
du calme de l'âme. Mon génie rude et inculte n'a pu mettre au 
monde pour cettehistoire qu'un être maigre, ratatiné (rtDe//a7ia(/o), 
fantasque, plein de pensées étranges et diverses, qui jamais ne 
hantèrent l'imagination d'autrui. 

Ainsi, il l'avoue, il se singularise. En revenant au 
milieu des beaux, esprits et des courtisans, il s'isole en 
face d'eux; et il demande le jugement du peuple, qu'il 
invoque respectueusement comme « l'arbitre séculaire, » 
mais dont il ne sollicite ni indulgence, ni pardon : 

Pour moi, je ne veux pas suivre l'usage et le courant; je ne 
veux pas, comme font d'autres, te supplier, ô très-cher lecteur, 

19 



290 . CHAPITRE VII. 

avec (les Uirmcs dans les yeux, de pardonner ou d'oublier les 
fautes de mon œuvre. 

Non ! c'est un combat sans merci , qui veut une sen- 
tence sans faiblesse : 

Juge, dit Cervantes au lecteur, juge ce fils de mon esprit; 
tu n'es pas son parent, tu n'es pas son ami , tu as ton âme dans 
ton corps, tu as ton libre arbitre, comme le plus huppé. Tu es 
maître chez toi, comme le roi est maître de ses impôts... Te voilà 
indépendant, délié de toute obligation et de tout respect. Dis 
sur cette histoire ton opinion franchement, sans crainte ni dé- 
tours ! 

L'écrivain convie la nation à se jtiger ; s'il gagne sa 
cause , il aura remporté ce rare succès d'obtenir 
du suffrage universel la condamnation d'une erreur 
publique. Mais sera-t-il vainqueur? Le livre est une 
grande nouveauté, l'auteur est déjà vieux: et la victoire 
aime la jeunesse, ce Gomment, dit-il, comment ne pas 
me troubler en pensant à ce que dira le vieux législa- 
teur qu'on appelle le public, quand il me verra, après 
tant d'années où j'ai dormi dans le silence de l'oubli, 
paraître maintenant et apporter dans la plénitude de 
mon âge une légende... » Ici l'ironie se fait jour. Ren- 
trant dans son sujet, l'auteur reprend sa verve : « Une 
légende, dit-il, sècbe comme un jonc , faite au rebours 
des autres livres, sans imagination, sans grand style, 
sans concetti^ sans érudition ni doctrine, sans commen- 
taires à la marge et sans annotations à la table! » Et, 
disant cela, Cervantes commence à railler, il prélude à 
l'attaque, il s'anime peu à peu et se joue du danger; 
enfin il s'échauffe tout à fait, il se jette au travers des 
sottises contemporaines , et avec quelle fougue il monte 
à l'assaut ! quel éclat de raison ! quelle sève î quelle 



LA CRITIQUE. 291 

ivresse de vérité ! quelle exaltation de bon sens! quelle 
joie saine dans cette droiture d'esprit et de goût ! Quelle 
jeunesse bien portante il oppose aux maladies morales, 
aux déviations intellectuelles et aux pâleurs littéraires 
de son temps ! La critique pour lui n'est pas cette ma- 
trone sévère , au visage décoloré , dont la sécheresse 
épouvante. Ennemi des pédants qui se pavanent sous 
ses yeux, il les prend pour cibles et non pour modèles. 
D'eux il n'imitera rien, ni le ton, ni les idées. L'indi- 
gnation même, l'indignation classique, dont Juvénal a 
dit qu'elle fait les bons vers, ne le tente pas : a Si l'in- 
digné est un niais, écrit-il quelque part^ l'indignation 
est une niaiserie. » Déclamer est aisé ; la satire est sou- 
vent obscure et toujours elle nous contriste. La critique 
qu'il aime, son génie la fera transparente, son cœur pas- 
sionnée et jeune, son entrain contagieuse. La vraie ex- 
piation des sottises des hommes, c'est la comédie qu'elles 
donnent. Il écrira la comédie de son temps, qu'il a vue 
de près, où même il joua son rôle, car il fut ébloui 
tout le premier et peut dire des illusions et des aven- 
tures de son siècle, comme le pieux Énée : Quorum 
pars magna fui! S'il s'écarte de ses compagnons de 
route , il ne se donne pas pour un misanthrope, ni pour 
un ermite , encore moins pour un poëte incompris et 
jamais pour un prophète, pour un voyant, pour un lynx 
qui perce les ténèbres de l'avenir ; c'est un homme de 
bon sens qui a vu bien des choses, qui a fait sa provision 
d'expérience et d'observations, de fautes et de mé- 
comptes. Une certaine perspicacité naturelle lui donne 
des prévisions instinctives. Il pressent, il redoute quel- 

1. Viaje al Parnaso. 



292 CHAPITRE VII. 

que chose ; il craint qu'on ne se trompe , il voudrait 
éclairer là-dessus bien des gens. Mais on n'éclaire pas 
sans flamme; il fait sa critique étincelante, radieuse et 
comme diaprée de mille feux. Tantôt elle est somptueuse 
et descriptive, tantôt noble et attendrie, tantôt d'une 
jovialité franche. Elle emprunte aux poêles leur élé- 
gance, aux enfants leur franc rire, aux femmes leur se- 
cret de plaire et ne laisse croire à personne qu'elle soit 
profondément savante. Cet art merveilleux qui met l'in- 
vention dans la critique et fait prendre la raison même 
pour l'imagination dans sa puissance et dans sa fleur, est 
le triomphe du génie méridional. 

D'expliquer comment un homme en prison, accablé 
par le malheur et la pauvreté, a pu garder une pareille 
liberté d'esprit, je ne l'essayerai pas. Dans ce livre uni- 
que, le plus gai du seizième siècle, il y a un long cou- 
rage; car Don Quichotte est l'œuvre de quinze années 
au moins d'études et de misère. La première partie, 
commencée à Séville ou à Argamasilla, achevée en 1603, 
publiée en 1604, est d'un railleur; la seconde, venue 
dix ans plus tard, est d'un philosophe. Durant ces inter- 
valles, le conte se transforme peu à peu sous la main 
de l'auteur, comme ces notes de Pascal qui ont formé 
un livre tout à la fois brisé et large. Jour par jour Cer- 
vantes y recueille ses jugements. Mille allusions aux 
hommes et aux idées du temps font passer devant nous 
le siècle tout entier, et la littérature du moyen âge qui 
agit sur le siècle. C'est une mine d'observations inépui- 
sable. 

Cette variété si pleine a ouvert, comme on devait s'y 
attendre, une vaste carrière à Tinterprétation. Que d'é- 
crivains ont essayé de trouver le sens de Don Qui- 



LA CRITIQUE. 293 

chotte ^ les uns expliquant le détail, les autres donnant 
d'un coup et à vue du pays leur appréciation décisive ! 
On composerait une curieuse bibliothèque des commen- 
taires savants publiés sur ce livre joyeux. Il y en a de 
politiques. Le chevalier de la Manche n'est-il pas, dit- 
on, le duc de Lerme, ou Philippe II? — Il ressemble 
surtout, quand il se bat contre les moulins, à Charles- 
Quint tirant Tépée, dans sa jeunesse, contre les figures 
armées des grandes tapisseries; et on notera que Cer- 
vantes , quand il brûle les livres ridicules , fait tomber 
dans le feu , comme par mégarde , les apologies de 
Charles-Quint, la Carolea^ le Carlo Famoso^ le Léon 
de Espana. — On se trompe, dit Daniel de Foë, le che- 
valier de la Triste-Figure n'est autre que le duc de 
Medina-Sidonia, raillé ouvertement dans un sonnet de 
Cervantes. D'autres pensent que c'est toute la politique 
et toutes les institutions du temps que Fauteur a en vue. 
Ainsi Puigblanc reconnaît une caricature de l'Inquisi- 
tion dans l'épisode d'i\ltisidore. Un auteur inconnu a 
mis habilement son interprétation sous le nom de Cer- 
vantes qui , voulant , dit-il , réveiller les intelligences 
endormies, a découvert lui-même le sens de ses allu- 
sions, dans ce pamphlet de la Fusée qui a donné lieu à 
tant de discussions '. 

— Tout au contraire, dit Yicente Salva, Cervantes a 
fait une œuvre littéraire, un livre de chevalerie, destiné à 
surpasser tous les autres, en se dégageant de ce qu'ils 
avaient d'absurde. — Non, interrompent de savants juges, 

1. El Bitscapic, mot à mot le serpenteau, le cherche-pieds, n'a 
plus que l'intérêt des livi-es anonjmes. Je ne m'y arrête donc pas. Je 
me borne à signaler ce fait, que les admirateurs de ce petit livre poli- 
tique sont presque tous Galiciens ou Portugais. 



294 CHAPITRE VII. 

Cervantes a fait le portrait ou la caricature des personnes 
de son temps. Leduc qui reçoit don Quichotte n'est autre 
que le duc de Yillahermosa. Dulcinée est Timage d'Ana 
Zarco de Morales, fdlede Tunique hidalgo qui vivait chez 
les Morisques du Toboso, et on le prouve en renver- 
sant les lettres de son nom. Don Quichotte est la figure 
ridiculisée d'un parent de la femme de Cervantes, 
qui s'était opposé à son mariage, à moins qu'il ne repré- 
sente un alcade ou un gentilhomme du bourg d'Argama- 
silla, où Cervantes fut prisonnier. 

Parmi toutes les hypothèses que l'on présente, les 
unes n'ont pris de la consistance qu'à force d'être répé- 
tées; les autres, dues à des hommes de science et d'esprit 
comme M. Hartzembusch , Guerra y Orbe, Cayetano 
Rosell et La Barrera, jettent une curieuse lumière sur les 
origines de l'œuvre. Il est certain que l'auteur a pris son 
bien partout, comme Molière, et que les villages comme 
les villes lui ont donné cette ample comédie à cent actes 
divers dont parle La Fontaine. Je crois volontiers que 
la Lucinda^ chantée par Lope de Yega avec tant de 
vanité galante et ridicule, est quelquefois venue à la 
pensée de Cervantes, quand il parlait de l'Andalouse Cas- 
sildée de Yandalie ou de la Manchoise Dulcinée du To- 
boso. Il est vraisemblable qu'il n'a pas vu sans rire le 
personnage qui figure encore à Argamasilla, peint dans 
l'église, avec sa nièce, Rodrigo Pacheco, hijodalgo 
unique et incomparable, que les filles du peuple ont 
depuis appelé don Quichotte. Cervantes s'amuse évidem- 
ment de quelques ridicules contemporains, quand il 
place dans l'académie d'Argamasilla le Monicongo et le 
Paniaguada, le Caprichoso et le Burlador, le Cachidia- 
blo et le sacristain Tiquitoc. Il joue avec les noms comme 



LA CRITIQUE. 295 

avec les vanités humaines. Les mots Rocinante et Panza 
ont un sens, comme aussi don Quijote qui veut dire cuis- 
sard, mais qui devient tour à tour quijada, mâchoire, 
etquesada, tarte au fromage. Le railleur s'amuse de son 
propre nom : Cervantes se traduit en arabe Ben-En- 
geli, dont Sancho fait Berengena^ aubergine. Ailleurs le 
mot Cervantes, qui se prononce en castillan et qu'il signait 
Cerhantes, se transforme, par une assonnance toute mé- 
ridionale, QïiBerganza. De même dans toutes ses œuvres : 
tantôt il y mêle les noms de ses amis et des siens, comme 
Isunza, Campuzano, Yozmediano, Saavedra; tantôt il 
marque la transfiguration morale de ses personnages par 
la métamorphose de leur nom, comme lorsqu'il appelle 
Zara Zoraïde ou Ganizarès Garrizales. L'étudiant qui se 
fait picaro et commence à ourdir sa trame s'appelle dès 
lors Urdialês, et le valet de ferme qui se fait bohémien 
se baptise Urdemalas. 

Cervantes est plein de ces fantaisies et il les sème à 
pleines mains dans son roman critique. Au seuil même de 
l'œuvre apparaît, comme une énigme, Urgande la dé- 
connue, c'est-à-dire la fée du moyen âge, subtile et mys- 
térieuse, la dona Urraque des légendes, et autour d'elle 
un cortège de vieux vers, de refrains tronqués et de. stro- 
phes vermoulues. 

Yoilà son but, s'écrie lord Byron : attaquer la poésie 
du moyen âge, le monde chevaleresque et tout ce qui est 
noble. c( De tous les romans, c'est le plus désolant, 
d'autant plus qu'il nous fait sourire... Quelle doulou- 
reuse leçon morale doit-on tirer, quand on réfléchit, de 
ce vrai poëme épique! Redresser les torts, venger les 
opprimés, est-ce un projet qu'il faille reléguer parmi les 
rêves illusoires de notre imagination? Sera-ce un ridicule 



296 CHAPITRE VIL 

de courir après la gloire en dépit de tous les obstacles, et 
Socrale lui-même ne serait-il que le don Quichotte de la 
sagesse? Un sourire de Cervantes a anéanti la chevalerie 
espagnole; dune seule épigramme, il a rompu le bras 
droit à sa patrie. L'Espagne, à dater de ce jour, n'en- 
fanta plus que rarement des héros. Au contraire, quand 
ce roman vint la charmer, le monde entier s'ouvrait 
devant ses brillants guerriers. Telle fut l'action du génie 
de Cervantes. Toute sa gloire d'écrivain fut acquise au 
prix de la ruine de sa patrie ^ » 

Ainsi, l'auteur de Don Quichotte aurait fait la déca- 
dence qu'il voulut conjurer, il en serait l'auteur parce 
qu'il en fut le témoin! Pour l'avoir prévue, il l'aurait 
causée! Non, nous avons vu ses œuvres de la pre- 
mière heure, toutes chevaleresques. Cervantes n'était 
pas, comme Byron, un gentilhomme mécontent de sa 
patrie qui s'imagine, en réclamant pour don Juan des 
privilèges de caste, réclamer la liberté. Cervantes était 
un gentilhomme vaincu qui, ne gardant plus l'espoir du 
triomphe, s'instruisait par sa défaite, et, sans abdiquer 
le fier souvenir de son passé, acceptait loyalement les 
enseignements de la vie présente. Il n'attaque pas la 
noblesse, qu^Avellaneda lui reproche d'aimer trop; il 
n'a pas un mot d'ironie contre les prétentions, les 
préjugés et Toutrecuidance des hommes plus heureux 
que lui qui le dédaignent. Rien chez lui de ces pas- 
sions envieuses et de ces influences de haine qu'en 
tout temps et en tout pays les convulsions sociales lais- 
sent après elles, comme les inondations leur limon. Il parle 
delà noblesse avec justice, delà chevalerie avec l'éloquence 

]. B^Ton , Don Juan, chant xiu^. 



LA CRITIQUE. 297 

d'iin amour déçu, et de son pays avec une telle absence 
de haine que sa gaieté cordiale gagne sa patrie entière. 

Son objet est plus noble et plus vaste : c'est Tesprit même 
de son temps . Gardons-nous de réduire son dessein aux pro- 
portions inférieures d'une satire ou d'une personnalité; 
s'il en était ainsi, le livre perdrait d'un coup son intérêt uni- 
versel . N'essayons pas davantage de rapporter ses figures à 
un modèle exclusif. Combien de paysannes de l'Attique 
a vues le sculpteur grec qui fait une statue immortelle? 
Où sont les femmes du Transtevère dont le peintre ro- 
main étudia la beauté puissante? Quand Cervantes a-t-il 
rencontré la noble et étrange figure du chevalier qui sur- 
vit au moyen âge? Je pourrais croire et dire qu'il son- 
geait à Quixada, le mentor de don Juan d'Autriche, ou à 
Quesada, le gouverneur de la Goulette, qui fut pris avec 
lui autrefois, — deux hommes auxquels les interprètes 
n'ont pas songé. 

Mais le détail de sa pensée est infini et déborde un 
cadre si étroit, tandis que la portée de l'œuvre et le point 
où elle vise sont beaucoup plus élevés et plus nets. Le but 
de Cervantes, son but unique, est la haute critique des 
idées : surprendre les idées fausses, les sentiments fac- 
tices et les erreurs contagieuses, leur donner une forme 
sensible et un relief extraordinaire, les mettre en 
scène et les livrer au sourire ; cela fait, dresser l'épi- 
taphe du merveilleux qui est un mensonge, de l'amour 
platonique qui est une hypocrisie, du roman efféminé 
qui est un poison, de l'orgueil féodal et de la manie che- 
valeresque, qui sont des anachronismes, c'est l'œuvre 
exquise qu'il se propose d'accomplir. Et, chose étrange, 
il y apporte, avec sa gaieté intarissable, je ne sais quoi 
d'aventureux, de noble et de chevaleresque. Lorsqu'il 



298 CHAPITRE VII. 

arrive, en 1603, à Yalladolid, avec son manuscrit, 
lorsque, dans son prologue, il s'avance, seul et résolu, 
demandant le champ clos et présentant le défi à son 
temps, cet homme, qui veut rompre en visière à toutes 
les chimères de Tesprit public, ressemble aux preux 
d'autrefois qui combattaient pour leur dame. 

Cervantes combat pour la vérité, qu'il croit plus belle 
que la beauté môme. C'est là ce qui le guide ou le ra- 
mène quand il traverse, avec tant de caprice apparent, 
des sujets si divers. La matière de l'ouvrage , qui est 
l'illusion des hommes , se multiplie et se transforme 
devant lui, toujours nouvelle, sans fin ; il va à la suite, il 
s'abandonne , soutenu par cette même passion du vrai 
qui est l'inspiration , l'unité et l'harmonie secrète du 
livre. Yoilà, je crois, l'explication générale. du Don 
Quichotte; mais pour le comprendre dans sa variété , il 
faut quelques approches. J'essayerai de raconter ici l'his- 
toire de ce chef-d'œuvre et de le replacer un instant 
dans les conditions où il fut conçu, développé et mûri. 

Si je devais assigner une date à la composition pre- 
mière de Don Quichotte, ce serait l'année 1S98. Cer- 
vantes est en prison , il lit et médite , il songe à sa vie 
passée qui lui semble un singulier rêve, à la littérature 
dont il saisit l'étrange légèreté, à Philippe II, qui vient 
de mourir, et à l'Espagne qui s'endort au bruit des séré- 
nades. C'est de lui-même qu'il rit d'abord; il s'amuse 
des bouffées d'orgueil et d'héroïsme qui jadis lui mon- 
taient au cerveau, quand il se fit soldat; il s'étonne de 
l'ardeur naïve qu'il a mise à composer son élégante et 
menteuse Galatée^ quand il se fit recevoir parmi les 
poètes à la mode. Cet homme qui a voulu conquérir 



LA CRITIQUE. 299 

Alger et conseiller Philippe II , ce brave Saavedra était 
un vrai chevalier errant; le voilà mort et Cervantes 
raille son ombre. Mais Tesprit de chimère qu'il étouffe 
en lui, il le trouve dans toute l'Espagne, grandi, puissant 
et faussé encore par un mélange d'idées moins nobles 
et moins sincères. Dans la vie de hasard des picaros 
qui se disent libres , dans la paresse des gentilshommes 
qui s'enorgueillissent d'être inutiles , dans les rêveries 
des femmes et des jeunes gens qui prennent le raffine- 
ment de la galanterie pour l'idéal de l'amour, Cervantes 
reconnaît partout un même esprit d'aventure et d'ex- 
travagance ; et tandis qu'il essaye de démêler l'étrange 
confusion de l'imagination espagnole, il la découvre en 
quelque sorte sous sa main, tout exprimée et toute 
vivante : c'est le roman de chevalerie qui sert d'expres- 
sion à la chimère publique. Là est le magasin des 
inventions et des enchantements que l'on rêve. Là 
sont les modèles et les types sur lesquels on se règle , 
Amadis, Primaleon, Florisandro , Lisuarte, Lépolème, 
Platir, Olivant, Bélianis, etc., héros de roman qui pour- 
fendent l'univers et en apportent les débris aux pieds 
d'Oriane ou de Madasime. Cette vision sublime, dans 
laquelle l'honneur et l'amour platonique se donnent la 
main, est chose très-grave et très-noble aux yeux de 
tous. C'est une folie sérieuse, « une extravagance raison- 
nable, » d'autant plus dangereuse qu'elle est plus naïve. 
Cervantes l'observe avec une admiration croissante et 
s'écrie : « C'est une folie tellement inouïe que je ne sais 
si, voulant l'inventer et la fabriquer à plaisir, on trou- 
verait un esprit assez ingénieux, pour l'imaginer*. » 

1. Voir Don Quichotte, i, 30. 



aOO CHAPITRE VII. 

Nous nous rimaginons, aujourd'hui que nous avons \u 
la France du dix-septième siècle se passionner pour 
VAst7'ée et la Clélie , et l'Angleterre du dix-huitième 
prendre fait et cause ij^our Clarisse Harlowe. Mdiis alors, 
en J598 et en Espagne, la vogue merveilleuse des Ama- 
dis était quelque chose comme une épidémie céréhrale 
dont personne n'osait rire. Un jour, un seigneur rentre 
chez lui et trouve sa femme en pleurs : « Qu'avez-vous? 
quel malheur est-il arrivé? lui dit-il. — Seigneur, Ama- 
dis est mort! » On ne voulait pas que le romancier mît 
fin aux jours de ses héros. L'infant don Alonso intervint 
personnellement auprès de i'auteur de l'Amadis por- 
tugais pour le supplier de refaire le chapitre dans lequel 
était sacrifiée la senora Briolana. Ces êtres de fantaisie 
prenaient un corps et une réalité dans l'esprit de tout 
le monde. Il était reconnu de tous que le roi Arthur 
de Bretagne reviendrait un jour. Julian del Gastillo, 
qui écrivait en 1S87, affirme, faut-il l'en croire? qu'au 
moment où Philippe II épousa Marie d'Angleterre , il 
dut réserver les droits du roi Arthur et promettre de 
lui céder le trône quand il reviendrait. Les fictions che- 
valeresques devenaient des articles de foi. Un gentil- 
homme, Simon de Silveyra, jura un jour sur l'Évangile 
qu'il tenait pour certain et véridique l'histoire d'Amadis 
des Gaules ^ 

Que dire à cet argument ? Comment lutter contre des 
chimères devenues des convictions? A celui qui mettait 
en question la seule réalité des héros de roman, on ré- 
pondait que c'était douter de l'Espagne môme , de sa 
gloire, de son passé et de l'histoire entière. Quand Ger- 

1 V. Franyois de Poiiugal , An de GalaïUeric. 



LA CRITigUE. 301 

vantes osa soutenir la proposition formulée dans son 
Don Quichotte^ à savoir que « les livres de chevalerie 
sont des menteurs inutiles et nuisibles à la république, 
qu'on fait mal de les lire, plus mal de les croire et plus 
mal encore de les imiter , » Cervantes fit un coup 
d'État. 

Cervantes , avant d'ouvrir le feu , examina l'armée 
ennemie. Il voulut lire tous les romans, les connaître 
tous, les juger sans en excepter un seul, ce qu'il fit 
avec l'exactitude d'un bibliophile. Il a devancé sur ce 
point l'érudition moderne qui procède depuis un siècle 
au dénombrement des vingt-quatre Amadis, des douze 
pairs de France, des vingt-cinq chevaliers de la Table- 
Ronde et des compagnons sans nombre de Godefroi de 
Bouillon. Il a su comme nous l'origine réelle et l'anti- 
quité effrayante de ces types des Tristan et des Lancelot 
que toutes les nations de l'Europe se sont empruntés 
successivement. Le moindre d'entre eux avait déjà au 
temps de Cervantes deux ou trois cents ans d'existence ; 
mais leur costume , leur rôle et leurs paroles d'amour 
leur donnaient une jeunesse apparente. Cervantes recon- 
nut dans ces protées autant de Mathusalems.il dénonça 
toul d'abord à l'Espagne leur jeunesse d'emprunt. C'était 
le passé, c'était le moyen âge, c'était enfin l'esprit étran- 
ger, qui se personnifiaient et se survivaient sous le 
masque élégant des Amadis. Don Quichotte lui-même 
est chargé de déclarer leur antique origine : 

Vos Grâces, dit-il, n'ont-elles pas lu les chroniques et les 
annales d'Angleterre, où il est question des fameux exploits du 
roi Arthur, que dans notre idiome castillan nous appelons le roi 
Artus, et duquel une antique tradition reçue dans tout le royaume 
de la Grande-Brelagne raconte qu'il ne mourut pas, mais qu'il 



302 CHAPITRE VII. 

fut, par art d'enchantcmenl, changé pn corbeau, et que, dans la 
suite des temps, il doit venir reprendre sa couronne et son 
sceptre, ce qui fait que, depuis celle époque jusqu'à nos jours, 
on ne saurait prouver qu'aucun Anglais ait tué un corbeau. Eh 
bien , dans le temps de ce bon roi fut institué ce fameux ordre 
de chevalerie appelé la Table-Piondc, et se passèrent de point en 
point, comme on les conte, les amours de don Lancelot du Lac 
et d(; la reine Genièvre, amours dont la confidente et la média- 
trice était la respectable duègne Ouintagnone. Depuis lors, et de 
main en main, cet ordre de chevalerie alla toujours croissant et 
s'étendant aux diverses parties du monde. Ce fut en son sein 
que se rendirent fameux et célèbres par leurs actions le vaillant 
Amadis de Gaule, avec tous ses fils et petits-fils, jusqu'à la cin- 
quième génération, et le valeureux Félix-Mars d'Hyrcanie, et cet 
autre qu'on ne peut jamais louer assez, Tirant le Blanc ; et qu'en- 
fin, presque de nos jours, nous avons vu, entendu et connu l'in- 
vincible chevalier don Bélianis de Grèce. 

« Quelle progression douce et charmante de hauts 
faits amoureux et guerriers! » dit-il encore, en voyant 
surgir du fond du neuvième et du dixième siècle, re- 
naître et se succéder les chevaliers de fantaisie. 

De fait, c'est un arhre généalogique immense dont les 
racines sont cachées sous la terre et dont les branches 
couvrent l'Europe. Cette ramification luxuriante s'est 
projetée dans les œuvres modernes de l'Arioste, de 
Wieland, de Spencer, et est venue finir dans les feuilles 
légères de la bibliothèque bleue. Tel était le nombi^e 
des héros de roman qu'il a fallu pour les classer, grou- 
per les types célèbres par familles et par dynasties, rap- 
porter à de grands cycles les contes nomades et par- 
tager par régions géographiques le monde des épopées 
romanesques. Le moyen âge même faisait ainsi lorsqu'il 
distinguait la matière de Bretagne et la matière de 
France^ c'est-à-dire les histoires du roi Arthur et celles 
de l'empereur Ghaiiemagne. Ce nom général était fort 



LA CRITIQUE. 303 

juste; les récits poétiques formaient une matière abon- 
dante et fusil)le qui coulait dans tous les sens, une sorte 
de lave ardente qui descendait de proche en proche , 
de contrée en contrée, se moulant sur chaque terrain 
nouveau , tandis que le foyer d'éruption restait perdu 
dans les vapeurs fumeuses et lointaines d'un sommet 
oublié. 

Pour mesurer la puissance et l'effort du génie de 
Cervantes qui a osé arrêter le cours de cette invasion 
séculaire, il faudrait suivre ici et retracer en détail les 
migrations du roman de chevalerie. Ce serait une entre- 
prise trop vaste. Mais reconnaissons du moins qu'il y 
avait quelque chose de presque invincible dans le mou- 
vement qu'il combattait , mouvement frivole dans sa 
cause et sérieux dans ses effets. En définitive , si les 
familles romanesques ont joui d'une pareille longévité, 
c'est que les influences intellectuelles sont profondes et 
durables; c'est que les idées littéraires, si vagues qu'elles 
paraissent, possèdent une incroyable puissance de trans- 
mission ; c'est enfin que les héros de roman , ridicules 
ou magnifiques, représentent l'imagination de l'Europe 
et sont l'expression d'un idéal universel , contemplé 
successivement par tous les peuples. Ce commerce des 
esprits , ces échanges des nations, tiennent à l'histoire 
morale du moyen ûge et aux origines les plus intimes 
de chaque peuple. Il n'est pas exact de dire avec 
M. Ticknor, bon juge d'ordinaire, mais historien pro- 
testant d'un peuple catholique , que la crédulité reli- 
gieuse de l'Espagne explique sa littérature chevale- 
resque. Elle a reçu d'ailleurs les romans de chevalerie 
dont je vais indiquer sommairement l'itinéraire. 

Cette littérature voyageuse est venue, comme le dit 



304 CHAPITHE VII. 

Cervantes, de Bretagne, c'est-à-dire d'un pays à moitié 
français, à moitié anglais. Dans la vieille Armorique, au 
bord de TOcéan, au milieu d'une nature vierge et sévère, 
les Celtes, refoulés par Rome et par les Germains, com- 
posèrent les premiers des légendes où éclatèrent leurs 
regrets et leurs espérances. Tour à tour elles retra- 
çaient l'histoire d'Arthur, le roi vaincu, qui devait res- 
susciter, ou celle de Merlin l'enchanteur, qui savait les 
mystères des choses, et de la fée Viviane, qui était la 
nature môme dans sa vie et sa fécondité éternelles. 

Cette poésie de race, spontanée, sauvage et grandiose, 
où se mêlèrent bientôt des récits d'amour, passa peu à peu 
chez les Bretons d'Angleterre et chez les Normands de 
France. Mise en latin et en français, elle dépouilla, avec 
son costume originel, le ton grave et rêveur des souve- 
nirs celtiques. Chaque peuple y choisit et y ajouta ce 
qui lui plaisait. Les Normands la firent active et nette, 
les Champenois la rendirent railleuse et coquette, l'Al- 
lemand Wolfram d'Eschembach s'en servit comme d'un 
instrument de polémique religieuse. Ainsi se répan- 
dirent les romans de la matière de Bretagne au milieu 
de l'Europe carlovingienne et féodale. 

Aleurtour, les romans delà matière de France étaient 
nés au temps de Charlemagne, dont ils racontaient les ex- 
ploits ou les revers dans des chansons de geste beaucoup 
plus positives que les rêves bretons. Dès le milieu du 
dixième siècle, notre pays offrait aux chanteurs de toute 
l'Europe une doul)le moisson de contes qui, chantés par 
les trouvères , ornés par les troubadours , applaudis de 
château en château, portés en Europe par les voyageurs 
et en Orient par les croisades, s'acclimatèrent partout 
et traversèrent les siècles comme les pays, sans vieillir, 



LA CRlTlgUE. 305 

sans s'aiTcter, sans mourir, car de nouveaux poètes les 
transformaient incessamment. Renouvelés et rajeunis par 
le voyage même, les plus antiques paraissaient nou- 
veaux, grâce à la distance des temps ou des lieux. D'ail- 
leurs ils recevaient chemin faisant des éléments nou- 
veaux; avec une souplesse merveilleuse, les héros des 
vieux romans se faisaient Texpression de la société nou- 
velle. Les phénix d'autrefois renaissaient de leurs cen- 
dres. Le seizième siècle les accueillit comme des nou- 
veau-nés. Jamais ils n'eurent plus d'éclat et de fraîcheur 
qu'alors. Il semblerait pourtant que la fin du moyen âge 
dût marquer celle de leur règne. Mais les fictions roma- 
nesques venaient de recevoir une forme nouvelle qui 
leur donna une jeunesse de ton extraordinaire. La Cas- 
tille avait créé l'admirable conte à'Amadis de Gaule \ 
Le premier Amadis, en effet, parut un chef-d'œuvre, 
et l'Europe entière l'admira ; même aux yeux de Cer- 
vantes qui le combat, c'était une composition supérieure 
à toutes les autres du môme genre. Le Tasse en vantait 
la grâce et la noblesse. La critique y reconnaît encore 
un modèle de langue. Mais le secret de l'influence 
d'Amadis, c'est qu'il est l'expression ardente, élevée et 
sincère des sentiments d'une race. L'héroïsme grave de 
la Gastille respire encore dans toutes ces pages , à tel 
point que d'Herberay des Essarts , voulant traduire 
A?nadis en français, demande la permission de l'adou- 
cir, de l'humaniser et de retrancher les hautes réflexions 
qu'on y trouve en abondance sur l'honneur, sur la gloire 

1. Voir, pour Thistoire des romans de chevalerie, le Tabîemi delà 
Littérature française au qnalorzième siècle , par M. Victor I^eclerc, le 
travail de M. Ch, d'Héricaull sur V Épopée française^ celui de M. Louis 
Molaiid , les Origines littéraires. 

50 



306 CHAPITRE V]I. 

et sur Tamour. Ce romnn néanmoins était venu origi- 
nairement, comme les autres, de Tétranger; Amadis 
de Gaule, ou plutôt de Galles, fut Breton, Picard et 
Portugais avant d'être Castillane Mais un jour la Cas- 
tille le reçut, elle se l'appropria. Elle incarna en lui 
son orgueil, sa valeur, la dignité naturelle de ses façons, 
tous les traits de son caractère national. Amadis est le 
symbole de l'honneur castillan ; sans doute il aime une 
femme , il admire la beauté de sa maîtresse Oriane , il 
traverse mille aventures pour lui plaire et la mériter ; 
mais il respecte surtout en elle la parole qu'il lui donna 
de l'aimer. Oriane, à son tour, a pour Amadis une ten- 
dresse sévère, virile, qui ne ressemble ni aux caprices 
despotiques , ni aux troubles d'amour des héroïnes 
ordinaires. Tous deux sont dominés, comme les che- 
valiers qui les entourent , par une ambition morale 
qui est leur passion réelle : tous deux ont l'émulation 
du courage et de l'activité. Amadis quitte Oriane pour 
l'honorer en allant chercher des victoires; Oriane, à son 
tour, cède de bon cœur son empire à celui de la gloire. 
Elle dit en souriant à don Brian de Monjaste : 

Je crains que votre cœur ne soit pas tellement subjugué et en- 
chaîné par les choses de l'amour {aficionado a las cosas de las 
miigeres) qu'elles puissent en rien vous distraire ou vous détour- 
ner de votre but. En effet, ajoute l'auteur, don Brian, malgré 
sa jeunesse et sa grande beauté, se donnait aux armes et aux 
choses de cour (cosas de palacio) plus volontiers qu'il ne se lais- 
sait passionner et subjuguer par aucune femme. 

La Gastille adopta avec enthousiasme un roman où 
elle se reconnaissait elle-même. Mais cet Amadis de 

1. Voir, pour la discussion des origines, une llièse de M. Baret. 



LA CRITIQUE. 307 

Gaule, on essaya de le recommencer, et il ouvrit la porte 
à d'autres livres de chevalerie, d'un esprit différent, ou 
même entièrement opposé, comme T histoire de Tirant le 
Blanc de la Boche Salée, Chevalier de la Jarretière , 
qui, par ses hauts faits de, chevalerie, devint prince et 
César de l'empire grec. C'était une œuvre valencienne 
ou limosine des plus galantes. 

— Bénédiction ! dit le curé quand il aperçoit, dans la biblio- 
thèque de don Quichotte, Tirant à côté d'Amadis, vous avez là 
Tirant le Blanc! Donnez-le vite, compère, car je réponds bien 
d'avoir trouvé en lui un trésor d'allégresse et une mine de diver- 
tissements. C'est là que se rencontrent don Kyrie-Eleison de 
Montalban, un valeureux chevalier, et son frère Thomas de Mon- 
talban, et le chevalier de Fonséca, et la bataille que livra au 
dogue le brave Détriant, et les finesses de la demoiselle Plaisir- 
de-ma-vie, avec les amours et les ruses de la veuve Reposée, et 
madame l'Impératrice, amoureuse d'Hippolyte, son écuyer. Je 
vous le dis en vérité, seigneur compère, pour le style, ce livre 
est le meilleur du monde. Les chevaliers y mangent, y dorment, 
y meurent dans leurs lits, y font leurs testaments avant de mou- 
rir, et l'on y conte mille autres choses qui manquent à tous les 
livres de la même espèce. Et pourtant je vous assure que celui 
qui l'a composé méritait, pour avoir dit tant de sottises sans y 
être forcé, qu'on l'envoyât ramer aux galères tout le reste de ses 
jours. 

Tous les romans de chevalerie qui s'étaient introduits 
par Valence et Lisbonne acquirent tout à coup une in- 
fluence extraordinaire sur TEspagne, qui les lut comme 
on lit de Thistoire. Elle trouva dans les chansons de 
geste de la matière de France un souvenir historique 
des batailles livrées par elle aux Sarrasins, dans les 
aventures de la Table-Ronde un récit fidèle des actions 
merveilleuses de sa vieille noblesse et des temps féo- 
daux. Bientôt il lui sembla que le monde des che- 



308 CHAPITRE VII. 

valiers , avec ses lignages lointains , ses exploits fabu- 
leux et sa courtoisie héréditaire , était l'image môme 
d un passé plein de gloire. 

De 1350 à 1600, l'Espagne prend au sérieux ces 
annales fantastiques, et le roman, complice de l'orgueil 
national, est non-seulement admiré et lu partout, mais 
encore imité et mis en action. Pour prendre rang parmi 
les claros varones de Castilla^ on va présenter le combat 
à tout venant, comme fit, en J440, Ruy Diaz de Men- 
doza, à l'occasion du mariage du prince don Enriquc. 
On prépare les jeunes gens aux pas d'armes , commiO 
jadis. Les mœurs et l'éducation du treizième siècle se 
ravivent au quinzième et au seizième sous l'influence 
du roman. A son tour, le roman se multiplie à la faveur 
de cet engouement général. Après VAmadis, paraît aie 
Ra?neau qui sort des quatre livres d'Amadis de Gauky 
appelé les Prouesses du très-vaillant chevalier Esplan- 
dian. » Ce livre des Prouesses [las Sergas, ip^(OL) a été 
écrit c( en grec » par maître Hélisabad, chirurgien 
d'Amadis. — « Brûlez-le, dit le curé, il ne faut pas tenir 
compte au fils du mérite du père. » On produit ensuite 
Florisando , neveu d'Amadis, puis Lisiiart , fils d'Es- 
plandian , puis le célèbre Amadis de Grèce , prince et 
chevalier de l'Ardente-Épée , dont l'histoire a été ra- 
contée en grec par le sage Alquife. — « Envoyez à la 
basse-cour, dit le curé, tout ce lignage des Amadis, et 
le berger Darinel et la reine Pintiquiniestra ! » 

Mais Lisuart a eu pour fils Anaxartes et ce Florisel de 
Niquée , dont la vie fameuse fut racontée par Zirphéa , 
reine d'Argine, et transcrite par le noble chevalier Feli- 
ciano de Silva. — Quel admirable style, raffiné, entor- 
tillé et digne ^de ravir don Quichotte, surtout dans les 



LA CRITIQUE. 309 

lettres galantes ou les cartels de défi! s'écrie Cervantes. 
C'est là qu'on trouve : 

La raison de la déraison qu'à ma raison vous faites affaiblit 
tellement ma raison qu'avec raison je me pla.ins de votre beauté; 
et de môme on y lit encore : Les hauts deux de votre divinité qui 
divinement par le secours des étoiles vous fortifient et vous font 
méritante des mérites que mérite votre grandeur. 

Les écrivains relisent toutes les fictions de la matière 
de Bretagne et en font des rapsodies toutes neuves pour sa- 
tisfaireTappétit des lecteurs. Le roi Artus et l'enchanteur 
Merlin, la reine Genièvre el Lancelot, Tristan et la reine 
Iseult , s'emparent de nouveau des imaginations. Les 
héros de la matière de France , Gharlemagne , Roland , 
Renaud, Ganelon, Fierabras, leur disputent la vogue. 
De son côté arrive la jolie légende provençale de Pierre 
et de Maguelonne, qui traversent les airs sur leur cheval 
de bois. — «Nous avons la cheville qui faisait tourner le 
cheval , dans la galerie d'armes de nos rois , » dit Cer- 
vantes, et il y a joint ala trompe de Roland, aussi longue 
qu'une grande poutre,» avec le baume de Fierabras, qui 
permet, quand un chevalier est fendu par le milieu du 
corps, de le rajuster exactement. Cervantes fait sa 
collection; il demande à tous l'épée de Chariot, fds de 
Gharlemagne, qui frappa Baudouin de vingt-deux coups, 
afin de lui enlever sa femme, « histoire sue des enfants 
comme des jeunes gens , vantée, que dis-je? crue des 
vieillards, et avec tout cela véritable comme les mi- 
racles de Mahomet. » Que de héros encore ! les Palme- 
rin, don Clivante de Laura, le présomptueux Félix Mars 
ou Florismars d'Hircanie, et ce prince don Belianis de 
Grèce, qui est couvert de cicatrices, mais invincible 



3i0 CHAPITRE VII. 

et immortel! Cette dernière iiistoire fut dictée à un 
avocat de Madrid par Tencbanteur Friston. L'aventure 
de Lépolème , chevalier de la croix , vint de chez les 
Arabes entre les mains d'un pieux auteur qui voulait 
inaugurer le romande chevalerie chrétien. — ((Derrière 
la Croix se tient le diable , dit le curé de Don Qui- 
chotte, ï) En effet il s'opéra bientôt un mélange bizarre 
des idées les plus sérieuses et des conceptions les plus 
folles. 

Dans ce ?nare magmim des aventures, comme l'ap- 
pelle Cervantes, les écrivains mystiques introduisirent 
des légendes sacrées et toute une caballeria celestial; 
les poètes de cour, une galanterie élégante déguisée sous 
les raffinements d'un platonisme menteur; les historiens, 
des traditions et des chroniques qui semblaient de l'his- 
toire; les capitaines devenus écrivains, leurs rodomon- 
tades; les captifs rachetés, leurs faux mémoires; les 
érudits, leurs lectures, leur arabe, leur grec, chacun 
son caprice, son goût et ses rêveries. Dans le même 
temps, les héroïnes de FArioste arrivaient d'Italie, les 
types indiens et sauvages venaient du nouveau monde, 
les nymphes pastorales du fond de l'antiquité; enfin 
le romancero gardait toujours du moyen âge les populaires 
souvenirs, les grands noms et les débris de poésie ly- 
rique. Tout se mêla dans l'imagination du temps. 

Il arrive toujours, quand on mêle l'histoire et le ro- 
man, que l'histoire a tort. Quand le faux avoisine le 
vrai, il le corrompt. La partie noble ou élégante de 
la littérature, en subissant le contact du faux goût, 
se vicia. La foule sacrifia l'or au clinquant. Bien- 
tôt les héros historiques parurent moins beaux que 
les héros de roman; le Cid fut immolé à Palmerin et à 



LA CRITIQUE. 311 

Galaor ; VAmadis de Gaule pâlit en face de VAmadis de 
Grèce; la grâce de TArioste plut moins que l'afféterie 
de Gongora. 

On disait, écrit Cervantes, que le Cid Ruy Diaz avait sans doute 
été bon chevalier, mais qu'il n'approchait point du chevalier de 
l'Ardente-Épée , lequel, d'un seul revers, avait coupé par la 
moitié deux farouches et démesurés géants. On faisait plus de cas 
de Bernard del Garpio, parce que, dans la gorge de Roncevaux, 
il avait mis à mort Roland l'enchanté, s'aidant de l'adresse d'Her- 
cule quand il étouffa Antée, le fils de la Terre, entre ses bras; 
et on estimait fort le géant Morgan. 

En effet, on disputait sérieusement sur la valeur rela- 
tive de tous ces héros imaginaires. Il entrait dans l'édu- 
cation régulière d'un jeune homme d'avoir u une con- 
naissance complète de toutes les choses relatives à la 
chevalerie. » Les femmes voulaient qu'on se modelât sur 
Tristan, par exemple, quand il se jette à la mer; qu'on 
recommandât son âme à sa dame d'abord et ensuite à 
Dieu, si l'on en trouvait le temps. Elles se laissaient 
déifier de bonne grâce et récompensaient l'amour, pourvu 
qu'il fût désintéressé. Les extravagances devinrent une 
mode, et la mode fut bien vite un code. C'est ainsi 
que la même folie gagna tout un peuple, ignorants et 
savants, vilains et gentilshommes, gens de cour et gens 
d'église. Le chanoine de Don QuicJioite avoue qu'il 
oublia souvent la logique de Yillalpando pour les li- 
vres de chevalerie. Sainte Thérèse et Ignace de Loyola 
font un aveu semblable; et les écrivains les plus graves, 
en condamnant avec énergie ces lectures, témoignent de 
l'influence qu'elles exercent. Il y eut de nombreuses 
protestations, qui durèrent deux cents ans, car la lutte 
se continue du quatorzième siècle au seizième, d'Ayala 



312 CHAPITRE VII. 

à Cervantes. Le connétable Ayala s'accuse d'avoir lu 
dans sa jeunesse trop de romans. 

Libros de devaneos é mentiras probadas, 

Amadis é Lanzarotes é burlas é sacadas, 

En que perdi mi tiempo a muy malas jornadas! 

Le chroniste de Charles-Quint, Pedro Mexia, supplie 
ses lecteurs d'accorder à l'histoire un peu de l'attention 
qu'ils donnent a à des billevesées [trufasij mentiras)^ à 
ces Amadis et à ses Lisuart, qu'on devrait bannir d'Espa- 
gne comme chose contagieuse et nuisible à l'Etat. » 
Les Certes se saisirent de la question. En 15o3 et en 
1«^55, on interdit la vente des romans de chevalerie dans 
les colonies ; on voulut même qu'en Espagne ils fussent 
brûlés publiquement. Mais les mœurs étaient plus fortes 
que les lois. Louis Yivez avait essayé d'agir sur les 
esprits mêmes en composant , en ï o23 , son livre 
De la femme chrétienne^ où il écrit contre le roman 
le chapitre intitulé qui non legendi scriptores : liste 
des livres défendus qui sans doute fut pour plus d'un la 
liste des livres intéressants. En vain les docteurs s'ar- 
maient-ils de leur éloquence, les magistrats de la loi, 
l'Eglise de l'index pour arrêter le flot montant de ces 
terribles lectures. L'imprimerie les répandait avec une 
intarissable profusion : bientôt la vogue des romans 
fut une sorte de conflagration universelle, et il sembla 
que rien au monde ne pourrait étouffer l'incendie. 

Cervantes prit la plume : il dessina d'une main légère 
trois figures. La première fut celle du parfait chevalier : 
— un hidalgo maigre de corps, sec de visage, à cheval 
sur une bête qui n'avait que la peau elles os, traversant 
le monde, comme les douze pairs de Gharlemagne, pour 



LA CRITIQUE, 313 

tuer le traîlre Ganelon et secourir les dames al'lligées ; 
ce n'était pas un gentilhomme de cour, dameret et oisif, 
mais bien un homme d'action qui voulait ramener 
le temps heureux de la chevalerie errante et servir 
de modèle aux siècles présents comme au siècles futurs., i/ 
« Mes parures sont les armes, et je me rfeposerê'n com- 
battant , » telle était sa devise , empruntée au roman- 
cero : 

Mis arreos son las armas, 
Mi descanso el pelear. 

11 avait nettoyé les pièces d'une armure moisie de 
son arrière-grand-père et s'était armé de pied en cap 
d'une salade attachée avec des rubans verts, d'un bou- 
clier qui était unetarge antique, d'une lance préférable 
aux arquebuses, d'un hausse-col, d'un corselet et de 
cuissards rongés et rouilles; puis il s'était mis en route, . 
suivant son chemin, ou plutôt le chemin de son destrier, 
qui s'appelait Rossinante. Tel était l'homme qui appa- 
raissait tout d'abord dans le roman et que Cervantes 
nomme Monsieur de l'Armure, on don Cuissard, en 
espagnol don Quixote. 

Mais il est de l'essence d'un chevalier errant d'être 
amoureux, dit Thidalgo.Un chevalier sans amour est un 
arbre sans feuilles et sans fruit, ou un corps sans àme. 
D'ailleurs, s'il lui arrive de réduire à merci quelque 
géant félon, à qui Tenverra-t-il demander grâce? 

J'ai une dame, son nom est Dulcinée, sa patrie le Toboso, vil- 
lage de la Manche, sa qualité, au moins celle de princesse, et ses 
charmes sont surhumains, car en elle viennent se réunir tous les 
attributs de la beauté que les poètes donnent à leurs maîtresses. 
Ses cheveux sont des tresses d'or, son front des Champs Élyséens, - 



314 CHAPITRE VII. 

ses sourcils des arcs-en-ciel, ses yeux des soleils, ses joues des 
roses, ses lèvres du corail, ses dents des perles, son cou de 
l'albâtre, son sein du marbre, ses mains de l'ivoire, sa blan- 
cheur celle de la neige. 

Et de plus, elle n'existe pas, ce qui achève de la rendre 
parfaite et convient d'ailleurs merveilleusement à la 
chasteté amoureuse de l'âge mûr. 

Cervantes personnifie en deux traits la chevalerie et 
le platonisme. Ce n'est pas tout : entre ces deux figures, 
il fait apparaître la grosse tête ronde et riante, poilue et 
joyeuse du vilain, du laboureur, de Sancho, qu'il a été 
chercher dans les vieux contes populaires et qu'il 
oppose aux héros de roman. 

Il attache ce personnage aux pas de don Quichotte en 
qualité d'écuyer, et les lance tous deux sur la grande 
route, où ils commencent la chevauchée du monde. 
— « Ami Sancho ! s'écrie don Quichotte en prenant le 
chemin de Port-Lapice, c'est ici que nous allons mettre 
les mains jusqu'aux coudes dans ce qu'on appelle aven- 
tures. » Ils s'y plongent, ils accomplissent exactement 
toutes les cérémonies et tous les exploits des chevaliers : 
la veillée des armes, les épreuves, les défis, la pénitence 
d'Amadis sur la roche Pauvre, le serment du marquis 
de Mantoue de ne pas folâtrer avant d'avoir vengé son 
neveu Baudouin. Don Quichotte imite tout avec une 
exactitude irréprochable; son histoire, idéal et repré- 
sentation fidèle de la littérature chevaleresque, est la 
quintessence du genre. 

La suprême difficulté était de peindre sous une forme 
saisissable le platonisme. Dans un lointain favorable on 
devine la figure de Dulcinée, la femme imaginaire, à 
laquelle s'adresse le culte suprême , le soupir passionné 



LA CRITIQUE. 3i5 

et le message de rigueur. El elle naît de Tesprit comme 
rillusion; elle sort du dialogue, sous nos yeux. 

— Mes amours et les siens, dit don Quichotte, ont toujours été 
platoniques, sans dépasser une honnête œillade et encore de loin 

en loin Dis-moi, Sancho, où, quand et comment lu as trouvé 

Dulcinée. Que faisait-elle? que lui as-tu dit? que t'a-telle ré- 
pondu? quelle mine a-t-elle faite à la lecture de ma lettre? qui 
te l'avait transcrite? Enfin, tout ce qui te semblera digne, en cette 
aventure, d'être demandé et d'être su , dis-le-moi. Quand tu es 
arrivé près d'elle, que faisait cette reine de beauté? A coup sûr, 
tu l'auras trouvée enfilant un collier de perles, ou brodant avec 
un fil d'or quelque devise amoureuse pour le chevalier son captif. 
— Je l'ai trouvée, répond Sancho (le menteur), qui vannait du 
blé dans sa basse-cour. — Eh bien, touchés par ses mains, ces 
grains de blé se convertissaient en perles. Mais as-tu fait atten- 
tion si c'était du pur froment, bien lourd et bien brun? — Ce 
n'était que du seigle blond , répliqua Sancho. — Je t'assure 
qu'après avoir été vanné par ses mains, ce seigle aura fait du 
pain de fine fleur de froment Mais passons outre. Quand tu lui 
as donné ma lettre, l'a- t-elle baisée? l'a-t-elle élevée sur sa tête? 
a-t-elle fait quelque cérémonie digne d'une telle épîtrc? Qu'a-t- 
elle fait enfin? — Mon garçon, m'a-t-elle dit, mettez cette lettre 
sur ce sac. — discrète personne! s'écria tlon Quichotte, 
c'était pour la lire à son aise et en savourer toutes les expres- 
sions. Continue, Sancho. Pendant quelle achevait sa tâche, quel 
entretien eùles-\ous ensemble? quelles questions te fil-elle à mru 
sujet? et que lui répondis-tu? aclièxe enfin, conte-moi tout, sans 
me faire tort d'une syllabe. — Je ne l'ai pas vue assez à mon 
aise pour avoir observé ses attraits en détail et l'un après l'autre; 
mais comme cela.... en masse.... elle me semble bien. 

Dulcinée du Toboso disparaît dans la poussière de 
seigle, la divinité se dérobe. La femme idéale est dans le 
nuage. 

Ruiner Tempire de la galanterie, abattre Tautel dressé 
aux femmes par les poètes, c'était le dernier coup. 
La parodie était complète, et si joyeuse, si claire pour 



:\\() ciiAPiTRi': vr. 

tons (ju'im ôclal de rire iiiii\crs(3l acc-ueillit les Irois 
figures dessinées par Cervantes. L'histoire courut aussi- 
tôt la ville et la cour; l'Espagne entière la voulut 
connaître. Il fallut faire coup sur coup des éditions 
nouvelles. Les Flandres se hâtèrent de réimprimer le 
le livre; la France le traduisit; toute TEurope le lut. 
Ce fut un de ces grands succès populaires et universels 
qui forcent les obstacles, en un mot, une révolution. 

Elle atteignait non-seulement les vieux romans de che- 
valerie, mais tous les genres faux de la littérature. Cer- 
vantes, à la faveur de cette fiction, dont je n'ai rappelé 
ici que la donnée principale, glissait dans son roman soit 
des allusions, soit des critiques directes, qui le mettaient 
en guerre ouverte avec tous les vices littéraires de son 
temps. Les écrivains qu'il jugeait, depuis les plus illus- 
tres, comme Lope de Yega, jusqu'aux plus petits, se 
prirent de haine contre lui. Ils n'osèrent pas d'ahord se 
révolter publiquement. La vogue de Do7i Quichotte les 
avait étourdis. Mais Cervantes les vit autour de lui pré- 
parer leurs armes. Il sentit les effets continuels de leur 
mécontentement dix années durant, de 1604 à 1614. 

Tandis que le vieil écrivain rassemblait, avant de 
mourir, ses œuvres, et notamment ses Nouvelles exem- 
plaires, tandis qu'il rentrait sa moisson, on forgeait 
l'espèce de machine infernale qui éclata enfin, au bout 
de dix ans. 

AVELLANEDA 

En 1614 parut un ouvrage intitulé : Skcond volum;-: 

DE l'ingénieux hidalgo DON QuiCHOTTE DE LA MaNCHK, 

contenant le récit de sa ti^oisiènie sortie et le cinquième 



LA OUlTIUl'b:- ''^\1 

livre de ses aventures. Ce livre, que tout le monde à 
première vue dut croire de Cervantes, était signé d'un 
autre nom écrit en lettres plus petites : Composé par 
le licencié Alonso Fernandez de Avellaneda^ naturel 
de la ville de Tordesillas. — Tarragone. Imprimé par 
Felipe Roberto. 1614. 

Il faut parler de ce livre qui fut un événement dans 
la vie de Cervantes, et qui aujourd'hui encore est un 
sujet de discussion. Le Sage lui a fait Fhonneur de le 
traduire en Tembellissant et d'y mettre une préface qui 
place Avellaneda au-dessus de Cervantes. M. Germond 
Delavigne, qui connaît bien l'Espagne, l'a traduit à son 
tour, l'a défendu, et, à force de le défendre, est arrivé 
à immoler la seconde partie du Don Quichotte de Cer- 
vantes à la Suite composée par Avellaneda. 

Avant tout, c'était une mauvaise action. L'inconnu 
qui s'emparait du droit de continuer l'ouvrage détour- 
nait à son profit la vogue d'un roman qui pouvait tirer 
Cervantes de la misère. Sous ce nom d' Avellaneda, nom 
de guerre, se cachait un rival et un ennemi. La pre- 
mière ligne, le premier mot du livre annonçaient l'hos- 
tilité la plus violente. Le prologue n'était qu'une longue 
injure. Voici (en combattant ici M. Germond Delavigne, 
je citerai sa traduction, pour ne pas disputer sur les 
termes), voici comment il débute : 

L'histoire de don Quichotte de la Manche est presque entière- 
ment une comédie; elle ne peut et ne doit donc pas aller sans 
prologue. Voilà pourquoi j'écris celui-ci en tête de cette Seconde 
pa'rtie des hauts faits du héros; mais au moins le ferai-je moins 
fanfaron et moins provocateur que le prologue placé par Michel 
de Cervantes Saavedra en tête de sa première partie, et plus 
humble que certain autre qui précède ses Nouvelles (satiriques 
plutôt qu'exemplaires), mais -réellement ingénieuses. Sans doute. 



:\\X CHAPITRE VII. 

il ne trouvera rien qui soit ingénieux dans l'histoire qui va 
suivre; il n'y a ici ni la supériorité de son talent, ni l'abondance 
de relations fidèles qui se rencontrèrent sous sa main. 

Ici le texte contient une parenthèse que le traducteur 
rejette par bon goût et par pudeur, mais qu'il res- 
titue dans les notes finales. Avellaneda vient de parler 
de la main de Cervantes : 

Je mets sa, et avec intention, car Cervantes nous apprend 
lui-même qu'il n'a qu'une main ; aussi pouvons-nous dire de lui 
que, vieux par les années autant que jeune par l'esprit, il a plus 
de langue que de mains. 

Ceci n'est qu'une injure et une lâcheté vulgaire. La 
suite est plus habile : 

Sans doute encore il se plaindra de mon travail, il dira que je 
lui enlève le profit de sa seconde partie; mais du moins il devra 
reconnaître que tous devx nous tendons vers une même ^n, c'est- 
à-dire combattre à outrance la lecture pernicieuse des mauvais 
livres de chevalerie, si répandue parmi les gens de la campagne 
et parmi les oisifs. 

Ainsi rœuvre de Cervantes et Tidée principale de son 
Don Quichotte ne lui appartiennent plus en propre. 
Cette forme de critique, si rare, si originale et si ex- 
quise, il en partage Thonneur avec autrui. Je me trompe ; 
bientôt Avellaneda est au-dessus de Cervantes; il le 
dit, il repousse toute solidarité avec un pamphlétaire, 
et enfin il le dénonce comme coupable d'avoir attaqué 
un inquisiteur : 

Toutefois nous différons par les moyens, car il a cru devoir 
m'attaquer, ainsi que cet autre écrivain que célèbrent avec tant 
de justice les nations étrangères (Lope de Vega), et à qui la nôtre 
est si redevable de la gloire dont il a entouré le théâtre espagnol, 
en produisant un nombre infini de comédies admirables, écrites 



LA CRITIQUE. 3!« 

iivec toute la sévërité de l'art et avec toute la gràci^ et la sagesse 
(ju on doit attendre d'un ministre du Saint-Office. 

Et plus loin ce mot, terrible dans son hypocrisie : 

Plaise à Dieu que, maintenant qu'il s'est voué à la retraite, il 
n'aille pas s'en prendre à l'Église et aux choses sacrées! 

Le souhait d'Avellaneda , chef-d'œuvre de componc- 
tion d'un délateur anodin, est suivi d'une théorie sur 
la bonne humeur. Avellaneda est un homme doux, sou- 
riant : 

La suite qu'on va lire diffère donc de l'œuvre de Cervantes, 
car mon humeur est le contraire de la sienne, aussi bien en ma' 
Hère d'opinion qu'en question d'histoire. 

Le pauvre homme! s'écrierait Molière, il a l'oreille 
rouge et le teint fleuri. — « Le pauvre homme! » dit 
sérieusement M. Germond Dclavigne, comment pou- 
vait-il lutter contre les effets de l'idolâtrie qu'on avait 
en Espagne pour Cervantes ? 

Ce mot de M. Delavigne est cruel. Il fait penser à 
Tartufe , et malgré soi on trouve en effet un air de fa- 
mille entre Avellaneda qui, s'introduisant dans l'œuvre 
de Cervantes, Tinjurie ensuite, et le béat qui s'installe 
dans la maison d'Orgon avec assoz d'impudence pour 
l'en chasser lui-même. Pourtant Avellaneda vise plus 
haut; il parle d'un outrage que Cervantes a fait à un 
inquisiteur et d'un outrage qu'il pourrait faire à l'Eglise. 
A travers ce plat mélange d'insinuations cauteleuses 
et de ricanements grossiers, de dextérité dans la per- 
fidie et d'impudence dans l'injure, on voit poindre la 
petite flamme d'un bûcher possible. Avellaneda indique 
seulement, il n'appuie pas. Il est embarrassé, car Cer- 



320 CHAPITRE VII. 

vantes est pieux, il vient même de prendre l'habit du 
Tiers-Ordre. On le croit bon catholique : 

Don Quichotte, dit quelque part Avellanedu, allait assidûment à 
la messe avec son rosaire... Les gens du village le considéraient 
comme complètement guéri. 

On se trompait; il fallut bientôt l'attacher et l'enfermer dans 
une maison de fous, là où l'on dit autant de vérités que dans les 
livres de Genève. 

Ceci n'est plus dans le prologue, ceci est dans le livre 
même. J'entends l'objection de M. Germond Delavigne, 
qui voit une différence absolue entre le prologue et le 
livre, et qui dit : « Ce fiel d'un cœur haineux, ces gros- 
sières injures, tout se trouve dans le prologue d'Avella- 
neda ; car, dans le courant du livre, nous ne rencontrons 
pas un mot qui sorte du sujet et qui soit consacré aux 
petites passions de rivalité. » Où mène la préoccupa- 
tion!... Le livre entier n'est qu'une caricature perpé- 
tuelle de la vie de Cervantes, de ses œuvres et de ses 
nobles rêves. Puisque je suis le premier à l'avancer, je 
dois prouver mon dire : ouvrons le roman d'Avellaneda. 

Son don Quichotte est l'image grotesque d'un certain 
gentilhomme espagnol qui parle toujours d'art militaire 
et qui propose au roi d'Espagne de combattre les Turcs ; 
d'un batailleur qui se môle un jour aux comédiens et se 
fait berner par eux, d'un glorieux qui veut détrôner 
le poëte pastoral Garcilaso , d'un homme jaloux , mé- 
fiant et misérable , qui sort de prison, qui est pauvre, 
qui mourra sur la paille, et qu'en attendant on doit, par 
prudence, envoyer aux petites maisons. Yoilà un per- 
sonnage dont les aventures rappellent singulièrement les 
efforts et les échecs du gentilhomme Saavedra dans /es 
armes et les lettres. 



LA CRITIQUE. 321 

Le Sancho (rAvellaiieda est la contre-partie épaisse de 
son maître. Lui aussi, il prétend fonder sa gloire à la fois 
sur le sang, sur les armes et sur les lettres. . . Il est fameux 
parle sang, parce que son père était boucher; par les 
armes , parce qu'un sien oncle était armurier ; par les 
lettres, parce qu'il a un cousin relieur de livres à Tolède. 
Ces lourdes plaisanteries écœurent. Mais le livre qui 
nous donne le spectacle des luttes qu'il faut soutenir 
pour défendre ici-bas la double cause de l'héroïsme et 
du bon sens nous révèle aussi l'impression que laissait 
aux ennemis de Cervantes son caractère. Il manquait 
évidemment de l'habileté, du sang-froid calculé , de la 
mise en scène qui font le succès. Il ignorait l'art et les 
moyens d'effet que lui eût appris le moindre sophiste 
grec et le premier venu des mandarins chinois. Soldat 
de Lépante , amoureux de son métier, écrivain épris 
de l'art littéraire, il en parlait à tout venant, comme 
La Fontaine parlait de Baruch. Il avait l'enthousiasme 
indiscret. Ce naïf, au lieu de dicter le récit de sa vie et 
de se faire « le grand enlumineur de ses actions, » se 
mêlait , en parlant de ce qu'il avait vu , d'exhorter son 
pays aux grandes entreprises. Il avait la folie d'adresser 
à Philippe II, dans une salle de théâtre, publiquement, 
une apostrophe politique sur la nécessité de combattre 
l'islamisme. Son discours généreux, j'en retrouve la pa- 
rodie chez Avellaneda, si abondante, que je l'abrège un 
peu. 

Don Quichotte est introduit en la présence du roi 
d'Espagne et des Indes , de Philippe II , de Théritier 
dlsabelle et de Charles-Quint, en un mot de VArchi- 
pampaîi^ comme Avellaneda l'appelle. Il veut lui adres- 
ser une adjuration solennelle : 

21 



322 CHAPITRE VII. 

Lorsqu'il vil (juc le silence régnait dans la salle et qu'on at- 
tendait qu'il parlât, il dit d'une voix grave et reposée : 

« Magnanime, puissant et toujours auguste Archipampan des 
Indes, descendant des Héliogabale, des Sardanapale et des em- 
pereurs anciens, aujourd'hui paraît en votre royale présence le 
ohevalier sans amour. Après avoir parcouru la plus grande par- 
tie de notre hémisphère, désenchanté des châteaux, vengé des 
rois, conquis des royaumes, subjugué des provinces, affranchi 
des empires, j'ai regardé tout le reste du monde avec les yeux de 
l'attention et je n*ai vu dans toute sa rondeur ni roi ni empereur 
qui fût plus digne de mon amitié et de mes recherches que Votre 
Altesse... Aussi suis-je venu, magnanime monarque, auprès de 
vous, non pour apprendre de vos chevaliers la courtoisie ou les 
autres vertus, car je n'ai plus rien à apprendre, moi qui suis 
connu de tous les princes de bon goût pour le miroir et le mo- 
dèle de la galanterie, de la politesse, de la prudence et de la 
science militaire, mais afin qu'à dater de ce jour vous vouliez 
bien me tenir pour votre véritable ami... 

« Il résultera de notre amitié une grande terreur pour vos 
ennemis, ajoute le chevalier. Je veux qu'à l'instant, en votre 
présence, en vienne aux mains avec moi ce superbe géant Bra- 
midan de Taillenclume, roi de Chypre, que j'ai défié au combat, 
il y a plus d'un mois. Je veux... trancher sa tête monstrueuse et 
l'offrir à la grande Zénobie... à qui je me propose de donner le 
royaume de Chypre, jusqu'à ce que ce bras lui rende le sien, 
que le Grand-Turc a usurpé... » 

Me suis je trompé? N'est-ce pas là une parodie de 
l'imprudent patriotisme de Cervantes dans la première 
période de sa vie? Yoilà pour le soldat et le politique; 
voici maintenant pour l'écrivain et pour l'entreprise 
qu'il a faite de prendre une grande place parmi les au- 
teurs dramatiques. Cervantes, on le sait, a échoué, il 
s'est retiré devant le succès unique et exclusif de Lope 
de Vega, ce prodige, dit-il, qui s'est emparé du sceptre 
de la monarchie comique. Mais dl est revenu plus tard, 
on l'a mal accueilli, on a refusé ses pièces, on lui a même 



LA CRITIQUE. 323 

retiré ses entrées. En 1614, il recueille son œuvre dra- 
matique, et annonce qu'il la soumettra telle quelle au 
jugement de la postérité. Le livre d'Avellaneda est plein 
d'allusions à tous ces faits. Don Quichotte, dit-il, se 
rendit un jour à Alcala de Hénarès (c'est la patrie de 
Cervantes) et eut près de cette ville (à Madrid, je sup- 
pose) une rencontre fameuse avec des comédiens. Ceux-ci 
étaient arrêtés dans une hôtellerie. Le chevalier prend 
l'hôtellerie pour un château que jadis il a voulu con- 
quérir et dont on a l'a repoussé : 

Ami Sancho, je me souviens maintenant des grandes fatigues, 
des tourments, des dangers et des tribulations que nous avons 
soufferts, il y a un an, dans les châteaux semblables à celui que 
nous apercevons. Toujours il s'y trouvait caché certain habile 
enchanteur, mon ennemi, qui cherchait et qui cherche encore à 
me faire tout le mal possible. 

Don Quichotte va seul en avant pour tenter de nou- 
veau l'entrée de la citadelle dramatique. En vain Sancho 
lui conseille de ne pas s'engager dans de nouveaux 
embarras. Il veut déjouer l'enchanteur; celui qui « com- 
mande aux comédiens , les domine et leur fait faire de 
gré ou de force tout ce qui lui plaît. » Il apostrophe 
ce magicien : « toi qui favorises tous ceux dont « j'ai 
pris la gloire pour fonder la mienne, rends -moi et 
restitue à chacun, avec sa liberté, nos trésors que tu nous 
as ravis. » 

Les comédiens saisissent alors le chevalier par les 
pieds, par les bras, et retendent par terre. Ils annon- 
cent à Sancho qu'ils vont le manger, et Sancho, (Jui les 
croit, tremble. Don Quichotte, opiniâtre jusque dans la 
défaite, répond en défiant son ennemi : ce Ne crois pas que 



324 CHAPITRE VII 

tes paroles ou tes œuvres [perjndiciales obras) tiioui- 
pheni de la patience de chevalier errant. Dans la suite 
des temps, j'ai la certitude d'échapper à Tenchantement. 
Il viendra quelque prince grec qui me délivrera ! )^ En 
attendant que la postérité venge don Quichotte, les co- 
médiens le punissent en jouant devant lui une comédie 
de Lope de Yega : Comenzaron a ensaijar la grava 
comedia de El Testimonio vengado, del insigne Lope 
de Vega Carpio. 

Je n'insiste pas davantage ; je crois pouvoir conclure 
sur ce plagiat diffamatoire qui a surpris la bonne foi de 
quelques écrivains. Avellaneda est l'organe de tout un 
parti coalisé contre Cervantes ; il est le vengeur de la 
médiocrité atteinte par le génie. La grande critique 
inaugurée par Cervantes est calomniée autant que sa 
personne. Son crime est d'être indépendant, d'avoir 
jugé, de juger encore. On lit trop dans son regard qu'il 
connaît la valeur des hommes ; car Avellaneda , dans sa 
diatribe, nous laisse entrevoir la physionomie même de 
Cervantes, grave et soucieuse, au milieu de la littéra- 
ture contemporaine. Selon lui, cet homme de génie, qui 
s'avance seul à travers les groupes et les coteries, comme 
don Quichotte dans le monde, est un esprit distrait, un 
cerveau préoccupé, un vrai fou, en un mot, méchant à 
coup siir, et envieux, car la tristesse et l'air réfléchi 
sont des marques d'envie : « L'envie, s'écrie Avellaneda, 
est , d'après saint Thomas (et il cite triomphalement le 
chapitre et la strophe) , l'envie est cette tristesse que 
nous causent le bien et la fortune d'autrui. » Au con- 
traire, l'écrivain comme Lope de Yega, et comme son 
séide Avellaneda, a le sourire bénin, et c'est le propre 
de la charité : Benigna est^ non agit perperam^ dit 



LA CRITIQUE. 32:) 

saint Paul. Mais il faut pardonner à Cervantes sa cri- 
tique : 

Elle a ëlë écrite dans une prison, et par conséquent elle s'y 
est empreinte d'humeur sombre, de dispositions inquiètes, im- 
patientes, hargneuses et colères, comme il arrive à tous les pri- 
sonniers. 

Il faut laisser vieillir et mourir dans sa solitude ce 
malheureux qui n'est pas des nôtres ; il n'a plus long- 
temps à vivre, et chacun est libre d'achever son Z)o/i 
Quichotte^ qu'il ne terminera probablement pas. 

Voilà Miguel de Cervantes devenu vieux comme le château de 
San-Cervanlès et tellement maltraité par les années, que tout 
et tous lui sont à charge. Il est si à court d'amis que, lorsqu'il 
veut orner ses livres de quelques sonnets boursouflés, il s'en va 
leur donner pour auteur.-^, comme il le dit lui-même, le prêtre 
Jean des Indes ou l'empereur de ïrébizonde, parce qu'il ne trouve 
pas sans doute dans toute l'Espagne un personnage qui ne s'of- 
fense de le voir prendre son nom. 

La malédiction jetée contre la vieillesse et la pauvreté 
de Cervantes se retrouve dans un sonnet abominable 
glissé entre le prologue et le premier chapitre, petite 
pièce qui , par sa place , est le premier mot du livre , 
par sa portée, le mot final : 

u Vous apprendrez ici, dit un poëte appelé Pero Fernandez (est 
ce un prêle-nom de l'auteur?) — vous apprendrez que l'homme 
qui court le monde à si grand train ne trouve pas au bout de 
sa vie d'autre repos, » c'est-à-dire que Cervantes le' vagabond 
mérite sa misère. 

On ne pouvait trouver mieux, dira-t-on. Pourtant la 
bassesse a des inventions encore plus cruelles. Après 
avoir enfermé Cervantes dans un cabanon de fous, 



326 CHAPITRE VIL 

Avellanecla imagine de le guérir et de renvoyer sur la 
grande route comme un paria qui tend la main. L'aliéné 
se fait mendiant : Sancho le rencontre et lui donne l'au- 
mône. 

Ah! certes, Le Sage n'aurait pas loué cette œuvre s'il 
l'eût comprise, et le traducteur moderne qui la défend 
la désavouera le jour où il reconnaîtra le véritable esprit 
qui anime celui qu'il appelle un continuateur. D'ail- 
leurs, notons ce fait. Fauteur môme de Gil Blas n'a pas 
cru pouvoir acclimater l'œuvre parmi nous sans modi- 
fier le style grossier de l'auteur espagnol , et par con- 
séquent faire subir une métamorphose importante au 
roman même. 

De notre temps, l'histoire littéraire s'est moins occupée 
de l'ouvrage que de l'auteur. Elle a cherché quelle main 
sacrilège avait écrit ce livre. Pour démasquer l'écrivain 
pseudonyme , les investigations les plus ingénieuses ont 
été faites. On a prononcé plusieurs noms. L'auteur fut 
un homme puissant, dit-on. Ce fut un religieux très-in- 
fluent, ajoutent quelques-uns. D'autres précisent davan- 
tage : ce fut un dominicain. On pense à Blanco de la 
Paz, Estrémadurien, camarade de captivité de Cervantes 
à Alger et son mortel ennemi. On cite Andrès Perez , 
autre dominicain qui, sous le nom de Lopez de Ubeda, 
publia, en 1608, la Picara Justina 11 se serait vengé de 
Cervantes qui ne l'admira pas. 

M. Delavigne pencherait pour le Bartolomé Leonardo 
de Argensola, docteur en théologie, qui fut mêlé à toutes 
les intrigues littéraires dont le comte de Lemos était le 
centre, et qui mourut historiographe du royaume d'A- 
ragon. Mais le candidat qui a réuni le plus de suffrages 
est encore le Père Luis de Aliaga, homme de basse 



LA CRITIQUE. 327 

extraction, devenu le favori du duc de Lerme et le con- 
fesseur de Philippe III . Lorsque cet Aragonais, qui s'é- 
tait fait place par toutes sortes de moyens , tomba avec 
ses maîtres, sa chute fut saluée par un applaudissement 
général. « Le voilà par terre, » dit quelque part le fa- 
meux comte de Yilla-Mediana , 

Dans un état très-misérable ; 
On va, dit-on, et c'est probable, 
S'enquérir de l'inquisiteur 
Et confesser le confesseur. 

Par une double bizarrerie, cet homme rappelait au 
public moqueur tout ensemble le don Quichotte et le 
Sancho Pança de Cervantes. Long, sec, brun comme le 
chevalier de la Manche, il avait été surnommé par anti- 
phrase Sancho Pança ; son extérieur et son surnom fai- 
saient naître de perpétuels rapprochements qui, dit-on, 
l'auraient indisposé contre Cervantes. Pour se venger, 
il aurait écrit cette Suite fameuse et choisi pour pseu- 
donyme le nom d'Avellaneda, altération légère de l'épi - 
thète attribuée par Cervantes au héros fds de son esprit, 
sec et ratatiné, dit-il, seco, avellanado. 

Je ne chercherai pas à trancher la question et je 
ne crois point nécessaire de dénoncer ici, à moins de 
preuves irréfragables, ni un dominicain, ni qui que ce 
soit. Il importe moins de savoir quelle main a frappé 
que de connaître la pensée et l'esprit qui dirigeaient le 
coup. Or le débat réel est établi évidemment entre la 
littérature à la mode, celle qui triomphe, et la haute 
littérature critique, celle qui proteste. Parmi les triom- 
phateurs se trouvait Lope de Yega; il avait été jugé 
directement par Cervantes; il est directement défendu 



328 CHAPITRE VII. 

par Avellaneda. C'est donc à l'ombre de son nom et 
pour lui plaire que la bataille se livre. Quant à Avel- 
laneda , son nom véritable est peu curieux, à savoir ; 
son pseudonyme demeure le nom de la médiocrité en 
colère. 

Cervantes lui-même paraît n'avoir pas découvert son 
agresseur. C'est un Aragonais, dit-il, puisqu'il supprime 
les articles , c'est un disciple de Lope de Yega , c'est 
enfin quelque pédant « sournois et railleur, » comme 
Samson Carrasco , ce bachelier blafard qui a de l'esprit 
et dont Sancho admire la personne graduée par Sala- 
manque : « Ces gens-là, ajoute l'écuyer, ne peuvent men- 
tir, si ce n'est quand il leur en prend envie ou qu'ils y 
trouvent leur profit. Le bachelier sait , sans qu'il y 
manque une panse à'a , tout le mal qu'on dit de Yotre 
Grâce. » Cervantes indique en passant tout cela , mais 
avant tout il s'adresse au public comme à un tribunal 
d'honneur ; il réplique en soldat et en Castillan : 

Vive Dieu! avec quelle impatience, lecteur illustre, ou peut- 
êlre plébéien, tu dois attendre à présent ce prologue ^ croyant y 
trouver des vengeances, des querelles, des reproches outrageants 
à l'auteur du second Don Quichotte! Eh bien! en vérité, je ne 
puis te donner ce contentement; je n'en ai pas seulement la 
pensée. Que son péché le punisse, qu'il le mange avec son pain , 
et grand bien lui fasse. 

Ce que je n'ai pu m'empécher de ressentir, c'est qu'il m'ap- 
pelle injurieusement vieux et manchot, comme s'il avaitété en mon 
pouvoir de retenir le temps, de faire qu'il ne passât point pour 
moi; ou comme si ma main eût été brisée dans quelque taverne, 
et non dans la plus éclatante rencontre qu'aient vue les siècles 
passés et présents, et qu'espèrent voir les siècles à venir. 

Il faut lire tout ce prologue où éclate son indignation 

ï. Le prologue de la seconde partie do Don QuiclioKe. 



LA CRITIQUE. 329 

d'honnête homme , qu'il essaye vainement de contenir. 
Il rougit de penser que la critique virile et élevée puisse 
jamais passer pour de la basse envie : 

Une autre chose encore m'a fâché : c'est qu'il m'appelât en- 
vieux et m'expliquât , comme si je l'eusse ignoré , ce que c'est 
que l'envie. 11 y en a deux sorles; celle que je connais est l'é- 
mulation noble, sainte et bien intentionnée... Si l'autre a parlé 
pour celui qu'il semble avoir désigné, il se trompe du tout au 
tout, car de celui-ci j'adore le génie et j'admire les œuvres. 

Nous verrons la critique affectueuse que Cervantes 
avait présentée du théâtre de Lope de Yega. D'ailleurs 
il l'avait signée. Avellaneda ne signait pas de son vrai 
nom. « Il doit bien souffrir, ce seigneur, dit Cervantes, 
il manque de jour; il manque d'air.» Ici il se déride, 
l'ironie revient, et avec elle un dédain sincère. Quoi 
donc ! Avellaneda déguise son nom et cache sa pa- 
trie, « comme s'il avait commis un attentat de lèse-ma- 
jesté...» Il sent donc qu'il joue un rôle de Zoïle ; il traite 
Cervantes en homme de génie, puisqu'il l'insulte , et Cer- 
vantes va partir de cette vie avec le remords de lai avoir 
fait écrire un mauvais livre : «Je le supplie de me par- 
donner l'occasion que je lui en donne involontairement ; 
car c'est une tentation du diable , une des plus puis- 
santes, que de mettre à un homme dans la tête l'idée 
qu'il peut composer et publier un livre qui lui rappor- 
tera de la renommée et de l'argent... » Et quand l'au- 
teur pense à l'argent, il ne fait que brocher, comme le 
tailleur à la veille de Pâques. Les ouvrages parfaits ne 
se font pas ainsi. Ils ne se font pas davantage avec des 
facéties malséantes.' Ni l'obscénité, ni la niaiserie ne suf- 
fisent pour écrire , ni la méchanceté. Quelquefois les 
cheveux blancs (qu'Avellaneda reproche à Cervantes) 



330 CHAPITRE Vil. 

donnent une maturité et une force de jugement favora- 
bles à lart de penser. Le Don Quichotte du vétéran a 
réussi par là ; « les enfants le lisent, et les jeunes gens ; 
les hommes le comprennent , et les vieillards disent : 
c'est bien ! On l'imprime en Flandre et partout; on le 
demande à Lisbonne, à Barcelone, à Yalence; il encourt 
déjà douze mille exemplaires , ou trente mille , et la 
joyeuse histoire, qui ne contient pas un mot de mal- 
honnête, prend le chemin de s'imprimer trente mille 
milliers de fois, si le ciel n'y remédie ! » 

Ainsi répond-il ^ quand il touche les questions d'art. 
Mais les pédants viennent au secours du plagiaire : « Ils 
accusent chez moi , dit Cervantes , une absence de mé- 
moire très-regrettable. Par exemple, j"ai dit qu'on a 
volé l'âne de Sancho, et, deux pas plus loin, que Sancho 
est sur son âne. » En effet on notait dans Don Qui- 
chotte des distractions, des anachronismes, des redites, 
des lapsus, dont on a fait une collection à'absurdos. 
Sur ce terrain, Cervantes n'a pas l'avantage; il prête le 
flanc aux doctes critiques des gradués de Salamanque, 
qui pardonnent l'insignifiance correcte , mais non pas 
l'inadvertance, parce qu'elle fait tache. — Cela est vrai, 
répond Cervantes avec une gravité ironique, on a oublié 
de tirer au clair le vol de l'àne, mais c'est la faute des 
imprimeurs, qui ont laissé tomber l'explication qu'en 
donnait Cid Hamet Ben Engeli, auteur primitif de cette 
mémorable histoire. Cet écrivain, qui d'ordinaire est 
aussi minutieux: qu'honorable , avait traité à fond le 
chapitre du grison; il expliquait et détaillait son amitié 
pour Rossinante, à telles enseignes qu^il montre com- 

1, Voir Do7î Quichotte, II, chap. ii , m, iv. 



LA CRITIQUE. 331 

ment les deux bêles se grattaient, comment elles se 
mettaient le cou en croix l'une sur l'autre , imitant le 
dévouement réciproque de Nisus et d'Euryale. Pourquoi 
ces passages ont-ils été omis? On ne sait. L'âne dispa- 
raît par enchantement, comme dans TArioste le cheval de 
Sacripant. Malgré tout, il faut être indulgent pour Gid 
Hamet, en considération de son exactitude habituelle; 
c'est un véritable investigateur d'atomes. Il marque très- 
nettement qu'il y a cinq mille lieues par terre d'ici au 
royaume de Gandaya ( et quand on va par les airs , en 
ligne droite, trois mille deux cent vingt-sept). Ne lui 
en veuillez donc pas s'il commet quelques erreurs , s'il 
oublie , lorsque don Quichotte lave à grandes eaux le 
fromage blanc qui l'inonde, de dire combien il emploie 
de chaudronnées d'eau. Un de ses chapitres commence 
ainsi : Je jure comme chrétien catholique. G'est évi- 
demment une locution inexplicable de la part d'un 
Maure , invraisemblable el inexcusable. Gervantes en 
convient humblement, et pour achever de donner satis- 
faction à ses critiques , il prétend offrir un modèle 
sans tache de la manière de raconter. Il nous propose 
l'aventure de la bergère Torralva et des trois cents 
chèvres que passe le batelier. Sancho en personne vient 
débiter cette « histoire des histoires, » et il s'interrompt 
tout net quand don Quichotte ne sait plus au juste le 
nombre des chèvres passées, (c L'histoire finit rigou- 
reusement, dit-il, où commence l'erreur du compte. » 
Gervantes raille ainsi (en vingt passages du second 
volume (leDon Quichotte) ses adversaires qu'il dédaigne 
et qu'il mène vivement. Mais, en dépit de cette gaieté, 
il soufîre quand il voit le travestissement de ses créa- 
tions. La métamorphose de ses personnages lui cause 



332 CHAPITRE VII. 

une inquictucle grave que Ton sent percer en lui. Un 
enfant qu'on dérobe à sa mère pour rhabiller en bohé- 
mien n'est pas plus changé que le fils de son esprit, son 
don Quichotte, devenu méconnaissable. Avellaneda a 
fait de lui un mendiant stupide ; il a fait de Dulcinée 
duToboso une Barbara la Balafrée rebutante, souillée 
de tous les vices, laide de toutes les laideurs, assem- 
blage de toutes les platitudes que peut découvrir une 
imagination basse ; il a fait de Sancho Pança un homme 
de tréteaux, un goinfre immonde qui ne connaît que 
l'alternative de la gloutonnerie et des combats de pa- 
rades, et, quant au langage, un de ces beaux esprits de 
ruisseau faits pour amuser une populace dont ils sont 
le rebut et le jouet, ce C'est à tomber de surprise, s'écrie 
Cervantes, de voir sous les mêmes noms des personnages 
si différents! » Ah! qu'on l'attaque lui-même et qu'on 
fasse son portrait, si l'on veut, mais qu'on ne traite pas 
aussi mal ses créations. Les nations étrangères pour- 
raient les méconnaître à leur tour. 

Le pressentiment de Cervantes n'était pas sans justesse. 
On a accepté en France, on a loué plus d'une fois les in- 
ventions et les caractères d'Avellaneda ; Le Sage a osé les 
mettre au-dessus des caractères de Cervantes. Étrange 
erreur d'un homme d'esprit qui connaissait à fond les 
valets de comédie, les paysans de théâtre, les types tout 
faits *, et qui un jour condamne, au nom d'une tradition 
de coulisses, la liberté même de l'observation! Il accuse 
le Sancho original d'inconséquence et d'invraisemblance; 

I . « On sait que les comédiens ont multiplié chez eux les emplois à 
l'inlini : emplois de grande, moyenne et petite amoureuse ; emplois 
de grands, moyens et petits valets. » Beaumarchais, Lettre sur la Cri- 
tique du Barbier de Séville. 



LA CRITÏUUH. 3:13 

il trouve Taulre Sancho naturel. On éprouve quelque 
embarras à réfuter ce paradoxe , parce qu'il faut citer 
Avellaneda pour le combattre et qu'il est étrangement 
grossier. Pourtant voici une scène de lui : le lecteur en 
jugera. 

On est à table. Les convives font passer à Sancho un 
melon], il le mange. On lui jette un chapon, il le dévore. 
On vide tous les plats dans son chaperon, il les fait dis- 
paraître dans son estomac. 

Don Carlos prit alors un plat de boulettes farcies : Sancho, dit- 
il, pourrlez-vous bien manger deux douzaines de ces bouletles, 
si vous les trouviez à votre goût? — Je ne sais, répondit Sancho, 
ce que c'est que ces boulettes, et je n'y ai pas grande confiance, 
si elles ressemblent à celles qu'on jette dans les rues à Giudad- 
Real pour se défaire des chiens errants. — Nous n'en sommes 
pas là à votre égard, Sancho, reprit don Carlos, ce sont de pe- 
tites boules de viande délicatement assaisonnées. 

Sancho ne demanda pas une plus longue explication et, pre- 
nant le plat, il les engloutit une à une comme s'il se fut agi de 
grains de raisin, ce qui n'amusa pas petitement les convives. 
Quand il fut arrivé à la fin : — Oh ! les traîtresses et les sorciè- 
res, s'écria-t-il, comme elles ont bon goût! Je parierais que ce 
sont là les boules avec lesquelles jouent les petits enfants dans les 
limbes; sur ma foi, si je retourne dans mon pays, j'en sèmerai 
un bon picotin dans un jardin que j'ai auprès de ma maison... 

Voilà cette vraisemblance que Le Sage admire, trou- 
vant naturel un laboureur qui sème des bouleltes. Cer- 
vantes juge la scène autrement : « Est-ce bien vous , 
Sancho, qui mettez des bouleltes dans votre sein? — 
Non, réplique Sancho, je mange ce qu'on me donne, je 
prends le temps comme il vient. Mais je ne suis pas 
glouton et niais comme l'autre. Nous voilà tous deux, 
moi simple et plaisant, mon maître vaillant, discret et 
amoureux. » 



334 CHAPITRE VII. 

En voyant la vuli,^arité de la contrelaron, Cervantes 
se met à craindre que Toriginal ne soit trop fin, trop 
caché, inaccessible peut-être. Puisque le plagiaire se 
trompe si lourdement et que le fauK monnayeur a passé à 
côté de Tor et a monnayé du plomb, d'autres peuvent s'y 
méprendre également. Bref, Cervantes se demande si on 
comprend son œuvre, et il dit avec son tour d'esprit 
naïf : « Il faudra faire comme le peintre d'Ubeda , qui , 
lorsqu'il peignait un coq , écrivait au bas en grosses 
lettres : Ceci est un coq. Mon histoire aura besoin d'un 
commentaire pour être comprise ^ ! . . . » 



LE SENS DE DON QUICHOTTE. 

Molière, en 1663, livra bataille à monsieur Lysi- 
das, l'auteur pédantesque et obscur qui le confondait 
avec Turlupin et offrait de faire mieux que lui. Cer- 
vantes, soixante ans auparavant, en 1603, se débat 
contre les morsures à'Avellaneda. L'un et l'autre sont 
obligés d'expliquer à la foule leur œuvre, qui est l'é- 
tude de l'esprit humain, et leur art, qui est la création 
de symboles visibles, transparents et aimables. On ne 
les comprend pas ; on les accuse, s'ils suivent leur pensée 
pure, de perdre terre, s'ils l'incarnent dans un symbole 
joyeux, de descendre à la bouffonnerie. Ils ont pourtant 
(c'est la merveille, c'est le privilège des maîtres, c'est 
le secret de l'originalité et de la force) la double puis- 
sance d'analyser et de créer. 

Les Cervantes et les Molière s'irritent sous l'étreinte 

1. Y asî debe de ser de mi historia, que tendra necesidad de 
comento para entenderla. [Don Quijote, ii, 3.) 



LA CRITIQUE. 33.1 

des esprits vulgaires ou exciusits qui ne permettent pas 
au génie d'être complexe, divers et libre. Eh quoi ! ils 
ont été chercher la vérité elle-même, ils Font trouvée 
nue, ils lui ont mis un voile, ils la ramènent sous le cos- 
tume décent et charmant de la comédie ; ils ont pénétré 
avec amertume la folie et la fragilité de la machine 
humaine, qu'ils connaissent comme un anatomiste sait 
le cadavre, et ils rendent au sujet la vie, le mouvement, 
la gaieté même; en un mot, ils font de Tiniage de nos 
faiblesses la joie de nos yeux, et il arrive, parce que leur 
œuvre a d'autant plus de relief qu'elle a plus de pro- 
fondeur, qu'elle paraît à Lysidas et à Avellaneda une 
mascarade sans portée! 

Molière et Cervantes représentent à leurs persécuteurs 
qu'ils ont voulu tout à la fois juger et sourire, et que 
c'est là une chose rare, malaisée, laborieuse. Le dif- 
ficile dit Molière , dans la Critique de V Ecole des 
femmes^ est « d'entrer agréablement dans les défauts de 
tout le monde. . . C'est une étrange entreprise que celle de 
faire rire les honnêtes gens. » — «Ma conclusion, dit à 
son tour Cervantes, est que la solidité du jugement et la 
maturité de l'esprit font les bons livres, les bons contes 
et tous les bons écrits ; que le don du génie est de plai- 
santer avec grâce, soit qu'on parle, soit qu'on écrive; 
que le rôle le plus piquant de la comédie est le rôle du 
niais, et que celui-là n'est ni simple ni sot, qui sait le 
paraître sur la scène. » Puis, avec ce mélange de fami- 
liarité et de grandeur qui est son style même, il reven- 
dique les droits de ceux qui cherchent le vrai, qui 
essayent des peintures morales et qui demandent à une 
inspiration supérieure le secret de leurs fictions, les- 
quelles ont l'homme pour objet. 



330 CHAPITRK VIL 

(( (Test une clioso sncivc (jik; l'Iiisloirc d'iiii lionnno, 
parce que ce doit cire une chose vraie, et quand la 
vérité est quelque part, là est Dieu, source unique du 
vrai. » — « Mais, ajoute-t-il, des gens se trouvent 
qui vous composent et vous débitent des livres à la dou- 
zaine, comme des marchands de heignels! » Tels sont 
les hommes qui font un Sancho lourd, un don Quichotte 
stupidc, deux marionnettes, deu\ personnages de bois 
et tout d'une pièce! ces caricatures ignobles sont inven- 
tées pour les yeux des manants. 

Cid llamet Ben Engeli peint les pensées ' et découvre 
les imaginations [pinta pensamientos) . Il est vrai qu'il 
a commis la faute, dans la première partie de Thisloire, 
d'intercaler des nouvelles; eh bien, dans la seconde, il 
laissera voir, sans hors-d'œuvre, les héros tels qu'ils sont. 
Il reste encore du soleil derrière la montagne ! s'écrie San- 
cho. Cervantes continuera donc sa route avec plus d'ai- 
sance que jamais; il insistera sur l'intention philoso- 
phique du roman, mais il étudiera librement l'homme 
ondoyant et divers. Personne ne lui coupera les ailes, 
il gardera le droit de mêler le jugement viril à l'inven- 
tion capricieuse. Quel plan! Dans ce livre unique, placer 
toutes les richesses acquises à sa pensée, dérober la 
force de sa conception sous l'élégance du trait, avoir la 
légèreté de la main et le naturel du ton; employer le 
récit et le dialogue à son gré , réunir à la verve mor- 
dante de l'Espagne la grâce italienne et la raison fran- 
çaise, atteindre sans échasses le style noble et manier 
sans bouffonnerie le badinage , varier à son gré la lan- 
gage et l'idée , les personnages et les physionomies , 

( . Don Quicholte, ii, 40. 



LA CRITIQUE. 337 

voilà ce qu'il rcve. L'ironie, qui est sa muse, présente 
de l'air du monde le plus dégagé et le plus courtois aux 
hommes du temps cette nouveauté très-hardie : une 
critique vivante et pittoresque, qui prend l'allure du 
roman pour le dépasser et suit la mode du siècle pour 
la tuer en la parodiant. Lorsque Cervantes, dans le feu 
même de cette entreprise, se sent tout à coup cerné par 
l'esprit d'exactitude banale et de mièvrerie servile qu'il 
reconnaît en même temps dans le calque de son pla- 
giaire et dans les chicanes des bacheliers, il leur de- 
mande grâce : «Ayez plus de miséricorde, dit-il, et plus 
de scrupule... Considérez combien l'auteur a veillé pour 
mettre son travail en lumière et laisser le moins d'ombre 
possible sur son œuvre! » 

Il avoue donc que son œuvre est de celles qu'il faut 
éclairer. En réalité, elle est très-complexe. Le sens de 
Don Quichotte, sa portée lointaine et sa profondeur 
changeante ne peuvent être compris immédiatement 
des contemporains ; ils sont trop près ; la perspective 
leur manque. Et à leur tour les critiques qui vien- 
dront juger ce livre d'après des règles ordinaires, en 
fixer l'intention et en réduire le cadre, éprouveront 
quelque embarras à se saisir de personnages fuyants et 
allégoriques. Le véritable interprèle du Don Quichotte 
est l'auteur lui-même ; il nous révèle son propre effort. 
I/analyse que nous avons faite de ses œuvres nous a 
montré le progrès d'art qui s'accomplissait en lui. Tout 
d'abord, il écrit ce qu'il voit ou ce qu'il lui plaît. Puis 
insensiblement son génie a grandi, ses visées ne sont plus 
aussi restreintes que jadis; il ne se borne plus, comme 
dans le Trato de Argel, à peindre les choses; il ne lui 
suffit même plus, comme dans ses Nouvelles picaresques , 

ri 



33.S CHAPITRE VII 

de peindre Jes mœurs. Désormais, c'est l'espril, c"esl 
riiomme môme qu'il a pour modèle, et il joint à l'ob- 
servation pittoresque la critique suprême, c'est-à- 
dire la connaissance intime de ce qu'il y a de plus 
étrange et de plus mystérieux dans notre nature. Tra- 
vail délicat , auquel il s'est essayé lentement , peu à 
peu, quand il a repris le portrait de Zara, la femme 
musulmane, pour en faire Zoraïde, étude plus signifi- 
cative ; quand il a fait un autre jour, du type grossier de 
Cauizarès, la retouche si forte qui a donné la figure 
nouvelle de Garrizalès. Nous, qui savons ses habitudes 
de travail et comment ses créations se métamorphosent, 
nous ne serons pas surpris, lorsqu'il continue Don Qui- 
chotte^ ouvrage de longue haleine, devoir cette allégorie 
variée et multiple se généraliser de plus en plus. 

Don Quichotte, Sancho, Dulcinée sont des personni- 
fications; leurs caractères sont des symboles. Tandis que 
Cervantes leur donne une forme et un corps , ils chan- 
gent sous sa main, ils s'agrandissent peu à peu et s'é- 
tendent. En peignant l'esprit des romans, il est con- 
duit à peindre de proche en proche celui de l'Espagne , 
celui de son temps, celui enfin de l'humanité. Malgré 
lui, sans intention, sans effort, par liberté d'allure, en se 
laissant conduire par son sujet , il creuse de plus en 
plus. L'analyse psychologique l'entraîne; ce livre, qui 
était d'abord une simple parodie littéraire, devient une 
peinture philosophique, un tableau du monde, illimité, 
universel ; et comme Cervantes interroge en môme temps 
sa propre conscience, qu'il raille son passé, qu'il trahit 
ses impressions présentes, une autobiographie discrète 
se devine à travers le livre. 

Il y a dans Don Quichotte plusieurs données succès- 



LA CRITIOUR. 33!> 

sives qui naissent les unes dos autres. C'est la transfor- 
mation graduelle de l'œuvre qui en fournit rexplication. 
Ce fait admis, il est d'un singulier intérêt de suivre le 
progrès de la pensée. Tout d'abord, à l'origine. Don 
Quichotte est simplement la parodie , le résumé et le 
tombeau des romans de cbevalerie. Le poëte déclare la 
guerre aux géants qui les infestent , aux empereurs de 
Trébisonde, aux enchanteurs, aux dragons , aux nains 
et aux écuyers, aux femmes guerrières et aux princesses 
amoureuses qui les émaillent, à la géographie fantas- 
tique et aux tours voguantes, à tout le merveilleux 
qui s'y déploie. La bibliothèque de don Quichotte ap- 
paraît donc sur le premier plan; la gouvernante et sa 
nièce la saccagent; Cervantes y débrouille tout de suite 
la corruption des idées et en tire le diagnostic de la ma- 
ladie universelle. Telle est la donnée première. 

Mais Sancho arrive et se fait Técuyer de don Quichotte. 
D'où vient-il? Ce type n'est pas emprunté aux romans de 
chevalerie. Cervantes le prend ailleurs, dans une autre 
littérature du moyen âge. A côté et en face des beaux 
livres d'aventures, il existe des récits populaires étranges 
dont le héros est un vilain. On l'appelle en France 
Marcoulf; en Italie, il porte le nom de Bertoldo et sa 
femme celui de Marculfa. Ici ou là, c'est le même 
homme : un pauvre diable qui cherche à vivre, qui n'a 
rien à voir à l'idéal et pour qui la gloire, l'honneur, 
l'amour sont les variétés d'un luxe interdit à lui et aux 
siens. En lutte avec la vie, il ne compte que sur lui- 
même et sur son bon sens. Pour se guider, il a une pro- 
vision de maximes toutes faites qu'il garde comme des 
articles de foi et qui sont comme sa tradition. Il appelle 
sagesse des nations ces sentences populaires, qui con- 



310 CllAPlTRK VIL 

tiennent peu de vraie sagesse et l)eaucoup (V expérience : 
les Proverbes au vilain forment une litanie de vérités 
égoïstes et méfiantes, de conseils rusés ou de réponses 
toutes prêtes qui s'appellent en France réproiiviers ou 
respiis, et en Espagne preguntas y respuestas. 

Cervantes connaissait très -bien ce vieux type du 
vilain, ses aventures et ses saillies , ses quolibets et ses 
naïvetés. Je suppose qu'il avait lu surtout les facéties 
italiennes — composées à l'imitation des fabliaux fran- 
çais. Dans ces vieux contes nomades se retrouvent l'enco- 
lure de Sancho et celle de son grisou bien-aimé. Quand 
Sancho arrive dans le monde des chevaliers, quand il 
parle si crûment des femmes , de -Dulcinée et des duè- 
gnes , quand il met cette clause dans son traité avec don 
Quichotte qu'il parlera, que sa langue sera libre et qu'il 
ne gardera pas de secrets , je reconnais en lui Bertoldo , 
le Lombard originaire de France, le paysan sauvage et 
malin qui paraît à la cour du roi Alboin, scandalise les 
courtisans, exaspère la reine et débite des vérités là où on 
ne les aime pas. La finesse rustique de l'un et de l'autre 
se ressemble ; ils cachent beaucoup de malice « sous le 
grand manteau de leur simplicité ; » ils sont cousins , ils 
descendent d'Ésope, dont ils ont l'aspect, ils précèdent 
Sganarelle et Gros-René , à qui ils laisseront leur hé- 
ritage. Cervantes lui-môme semble indiquer les sources 
auxquelles il puise, dans quelques passages où, Técuyer 
débitant des proverbes avec une faconde intarissable, 
don Quichotte lui dit : — « Cette question et cette réponse 
ne sont pas de toi. — Taisez-vous, seigneur, répond 
Sancho, Hq preguntas y respuestas, je n'aurais pas fini 
jusqu'à demain.» Sancho avoue qu'il répète les distiques 
de Yérino, les sentences de Caton a le censureur » et 



LA CRITIQUE. 3'H 

les proverbes du a commandeur grec », c'est-à-dire de 
Guzman le Commentateur. 

Cervantes, qui a lu les adages d'Erasme, les recueils 
espagnols et les pasquinades italiennes , en use large- 
ment par la bouche du laboureur mancbois, qui est 
l'bomme des champs, le villanus d'autrefois, le vilain 
du moyen âge, le Marculf qu'on opposait jadis au roi 
Salomon et à Alboin. Il recueille cette opposition des 
ancêtres de Sancho et des aïeux de don Quichotte. La 
littérature orale, faite de dictons populaires, et la lit- 
térature écrite y riche en galanteries aristocratiques , 
s'entremêlent dans son livre et s'y combattent ; c'est la 
lutte du roman et du proverbe. Rossinante et le grison 
forment un double symbole qui complète le contraste. 
Sancho, monté comme au moulin, sert de repoussoir à 
don Quichotte sur son destrier ; et quand tous deux s'a- 
vancent, chacun sur sa bête, on croit voir sortir du fond 
du moyen âge les deux mondes qu'il contenait : le monde 
des vilains et le monde des chevaliers. — La seconde 
donnée de don Quichotte est devenue l'antithèse sociale 
de deux castes. 

Que les hommes de nos jours , à qui l'âge a donné 
l'expérience et le sens des luttes sociales, relisent Bon 
Quichotte^ ils seront surpris de voir s'engager là , entre 
le gentilhomme et le rustre, la bataille qui finira un 
jour par une révolution. Don Quichotte, qui ne pense 
qu'à lui, veut que son écuyer vive de sa vie, qu'il soit 
joyeux de ses victoires et triste de ses défaites. Il exige 
cjue Sancho s'éveille la nuit pour plaindre le chevalier 
errant qui s'est laissé vaincre et que le ciel châtie. 

— Est-ce également par un châtiment du ciel, répond Sancho 
avec humeur, que les écuyers des chevaliers vaincus sont tour- 



342 CHAPITRE Vil. 

mentes par les mouches et pau la l'auii'?... Si nous autres écuyers, 
nous étions fils des chevaliers que nous servons, ou leurs très- 
proches parents, il ne serait pas étonnant que la peine de leur 
faute nous atteignît jusqu'à la quatrième génération. Mais 
qu'ont à démêler les Panza avec les don Quichotte? Allons, re- 
mettons-nous sur le flanc et dormons le peu qui nous reste de 
la nuit!... Dieu fera lever le soleil, et nous nous en trouverons 
bien. 

A qui Cervantes en veut-il donc? Est-ce à l'aristo- 
cratie? Byrona-t-il raison ?Onle croirait, àentendre par- 
ler Sancho, qui est a doublé, dit don Quichotte, de je ne 
sais quelles bordures de malice et de coquinerie. » Mais 
Cervantes ne hait pas le chevalier de la Manche ; il le fait 
bon, courageux et éloquent ; son caractère est généreux et 
noble ; il montre un grand sens toutes les fois qu'on ne 
touche pas à son idée fi\e. Cette idée même, quelle est- 
elle? L'ancienne idée de Cervantes Saavedra, dans ses an- 
nées de jeunesse et d'espérances folles, l'idée des grandes 
entreprises. Don Quichotte dit au curé, redit au barbier, 
répète à don Antonio que, si le Turc descend du Bos- 
phore , il n'est pas besoin que l'Espagne soit sur le 
qui-vive; à lui seul, il se charge de conquérir la Ber- 
bérie. « Si Sa Majesté acceptait mon avis , je sais un 
expédient qui n'est ni extravagant ni impossible ; Dieu 
m'entend ! » Il veut passer, avec ses armes et son che- 
val, dans l'empire turc et défaire à lui seul les Ottomans, 
en dépit de leur nombre. Cruelle raillerie adressée par 
Cervantes à son illusion passée ! 

Je pourrais citer bien des traits semblables qui font 
reconnaître, sous le masque de son don Quichotte cou- 
reur d'aventures, le gentilhomme pauvre et nomade, 
qui, né pour les armes et ami des lettres, voulut, dans 
l'une et l'autre carrières, redresser les erreurs publiques. 



LA CRITIQUE. 343 

Si quelqu'un en doutait, qu'on lise la dernière page du 
livre, trop oubliée. Personne, dit Cervantes, n'a le 
droit de raconter l'histoire de Don Quichotte. C'est à 
sa plume qu'il appartient d'écrire sous la dictée de sa 
conscience. « Pour moi seul naquit don Quichotte. Il a 
agi et j'ai écrit. Nous ne faisons qu'un. — Solos los 
dos somos para en uno . » 

Par conséquent, si l'aristocratie est frappée par Cer- 
vantes , c'est à travers sa personne, sa vie et son aveu 
qu'il fait arriver son blâme. Il y a au fond du roman un 
monologue, comme dans les confessions chrétiennes de 
saint Augustin et dans les confessions philosophiques de 
Jean-Jacques. 

Ce n'est pas tout encore ; les profondeurs morales où 
s'engage Cervantes sont éclairées non-seulement par sa 
conscience qu'il interroge , mais aussi par le dialogue 
qui s'ouvre entre Sancho et don Quichotte. 

Quand le chevalier parle , il est lyrique ; quand le 
vilain répond, il est le contraire. L'antithèse sociale dis- 
paraît alors. Ce n'est pas le chevalier que nous enten- 
dons, ni le vilain, c'est la poésie et c'est la prose. Ce 
qui nous frappe uniquement, c'est l'imagination aux 
prises avec le bon sens , l'idéal se heurtant à la réalité, 
l'effort de l'illusion qui tente de dominer la raison posi- 
tive. Entre l'homme qui a horreur de l'évidence et y 
résiste avec un entêtement superbe et l'autre homme qui 
le suit, le rétorque, le harcèle d'en bas; entre l'homme 
qui ne voit que les idées et l'homme qui ne voit que les 
choses, il y a un duel conlinu : et on l'admire dans le 
livre, parce qu'on l'a vu dans la vie. Cervantes les a 
écoutés, il répète leurs propres paroles; il n'a plus de 
style à lui, mais un style à eux. Chacun use de son voca- 



341 CHAPITRE Vil. 

bulaire spécial et de son jargon intellectuel. La conver- 
sation de ces deux êtres différents de nature et de nour- 
riture (comme disait le moyen âge) est la merveille du 
livre; Tart du conteur triomphe dans les discussions 
ingénieuses du maître et du valet ; il fait entrevoir dans 
leur cerveau avec une transparence inouïe le jeu de leurs 
pensées. En voyant fonctionner les rouages de chacune 
de ces deux montres, qui ne peuvent jamais se mettre 
d'accord, nous reconnaissons les deux grandes familles 
qui se partagent le monde : celle des idéalistes et celle 
des réalistes. 

L'antithèse sociale s'est donc agrandie au point d'em- 
brasser l'humanité entière. Au lieu de deux castes, on a 
sous les yeux deux catégories d'esprits ; c'est l'antithèse 
humaine et universellement vraie ; et parfois Cervantes, 
qui se sent entraîné par son sujet au delà de ses limites, 
loin de la donnée première, s'interrompt en riant, 
et dit : 

En arrivante écrire ce chapitre, le traducteur de cette histoire 
avertit qu'il le tient pour apocryphe, parce que Sancho y parle 
sur un autre style que celui qu'on devait attendre de son intelli- 
gence bornée et y dit des choses si subtiles qu'il semble impos- 
sible qu'elles viennent de lui. 

En effet, l'argumentation va loin; naïve au dé- 
but, la querelle des deux hommes est de celles qui 
excitent le fou rire des enfants. Sancho se contente 
d'abord de désabuser son maître, qui transforme d'un 
regard ce qui l'entoure, c{ui fait de l'auberge un château 
avec pont-levis, fossés et tourelles, du porcher soufflant 
dans un sifflet de jonc, un héraut d'armes et du toit 
rustique un mur crénelé , sur lequel un page, absent, 
a son poste imaginaire. Mais peu à peu le débat 



LA CRITIQUE. 345 

change de terrain ; il s'agit non plus cle savoir si les 
moulins sont des géants, et si les outres sont des fan- 
tômes, mais de savoir à quoi s'en tenir sur la gloire, par 
exemple, ou sur la vraie beauté, ou sur la justice so- 
ciale, ou enfin sur l'honneur des femmes. Questions 
délicates à débrouiller, sur lesquelles les deux voyageurs 
philosophent chacun au rebours de l'autre, et Cervantes, 
plus d'une fois, nous laisse dans l'embarras de décider 
qui des deux a raison. 

L'auteur en effet ne veut conclure ni pour Sancho, 
ni pour don Quichotte. «Je vous offre, dit-il, mon récit 
retors et dévidé; » et il abandonne chacun à ses ré- 
flexions. Sans doute, à ne consulter que sa première 
impression de lecture, le bon Sancho est l'homme rai- 
sonnable et don Quichotte le fou. Mais si l'on médite le 
livre, on pensera peut-être autrement. Cervantes aimait 
l'héroïsme, nous le savons; il adorait la poésie, nous Tal- 
ions voir. Avant d'examiner la doctrine finale de don 
Quichotte, il faut suivre les développements de la pen- 
sée de Cervantes dans cette période de 1598 à 1616, qui 
fut un temps de maturité, de sève et de jugement géné- 
ral. Il faut écouter ce qu'il dit quand il parle directe- 
ment de la poésie, de la littérature, de la société espa- 
gnole. 



CHAPITRE Vin 



QUESTIONS D'ART — LE THEATRE3 



La vie d(3 Cervantes à Yalladolid et à Madrid, au 
commencement du dix-septième siècle, est une guerre 
sans trêve. Il livre chaque jour une bataille, soit à la 
mauvaise littérature, soit à la société mal organisée qui 
l'entoure. 

Un jour il dit sa pensée sur l'avenir de la scène 
espagnole. 

Le théâtre de la Péninsule est alors, on le sait, 
le plus fécond des théâtres, le plus passionné, le plus 
iiitluenl en Europe, mais le moins parlait de tous; pas 
une pièce de Lope , ni de Calderon , n'est restée en- 
tière dans la mémoire des hommes, comme celles de 
Sophocle ou de ïérence, de Corneille ou de Shakspeare. 
Pleines de feu, d'âme et de mouvement, les comedlas 
n'ont pas reçu la forme pure qui fait vivre les œuvres 
de l'esprit. C'est quand la France mettra sa marque au 
Menteur^ au Cid, à Don Jiian, que l'Europe saura par 
cœur les créations dramatiques de Tirso de Molina, de 
Guillen de Castro et dWlarcon. 



L'ART. 347 

Cervantes voit cravaiice la destinée du théâtre natio- 
nal, qui périra, dit-il tout haut, s'il n'est sauvé par une 
réforme décisive. Il rappelle à tous que le souci de l'art 
est le secret de l'immortalité et le seul préservateur des 
conceptions originales. Il fait plus, il ose montrer à son 
pays la supériorité des nations étrangères. 

Nos œuvres, dit-il, sont faites aux dépens de la vérité, au mé- 
pris de l'histoire, je dis plus!... à la honte du génie espagnol, car 
les étrangers qui observent très-exactement les lois de l'art dra- 
matique et qui voient, dans nos comédies, l'absurdité et l'inco- 
hérence, nous tiennent pour des ignorants et des barbares M 

A qui Cervantes fait-il allusion? Quel auteur natio- 
nal désigne-t-il, et quelles nations étrangères? 

— C'est moi, dit Lope de Vega, qui mérite le nom de barbare, 
moi qui ai l'audace de donner des préceptes contre l'art, moi 
qui me laisse entraîner au courant du vulgaire, moi qu'appellent 
ignorant l'Italie et la France! 

Me laman ignorante Italia y Francia! 

Ainsi la lutte s'engage-t-elle entre Lope de Vega et 
Cervantes, entre 1598 et 1603, à Fépoque où celui-ci 
rentre dans la lice et achève la première partie de Don 
Quichotte. Lope en ce temps-là publie des pièces in- 
nombrables pour le théâtre, des sonnets pour les acadé- 
mies, et des poèmes de tous genres pour le monde galant 
dont il est l'idole. En 1598, il donne lArcadie, pasto- 
rale, et la Drayontea, poëme satirique contre l'étran- 

1. Todo esto es en perjuicio de la verdad, y en nienoscabo de las 
hislorias, y aun en oprobrio de los ingenios cspanolcs, porque los 
extranjeros, que con inucha puntualidad guaidan las leyes de la coine- 
dia, nos tienen pbr hârbaros é ignorantes, viendo los absurdos y dispa- 
parales de las que liaceuios. [D. Q,, f, i8.) 



348 CHAPlTHli VI II. 

ger; en 'L^)90, Isidro et las Fies las] de Le nia; en 1002, 
la Hermosura de Angelica, en F honneur de cette An- 
gélique dont les Italiens chantaient les aventures amou- 
reuses; en 1603, el Peregrino en su patina, livre de 
confidences, où il se représente comme un penseur per- 
sécuté. Pourtant la vogue de son nom était alors plus 
grande que jamais; il était le coryphée de la mode; les 
femmes mêmes portaient des hijoux, des étoffes et des 
fleurs à la Lope. Mais le bonheur de Lope était troublé 
par le regard de Cervantes , témoin solitaire et tran- 
quillement incorruptible des engouements ridicules. 

Le biographe Navarete assure que Lope de Yega 
et Cervantes étaient unis par l'estime réciproque et par 
Taffection. Il le prouve à sa manière, en rapportant les 
éloges qu'ils se sont adressés mutuellement, et qui 
donnent en effet la meilleure opinion de leur courtoisie. 
Mais les lettres particulières de Lope, qui sont d une 
méchanceté décidée, réfutent Terreur généreuse et peut- 
être volontaire du bon Navarete. Lope attaque son ami 
avec furie ; Cervantes, de son côté, loue le grand homme 
tantôt avec une pointe d'ironie, tantôt avec l'accent d'une 
équité ferme et grave ; dans les deux cas, on sent que le 
coryphée ne lui fait pas illusion. Il l'appelle monstruo 
de naturaleza, ce qui veut dire à volonté génie prodi- 
gieux ou génie monstrueux; et comme Vega signifie 
plaine, il célèbre, dans un sonnet charmant, le riche ter- 
roir qui produit annuellement des moissons diverses, 
avec une fécondité, une variété, une opulence inouïe. 

Nous avons une plaine où germe toute chose, 
Une Yega paisible où tout naît tour à tour. 
Du haut de rHélicon vient l'onde qui l'an ose; 
Apollon le regarde avec un œil d'amour. 



l.'ART. 349 

Jupiter qui sait lout, lui, créateur cl cause, 
L'augmente et l'enrichit de sa main chaque jour; 
Mercure voyageur en passant s'y repose, 
Et Minerve y fixa son éternel séjour. 

Les Muses en ce lieu font un nouveau Parnasse; 
Vénus même, que suit la Décence et la Grâce, 
Y fait croître partout les amours et les fleurs. 

C'est ainsi que la plaine, en fruits toujours féconde, 
Produit chaque matin, pour le plaisir du monde. 
Des anges, des guerriers, des saints et des pasteurs. 

Rien n'esl plus aimable que cet éloge, mais, si Ton \ 
prend garde, Cervantes y mêle une critique par omis- 
sion. La quantité Téblouit; il ne parle pas de la qualité. 
Ainsi les sous-entendus et les mots à double entente 
laissent percer un jugement fin et un sourire. Ailleurs il 
parle sérieusement, et, marquant toute sa pensée, il juge 
Lope avec une admiration très-sincère, mais sans aveu- 
glement ; il exalte son génie dramatique et blAme l'usage 
qu'il en fait. Un cbef d'école ne pardonne jamais de tels 
griefs, et, pour un poëte, un juge est toujours un désap- 
probateur. 

Au fond il y avait entre ces deux, hommes une anti- 
nomie naturelle beaucoup plus sérieuse qu'une rivalité 
d'esprit. Tout les opposait, leur talent, leur opinion et 
les événements mêmes de leur vie. Cervantes avait com- 
battu dans la glorieuse journée de Lépante ; Lope de 
Yega avait été embarqué sur la flotte inutile et pom- 
peuse, sur l'invincible Armada. Cervantes professait en 
politique des opinions qui eussent rapproché l'Espagne 
des nations européennes et se mettait naïvement en 
contradiction avec les passions publiques; Lope, flat- 



3!i(l CHAPITRE VIII. 

tant son pays, (''crivail la Drar/ontea ronlrc ^ir FraiiciH 
Droke;\\ prouvait dans un de ses drames que lEspagnc 
doit à elle-même, et non pas à Christophe Colomh, la 
découverte du nouveau monde; dans un autre, il ap- 
plaudissait au supplice des Indiens comme légitime , 
glorieux et chrétien. Enfin Lope de Yega , inquisiteur, 
présidait de sang-froid un auto-da-fé (dont Pellicer a pu- 
blié le procès-verbal) et brillait un bon nombre de ses 
semblables, tandis que Cervantes comprenait en chrétien 
le pardon, la bonté et la liberté de conscience ; cela le 
plaçait plus loin du tribunal que du bûcher, et Avella- 
neda, ami de Lope, le poussait doucement plus près en- 
core du bûcher que du tribunal. 

Sur le terrain de la littérature, ils n'étaient pas seu- 
lement séparés, ils étaient opposés. Lope, de son pro- 
pre aveu le courtisan et l'esclave du succès , homme 
perspicace et très-avisé, comprit du premier coup d'œil 
que le public goûtait peu Fart sévère et les modèles 
antiques. Aussitôt il préconisa les libertés de l'imagina- 
tion et les affectations du gongorisme ; il fit de la mode 
un genre qu il appela très-habilement art moderne , 
arte 7iuevo; en face de lui les classiques, qui contra- 
riaient le mouvement et Tinstinct national, semblèrent 
bientôt aussi pâles que stériles. Cervantes, dont Fesprit 
aisé et indépendant était également incapable de s'em- 
prisonner dans une tradition ou de s'asservir à la mode, 
voulait que Fart fût libre, mais d'une liberté forte, labo- 
rieuse et pure, qui ne céderait à aucune prétention 
d'école et ne subirait le joug ni des classiques dont les 
formules étaient étroites, ni des improvisateurs ??2o- 
dernes dont la fantaisie était impérieuse. Ingénument, 
le grand homme cherchait les conditions du beau et celles 



L'ART. :V:\] 

(run progrès littéraire dont il faisait une queslion de 
grandeur nationale. 

Il commença , avec l'imprudence habituelle de son 
caractère , une campagne généreuse. Tout d'abord il 
adjura les auteurs eux-mêmes, les suppliant de croire 
qu'ils faisaient fausse route ^ Il vanta les bonnes pièces 
de Lope de Yega, d'Aguilar, de Tarraga, pour les oppo- 
ser aux mauvaises. On ne l'écouta qu'avec dédain ou 
colère. Il écrivit alors sur le théâtre du temps le magni- 
fique chapitre , d'un accent hardi , d'un ton sonore , 
d'une intention élevée, qu'il a inséré dans la première 
partie de Do7i Quichotte^ déjà si pleine de choses, et qui 
demeure comme perdu au milieu de l'ironie générale 
du livre ^. Lope, furieux, lui répondit par un manifeste 
libéral sur le même sujet, qu'il intitula : Arte niievo de 
hacer comcdias. Car ce pamphlet spirituel , au lieu 
d'être une oeuvre isolée, est évidemment une réponse 
au chapitre de Cervantes. Par le fragment qu'on vient 
de voir, où Lope relève jusqu'aux expressions de Cer- 
vantes, on peut reconnaître que les deux écrits se com- 
plètent. Jusqu'ici, par un singulier hasard, ils nous 
sont venus séparés l'un de l'autre. Il faut les rapprocher 
et en rappeler les traits essentiels : 

De l'aveu de tous, dit Cervantes, les comédies qu'on repré- 
sente aujourd'hui, pièces d'invention ou pièces liistoriques, sont 
des ouvrages ridicules, sans nulle délicatesse, entièrement contre 
les règles. La comédie doit être l'image de la vie humaine, un 
miroir de vérité et un exemple moral : la nôtre est un exemple 
de sottises, un miroir d'extravagances et une image de tous les 
égarements. 

1 . Algunas veces lie procurado ])ersuadir a los autores que se enga- 
nan en tener la opinion que tienen. 

2. C'est le quarante-huitième chapitre. 



352 rnAPITRE VIII. 

Les sujets sont extravagants... L'onfant qu'on nous montre à 
la première scène dans son berceau, a de la barbe à la seconde. 
Les caractères sont faux : sur notre théâtre le vieillard est un 
bravache et l'homme fait est timide. On transforme un page en 
conseiller, un roi en crocheteur, une princesse en servante. Les 
temps et les lieux sont confondus. J'ai vu une comédie dont le 
premier acte se passe en Afrique, le second en Asie, le troisième 
en Europe. Un acte de plus, et l'Amérique avait son tour. J'ai 
vu l'empereur Héraclius au temps de Charlemagne prendre Jéru- 
salem à la tôte des croisés. Et nos mystères! nos autos! nos faux 
miracles! nos pièces profanes mêlées de surnaturel! Ëtrangetés 
destinées au vulgaire, parce qu'il aime les dénoùments à grand 
spectacle. 

J'ai entrepris un jour de ramener les auteurs. Rien n'y fait; 
ils sont entichés de leur système. Ni la raison, ni l'évidence ne 
peuvent les en détourner. Auteurs et acteurs prétendent que les 
comédies raisonnables plaisent aux hommes de goût, que le goût 
est rare et que les extravagances ont pour elles la multitude. Le 
public aime cela, disent-ils; asi las quiere el vulgo.... Non ! le 
vulgaire ne veut des sottises que quand on ne lui offre pas mieux; 
la faute en est à vous, qui aux yeux des autres nations êtes des 
barbares; et vous ne péchez pas par ignorance, vous savez ce 
que vous faites, vous avouez que vous écrivez pour autre chose 
que pour la gloire, que vos pièces sont des marchandises et que. 
pour n'être pas refusés des directeurs, vous subissez leur vo- 
lonté, vous livrez la commande. 

Le grand fournisseur, on le devine , était Lope de 
Yega. Cervantes, qui ne veut pas faire une satire et 
glisser des allusions moroses , aborde en face Lope de 
Vega. Il le nomme avec un mélange d'admiration et de 
blâme : « N'avons-nous pas vu un des plus beaux et 
des plus rares esprits de ce royaume, pour complaire aux 
comédiens, négliger de mettre L^ dernière main à ses ou- 
vrages, qu'il n'a pas rendus el qu'il pouvait rendre excel- 
lents?» Noblesse oblige : quand on s'empare du théâtre, 
on l'élève. 



L'ART. 353 

— J'écris pour rargent, por dinero, répondit Lope *. 

Lope de Yega éprouve alors contre Cervantes une 
haine que ses flatteurs prennent soin d'envenimer. Ils 
l'invitent à donner la théorie d'un art qu'il connaît 
si bien. Lope compose son A}'t moderne de faire des 
comédies, moitié apologie, moitié satire, et prenant le 
ton léger du sarcasme, il s'adresse ainsi à une académie 
en vogue : 

Nobles amis, qui êtes l'élite de l'Espagne, vous dont l'acadé- 
mie laissera bientôt derrière elle les académies de Cicéron et de 
Platon, vous voulez que j'écrive un art dramatique conforme au 
goût du public moderne. La tâche de législateur est facile; 
quand on n'a rien mis au théâtre, on connaît bien les théories. 
Moi, je compose, et toujours contre les règles de l'art. 

Non pas que j'ignore les principes : à dix ans, quand j'étais 
écolier, je les savais; mais que voulez-vous! La scène, quand je 
l'abordai, était pleine de compositions très-différentes des mo- 
dèles antiques. 

J'ai écrit quelquefois selon les règles, mais j'ai vu le peuple et 
les femmes courir aux comédies monstrueuses, habitués qu'ils 
étaient aux inventions vulgaires par des auteurs barbares dont 
les idées étaient en crédit. Qui suivra aujourd'hui la Ihéorie de l'art 
mourra de faim et sans gloire; la raison a toujours tort devant la mode. 
Depuis ce temps-là, quand j'écris une pièce, j'enferme toutes les 
règles sous de triples verrous, j'éloigne de mon cabinet Plaute et 
Térence, de peur d'entendre leurs cris (car leurs livres muets 
crient vengeance au nom du vrai), et j'écris selon l'art inventé 
par les favoris de la foule. Après tout, c'est le public qui paye 
les sottises; il le faut servir à son goût. 

Voilà le mot de son théâtre. Il veut réussir, plaire et 
prendre le vent. D'ailleurs, il laisse savoir qu'il connaît 
les maîtres et sait les traditions. Robortel dit sur l'art 

l. Voir la lettre conservée dans la coliecUon du comte Altamira, 
el citée par M. de Scliacl\. 

23 



354 CHAPITRE VIII. 

dramatique crexcellentes choses; qu'on aille y voir. Mais 
ne lui citez pas comme modèle le vieux Lope de Rueda, 
qui met en scène des filles de forgeron. L'art moderne 
prend ses héroïnes parmi les reines... Et ici Lope donne 
rapidement quelques-uns des principes de « Fart mo- 
derne. » Il conseille la clarté, le mouvement et des pro- 
cédés mécaniques très-commodes. Assurément, ce n'est 
pas là, dit-il, de l'art pur, mais ce qui x^laît en ce monde 
est précisément ce qui va contre la loi ; et parce qu'elles 
ont péché contre Tart, on a vu réussir les quatre cent 
quatre-vingt-trois pièces écrites par le barbare Lope de 
Vega. 

Cuatro cientas y ochenta y très comedias! 

Là-dessus, Lope quitte le lecteur pour en improviser 
de nouvelles. Il a besoin de son temps. Il s'en va, avec 
une admirable désinvolture, laissant là le pauvre et naïf 
Cervantes, qui a pris au sérieux l'art dramatique. Je me 
trompe; il ne le laisse qu'en apparence; en réalité, il 
signale [et dénonce à chacun le plus mauvais de tous les 
poètes, le misérable auteur de Don Quichotte. Il inter- 
dit à tout écrivain, «si niais qu'il puisse être, » de louer 
un pareil homme. Le roi des auteurs met à l'index le cri- 
tique jaloux qui marque tant de haine pour les comé- 
dies de Lope de Yega *. Contre lui, il ameute les aca- 
démies , il lance les médiocrités littéraires , il essaye 
même de soulever le public. Dans une de ses pièces, Ai- 

1. LeUre à un ami, datée de Tolède , le 4 août 1604 : « De poêlas 
no digo. Muchos en cierncs para el ano que viene, pero ninguno hay 

tan malo como Cervantes, ni tan necio , que alabe é Don Quijoie 

A sâtira me voy mi paso à paso; cosa par mi mâs odiosa que mis 
librillos a Âlmendâres v mis comedias é Cervantes... » 



L'ART. 3îi5 

mer sans savoir qui, une femme se moque du malheu- 
reux. (( Que Dieu lui pardonne! » dit-elle. 

Don Quixote de la Mancha 
(Perdone Dios â Cervantes!) 
Fué de los extravagantes, 
Que la corônica ensancha. 

Quel accueil on lit à Cervantes, quand il s'avisa de 
présenter une pièce au théâtre! les comédiens tout-puis- 
sants le rejetèrent avec mépris; on fit mieux, on lui ôta 
ses entrées. Le jour où il publia ses pièces avec un pro- 
logue qui en appelait des rivaux aux lecteurs, Avellaneda 
fit la parodie de son prologue. G^était le coup de pied 
de l'âne. — u Croyez-moi, dit Sancho à don Quichotte ', 
ne vous prenez plus de querelle avec les comédiens ! » 
On lui disait encore : Cédez au temps, flattez la foule, 
faites jouer un intermède par un chien savant'^, donnez 
au public des tableaux au lieu de comédies. Ainsi faisait 
le poëte que Cervantes vit un jour à Séville. Il était assis 
sous un grenadier, se mordant les ongles, regardant le 
ciel et achevant de composer a le plus grand et le plus 
magnifique spectacle qu'on ait jamais vu.» « — Avez- 
vous fini, lui dit un comédien qui survient? — J'achève, 
et gaillardement! Yoici mon idée : S. S. le Pape entre en 
scène, revêtue de ses habits pontificaux. Douze cardi- 
naux le suivent, tous habillés de violet, non pas de 
rouge : point très-important. Cela se passe au temps 
de Mutatio Capparum. Un autre n'y eût pas songé, 
on fait tant de sottises ! Vous imaginez-vous, d'ici, Fef- 

1 . Don Quicliolte , ii , 1 1 . 

2. Coloquio de los porros. 



3:iG ClIAr-lTRE VIII. 

fcl de l'apparition? ... Jour de ma vie'!» L'art dra- 
matique, ainsi compris, est accessible à tous; il de- 
mande peu et donne beaucoup. «La comédie, s'écrie 
un jeune poëte imberbe ^, la comédie ouvre au génie 
une large carrière ; c'est elle qui dérobe notre nom 
à l'oubli et à la mort!... Aussi ferais-je cinq fois le 
voyage de l'enfer pour arriver à faire jouer une pièce 
que j'ai toute prête et qui s'intitule le Grand Bâtard de 
Salerne. » 

Ce moyen d'arriver est bizarre. Il en est de plus siirs; 
il vaut mieux être du monde galant, être jeune et sur- 
tout être riche, comme Pancracio, dont Cervantes nous a 
laissé le portrait. Pancrace est l'homme qui peut tout. 

On me saura gré de traduire ici la scène charmante 
de sa rencontre avec Cervantes , scène racontée dans 
VAdjunta. 

(( Un matin, comme je sortais du monastère d'Atocha, 
je rencontrai un jeune homme de vingt-quatre ans ou en- 
viron, propret, coquet des pieds à la tête, faisant craquer 
la soie et portant un col à la wallonne, si haut, si ami- 
donné, que pour le soutenir, il fallait, me disais-je, les 
épaules d'Atlas. Ce col avait pour filles deux manchettes 
plates qui prenaient naissance aux poignets, s'élevaient 
en grimpant autour de la tige du bras, et semblaient 
monter à l'assaut à la barbe. Non, jamais lierre ambi- 
tieux ne s'accrocha à une muraille, depuis le pied jus- 
qu'aux créneaux, comme ces manchettes se collaient avec 
passion au coude du jeune homme : en un mot, dans cet 

1 , Coloquio de los porros. 

2. Via je al Pnrnaso. 



L\\UT. 307 

appareil exurbilajit le cou disparaissait, le visage s'en- 
sevelissait, et les bras n'étaient plus! » 

Ce jeune homme aimable, qui aborde (ont le monde, 
aborde Cervantes et Tembrasse; Cervantes lui rend son 
embrassade en prenant soin de ne pas le chiffonner; 
puis il lui demande son nom. 

— Vous saurez, seigneur Cervantes, que par la grâce d'Apol- 
lon je suis poêle ou du moins le veux être, et mon nom est Pan- 
crace de Roncevaux. Je suis jeune, je suis riche et je suis amou- 
reux, 

— Vous avez les trois qualités qui font faire les trois quarts 
du chemin en poésie. 

— Comment cela? 

— La richesse! l'amour!... Quand on est amoureux et riche, 
les productions de l'esprit n'ont rien à craindre de la cupidité et 
tout devient libéral pour elles. Le poêle pauvre, au contraire, 
abandonne les plus divins de ses enfants et de ses rêves : {divi- 
nos partos y pensamientos), pour se livrer au souci de gagner sa 
vie quotidienne. — Dites-moi, quel genre de poésie cultive Votre 
Grâce? le poëme lyrique? l'héroïque? le comique? 

— Tous les genres; je fais tout. Mais je m'occupe plutôt du 
théâtre. 

— Ainsi Votre Grâce a composé des comédies? 
~ Beaucoup, mais on n'en a joué qu'une. 

— A-t-elle réussi? 

— Aux yeux du peuple, non. 

— Et au goût des connaisseurs? 

— Pas davantage.... Mais on n'a pas pu la juger, on ne l'a pas 
même achevée, tout le monde sifïlait. Le lendemain le directeur 
la donna encore malgré tout. Peine perdue ! c'est tout au plus 
s'il vint au théâtre cinq personnes. 

Pourquoi Cervantes n'a-t-il pas pu, comme Molière, 
mettre sur la scène ce personnage qui craque la soie et 
qui fait tout. On dirait un portrait avant la lettre de Mas- 
carille, qui dit si bien : 



358 CHAPITRE Vlll. 

— Tout ce que je fais me vient naturellement, c'est sans étude. 
Les gens de qualité savent tout sans avoir jamais rien appris. 

Pancracio rêve comme Mascarille le brouhaha orga- 
nisé au théâtre pour faire un succès à l'auteur. 

— Le suprême plaisir et le point important, c'est de voir 
sortir la foule du théâtre. Tout le monde est content. Le poëte 
se tient à la porte et reçoit les félicitations universelles !... 

— Ces joies ont leurs mécomptes, répond Cervantes. (Et 
ramené à lui-même par cette pensée, il oublie Pancracio pour 
faire un retour sur ses propres infortunes.) Le succès ne dépend 
pas moins du bonheur que du talent. J'ai vu telle comédie lapi- 
dée à Madrid', qui, à Tolède, fut couronnée de lauriers Les 

comédies sont comme les jolies femmes , elles ont leurs bons et 
leurs mauvais jours. 

— Et maintenant, dit le jeune homme, avez-vous encore des 
pièces? 

— J'en ai six, avec six intermèdes. 

— On ne les joue pas? Et pourquoi? 

— Les directeurs ne me cherchent pas, et moi je ne vais pas 
les chercher. 

— Sans doute ils ignorent que Votre Grâce les a. 

— Ils le savent, mais ils ont leurs poètes qui sont leurs com- 
mensaux; cela leur convient; leur pain leur suffit sans biscuit. 
Je songe à faire imprimer mes pièces; le lecteur y jugera à loi- 
sir ce qui, dans la rapidité de la représentation, pa?se inaperçu 
ou n'est pascompris.il y a pour faire jouer les comédies comme 
pour chanter, une saison et un moment. 

Il publia, en effet, son théâtre en 1615, précédé d'un 
charmant prologue : « Si tu y trouves , ô mon lecteur ! 
quelques bonnes choses, et que tu rencontres le direc- 
teur de théâtre qui me méprise, dis-lui que mes ouvrages 
ne contiennent pas de niaiseries patentes, que le vers en 
est naturel, que les personnages des intermèdes parlent 
leur langage , et qu'enfin je suis en train de composer 



l'art. ■ 359 

une comédie que j'appelle Jia Méprise des yeux [el 
Engano de los ojos ) . » 

Ainsi il n'abandonne ni son œuvre ni ses idées; tout 
au contraire , il a la conviction d'avoir vu juste et la 
conscience d'avoir servi le progrès de la scène espa- 
gnole. Dans ce même prologue , il marque simplement 
quelle place lui est due dans l'histoire dramatique, et à 
quelle date. Il a vu, dit-il, naître et se développer le 
théâtre, enfant vigoureux au temps de Rueda, adolescent 
avec ïorrès Naharro, grand et magnifique avec Lope de 
Vega : lui, il veut être placé entre Naharro et Lope; 
qu'on lui permette de revendiquer une gloire qui lui 
appartient. 

Ici l'indulgence et l'équité gracieuse de Cervantes sont 
vraiment touchantes. Il écrit en 1615, après ces longues 
querelles ; « Lope de Vega, le grand Lope, a rempli le 
monde de comédies naturelles, heureuses, bien raison- 
nées et innombrables. » Il continue sur ce ton, il montre 
son rival surpassant tous ceux, qui l'aident à élever V édi- 
fice, comme Ramon, Sanchez, Mira de Mescua, Tarraga, 
Guillen de Castro, Aguilar, Guevara et Galarza. Chacun 
est nommé avec un éloge réfléchi. Quant à Cervantes, 
le jour où l'on a joué ses pièces à Madrid, dit-il, l'art 
a fait un pas. Cervantes « a représenté le premier les 
pensées secrètes et les rêves de l'âme ; il a mis à la scène 
des personnages moraux*. » Il juge fort bien tout son 
théâtre : il préfère les études de caractère au spec- 
tacle proprement dit. C'est là , en effet, son mérite et 
son défaut. Dans ses œuvres, dans ses théories dra- 
matiques, si éparses et si contradictoires en apparence , 

1- Fui el primero (jue represcnlasc las imaginaciones y los pensa- 
mien tos escondidos del aima, sacando liguras morales al tealro. 



360 ■ CHAPITRE VI H. 

la même tendance se manifeste. Quand il se propose de 
réformer le théâtre (et il annonça, dans le Coloquio^ le 
projet d'écrire un livre sur ce sujet), son but est de 
mettre l'écrivain qui pense au-dessus de l'écrivain inté- 
ressé, de l'acteur nomade et du a directeur bavard. » 

Si parfois il entre dans notre discussion célèbre des 
unités, il sacrifie aisément les unités de temps et de 
lieu. Pourvu qu'on ne joue pas sa tragédie de Numance 
avec des arquebuses , il se montre facile aux indépen- 
dances; il a même, dans une de ses pièces ^, amené sur 
la scène la Comédie personnifiée qui plaide la cause de 
la liberté dramatique : 

La Comédie. — Le temps modifie les choses et perfectionne 
les arts... J'étais bonne au temps passé, je suis bonne encore 
aujourd'hui. Si je m'écarte des préceptes graves et des modèles 
admirables laissés par les Sénèque, les Térence et les Piaule, je 
n'en suis pas plus mauvaise. De leurs exemples je prends une 
partie, je laisse l'autre. 

Cervantes explique nettement qu'en cela le drame 
moderne est supérieur au drame antique, lequel n'ob- 
tenait l'unité de temps et de lieu qu'au moyen du récit. 

Je représente mille choses, dit la Comédie, non plus en récits 
comme autrefois, mais en actions, et ainsi je suis forcée de 
voyager; je vais dans tous les pays où se passe l'action : c'est 
l'œuvre de mon extravagance. La comédie moderne est comme 
la mappemonde sur laquelle on voit Londres à un doigt de 
Rome et Valladolid assez près de Gand. Les spectateurs ne m'en 
veulent pas quand je vais d'Allemagne en Guinée, sans quitter 
les planches du théâtre. La pensée a des ailes... 

L'action, dont Corneille avait dit qu'elle est le prin- 
cipe, la fin et l'âme de la tragédie, est avant tout la loi 

1. Cristoval de Lugo. 



L'ART. 301 

du théâtre moderne, selon Cervantes. Mais, comme les 
maîtres, il veut Faction morale, celle qui révèle Tâme, 
l'esprit, les caractères, et non pas Taction extérieure et 
violente, dont le mouvement précipité n'est qu'un simu- 
lacre de la vie. 

Dans une fautre pièce ', l'acteur Pedro, annonçant 
une pièce nouvelle , promet solennellement que le hé- 
ros c( ne sera ni matamore ni féroce , ne massacrera 
pas, ne fendra pas les gens en deux et ne deviendra 
pas, à la fin, roi d'un certain royaume que n'indique 
aucune cosmographie. De ces impertinences et de beau- 
coup d'autres, notre comédie s'est affranchie. Elle est 
faite d'art, d'industrie et de belles choses. » Et lui-même, 
comme acteur, saura son devoir, qui est de jouer et a de 
dire de telle sorte que le caractère tout entier se tra- 
duise aux regards. » 

Rien n'est plus net et plus clair. Mais Pedro ajoute 
qu'il saura « provoquer les larmes, provoquer le rire, 
puis ramener le spectateur du rire aux larmes. Subir 
toutes les impressions pour les communiquer toutes, 
voilà ce qui fait un excellent comédien. » Et c'est là 
que le pied glisse à Cervantes ; il ne veut pas seulement 
des caractères, mais il les veut complexes, libres, varia- 
bles, pour mieux montrer le développement de la pensée 
ou de la passion. L'humeur le tente et la fantaisie. 
Qu'on le laisse personnifier à son aise l'orgueil et la 
sottise, le mensonge et la vanité, mettre à nu les res- 
sorts cachés des vices humains, faire courir et jouer sa 
critique railleuse, son persiflage burlesque, indéfini et 
subtil, à travers des improvisations délicieuses. Il logera 

1 . Pedio de Urde Malas. 



362 CHAPITRE VIII. 

les Tous dans un iiUermède l'ugilil"; il jettera sur la 
scène ses idées philosophiques, ses vues sociales et les 
fruits mûrs de son observation. C'est du moins ce qu'il 
me semble avoir voulu et avoir fait dans son théâtre si 
varié et si inégal, où les silhouettes bizarres, les touches 
étranges, les figures vagues et mobiles sont trouvées avec 
une sagacité voluptueuse, mais mal en scène. 

Shakspeare eut les mêmes tentations et réussit à tra- 
duire sa pensée personnelle, parce qu'il jouait lui-même 
ses œuvres , comme aussi Molière , et apprenait chaque 
soir à leur donner le relief nécessaire. Cervantes , mê- 
lant trop de choses, n'atteint pas la simplicité drama- 
tique. Il n'a fait qu'une seule comédie parfaite, celle où 
il a été libre de nous conduire à sa suite dans le dédale 
de la raison humaine, je veux dire Don Quichotte, qui 
a été lu et imité par Molière. 

En résumé, au théâtre, Cervantes est inférieur à Lope 
de Yega, il est sans peine vaincu par la fécondité écra- 
sante, la facilité intarissable et le mouvement irrésistible 
de ce génie essentiellement dramatique ; mais on ne 
méprisera ni l'effort de Cervantes pour affranchir le 
théâtre espagnol du joug du vulgaire, ni ses tentatives 
de comédie. Il s'est servi du théâtre en grand homme , 
d'abord pour parler à son pays , comme Aristophane et 
Dante, plus tard pour créer un théâtre philosophique. 
En tout temps une pensée politique ou une pensée 
d'art le dirige, une haute ambition l'anime , celle de 
faire du progrès de la scène un progrès national. — Ses 
contemporains le rejettent, il ne lâche pas prise : il pu- 
blie son théâtre et laisse à la postérité le soin de le juger. 

Or cette sentence qu'il attend, c'est Lope de Yega 
qui la portera. Le lendemain de la mort de Cervantes, 



L'ART. 363 

Lope Jiii emprunta plusieurs de ses pièces, entre autres 
les Captifs d Alger. Ce fut une manière de lui rendre 
justice. Lope semblait convenir de cette vérité, que le 
théâtre espagnol eût été parfait si Ton eût réuni sur la 
même scène la forte pensée de Cervantes et le talent dra- 
matique de Lope de Yega . 



QUESTIONS d'art. — II. — LE POÈTE. 

Cervantes fait tenir quelque part au dieu même de la 
poésie, à Apollon, le discours suivant : 

vous, esprits heureux à qui appartient l'élégance, le bien 
dire, la science délicate et vraiment savante!... vous en qui réside 
la poésie belle de sa propre et naturelle beauté !... ne laissez pas 
triompher cette canaille qui vous brave. Je dis cette canaille 
que l'orgueil du nombre échauffe, endiablé et pousse à sa ruine 
— ou à la nôtre... Vous qui avez le génie naturel ou l'expérience, 
souffrirez-vous l'impudence de ces charlatans , de cette plèbe 
de faussaires, de ces artisans de niaiseries? Faites ici un exem- 
ple éclatant et mémorable, donnez en ce péril une preuve de 
votre grand courage, pour leur perte et pour votre gloire. Armez- 
vous le cœur d'une juste indignation, attaquez hardiment celte 
tourbe oisive, vagabonde et inutile M... 

La tourbe est celle des mauvais poètes, contre qui 
Cervantes engage ainsi une autre bataille. Il dirigea 
contre elle une allégorie bouffonne qui rappelle tour à 
tour le Lutrin de Boileau, V Apokolokyntose de Sénèque 
et les parodies burlesques de Scarron. Une nuée de 
poètes se pressait aux concours des académies et assié- 
geait la porte des grands. Quémandeurs et faméliques, 

J. Vinje al Parnaso , clia[). vi. 



304 CHAl>lTRIi Vlll. 

bavards et insolents, ils obstruaient les voies de la lil- 
térature et afticbaient leur misère comme leurs impro- 
visations avec une banale impudeur. Ai-je besoin de 
dire qu"ils se donnaient pour des génies originaux et 
méprisaient Cervantes comme un poêle doit mépriser 
un critique? Cervantes baptisa cet le multitude poétique 
el affamée du nom de poetanibreK 

La poetambre de Madrid fut en grande rumeur en 
1610 et 1612. Le comte de Lemos partait pour Naples, 
et annonçait qu'il emmènerait avec lui les meilleurs 
poètes. Il s'en trouva une armée. Les frères Argensola, 
qui étaient chargés de désigner les élus, perdaient la tête. 
On se comptait, on se disputait, on se déchirait. Cer- 
vantes fut laissé de côté par dédain; son heure, disait- 
on, était passée; l'heure des poètes revenait; le beau 
temps avec elle , « le beau temps qui s'était oublié à 
écouter les discours d'un nommé Sancho Pança ^. » 
Cervantes, ajoutait-on, était vieux, il était pauvre, il 
n'avait jamais su faire un vers, et enfin il n'appartenait 
pas à l'école des modernes. Toute la jeunesse était du 
style nouveau, — avec lequel , dit Cervantes , on esca- 
ladait le Parnasse : 

Yo me atrevo 
A profanar del monte la grandeza 
Gon libres nuevos y con estilo nuevo! 



s'écriait un jeune homme. 

— Attendez , ajoutait un poëtercc 



eau de quinze ans , 



1. H ambre , faim. — La terminaison bre signifie volontiers mnlli- 
itide, miicliedumbre. 

2. Parole à laquelle Cervantes fait allusion dans le Viajc , el qu'il 
attribue à un personnage fort semblable à Gongoi'a. 



1/ART. an:; 

que j'aftile mon épée, c'est-à-dire ma plume, et je leur 
taillerai des croupières. Apollon , tu recevras un coup 
de la main la plus gaillarde que le temps ait jamais vue ! 
L'idée vint à Cervantes de raconter en vers burles- 
ques Tassant donné au Parnasse par la poetambre ^ et 
de défendre la vraie poésie contre ces profanations. Il 
ferait lui-même un Voyage^ son dernier voyage, dans 
ces régions qu'il avait tant aimées; il expliquerait à la 
jeunesse qu'il n'y a pas de poésie sans désintéresse- 
ment , et il passerait en revue toute la littérature une 
troisième fois. Jadis, dans sa Galatée, il avait fait une 
apologie trop complaisante des rimeurs ses amis. Sa 
rechute serait la réparation de sa faiblesse ; mais il 
prendrait pour arme l'ironie, il imiterait le style ber- 
nesque des Italiens , qui savent railler. Voici le début 
de son poëme, qu'il aurait fait exquis s'il eût été vrai- 
ment poëte, dit-il, et si les étapes de sa vie eussent élé 
moins fatiguées. 

Certain poëte Italien, Caporale, né à Pérouse, me dit-on, mais 
d'Athènes par l'esprit et de Rome par le cœur, 

Saisi un jour d'un caprice honorable, se prit à vouloir gagner 
le Parnasse et s'enfuit loin de la cour et de son apparat bi- 
garré. 

Il partit seul, à pied, et pelit à petit il arriva en un lieu où il 
acheta une vieille mule à la robe sombre et au pas chancelant. 

Jamais grand fantôme ne fut mieux fait pour effrayer les pol- 
trons et moins pour porter un fardeau. Elle avait beaucoup de 
jambes et peu de forces, 

La vue courte et la queue longue; — le corps efflanqué, et le 
cuir plus dur que la peau d'un bouclier. 

Quant au caractère, il était merveilleusement entier. Puis elle 
bronchait contre toutes choses, au mois d'avril comme au mois 
de janvier. 



366 CHAPITRE VIII. 

Quoiqu'il on soit, le vaillant poiHe arriva avec elle au Parnasse, 
où le blond Apollon l'accueillit d'un visage serein. 

Et quand il revint seul, sans un liard, dans sa patrie, il ra- 
conta des choses que la Renommée, dans son vol, porta d'un 
pôle à l'autre. 

Moi, qui toujours travaille et toujours veille pour faire dire 
que j'ai l'honneur d'être poëte, quoique le ciel m'ait refusé cette 
grâce. 

L'envie me prit de livrer mon âme à une pareille messagère, 
de la faire voyager dans les airs, de la transporter sur les som- 
mets fameux de l'Œta. 

De là je découvrirais la belle source de l'Aganippe, je pourrais 
d'un bond aller baigner mes lèvres dans ses eaux. 

Et la poitrine pleine de cette liqueur riche et douce, je passe- 
rais désormais au rang des poètes illustres ou tout au moins des 
poètes magnifiques. 

Ce rêve rencontra mille obstacles, mon désir resta dans sa 
fleur, comme celui de la faiblesse et de l'ignorance! 

Car il y a une pierre sur mes épaules, dont la fortune pesante 
m"a écrasé ; je la vois et j'y lis inscrites mes espérances avortées. 

Ce voyage me parut avoir tant d'étapes, que peut-être ma vo- 
lonté, ma passion auraient fléchi, 

Si au même instant les fumées de la gloire n'étaient venues à 
mon aide en me dérobant la longueur et les difficultés de la 
route. 

Je me dis alors en moi-même : Ah! si un jour je me voyais sur 
la cime inaccessible de cette montagne, la tête ceinte d'une cou- 
ronne de laurier, 

Je n'envierais plus le bien dire de Aponte, ni le feu d'esprit de 
Galarza, qui n'est plus, ce poëte dont la main était douce et 
dont la langue était celle d'un capitan! 

Et comme une première illusion entraîne toujours, je me fiai 
à mon désir, j'abandonnai mes pieds à la route parce que j'avais 
abandonné ma tête au vent. 

Je me mis en croupe sur le destin, je sautai en selle sur ma 
fantaisie, et je résolus de faire le grand voyage. 



l'art. 367 

Étrange monture I direz-vous, mais sachez, si vous ne le savez 
pas, qu'on en use partout dans le inonde, aussi bien qu'en Cas- 
tilie. 

Il n'est personne qui puisse se défendre de l'enfourcher; en 
voyage on l'accepte toujours. 

C'est une monture légère comme l'aigle ou la flèche qui vo- 
lent, — et parfois lourde comme du plomb, 

Mais quand elle porte un poëte, toujours légère. Quel animal 
ne les porterait pas? Ils n'ont pas de bagages. 

C'est fatalement l'histoire du poëte. Les richesses lui viendraient- 
elles par héritage, il ne sait pas thésauriser et il sait perdre. 

Pourquoi cela est-il si vrai? M'est avis, ô Apollon, notre père 
à tous, que c'est à cause de toi qui verses ton esprit dans le leur. 

Et comme ton esprit ne va pas s'égarer dans la basse région 
des affaires, ni se noyer dans l'océan bourbeux du lucre. 

Ils t'imitent: qu'ils écrivent des fictions ou des vérités, sans 
aspirer à gagner dans le monde des choses, ils vont devant eux, 
sous la voûte du ciel, 

Disant les rudes combats de Mars, ou bien, avec plus de dou- 
ceur, peignant parmi les fleurs Vénus amoureuse, 

Pleurant les guerres, chantant les amours, laissant passer la 
vie comme un songe, ou comme passe le temps pour les joueurs. 

Les poètes sont faits d'une matière douce et suave, souple et 
tendre, ils aiment à jouir de l'hospitalité étrangère. 

Le poëte le plus sage est gouverné par des fantaisies impré- 
vues et charmantes : il est plein de projets et son ignorance est 
éternelle. 

Absorbé dans ses chimères, épris de ce qu'il a fait lui-même, 
il oublie d'arriver à la fortune ou aux honneurs. 

Eh bien! voilà ce que je suis, oui, ô lecteurs qui me lisez, 
comme dit la foule rude et brutale, je suis un poète taillé sur ce 
modèle. 

Je suis un cygne par la tête que j'ai blanche, un corbeau noir 
par ma voix qui est rauque, et le temps n'a pas pu polir mon es- 
prit, ce tronc noueux. 



308 CflAlMTHE VllI. 

Et je n'ai pas pu un seul jour de ma vie monter au haut de la 
roue de fortune : quand je vais y monter, elle s'arrête. 

Mais, malgré tout, il veut éprouver si une de ses 
grandes pensées se réalisera jamais. Il dit adieu à Ma- 
drid, aux l^avardages, aux placets, aux: misères qui s y 
croisent; il met un pain blanc dans son bissac avec huit 
miettes de fromage, et il va. Il arrive à Garthagène, 
et la vue de la Méditerranée réveille en lui des souve- 
nirs qui lui rendent la fierté et l'esprit d'action. Qu'on 
lui donne une frégate, et il part ! Tout à coup un dieu 
lui apparaît, des ailes aux pieds. Le vieux poëte recon- 
naît Mercure et s'agenouille dévotement. 

Le dieu causeur m'ordonna aussitôt de me relever, puis em- 
ployant le langage, le rhythme et l'harmonie des vers, il com- 
mença ainsi : 

« toi, l'Adam des poètes, ô Cervantes! pourquoi cet habit, 
pourquoi cette besace, mon ami !... » Raillerie d'un dieu qui fai- 
sait l'ignorant. 

A sa question je répondis : « Je vais au Parnasse, seigneur, et 
je voyage dans le costume du pauvre. » 

Et lui, il me dit : « Esprit surhumain, élevé au-dessus même 
de Mercure, je te souhaite toute opulence et tous honneurs, 

« Car après tout, je sais que tu es un vieux et brave soldat, et 
ta main estropiée le dit. 

« Jasais que ta main gauche, depuis le rude combat naval, cessa 
de te servir et qu'elle a laissé à la droite le soin de ta gloire. 

« Je sais que ce génie d'invention, extraordinaire et sublime, 
qu'enferme ta poitrine, le divin Apollon ne te l'a pas donné en 
vain; 

« Que tes œuvres vont jusqu'au bout du monde, portées en 
croupe par Rossinante, et que désormais entre toi et l'envie, 
c'est une guerre ouverte. 



L'ART. 369 

«(Va donc, ô rare inventeur, niarche en avant ; suis ton spirituel 
projet et porte secours à Apollon ; ton aide lui sera précieuse, 

« Si tu devances l'armée vulgaire des vingt mille avortons qui 
se disent poètes et ne sont pas bien sûrs de l'être. 

« Déjà cette tourbe inutile remplit tous les chemins et les sen- 
tiers pour monter au Parnasse; elle n'est pas digne de reposer à 
son ombre. 

« Allons ! arme-toi de tes vers ; sois prêt à poursuivre ton voyage 
avec moi. Alerte! à notre grande œuvre! 

« Avec moi ton passage est assuré, ne t'embarrasse de rien, ne 
te mets pas en peine des vivres. 

« Et pour confirmer la vérité de mes paroles, entre avec moi 
dans la galère, regarde : tu seras émerveillé et tu prendras con- 
fiance. » 

Je me croyais le jouet d'une illusion menteuse... Mais j'entrai 
avec lui dans la galère, et je vis un spectacle qui m'étonne 
encore. 

La galère était faite, de la proue à la poupe, et du 
pont à la quille, de vers de tous genres, sans mélange 
de prose : une longue élégie formait la grande vergue, 
une cancion épaisse, drue et prolixe, se dressait au 
milieu, en guise de mât ; des redondilles et des ségui- 
dilles babillardes papillotaient dans les agrès, tandis 
qu'on voyait flotter, bruissantes, les poésies légères et 
licencieuses qui étaient les bannières du navire. La 
proue était d'une matière bizarre, mais d'un travail exquis; 
elle se composait de sonnets finement sculptés. Au con- 
traire, deux tercets parallèles et fermes couraient à 
droite et à gauche, comme rebords du navire, tandis 
que les bancs des rameurs étaient garnis de ces vers du 
romancero, qui sont gens à tout faire et servent comme 
on veut. Le vaisseau ainsi fabriqué par Apollon est 
venu chercher un régiment de poètes dont il a besoin ; 

24 



370 CHAPITRE VIII. 

Mercure Tamène en toute hâte; il a rasé l'Italie, n'a 
pas touché la France et débarque sur la terre d'Espa- 
gne où foisonnent les poètes. Si Cervantes veutTaider à 
enrégimenter les meilleurs, le Parnasse sera sauvé. 

Cervantes fait son choix comme le comte de Lémos. 
Il passe la revue des rimeurs et leur distribue Féloge 
ironique ou ("ironie élogieuse avec la grâce la plus dé- 
cevante. Voici Gongora, le charmant, le spirituel, le 
sonore, unique au monde par le raffinement, «que bles- 
sera ma louange, parce qu'elle est courte, bien qu'elle 
soit extrême. » Yoici Herrera le divin, qui s'élève au- 
dessus du monde et le perd de vue; Espinel, qui cultive 
si bien la musique qu'il est le premier des poètes sur la 
guitare. Yoici le prince d'Esquilache et le comte de Yilla- 
Mediana, une foule de seigneurs, dont on ne peut pas trop 
admirer les vers, — et la fortune : louons effrontément. 
Grands et petits, tous y passent, les illustres comme 
Lope de Yéga aussi bien que le misérable et inconnu 
Arbolanches. On les choisit, on les enrôle; les élus par 
tent, chantant, rimant, rêvant. En route, on prend à 
Yalence, où se trouve une armée de novateurs ambi- 
tieux, une compagnie qu'on surveillera; à Naples, où 
sont arrivés les classiques Argensola, Cervantes refuse 
de descendre ; il se querellerait avec les poètes oublieux 
de la poésie et trop despotes. On arrive chez Apollon, 
qui reçoit très-poliment le corps expéditionnaire et offre 
des sièges à tout le monde. Cervantes seul n'en a pas; 
il reste debout. Cette humiliation Tirrite, il rappelle 
brusquement à Apollon le nombre de ses œuvres et 
l'honnêteté de sa vie. — Résigne-toi, répond Apollon, 
plie ton manteau et t'assieds dessus. — Seigneur, vous 
n'avez pas remarqué que je n'ai pas de manteau. 



L'ART. 371 

Le lendemain la guerre commence. L'assaut donné au 
Parnasse par la poetambre est vaillamment repoussé ; les 
coups pleuvent, les livres volent comme des boulets. 
La lutte se propage sur la terre et sur Tonde ; Neptune 
vient à l'aide d'Apollon et noie une multitude de poë- 
tereaux. Ceux-ci surnagent; ils ont été transformés en 
citrouilles. La gaieté de Cervantes, gaieté homérique, 
s'amuse de tous et de tout. C'est une raillerie de cy- 
clopeen belle humeur. Mais, au milieu de cette débauche 
d'esprit, il a une vision; la fausse Poésie et la fausse 
Gloire lui apparaissent. La fausse Poésie est ivre et 
folle, elle sort des tavernes ou des noces, son tambourin 
à la main, trébuchant du pied et de la langue, livrée à 
je ne sais quel paroxysme convulsif qui l'empêche de 
prononcer distinctement. La fausse Gloire est une belle 
vierge ou s'en donne lair; tout ravit dans son abord et 
dans sa personne, son regard, fier et tendre, sa voix en- 
chanteresse et sa parure brillante. Deux nymphes, pleines 
de séductions, sont aux pieds du trône de la Gloire; leur 
gazouillement, le miel de leur parole trahissent en elles 
la flatterie mélodieuse et l'hypocrisie au doux visage. 
Cervantes contemple le triomphe du faux avec une stu- 
peur d'honnête homme. Mais Apollon et Mercure lui 
laissent entrevoir dans une lueur paisible et lointaine la 
vraie gloire que l'avenir donne au labeur sincère; la 
vraie poésie paraît simple et divine. 

Ceile-ci, tu le vois, est la beauté décente, l'orgueil du ciel et 
de la terre, la reine des Muses. 

Elle pénètre les mystères et les révèle, elle effleure le sublime 
de toute science et le meilleur, qu'elle conserve. 

En elle s'aperçoit, si lu la regardes avec attention, l'abon- 
dance et l'excellence de tout ce qui est bien. 



372 CHAPITRE VlII. 

Avec elle habitent, réunis dans le même séjour, la sagesse di- 
vine et la sagesse humaine, l'art délicat et l'art sévère. 

Son magique pouvoir, qui dispose de l'illusion, en- 
chante l'univers et agit sur les âmes avec un charme im- 
pénétrable. 

A sa voix les bons sont ravis et l'adorent, les méchants s'ir- 
ritent et ne la comprennent pas. 

Ses œuvres héroïques ont le don d'immortalité; ses œuvres 
lyriques ont la suavité, qui divinise les choses humaines. 

Sa flatterie même est d'un art si fin et si pur, qu'on voudrait 
moins la condamner que la récompenser. 

Elle agit à la gloire du bien, à la honte du mal, et avec le 
génie elle montre à l'univers la bonté. 

Cervantes la fait descendre du Parnasse, souriante, 
aimable et sincère; elle vient remercier et congédier 
ses champions. 

Malgré ma pauvreté, je suis honnête, dit-elle. Je vous donne 
des trésors, en espérance seulement. Leur possession réelle vous 
conduirait à une immense et royale paresse. 

Je voudrais, j'en jure par la beauté de cette montagne, cons- 
tituer une rente de cent mille écus au moindre d'entre vous. 

Mais cette vallée n'a pas de mines; elle offre des sources 
pures et salutaires , et produit des singes qui prennent la figure 
de cygnes. 

Dernier trait de Cervantes contre les quémandeurs, 
plaisanterie en apparence, au fond protestation sérieuse 
en l'honneur de la poésie qui est chaste, noble et désin- 
téressée : je la retrouve dans toutes ses œuvres. Il 
suffit de ce qu'on vient de lire pour marquer le rôle 
hardi de Cervantes au milieu de la littérature contem- 
poraine. Les poètes furent effrayés et révoltés de l'au- 
dace du poëte critique ; ceux qu'il nommait se fâchèrent, 
et ceux qu'il ne nommait pas. 



L'ART. 373 

(( En revenant de ce long voyage, dit-il, je passai 
quelques jours à me reposer, puis je sortis pour voir, 
pour être vu, pour recevoir le salut de mes amis et la 
grimace de mes ennemis : ai-je des ennemis?... » 

Il raille comme toujours et dérobe sous un mot joyeux 
l'amertume de son esprit, qui se sent de plus en^plus séparé 
du siècle, de plus en plus solitaire. Dans le silence de 
sa « cabane», comme il appelle sa pauvre demeure, il 
écrit un sonnet pour imprimer en tête de son livre. 
L'usage littéraire est que les amis le composent; mais 
la coterie et la camaraderie ne sont pas là pour soutenir 
Cervantes. Cette pièce, placée d'abord au début du Viaje^ 
fut ensuite supprimée par l'auteur. Un hasard l'a sauvée. 



L AUTEUR A SA PLUME. ' 

Ils n'onl pas fait, tu vois, pour mon œuvre nouvelle 
Le portail poétique et les vers de rigueur. 
Fais-les donc, ô ma plume, et ne sois plus rebelle 
Au rhythme impertinent du sonnet louangeur. 

A toi de m'épargner cette peine cruelle, 
Qui nous donne du mal sans donner de grandeur, 
De m'en aller courir de ruelle en ruelle, 
Mendiant au hasard l'encens adulateur. 

Qu'ils accrochent leurs vers, leurs sonnets et leurs rimes 
Aux puissantes maisons, ces flagorneurs infimes! 
Les flatteurs sont bien bas et les flattés bien haut. 

A toi, petite plume, à toi je te demande, 

Pour que mon œuvre plaise, — et pour qu'elle se vende, 

Un grain de sel... Adieu, je ne dis plus un mot. 

Au moment où Cervantes protestait contre la poésie 



M\ CHAPlTItK Vin. 

honleuse, Ilatleuse et lamélique, Lope de Véga méditait 
une apologie des poètes, quil publia plus lard. Dans le 
Laurier d' Apollon , il admirait tous les rimeurs sans 
exception, il déclarait ne pas savoir, en conscience, à qui 
donnerla palme. Apollonlui-mêmehésitait. Choisir, c'était 
se compromettre. Heureusement il se trouvait alors en 
Espagne un roi imbécile, tenu en lisières par ses minis- 
tres, méprisé de ses provinces en révolte, dépossédé par 
ses voisins et ses sujets. Olivarès l'appelait Philippe IV 
le Grand, a parce que, disait la diplomatie, il était comme 
les fossés qui sont d'autant plus grands qu'on leur ôte da- 
vantage. )- Lope de Yéga fil offrir par Iris, la messagère 
des dieux, le Laurier d'Apollon à Philippe IV. 



QUESTIONS DART. — III, L ESPRIT DE DECADENCE LITTERAIRE. 

Cervantes, en disant sa pensée sur le drame et sur la 
poésie, était conduit fatalement à démêler, comme une 
cause essentielle de décadence, à dénoncer la servilité 
des écrivains qui prennent pour règle non le beau, ni 
le bien, ni le vrai, mais le goût du public. En tout pays 
il y a un moment où la foule, dont l'auteur doit se faire 
écouter, usurpe le premier rôle et domine l'auteur : 
alors on appelle du nom de littérature tout ce qui satis- 
fait l'appétit du lecteur : la mode passe pour l'art, le 
succès pour le génie et l'applaudissement du grand nom- 
bre pour le suffrage de la nation. 

Cervantes pensait qu'il y a deux espèces de vulgaire 
(il l'indique quelque part), un vulgaire qui est la foule 
humaine dans son immensité et dont la sympathie 
instinctive a une grande valeur; un vulgaire pédant, ré- 



r/ART. 375 

pandu dans le salon et dans Técole, qui voit la poésie 
dans la rime, le beau dans le joli et le parfait dans le 
convenu. Ce dernier est haïssable; il a introduit dans 
l'admirable littérature de TEspagne, si spontanée, l'es- 
prit d'imitation froide et banale, sans inspiration et 
sans vérité. Ce n'est plus un genre qu'il faut accuser 
alors, c'est une méprise générale, c'est la confusion de 
la vraie littérature et de la mode, c'est l'esprit d'erreur 
qui entraîne tout le monde. Cervantes l'a fait, non plus 
dans des ouvrages spéciaux, mais partout, à toute oc- 
casion, avec l'abondance d'une raillerie toujours prête, 
embrassant du regard la littérature tout entière et lui 
rappelant, comme Alceste à Oronte, qu'elle sort du bon 
naturel et de la vérité. 

Elle me rappelle, s'écrie le vieux soldat, les gros 
vaisseaux que j'ai vus à Lisbonne, uniques pour leur 
capacité, à large coque, à ventre rebondi, et qui con- 
tiennent des épiceries de Calicut et de- Goa. Notre 
marchandise poétique ne vaut pas mieux, et la monnaie 
dont on la paye est d'un titre aussi élevé que celle du 
marché d'Alger, que la hurba 

- Moneda berberisca, vil y baja ! 

En effet, malgré son éclat, toute cette littérature, qui 
porte alternativement soit la cape et l'épée, soit la hou- 
lette et la veste de poil de chèvre, est artificielle. Au 
lieu de conceptions originales et fortes, des pastiches; 
au lieu de grandes entreprises littéraires, de petites 
joutes d'esprit. L'acrostiche est ilorissant, la glose est 
mise au concours par les académies, et Lope de Yéga 
déclare sérieusement qu'il faut respecter la glose comme 
k une très-ancienne composition, propre à l'Espagne et 



376 CHAPITRE VIII. 

inconnue des autres nations. » Les faiseurs de nouvelles 
sont des traducteurs qui pillent le fumier. Les auteurs 
de romances s'emparent des débris des vieux chants de 
la Gastille et délayent en une paraphrase de vingt stro- 
phes quelque refrain populaire, d'une concision énergique . 
On remanie les récits du treizième siècle et on en fait 
des romans de style nouveau. Les pastorales ressem- 
blent étrangement à celles de Boscan et de Garcilaso, 
morts depuis un siècle. « Chacun, s'écrie Cervantes, 
fait comme il veut, vole comme il lui plaît. Ce qui est 
sottise en prose, on le met en vers. » Ajuster les quatre 
rimes d'un quatrain ou les cinq lignes d'une redon- 
dille, escamoter les lettres gênantes du nom d une femme 
pour confectionner un acrostiche, affiner la pointe d'un 
sonnet, voilà la poésie. 

La pointe surtout, Vagudeza est en faveur; c'est pres- 
que un genre. On sait son histoire, elle a fait le tour de 
l'Europe. Cervantes essaya de l'arrêter à son point de 
départ. 

Nous avons, dit-il, au lieu de la complainte naïve qui inté- 
resse la femme et fait pleurer l'enfant, des pointes d'esprit qui 
vous traversent l'âme comme de douces épines et vous la^brûient 
comme la foudre, sans toucher aux habits. Par exemple : Viens, 
ô mort, mais cache tes pas, et que je ne te sente pas venir, car 
le plaisir que j'aurais à mourir me rendrait la vie. 

Cervantes n'invente pas; la strophe est du comman- 
deur Estriba, et prise entre mille. 

Nous avons encore, dit-il ailleurs, un autre genre de 
littérature, c'est la danse. Rien de plus à la mode « à 
Candaya, » que les séguidilles, petites strophes de pe- 
tits vers, qui se chantent, qui se trépignent, qui met- 
lent l'âme en danse ; quand on les entend, le corps se 



L'ART. 377 

trémousse, le rire éclate, tous les sens sont ravis. La 
danse de iépée, la danse des grelots, la danse parlée ou 
parlante, sont d'autant plus estimables pour des chré- 
tiens qu'elles viennent des Arabes, comme le palais de 
la princesse Galiana, que les Maures ont élevé sur les 
bords du Tage; l'Espagne est orientale. 

Galiana cependant ne vaut pas Angélique, « créature 
légère, fantasque, écervelée et coureuse», qui arrive 
tout droit d'Italie et à laquelle les poètes castillans et 
andalous ont donné une place d'honneur. De l'Italie on 
emprunte toute une poésie nouvelle, gracieusement ero- 
tique. On imite le Roland de TArioste, le Roland de 
Boiardo et les bergers napolitains de Sannazar, mais 
surtout leurs bergères, leurs aventurières et cette iVngé- 
lique, qui en Espagne se surpasse elle-même. L'Arioste, 
en terminant son poëme, avait légué à quelque lyre plus 
hardie le soin de raconter les dernières folies d'Angé- 
lique. L'Espagne, qui s'est portée héritière de l'Arioste, 
chante les Larmes et la Beauté de cette femme libre. 

Tel est, aux yeux de Cervantes, l'aspect général de la 
littérature contemporaine ; de là ces allusions innom- 
brables qui traversent continuellement ses livres; il co- 
pie ironiquement le style et le ton des rapsodies, il 
donne le pastiche de tous les pastiches, il contrefait les 
contrefaçons. Don Quichotte est rempli de pareilles mo- 
queries... Et d'abord il parodie le romancero de se- 
conde main, qui répète, en les adultérant, les vieilles 
légendes. Cervantes rappelle l'histoire du roi arabe de 
Saragosse, Ben-Omar, dont on a fait en latin Omaris /î- 
lius, puis Marfilius^ et en espagnol 717^r5z7zV;, le fameux 
Marsille des poèmes d'aventures. Il sourit des exploits 
de Ihomme à la branche de tiguier [figueroa] et de 



378 CHAPITRE Vlll. 

riiomme-massue [maclmcd], qui, dit-on, exterminèrent, 
chacun avec une branche d'arbre, des armées arabes. 
Le déli adressé par Lara à toute une ville, « aux. morts 
et aux. vivants, aux hommes et aux femmes, à ceux qui 
ne sont plus et à ceux qui sont nés, aux grands et aux pe- 
tits, à la viande et au poisson, etc., » est examiné gra- 
vement par Cervantes. Il va jusqu'à railler l'admirable 
romance du roi Roderic, qui a perdu son royaume et 
n'a plus un créneau à lui ; ou plutôt il parodie les pa- 
raphrases; il donne la sienne. Sancho, quittant l'île de 
Barataria et tombant dans une fosse avec son grison, 
s'écrie : 

Oui niirail dit que celui qui se vit hier intronisé gouverneur 
d'une ile, commandant à ses serviteurs et à ses vassaux, se ver- 
rait aujourd'hui enseveli vivant dans un souterrain, sans avoir 
personne pour le délivrer, sans avoir ni serviteur ni vassal! Mal- 
heureux que je suis! On tirera mes os d'ici, quand le ciel per- 
mettra qu'on les découvre, secs, blancs et ratisses, et avec eux 
ceux de mon bon grison, d'où l'on reconnaîtra peut-être qui 
nous sommes, au moins les gens qui eurent connaissance que 
jamais Sancho Pança ne s'éloigna de son âne, ni son âne de 
Sancho Pança. Pardonne-inoi, pauvre grison, et prie la Fortune 
de la meilleure façon que tu pourras trouver, de nous tirer de 
ce mauvais pas où nous sommes tombés tous deux. Je te promets, 
en ce cas, de te mettre une couronne de laurier sur la tète, 
pour que tu aies l'air d'un poëte lauréat, et de te donner double 
ration. 

De cette manière se lamentait Sancho Pança, et son âne l'écou- 
tait sans lui répondre un mot, si grande était l'angoisse que le 
pauvre animal endurait. 

A son tour, maître Pierre, le montreur de marion- 
nettes, à qui don Quichotte vient de briser ses ligures 
de bois, redit la plainte célèbre : 

Je suis malheureux à ce point, que je puis dire comme le roi 
don Rodéric : « Hier j'étais Seigneur de l'Espagne, et aujourd'hui 



L'ART. 379 

jo n'ai pas un créneau que je puisse dire à moi. » Il n'y a pas 
une denfii-heure, pas cinq minutes, que je me suis vu seigneur 
de rois et d'empereurs ! 

On se rappelle les marionnettes, Maître Pierre^ son 
singe et cette parodie joyeuse où défile tout le vieux 
personnel. Le jongleur montre du bout de sa baguette 
Gaïferos et Charlemagne autour de la table du tric-trac, 
la belle Mélisandre au balcon d'une tour mauresque, le 
roi Marsilio avec son turban, tout le moyen âgeexbumé. 
Le jeune garçon qui récite leur bistoire dit grave- 
ment : 

« Cette histoire véritable, qu'on représente ici devant Vos 
Grâces, est tirée mot pour mot des chroniques françaises et des 
romances espagnoles ({ui passent de bouche en bouche, et que 
répètent les enfants au milieu des rues. » 

Don Quichotte, qui écoute sérieusement leurs aven- 
tures, prend parti pour Mélisandre, il saccage tout; Maî- 
tre Pierre ramasse en pleurant les deux moitiés de l'em- 
pereur Charlemagne; ainsi est traité le romancero ; on 
l'adore, on y croit, on le met en pièces, et la vieille lit- 
térature nationale se traîne tout éclopée sur les tré- 
teaux. 

Après le faux style populaire, il y a le faux style de 
cour. Le récit, fantasque en apparence, des noces de 
Basile et de Quiteria, est une déclaration de guerre très- 
directe à rbomme le plus redoutable de toute la littéra- 
ture, à Gongora. Ce chef d'école, qui a marié au ralTine- 
ment italien l'hyperbole castillane, enseigne à l'Espagne 
Fart de torturer les idées et les mots par des inversions 
recherchées. Il a trouvé le fin du fin. Son genre de style, 
((ui est l'afféterie la plus cultivée, a reçu le nom de 



380 CHAPITRE VIII. 

cultisme. Il réussit, à force d'audace et de persévérance. 
Villa-Mediana l'imite et porte cette langue bizarre à la 
cour; le prédicateur Paravicino l'élève jusque dans la 
chaire; des commentateurs l'interprètent pour la foule 
ignorante. Ceux qui résistent d'abord, comme Lope de 
Véga et Jauregui, finissent par céder. Cervantes ne cède 
pas; il met en scène Gongora dans la personne de son 
élève Lorenzo. Il ose rire de l'histoire babylonienne et 
plaintive de Pyrame et Thisbé, dont Gongora a fait un 
poëme et dont Basile donne la parodie en feignant de 
mourir d'amour. 

J'indique seulement cette critique admirable, qu'il 
faut lire en regard de Théophile Yiaud et de Gongora. 

Tous les épisodes de Don Quichotte ont leur portée 
et leur application. Toutes les scènes de haut et de bas 
comique qui entre-coupent cette histoire sans fin sont 
faites d'allusions directes. La raillerie qui passe, légère, 
fuyante, parfois burlesque et souvent bizarre, est nour- 
rie d'observations solides et de lectures sans nombre. 
Elle se précipite comme une armée qui donne l'assaut, 
avec une confusion apparente; mais un esprit la guide. 
Cervantes marche d'un propos délibéré à son but, qui 
qui est de chasser les marchands du temple. Quand il 
paraît s'égarer et suivre au hasard les méandres tracés 
par une fantaisie folle, il tend toujours vers une même 
fin, qui est de démasquer Tesprit d'erreur. 

Quelle est la source du mal? Par où est venue l'épi- 
démie? Cervantes finit par découvrir, au fond du roman 
et au fond de la pastorale, à travers le drame et dans le 
gongorisme, un art comnuin caché sous tout le reste, 
y art de gokmterie, comme on l'appelle : c'est le genre le 
plus résistant, celui dont on ne se lasse pas. Il envahit 



L'ART. 381 

peu à peu toute la littérature, parce qu'il répond fran- 
chement au désir des lectrices. Celles-ci, après tout, 
s'intéressent moins au géant Pantafilando de la Sombre- 
vue , à l'enchanteur Arcalaûs, au sage Alquife et à 
Merlin même, le monarque et l'archive de la science 
zoroastrique, qu'aux chevaliers galants. Cervantes amène 
au grand jour ce premier rôle, ce héros larmoyant, qui 
môle les doux vers aux graves lamentations. Le che- 
valier du Bocage récite avec des pleurs un sonnet sen- 
timental qui est un chef-d'œuvre. aMon cœur. Madame, 
est ce que vous voudrez, de cire molle ou diamant; je 
vous l'offre, mol ou dur. Gravez-y ce qu'il vous plaira! 
la gravure ne s'effacera jamais. » 

Dans le roman àAmadis de Grèce, on voit Florisel de 
Niquée abandonner les grandes aventures du monde pour 
les petites aventures des bergers à la mode. Il se fait 
pasteur. Cervantes n'a garde de laisser passer un trait 
qui lui semble un aveu. Il marque très-finement la pente 
secrète et les affinités du roman à prétentions héroïques. 
Don Quichotte, au bout de sa carrière, dit à Sancho : 

Nous achèterons quelques brebis, et toutes les choses néces- 
saires à la profession pastorale; puis, nous appelant, moi le pas- 
teur Quichottiz , toi le pasteur Panzino , nous errerons dans les . 
montagnes. Le bachelier pourra s'appeler Sansonnet, ou le pas- 
teur Canascon. Le barbier Nicolas pourra s'appeler le pasteur 
Nicoloso, comme l'ancien Boscan s'appela Nemoroso. Quant au 
curé, je ne sais trop quel nom nous lui donnerons, à moins que 
ce ne soit un dérivatif du sien, et que nous ne l'appelions le pas- 
teur Curiambro. 

Nous donnerons aux femmes les noms de ces bergères impri- 
mées et gravées dont tout l'univers est rempli, les Philis ^ Ama- 
ryllis, Dianes, Fléridas^ Galatées, Bélisardes. Puisqu'on les vend 
au marché, nous pouvons bien les acheter. Moi , je me plaindrai 
de l'absence ; toi, tu te vanteras d'un amour fidèle ; le pasteur 



382 CHAPITRE VllI. 

Carrmcon fpra le dôrlaigné, et le cun'^ Cvriambro ce qui lui plaira : 
de cette façon, lu chose ira à merveille. 

— Oh ! s'écrie Sancho , oh ! que de jolies cuillers de bois je 
vais faire, quand je serai berger! combien de salades, de crèmes 
fouettées ! 

— Miséricorde 1 s'écrie don Quichotte, quelle vie nous allons 
donner, ami Sancho! Que de cornemuses vont résonner à nos 
oreilles! que de flageolets, de tambourins, de violes et de seri- 
nettes ! 

Mais Sancho est un peu inquiet : 

— Quand Sanchica, ma fille, dit-il, apportera le dîner à la 
bergerie, gare à elle! Je ne voudrais pas qu'elle vînt chercher 
de la laine et s'en retournât tondue! Les amourettes et les mé- 
chants désirs vont par là. 

I e fond véritable de la pastorale, c'est Tamour du /ar 
niente^ de la galanterie et du plaisir. Au milieu de ces 
forêts litttTaires se dresse la statue d'une femme à qui 
l'on rend un culte. 

II n'y a pas, avoue un de ces faux bergers, il n'y a pas une 
grotte, pas un trou de rocher, pas un bord de ruisseau, pas une 
ombre d'arbre, où l'on ne trouve quelque berger qui raconte aux 
vents ses infortunes. L'écho, partout où il se forme, redit le nom 
de Léandra; Léandra, répètent les montagnes; Léandra, mur- 
murent les ruisseaux, et Léandra nous tient tous indécis, tous 
enchantés, tous espérant sans espérance, et craignant sans savoir 
ce que nous avons à craindre. 

Suivez cette influence : vous verrez qu'elle détermine 
tous les genres à la mode. Une femme qui lit des vers 
veut qu'ils soient faits pour elle, clairement et mani- 
festement, dit Cervantes. On met donc la poésie en 
acrostiches. La même inspiration dirige le Nemoroso 
ou « rhomme des bois )^ qui habite la pastorale, et les 
Amadis qui peuplent le roman, a Si je pouvais, s'écrie 



L'ART. 383 

don Quichotte, tirer mon cœur de ma poitrine et le 
mettre ici sur cette table dans un plat, on y verrait re- 
tracée ma dame et toutes les qualités qui la rendent fa- 
meuse dans l'univers, une femme belle sans tache, grave 
sans orgueil, amoureuse avec pudeur, la courtoisie et la 
noblesse môme. « 

Les femmes sont donc tour à tour l'objet et la cause 
de tout le bavardage littéraire. Mais ces peintures idéa- 
les et mensongères ne viennent môme pas d'Espagne; 
Cervantes en dénonce l'origine dans l'histoire de la com- 
tesse aux Trois-Basques [Trifaldï). La comtesse a été 
séduite par une diabolique chanson qui débute ainsi : 

De la dolce mi enemiga.,.. 

Or cette « douce ennemie » n'est pas une invention cas- 
tillane. La Gastille ne fait que répéter comme un écho 
une composition italienne, 



I)e la dolce mia nemica. 



— Strophes d'or, voix de miel ! dit la pauvre femme, mais 
elles m'ont fait tomber dans le malheur, et j'ai compris 
pourquoi Platon proposait d'exiler des républiques bien 
organisées les poètes erotiques. 

Ce n'est pas tout encore. Il restait à marquer la con- 
fusion universelle de ces genres faux, de ces rapsodies, 
de ces influences étrangères. Cervantes la montre 
avec une grâce et une gaieté folle dans l'histoire de 
l'effrontée et discrète Altisidore, demoiselle de la du- 
chesse. La demoiselle est la Littérature elle-même, jeune 
Arabe impudente, belle Italienne fort libre, Didon 
virgilienne très-éprise. Espagnole enfin affolée de pasto- 
rales. Elle apparaît dans son costume bariolé, sous les 



3 84 CHAPITRE VIII. 

fenêtres de don Quichotte. Voici d'abord le chant arabe 
qu'elle accompagne sur la harpe : 

Je suis jeune, je suis vierge tendre; mon âge ne passe pas 
quinze ans, car je n'en ai que quatorze et trois naois, je le jure 
en mon âme et conscience. 

Je ne suis ni bossue, ni boiteuse, et j'ai le plein usage de mes 
mains; de plus, des cheveux comme des lis, qui traînent par 
terre à mes pieds. 

Quoique j'aie la bouche en bec d'aigle et le nez un peu ca- 
mard, comme mes dents sont des topazes, elles élèvent au ciel 
ma beauté. 

Ces grâces et toutes celles que je possède encore sont des 
dépouilles réservées à ton carquois. Je suis dans cette maison 
demoiselle de compagnie, et l'on m'appelle Altisidore. 

C'est la romance orientale. Altisidore, méprisée de 
son amant, change de note ; elle emprunte à l'Arioste et 
à Virgile la malédiction plaintive et terrible qui est sa- 
cramentelle : 

Écoute, méchant chevalier, retiens un peu la bride et ne tour- 
mente pas les flancs de ta bête mal gouvernée. Regarde, perfide, 
tu ne fuis pas quelque serpent féroce, mais une douce agnèle 
qui est encore bien loin d'être brebis. Tu t'es joué, monstre hor- 
rible, de la plus belle fille que Diane ait vue sur ses montagnes 
et Vénus dans ses forêts. Cruel Biréno, fugitif Énée, que Barab- 
bas t'accompagne, et deviens ce que tu pourras. 

Enfin Altisidore ne manque pas à l'obligation sacrée 
de mourir de douleur. Son ombre apparaît vêtue à la 
romaine, et chante encore : 

Avec la langue morte et froide dans la bouche, je pense répé- 
ter les louanges qui te sont dues. Mon âme, libre de son étroite 
enveloppe, sera conduite le long du Styx en te célébrant, et ses 
accents feront arrêler les eaux du fleuve d'oubli. 

La strophe est mot pour mot de Garcilaso de la Vega. 



L'ART. 385 

Ainsi personne n'échappe à Cervantes, pas même ses 
amis. Car il goûtait Virgile, il avait imité TArioste, il 
savait par cœur Garcilaso. Mais rien ne l'arrête quand 
il voit l'usage et l'abus qu'on fait de ses modèles. Il dé- 
teste les copistes, les plagiaires, les écrivains à la suite; 
et de même qu'il attaque dans le roman chevaleresque 
la fausse aristocratie, il frappe dans la galanterie le faux 
amour, dans le cultisme la fausse élégance, dans la pas- 
torale une nature artificielle, dans l'Arioste, dans Vir- 
gile, dans Garcilaso, leurs imitateurs serviles. 

Qu'est-ce que l'armet de Mambrin? Je ne sais si je me 
trompe, mais j'y vois un symbole. L'Espagne a fait de 
l'armet italien un plat à barbe. 

Cet armet enchanté a dû , par quelque étrange accident . 
tomber aux mains de quelqu'un qui ne sut ni connaître ni esti- 
mer sa valeur, et ce nouveau maître, sans savoir ce qu'il fai- 
sait, le voyant de l'or le plus pur, s'imagina d'en fondre la 
moitié pour en faire argent; de sorte que l'autre moitié est 
restée sous celte forme, qui ne ressemble pas mal, comme tu 
dis, à un plat de barbier. 

Et ailleurs :- « Que je rencontre l'Arioste parlant sa 
propre langue, je le vénérerai, je l'élèverai respectueu- 
sement au-dessus de ma tête. » Mais Dieu nous garde des 
traducteurs ! Don Quichotte entre dans une imprimerie 
où Ton met sous presse une traduction d'un livre italien. 
« — Mort de ma vie! s'écrie-t-il, voilà un écrivain qui 
sait traduire piynata par marmite, piu par plus, su par 
en haut et giu par en bas! Sublime talent qui peut-être 
est méconnu!» Imitons leur art, pense Cervantes, de- 
mandons-leur le secret du beau, la perfection de la poé- 
sie, ou n'imitons rien. « Il y a deux langues qui sont 
reines, le grec et le latin; de celles-là il faut traduire. » 

25 



586 CHAPITRE VIII. 

Mais nos imitatioTis italiennes « ressenil>lent à des ta- 
pisseries de Flandre qu'on regarde à l'envers : on voit 
les ligures traversées de lilsl)izarres. » 

Il en est de même des prétentions à l'aristocratie de 
langage et de mœurs. Cervantes contemple, à côté d'un art 
factice, une société de précieuses. Quand il entendadmirer 
comme des délicatesses les pointes des rimeurs qui, di- 
sent-ils, avivent en mourant, brûlent dans le froid mor- 
tel de leur dame, grelottent dans le feu de leur amour, 
et tous espèrent sans espoir » (voilà des traits de Mo- 
lière); quand il voit les poètes diviniser Perlerina, qui 
est marquée de la petite vérole, et dire : les marques de 
son visage sont « des fossettes, ou mieux encore des fos- 
ses où viennent s'ensevelir les âmes des amants » 
(nouveau trait passé à Molière); quand enfin, sous 
ses yeux , le bel esprit devient un titre de noblesse, 
l'exquis dans le faux une distinction sociale, la quintes- 
sence du mauvais goût un privilège de caste, alors Cer- 
vantes indigné fait avancer Maritorne, l'aubergiste et la 
fille de l'aubergiste. 

L'affreuse Maritorne se mêle aux belles lectrices ; elle 
admire, dit-elle, ces jolies cboses qu'on écrit, qui sont 
douces comme miel. L'aubergiste préfère à Gonzalve de 
Cordoue le brave don Cirongilio deThrace, qui voyage à 
califourchon sur un dragon de feu. Tout ce qu'il y a 
d'ignorants et d'esprits grossiers vient faire chorus avec 
les précieuses. Sanglante et dernière allusion à la plati- 
tude réelle des œuvres des lecteurs et des auteurs! 

« Exilons de la république chrétienne ces livres au 
style grossier, faits de prouesses absurdes, d'amours im- 
pudiques, de courtoisies malséantes, de batailles lourdes, 
de dialogues niais, de voyages extravagants, sans tact. 



L'ART. :^87 

sans art, sans originalité et sans esprit ! » Ainsi prononce 
le vieux gentilhomme, résumant lui-même en termes di- 
rects la pensée de son œuvre. C'est un grand malheur 
pour un pays, u c'est un fléau dans l'État, » qu'une lit- 
térature menteuse. Au contraire, une littérature vraie 
est grande, et avec elle grandit la nation qui la voit naî- 
tre. Cervantes n'accepta pas de ses amis d'autre éloge 
que d'avoir mis l'art au service du vrai. 

Con ol arte qniso 

Vuestro ingenio sacar de la mentira 
La verdad 

lui dit un poëte au sujet de ses nouvelles. — J'ai tou- 
jours aimé la réalité^ dit à son tour Cervantes, dans le 
Voyage an Paimasse. 

Concluons. Au moment où le seizième siècle finissait, 
quand une mode insensée entraînait toute l'Europe, 
Cervantes le premier attaqua franchement la littérature 
précieuse comme une littérature barbare ; il livra ba- 
taille sur tous les points à la fois. On écrivait divine- 
ment, à lo divino : il eut le courage d'écrire simple- 
ment. On osait parler d'art en s'éloignant du vrai, il 
présenta à son siècle l'Apollon du moment, tel qu'il le 
montre dans le Voijage : découronné de ses rayons di- 
vins, en pourpoint et en haut-de-chausses, dansant la 
gaillarde pendant que Mercure joue une séguidille, et 
laissant flotter au vent sa chevelure blonde, qui a la 
couleur de l'or faux. C'est un dieugalantin dontl'unicpie 
souci est de plaire à tous [dar gusto à todos), et sur- 
tout aux femmes. 



CHAPITRE IX 



L'ESPAGNE SOCIALE 



Cervantes a jugé la littérature; cette étude lui fait 
toucher à chaque instant des vérités sérieuses sur l'état 
de l'esprit public. Son travail, sincère et hardi, péné- 
trant de plus en plus loin, atteint un jour la société 
elle-même. Nous le verrons annoncer, avec une assu- 
rance extraordinaire , une révolution sociale dont le 
terme, dit-il, est éloigné, qu'il ne verra pas, mais sur 
laquelle il compte. 

J'essaierai ici d'éclairer, en la dégageant, cette par- 
tie de son œuvre, dont l'intention n'est pas douteuse, 
mais dont la hardiesse même exigeait des détours et des 
voiles. Avant tout, pour s'expliquer sa pensée, il faut 
la replacer dans le temps et le milieu où il vit, où il 
souffre, où ses impressions font jaillir ses jugements. 
Jetons un coup d'œil sur sa vie depuis 1603. 

Elle se passe entièrement , sauf quelques jours de 
voyage et d'excursion, auprès de la Corte. Les Espa- 
gnols appelaient ainsi la capitale désignée par la pré- 
sence de la cour. De d603 à 1606, la cour habita Val- 



L'ESPAGNE SOCIALE. 389 

ladolid. En 1606 elle se transporta à Madrid. Cervantes 
la suivit dans les deux séjours. 

En arrivant à Yalladolid il avait résolu, avec un cou- 
rage admirable, de conquérir sa place légitime, et, mal- 
gré le malheur, malgré Tâge, malgré le changement de 
ministres, malgré l'activité de ses jeunes rivaux, de se 
faire jour dans la mêlée. Sa volonté de recueillir son 
œuvre et d'y ajouter persista jusqu'à sa mort. Il donna 
de 1603 à 1616 la première et la seconde partie de 
Do7i Quichotte, le recueil de ses Nouvelles, tout ce qui 
a paru de son Théâtre et le poëme du Voyage au Par- 
nasse. Il laissa en manuscrit le roman de Persiles et 
Sigismonde, et il mourut la plume à la main. Peut-être, 
si la fatigue et les privations n'eussent pas abrégé sa vie, 
eût-il créé un nouveau chef-d'œuvre. Il y a des heures 
où l'esprit rassemble de lui-même, avec une rapidité et 
une aisance merveilleuses, tout ce qu'il a recueilli, et ces 
heures de maturité ont l'opulence d'un bel automne. Le 
plus vieil arbre porte alors des fruits savoureux. Aux 
grands écrivains cela arrive ; longtemps ils ont promené 
sur le monde leur observation nomade ou leur inspira- 
tion capricieuse, recevant et renvoyant tour à tour le 
vague reflet des choses : un jour, ces rayons brisés se 
réunissent , se fondent , s'harmonisent , et la lumière 
prismatique devient la lumière solaire. C'est ce qui ad- 
vint à Cervantes, lorsqu'il donna toute sa mesure dans 
ce Don Quichotte où l'on ne sait qu'admirer le plus de 
la complexité de la pensée ou de l'unité de l'œuvre. 

II avait étudié, dans ses courses vagabondes, la vie 
picaresque des rufians, la vie hasardeuse des soldats, la 
vie provinciale du Nord et du Midi, la vie bourgeoise 
de toutes les villes, enfin, dans la littérature, la vie 



390 CHAPITRE IX. 

intellectuelle de l'Espagne. Les observations et les pein- 
tures qu'il avait faites, méditées un jour dans le silence 
de sa prison ou dans Thumble retraite de sa vieillesse, 
lui donnèrent une vue d'ensemble de la société espa- 
gnole. Il apercevait distinctement, à travers l'éclat et 
l'apparente unité de la monarchie espagnole, une confu- 
sion sourde et orageuse, mille groupes bizarres et op- 
posés, des politiques qui au fond n'étaient que des favo- 
ris, des mystiques, dont vingt sublimes et un million de 
fous, des gentilshommes austères mêlés à des écrivains 
galants , puis de graves inquisiteurs condamnant des 
bohémiennes, appliquant une loi barbare à des hordes 
barbares et brûlant les plaies sans les guérir. A travers 
cet assemblage de contrastes, on pouvait voir qu'entre les 
classes sociales l'écart était immense : aucune idée com- 
mune ne les rapprochait. Peu à peu il s'était formé deux 
groupes : — le monde extrasocial des gitanes, des pi- 
caros et des mystiques, qui vivait d'indépendance; et celui 
des alcades, des corrégidors, des inquisiteurs, qui repré- 
sentait l'autorité ultrasociale. Entre les deux camps 
flottaient les personnages mixtes dont il est si souvent 
question dans les lettres espagnoles, l'alguazil et le sa- 
cristain, transfuges, gens hybrides, hommes attachés 
par leur service à la Justice ou à l'Église, mais affiliés 
par caractère et par nature, par origine et par intérêt, 
à la hampa. 

Dans un pays où la misère allait chaque jour croissant, 
le besoin de vivre jetait des milliers d'hommes dans la vie 
d'aventure; il dépeuplait l'Espagne, en exilant aux Indes 
ses meilleurs soldats; il envoyait d'innombrables rené- 
gats sur la côte d'Afrique, entin il décimait cette noblesse 
naguère si valeureuse, si pleine d'orgueil et de patrio- 



L'ESPAGNE SOCIALE. 3î}1 

tisme : les gentilshommes pauvres formèrent bientôt une 
classe nombreuse d'honnêtes misérables. Ils subirent, 
avec un stoïcisme tout espagnol ,> la double loi qui leur 
était faite par l'honneur et par la misère, acceptant avec 
les exigences de l'un et les épreuves de l'autre la né- 
cessité de mourir inutiles. 

L'un des plus courageux fut Cervantes, qui en souf- 
frit et en sourit : 

Pourquoi donc, Piiuvreté ma mir, t'en prendre toujours aux 
hidalgos et aux gens de naissance, les obliger à porter à leurs 
souliers tant de pièces, à leurs pourpoints des boutons hétéro- 
clites, l'un de soie, l'autre de crin, l'autic de verre, à leur cou 
dos feuilles de chicorée, qu'ils appellent des collets , et à leurs 
jambes des bas taillés à jour comme des jalousies? 

C'étaient là de critelles petites choses, car s'il fallait 
périr, si par un phénomène bizarre la caste noble était 
une caste de parias, du moins fallait-il mourir Ihon- 
neur sauf. Les hidalgos avaient même inventé , pour 
dérober leur amour-propre au naufrage de leur fortune, 
un mensonge incroyable, le plus étrange, le plus enfan- 
tin, le plus inutile qu'on puisse imaginer. Ils ne dînaient 
pas, mais ils portaient un cure-dents, qui était un bijou 
d'or ou d'argent, le signe visible d'un invisible repas. 
c( Yoilà l'hidalgo qui sort de chez lui, dit Cervantes, 
l'œil inquiet; son humeur ombrageuse croit que tout le 
monde devine que son soulier a des pièces, que son 
chapeau a des taches de sueur, que son manteau montre 
la corde et que son estomac crie famine. Il vient de 
boire de l'eau chez lui, toutes portes closes, et il sort 
armé de son cure-dents, dont il fait un hypocrite, » Si- 
mulacre douloureux et imposteur , qui devint une 
mode ! 



392 CHAPITRE IX. 

Cervantes, qui appartient à Tespèce maudite du siè- 
cle, (( d'un siècle où la noblesse a pour apanage la pau- 
vreté*, » Cervantes, qui raille en Tavouant la faiblesse 
des liidalgos, se distingue pourtant d'eux en un point 
grave : il travaille, il avait toute sa vie payé de sa per- 
sonne, soit au champ de bataille, soit dans les fonctions 
de la vie sociale. Après quarante années de luttes et de 
déboires, retombé du haut de son espérance et de sa jeu- 
nesse, il allait à la mort à travers le labeur. Lui et les siens 
avaient accepté l'obligation du travail. Ils maniaient en 
prolétaires la plume et l'aiguille. Leur bravoure, leur 
résignation vaillante, leur bonne humeur éclatent dans le 
chef-d'œuvre qui sortit de leur pauvre maison et dont 
la gaieté charma l'Europe. Eh bien, ce chef-d'œuvre, qui 
fit la fortune des libraires, laissa Cervantes dans la pau- 
vreté. Il le vendit pour un morceau de pain, il assista à la 
contrefaçon de son livre, il vit celui à qui il le dédia le 
repousser, et dans le temps où il publiait Don Quichotte^ 
autour de lui redoublèrent la gêne et la souffrance. Il 
arriva même qu'on le jeta encore en prison, et cette fois 
on y traîna avec lui sa femme, sa sœur et sa fille. 

Transportons-nous à Yalladolid en 1605. Cervantes 
se mêle, ai-je dit, malgré tout aux gens de lettres et aux 
gens de cour. L'éclat et le succès de Don Quichotte ont 
élevé sa réputation assez haut pour que le pouvoir dai- 
gne employer sa plume. En 1605, à l'occasion du bap- 
tême de Philippe IV, on appelle la littérature à servir 
d'expression à la joie publique, Le poëte Espinel est 
l'organisateur des fêtes; Cervantes en rendra compte. Il 
s'intéresse vivement à un événement d'une grande por- 

1 . Voir Dona Catalina. 



L'ESPAGNE SOCIALE. 393 

tée politique ; la naissance d'un roi peut assurer l'avenir 
de l'Espagne, a Elle déjoue (dit-il, dans la Gitanilla 
de Mad^nd) bien des machinations, elle écarte de la 
couronne les prétendants du dehors et les oiseaux de 
proie, » enfin elle coïncide avec les traités de paix con- 
clus ou préparés au commencement du dix-septième 
siècle et qui rapprochent l'Espagne des puissances du 
Nord. L'union qui s'établit entre les cours de Londres, 
de Paris et de Yalladolid réalise la pensée politique de 
Cervantes, pensée qu'on voit paraître dans la nouvelle de 
r Espagnole Anglaise, où il parle assez bien de la reine 
Elisabeth, et dans la Relation des fêtes de Yalladolid, où 
il rapporte avec bienveillance la présence au baptême 
de l'ambassadeur d'Angleterre. Ce dernier récit n'est 
que le tableau exact des cérémonies et des réjouissances. 
Il n'y met pas un mot qui s'écarte du sujet. Tout est 
raconté simplement et d'un style impersonnel. Mais il 
insère dans le compte rendu le traité d'alliance. 

Cotte Relation modeste excita les colères el les haines 
de ses rivaux. Gongora, animé des mêmes préjugés que 
Lope de Yéga , attaqua Cervantes comme un traître 
vendu à l'étranger. Lui aussi, il fit sa relation : il pré- 
senta à sa manière le baptême de Dominique-Philippe, 
roi d'Espagne, et donna pour un mensonge politique 
l'alliance nouvelle. •* 

Un fils naquit; notre reine fut mère. 
De huguenots un bataillon s'en vint. 
Pour l'héberger, on gaspille, on enterre 
Un million de bijoux el de vin; 

On a joué, pour l'homme d'Angleterre 
La comédie appelée un festin, 
Sans oublier l'autre roi qui naguère, • 
Faisant la paix, la jura sur Calvin ! 



oU'f CHAPITRE IX. 

Un grand cortège au baptême accompagne 
Dominico, qui sera roi d'Espagne, 
Et du baptême on fait un bal masqué! 

De compte l'ait, nous perdons, Luther gagne, 
Et don Quichotte écrit cette campagne 
Sur Rossinante au long corps efflanqué. 

Un soir, le 27 juin 1605, dans le temps où les dernières 
agitations des fêtes troublaient encore Valladolid, Cer- 
vantes, tandis que les gens de plaisir couraient la ville, 
s'était retiré dans sa demeure. Tout près de lui était un 
homme d'étude, Thistorien du Guipuzcoa, Esteban de 
Garibay; leurs maisons se touchaient; on les voit en- 
core sur le Rastro, faubourg de la ville, en face du 
pont de l'Esgueva. Les deux vieillards travaillaient 
sans doute, chacun dans son asile, quands ils enten- 
dirent pousser un cri dans la rue , le cri d'un homme 
qui meurt. Les lois et les mœurs du temps dé- 
fendaient à quiconque de relever un cadavre. Garibay 
et Cervantes n'en tinrent compte et chacun descendit 
en toute hâte ; ils trouvèrent , à l'angle du pont qui 
franchit l'Esgueva, un gentilhomme à terre, frappé 
d'un coup mortel. Il s'était battu contre un rival d'a- 
mour et avait succombé. On l'appelait Gaspar de Ezpe- 
leta. Les deux vieillards le transportèrent dans leur 
chambre, le débarrassèrent de '•ses habits et essayèrent 
en vain de le rappeler à la vie. Le lendemain la justice 
fit saisir Cervantes et les femmes qui habitaient sous 
son toit; on les mit tous en prison. La même aventure 
arriva à lord Byron à Venise, et il la raconte avec com- 
plaisance dans le cinquième chant de Don Juan. Mais 
Byron ne paya pas sa générosité d'un emprisonnement. 
■ Je ne sais quelle influence bienfaisante délivra Cer- 



L'ESPAGNE SOCIALE. 3î)o 

vantes et les siens des griffes du geôlier, mais personne 
ne le délivra jamais des haines sourdes qui le mena- 
çaient. En apparence, si on ne consulte que les recueils 
du temps, il était fort apprécié du monde littéraire. Les 
écrivains rendaient hommage à son talent, ils Tadmet- 
(aient dans les confréries à la mode, le couronnaient dans 
les tournois poétiques et lui ouvraient la porte des aca- 
démies. Cervantes, d'ailleurs, se faisait des amis parmi 
eux. Il savait, dit-il, se mêler doucement « en poète 
d'expérience, » parmi \e genus irritabile vaium. D'ail- 
leurs, plein d'indulgence pour les hommes, il saisissait 
avec ardeur l'occasion de louer cordialement ce qu'ils 
faisaient de louable. Dans l'incendie des livres de don 
Quichotte, il avait sauvé expressément Toeuvre du Ya- 
lencien Yiruès, en l'honneur du Montserrat, le poëme 
de Rufo sur don Juan d'Autriche et Tépopée de Ercilla 
sur l'Araucanie. Il nous reste de lui des vers aima- 
bles en rhonneur de Mendoza , de Yague de Salas, 
de Lope de Yéga et de beaucoup d'autres poètes. Mais 
on y démêlait, avec une perspicacité fort prompte, les 
nuances d'ironie légère qui s y glissaient. En dépit de sa 
courtoisie, Cervantes était suspect, il l'était par l'indé- 
pendance de son succès, de ses opinions politiques et 
littéraires, de toute sa vie enfin. Au fond, chacun savait 
qu'il n'appartiendrait jamais à aucune coterie et que son 
jugement résistait à l'erreur, à l'excès, à la mode, à 
l'esprit de corps, à tout ce qui fait la force des médio- 
crités. 

Les coteries se vengèrent, on mit en commun son es- 
prit contre ce rude jouteur. Je ne relèverai pas les at- 
taques sans nombre dont il fut l'objet. Il suffira d'en 
citer un trait bizarre, qui expliquera en même temps la 



I ill 



396 CHAPITRE IX. 

persécution subie par Cervantes et Tinspiration satirique 
qu'elle provoqua chez lui. On trouve souvent dans les 
écrits de cette époque des allusions au château de San- 
Gervantes. Dans un récent voyage à Tolède, au moment 
même où je regardais ce château, vieille ruine située en 
face de la ville, mon guide me montrait une masure 
placée sur la rampe qui monte à la ville et que Cervantes 
aurait habitée, selonune tradition locale, pendant quelque 
temps. Toute l'Espagne connaît les ruines du château, 
parce qu'elles dominent l'entrée même de la capitale 
des rois Goths. Cervantes en face de San-Cervantes ! de là 
sans doute vint à Lope de Yéga (qui habita Tolède en 
1602) ridée d'assimiler les débris illustres du vieux 
château à l'écrivain célèbre, qui était un débris de Lé- 
pante. Plaisanterie sans portée, indigne d'être recueillie 
et citée, misérable jeu de mots!... Sans doute, mais le 
chemin qu'elle fait est capable d'effrayer. 

Lope glisse dans ses pièces l'allusion à San-Cervan- 
tes démantelé, on en rebat les oreilles du public, on 
l'écrit dans les lettres anonymes qui arrivent à Cer- 
vantes? C'est un mot d'ordre, un ridicule convenu, un 
sobriquet indélébile, une injure toujours renouvelée, 
toujours fraîche, une pierre sous la main du premier 
venu. Elle agit sur la foule et sur les grands. Le jour 
où Cervantes, qui s'élève au-dessus de ces misères, pu- 
blie la première partie de Don Quichotte et la dédie au 
duc de Béjar, en lui écrivant : « Je l'adresse à Votre 
Excellence, parce qu'elle ne favorise pas les choses 
écrites en vue du vulgaire, » le duc rougit d'une dédi- 
cace qui l'immortalise. Son aumônier, dit-on, lui repré- 
sente que Cervantes est un malheureux, un écrivain de 
bouffonneries. Bientôt le mépris gagne du terrain con- 



L'ESPAGNE SUCIALE. 'OUI 

Ire le génie; le comte de Lémos, en 1610, oublie et dé- 
laisse l'homme à qui il avait témoigné d'abord une llat- 
teuse estime. Avellaneda paraît en 1614, qui jette un 
cri de triomphe et redit dans sa préface le bon mot sur 
les ruines de San-Gervantes. Il raille le vieux fou « de 
Tolède, » il baptise Prince des fous celui qu'aujourd'hui 
l'Espagne appelle le Prince de fesprit. Enfin, par lui 
ou par d'autres, les calomnies fatales viennent à la suite 
des ridicules meurtriers ; les doutes perfides s'insinuent. 
On se demande si Cervantes n'a pas mérité sa misère? 
Sait-on si, comme agent des finances, il n'a pas volé 
l'État? Sait-on si, comme père, il n'a pas attiré lui-même 
sur le Rastro, autour de sa fille, Gaspar de Espeleta, 
à qui d'ailleurs il a pris ses habits? Sait-on même si 
cet orgueilleux Saavedra est vraiment noble et vraiment 
gentilhomme?... 

Yoilà quel fut le progrès d'un ridicule et d'un mot 
attaché pendant dix ou douze ans au nom de Cer- 
vantes * . 

— Je sais que je suis pauvre, répondit-il, et que je 
manque d'adresse quand il faut plaire et flatter. 

Cet homme, qui avait tout supporté, ne supporta pas 

1. Voir le chapitre où don QuiehoUe porte un écriteau et subit les 
huées des enfaals, d çà et là vingt passages comme ceux-ci : 

— Je voudrais savoir, si Dieu vous fait la grâce qu'on vous accorde 
l'autorisation d'imprimer vos livres, ce dont je doute, h qui vous pen- 
sez les adresser. — H y a des seigneurs et des grands en Espagne à 
qui Ton peut en faire hommage, répondit le cousin. — Pas beaucoup, 
reprit don Quichotte. 

— Sainte Vierge ! s'écria la nièce , vous vous imaginez être vail- 
lant étant vieux , avoir des forces étant malade , redresser des torts 
étant plié par Fâge, et surtout être chevalier ne l'étant pas : car, bien 
que les hidalgos puissent le devenir, ce n'est pas quand ils sont 
pauvres. 



::J9.S CHAPITRK IX. { 

le mépris. Oiiand le comle de Lémos et le duc de Béjar 
le dédaignèrent, alors il se sentit blessé et se sentit 
pauvre. Au duc de Lémos il dit assez fièrement dans les 
vers du Voyage au Parnasse qu'il fallait savoir distin- 
guer entre les écrivains. Au duc de Béjar il ne répondit 
qu'en effaçant de la Seconde partie le nom d'un protec- 
teur ignorant et sans volonté. Mais à l'aumônier il ré- 
pliqua par le vigoureux chapitre de Bon Quichotte^ 
adressé aux « ecclésiastiques qui gouvernent les maisons 
des grands seigneurs et mesurent la grandeur des grands 
à leur propre petitesse. » On se rappelle cette protesta- 
tion. Don Quichotte, le visage enflammé de colère, se 
leva tout debout et s'écria : 



— Quand l'intention d'une remontrance est bonne et sainte, 
elle a d'autres formes... elle s'arme de douceur et non de du- 
reté... N'y a-l-il pas aulrechoseà faire que de s'introduire àlort 
et à travers dans les maisons d'autrui pour en gouverner les maî- 
tres? et faut-il, quand on s'est élevé dans l'étroite enceinte de 
quelque pensionnat, sans jamais avoir vu plus de monde que n'en 
peuvent contenir vingt ou trente lieues de district, se mêler 
d'emblée de donner des lois (à la chevalerie) et de juger (les 
chevaliers errants)? Est-ce, par hasard, une vaine occupation, 
est-ce un temps mal employé que celui que l'on consacre à courir 
le monde, pour en chercher non point les douceurs, mais bien 
les épines, au travers desquelles les gens de bien montent s'as- 
seoir à l'immoitalité? Que des pédants, qui n'ont jamais foulé les 
routes (de la chevalerie), me tiennent pour insensé, je m'en ris 
comme d'une obole. Chevalier je suis, et chevalier je mourrai, 
s'il plait au Très-ïlaut. Les uns suivent le large chemin de 
l'orgueilleuse ambition ; d'autres celui de l'adulation basse et 
servile; d'autres encore celui de l'hypocrisie trompeuse. 11 s'en 
trouve aussi qui suivent la voie de la religion sincère. Quant à 
moi, poussé par mon étoile, je marche dans l'étroit sentier (de 
la chevalerie errante). Je méprise la fortune pour exercer cette 
profession, mais je ne méprise pas mon honneur! 



L'ESPAGNE SOCIALE. .SPH 

Voilà dans quelles dispositions et dans quelles cir- 
constances il prit envie à Cervantes de juger la société 
qui le condamnait par voie d'ostracisme. Il imagina alors 
Fapologue social, si hardi et si obscur, qu'il a intitulé le 
Dialogue des chiens. 

Une nuit, dans cette ville de Yalladolid où s'empres- 
sait une foule ambitieuse, il regardait passer deux chiens 
qui portaient des lanternes aux bouts d'un bâton et un 
panier en guise de sébile. C'étaient les chiens de l'Hô- 
pital delà Résurrection, qui demandaient l'aumône pour 
les malades. On les appelait les chiens de Mahudcs, et 
leurs guides avaient reçu le sobriquet de frères du pa- 
nier [frères capachd). Ils s'arrêtaient sous la fenêtre de 
ceux qui donnaient. Cervantes était de leurs amis. Ces 
chiens, qui travaillaient dans l'obscurité pour leurs maî- 
tres et pour tous, lui paraissaient l'image des hommes 
qui sont au service de la société et n'y ont pas de 
place. 

Aux chiens et aux pauvres on reconnaît le droit de 
servir et non celui de penser. — Pourtant, dit Cervan- 
tes, ils ont quelques qualités, ils ont « de la mémoire, 
de la reconnaissance, de la fidélité; sur les tombeaux 
d'albâtre on sculpte des chiens comme symbole de l'at- 
tachement; et peut-être leur instinct naturel, qui est 
ingénieux, subtil et vif, montre-t-il qu'ils ont un je ne 
sais quoi d'intelligence et de raisonnement. » Il ima- 
gine de donner la parole pour une nuit aux chiens quê- 
teurs, dont l'un s'appelle Scipion et l'autre Berganza 
[Cerbantez), 

— Nous avons le don de la parole! dit Scipion. C'est un pro- 
dige! et les prodiges annoncent toujours un temps de malheur 
pour les iiumains. — Quel désir j'avais de parler, dit Bergariza , 



400 CHAPITRE IX. 

et d'exprimer une fois tant de choses que je gardais depuis 
longtemps, et en grand nombre, dans ma mémoire où elles moi- 
sissaient! Je ne sais ni quand, ni comment je pourrai les dire 
toutes, et les dire sans médisance, car les paroles qui me vien- 
nent à la langue, comme les moucherons au vin doux, sont toutes 
piquantes. Si je cède à la tentation, on nous appellera cyniques, 
ce qui veut dire chiens détracteurs. Eh bien! ne médisons pas; 
philosophons à tort et à travers, sans liaison et sans suite. Je te 
raconterai ma vie, et, si quelqu'un m'accuse de parler de moi, 
je dirai qu'il vaut mieux raconter sa vie que s'enquérir de celle 
des autres. 

Le pauvre Berganza énumère alors ses mésaventures, 
qui commencent à Alcala de Hénarès, qui finissent à Val- 
ladolid et qui lui ont fait passer en revue toute l'Espagne. 
Il a débuté dans la vie naïvement, comme Gil Blas, et tout 
d'abord il a fait des efforts incroyables pour comprendre 
l'organisation de la société et se l'expliquer favorablement. 
Il a vu l'université d' Alcala de Hénarès, où il y avait cinq 
mille étudiants dont deux mille se destinaient à la mé- 
decine. Tout ignorant qu'il fût il se demandait si, l'Es- 
pagne étant couverte de médecins, cela ne supposait pas 
nécessairement ou des malades par milliers, ou des pra- 
ticiens réduits à mourir eux-mêmes de misère. Il a suivi 
un régiment ; on lui a mis une chabraque de cuir doré 
et une petite lance à la patte ; on a fait de lui un chien 
savant, mais les excès, les insolences, l'indiscipline des 
soldats lui ont paru quelque chose d'extraordinaire chez 
un peuple civilisé. Il a trouvé à Séville (le grand re- 
fuge des pauvres) un emploi chez les Jiferos, ou bou- 
chers; il a été émerveillé de voir combien de gaspillage, 
de vols et de violences se commettent dans l'abattoir et 
dans ces bas quartiers de Séville que le roi lui-même a 
de la peine à conquérir. Fuyant la ville, il s'est mis 
par la campagne et est devenu chien de berger. L'Espa- 



L'ESPAGNE SOCIALE. 401 

gne entière chantait alors leurs mœurs champêtres et 
leurs plaisirs purs, dans des pastorales menteuses comme 
la Diane de Montemayor et la Galatée de Cervantes. En 
vivant avec les vrais bergers, Berganza les a trouvés 
ignobles et surtout voleurs : les bergers mangeaient le 
troupeau. Lui qui faisait son office honnêtement y a ga- 
gné des coups et des injures. Il a changé de condition; 
il s'est fait chien de garde; mais là encore son service 
trop vigilant lui a attiré des malheurs ; on Ta enchaîné 
et empoisonné pour punir la vigilance de ses aboie- 
ments. Berganza, se sauvant toujours, a suivi un alguazil 
et s'est mis à la chasse des rufians, mais il a perdu cou- 
rage en voyant que Talguazil était sous main le complice 
de Monipodio, le chef des voleurs. Bref, après avoir 
vécu encore avec des bohémiens, avec des morisques, 
avec des montreurs de marionnettes et tous les vaga- 
bonds (( qui boivent le vin du pays comme des éponges 
et mangent le pain comme des charançons, » il est venu 
à Yalladolid se réfugier dans un hôpital. 

Là il aurait dû se tenir tranquille, mais il s'est mêlé 
de politique et d'économie sociale : honorable et ma- 
ladroite inspiration! Un jour, voyant l'hôpital peuplé 
de gens perdus, il lui sembla que le vagabondage des 
femmes était une plaie publique. Il alla trouver le cor- 
régidor de la ville pour lui proposer un moyen d'ordre. 
Ce corrégidor était « gentilhomme, très-noble et très- 
chrétien. » Le pauvre chien aboya de confiance devant 
lui. Aussitôt le corrégidor appela un valet qui lança une 
carafe à Berganza. Gela le corrigea un peu de ses idées 
de réforme. Bref, il déplaisait par son zèle généreux, 
qui paraissait orgueilleux aux seigneurs et si maussade 
aux belles dames, qu'un jour une chienne de manchon le 

26 



402 CHAPITRE IX. 

mordit jusqu'au sang. — « Écoute, dit Scipion à Ber- 
ganza, chacun son métier. Jamais le conseil du pauvre 
ne fut accueilli, fût-il bon; jamais Thumilité du pauvre 
ne doit avoir la présomption de conseiller les grands et 
ceux qui croient tout savoir. » 

Berganza en convient et se résigne, mais il a la rési- 
gnation agitée; il nourrit un rêve fantasque; il s'ima- 
gine qu'il n'en sera pas toujours ainsi. Certaine femme 
qu'il a rencontrée, la sorcière Ganizarès, lui a fait des 
révélations : jadis le pauvre Berganza avait les mêmes 
droits que les grands ; jadis le chien était un homme ; 
une bruja (sorcière), l'a métamorphosé et déshérité de 
son lot ici-bas. Il reprendra sa place au soleil; un chan- 
gement supérieur des choses doit réintégrer parmi les 
êtres raisonnables ceux qu'on relègue parmi les animaux 
sans raison. La sibylle prononce alors cet oracle mena- 
çant, que Berganza recueille : 

Ils reprendront leur forme première, 

Quand ils verront, dans une révolution soudaine, 

Abattre ceux qui sont en haut, 

Élever ceux qui sont humiliés 

Par une main qui ait celte puissance. 

Le brave Scipion épluche l'oracle ; il lui semble im- 
possible que des chiens deviennent des hommes. — 
« Quoi qu'il en soit, dit Berganza, jouissons une fois du 
don de la parole (qui peut-être nous sera retiré tout 
à l'heure), et du don plus excellent encore de l'intelli- 
gence humaine. )> 

Tel est le dialogue nocturne des chiens de A^allado- 
lid. Le jour, qui reparaît, y met fin et rappelle les pau- 
vres à leur travail. — « Allons faire un tour de prome- 
nade, dit Cervantes, pour nous récréer les yeux du corps, 



L'ESPAGNE SOCIAL K. -^03 

après les yeux de l'esprit... Mon auditeur a compris le 
sens de cette fiction. » 

J'ai dégagé cel apologue de Tobscurité volontaire qui 
l'enveloppe et des méandres où s'égare la causerie des 
chiens a qui traitèrent, dit Cervantes, de choses graves, 
diverses et moins faites pour être disculées par eux que 
par des esprits éclairés. » L'allusion, transparente ou 
non, est audacieuse, irritée, mais généreuse. L'écri- 
vain déclare que , signalant les choses sans blesser 
les personnes, il veut faire sortir de sa plainte un peu 
de lumière et point de sang ' ; ces mots marquent son 
but et son mobile. Il n'éprouve pas de haine contre les 
grands, il revendique les droits du pauvre. Il demande 
que le plus humble soit trailé en homme et que la valeur 
personnelle soit estimée et respeclée à tel point dans les 
sociétés modernes, quelle élève Ihomme de travail jus- 
qu'au gouvernement. Dans la société espagnole telle 
qu'elle est faite, « la sagesse du pauvre est comme obs- 
curcie; la misère et le besoin la voilent comme des nua- 
ges, et si elle vient à percer ces ombres, elle est prise pour 
sottise, et méprisée. » Cervantes s'indigne de penser que 
sans la flatterie, sans l'humilité doucereuse et opiniâ- 
trement complaisante, celui qui sert TÉtat ou qui sert 
un grand n'arrivera jamais à l'indépendance relative de 
position ou de pensée qui est nécessaire à un cœur loyal. 
Le triomphe des bouffons et des entremetteurs est as- 
suré, tandis que, «à voir ce qui se passe, il est malaisé 
pour un homme de bien (dit Scipion, oubliant qu'il 
est chien) de trouver aujourd'hui un maître à ser- 
vir. » Cervantes, agité de ces pensées, entrevoit dans 

1 . Mui murar un poco de luz y no de sjingre. 



404 CHAPITRl': IX. 

raveiiir lafî'raiicliissemeiit du pauvre, comme un pro- 
grès nécessaire qu'amèneront falalement la suite des 
Ages el la volonté intelligente des esprits supérieurs. 
Le Dialogue des chiens est le dernier mot de Gervan 
les sur l'Espagne sociale. J'y suis venu directement pour 
mettre en lumière et hors de débat la pensée finale de 
l'auteur; elle éclaire d'un seul coup les pages humoris- 
tiques qu'il a semées à travers ses nouvelles, son roman 
et son théâtre, et qui formeraient, réunies, une étrange 
revue du pays et du siècle : mille figures s'y croisent 
dont la bizarrerie est vraie, dont la vérité est significa- 
tive; nous en avons vu plus d'une déjà qui semble, disions- 
nous, dessinée par Callot ouGoya; avec l'âge, Gervantes 
a pris la plume d'Aristophanepour écrire la légende sous 
les figures. L'alcade dans son village, Talguazil dans son 
faubourg, le courtisan au palais, l'hidalgo à la campagne, 
les deuv mondes opposés du soldat et du « sacristain », de 
Tétudiant et du bourgeois, du régidor et du bohémien, 
passent et s'agitent dans ce vaste tableau dont le désordre 
capricieux: correspond bien au désordre social, (lo^ comte 
Maîdonado qui gouverne les bohémiens, ce Monipodio 
qui est le supérieur des rufians, ce Roque Guinart qui 
organise le brigandage en Gatalogne , représentent h 
merveille l'Espagne divisée, pillée et mal gouvernée. 
L'homme à cheval qui a pour fonction d'être chef su- 
prême des bergers, et qui laisse voler son troupeau, est 
le symbole à double face des commissaires royaux, des 
administrateurs et des gérants de la mesta. Gervantes, 
qui les a servis, pense que l'Espagne est mal adminis- 
trée. Gette femme hautaine, enveloppée dans sa mante, 
qui laisse voir le bout de ses mules à pointes d'argent, 
est la courtisane de Madrid. Elle monte dans un car- 



L'ESPAGNE SOCIALE. Uk) 

rosse à la liouveiîe mode, «qu'elle reiii|(lil loul entier»; 
douze soldais sans emploi, tirés de la cavalerie caslil- 
lane, escortent sa voiture : c'est l'Espagne qui s'anuise. 
Les soldais! ils sont partout. Pendant un demi-sièc!e, 
ce on s'est conduit avec les soldats vieux et estropiés 
comme font ceux qui donnent la liberté à leurs nègres, 
quand i!s sont vieux et ne peuvent plus servir. » La 
misère les a dégradés. Vincent de la Roca revient dans 
son village, pauvre comme Job, mais cbamarré de ver- 
roteries et de chaînes d'acier qui séduisent une pauvre 
tille; il remmène, la dépouille et la laisse là'. L'alferez 
Gampuzano cherche une dame de plus haut parage qu'il 
puisse tromper; il éblouit la première qu'il rencontre, 
il réponse, et il se trouve le mari d'une femme galante^. 
Ailleurs, c'est le vétéran qui n'a pour tout bien que ses 
piacels, apostilles par les mestres-de-camp, et le cure- 
dent de rigueur; il sollicite la main d'une laveuse de 
vaisselle: Gristina lui préfère un sonneur de cloches-. 
Gervanles, qui aime le soldat, qui respecte sa misère, 
ses blessures et jusqu'à son imprévoyance, ne se résigne 
pas à voir ces dégradations. Gomme d'Aubigné, il 
s'écrierait : 

Vous laissez mendier la main qui tint les armes! 

Et d'une autre part il dit la vérité à ses compagnons, 
dont il blâme l'oisiveté peu scrupuleuse. Un esprit de 
justice l'anime; il reconnaît les torts de chacun et leurs 
mérites. Il applaudit auv moindres mesures d'ordre et 
de progrès, on vient d'obliger la courtisane à descendre 

1 . Don Quicliollc 

'2. Ei Casnihii'iilo ciHniftoso. 

'\ . Lu Gnanii r:iii,iit'!<is !. 



406 CHAPITRE IX. 

de son carrosse; on annonce que les vieux soldats seront 
nourris etlogés: Cervantes applaudit. Il défend plus d'une 
fois le roi qu'on accuse, il saisit toutes les occasions de 
louer tel régidor qui est actif, tel alguazil qui fait son 
devoir. « Car il y a, dit-il, des alguazils honnêtes. » 
Mais, en dépit des hommes qui ont bonne intention , 
l'Espagne est en décadence, parce que l'esprit public est 
frivole, parce que l'économie générale du gouvernement 
est mauvaise, et enfin parce que l'on conserve en 1600 
les préjugés d'une société aristocratique fondée au 
moyen âge. Pendant plusieurs siècles, quand l'Espagne 
luttait contre les Arabes, la première condition de la 
nationalité fut la pureté d'oris^ine et de foi chrétienne : 
le vieux chrétien [cristianoviejo), le Castillan irrépro- 
chable, pouvait seul être chargé de la défense du sol ou 
du gouvernement du pays. Maintenant que l'ennemi est 
chassé, l'usage reste. L'alcade ne sait pas la loi, il ne 
sait pas lire, mais il a, dit-il, « quatre doigts de graisse 
de vieux chrétien sur les quatre côtés de son lignage ^ » 
et cela suffit. 

— Je ne sais rien, dit Sancho, pas même l'ABC, mais 
je sais mes prières, et c'est assez pour faire un gouver- 
neur. 

Et quand don Quichotte lui donne des conseils admi- 
rables, 

— Tout cela est bon, sain et profitable, répond Sancho, mais 
inutile parce que je ne m'en souviendrai pas plus que des nuages 
de l'an passé. Mettez- le-moi par écrit. Vous me direz que je ne 
sais ni lire ni écrire; mais je donnerai cela à mon confesseur, 
qui m'empilera dans la tète ce qu'il faut faire. 

Sancho prend dans cet esprit le gouvernement . Tout 

1. El retablo de las inaravillas. 



L'ESPAGNE SOCIALE. 407 

l'épisode de l'île Barataria est une satire profonde et 
charmante de la pieuse ignorance et de Fincapacité 
traditionnelle des alcades. Il y a encore une petite pièce 
beaucoup moins connue, sur les élections municipales. 
Je la donne en raccourci et je l'abrège, mais tous les 
traits que je cite sont textuels. 

L'élection des alcades de Daganzo est un intermède, 
une scène de mœurs politiques. Les régidors Pandour 
et La Caroube sont extraordinairement animes par la 
discussion des candidatures ; le greffier Pierre TÉternué 
a peine à recueillir leurs paroles, et le bachelier Pied 
Cornu essaie de les calmer. 

Pandour. — Apaisez-vous, laissez la crème monter sur le 
lait, s'il plaît au ciel très-béni. 

La Caroube. — Oui, s'il plaît au ciel! car le point important 
est de savoir qui lui plaît et qui lui déplaît. 

Pandour. — Voilà des paroles qui ne sonnent pas bien. Par 
saint Junco, vous faites l'esprit fort! 

La Caroube. — Je suis un vieux chrétien, chrétien à tout ha- 
sard. Je crois en Dieu à pieds joints. 

Le Bachelier. — C'est bon, on ne demande rien de plus. 

La Caroube. — Je sais bien que le ciel peut faire ce qui lui 
plaît. Personne n'a barre sur lui, surtout quand il pleut. 

Pandour. — Quand il pleut, La Caroube, l'eau tombe des 
nuages et non pas du ciel. 

La Caroube. — Corps du monde! si nous sommes venus ici 
pour nous épiloguer les uns les autres, disons-le ! A chaque pas, 
on trouve à redire à La Caroube. 

Le Bachelier. — Redeamus ad rem, seigneur Pandour et 
seigneur La Caroube. Ne perdons pas le temps en enfantillages. 

Le Greffier. — Le seigneur bachelier a extrêmement raison. 
Venons à notre affaire et voyons qui sera nommé pour l'an pro- 
chain. Faisons un choix dont on ne puisse pas rire à Tolède. 

Pandour. — Quatre prétendants demandent la vara, Jean 
Verrouil, François de Humillos, Michel Jarret et Pierre de la Gre- 
nouille, tous hommes de tête et de sens, capables de gouverner 
non-seulement Daganzo, mais Rome même. 



408 CHAPITRE IX. 

Le Greffier [woec colère). — Est-ce tout? 

La Caroure. — Notre greffier a raison de s'appeler l'Éternué; 
tout lui monte à la tête. 

Pandour. — Je dis que, dans le monde entier, il n'est pas pos- 
sible de trouver quatre génies comparables à ceux de nos pré- 
tendants. 

La Caroure. — Tout au moins Verrouil a-t-il le discernement 
le plus délicat. Ces jours passés, il a goûté du vin chez moi, et 
il a déclaré que mon \ in sentait le bois, le cuir et le fer. La jarre 
se vida peu à peu, et nous trouvâmes au fond un petit morceau 
de bois avec un morceau de cuir, auquel pendait une petite clef. 

Le Greffier. — Habileté rare! rare génie! Un pareil homme 
peut gouverner Alanis, Cazalia et même Esquivias. 

La Caroube. — Quant à Michel Jarret, c'est un aigle. 

Le Bachelier. — En quoi? 

La Caroube. — Il tire de l'arc comme un aigle!.. Mais que 
dire de François de Humilies? Il ressemelle un soulier comme un 
tailleur. Enfin Pierre de La Grenouille possède une mémoire 
comme pas un. Il sait par cœur tous les couplets de la vieille et 
fameuse chanson du chien d'Alva, sans qu'il y manque une 
lettre. 

Pandour. — Je vote pour lui. 

Le Greffier. — Moi aussi. 

La Caroube. — Moi pour Verrouil. 

Le Bachelier. — Moi pour personne, jusqu'à ce qu'on me 
donne des preuves d'esprit et de jurisprudence. 

La Caroube. — J'ai une idée qui est bonne, et la voici : Fai- 
sons entrer les quatre prétendants, et le seigneur Bachelier les 
examinera. Pourquoi n'y aurait-il pas des examens pour le mé- 
tier d'alcade? On en passe pour être barbier, ou forgeron, ou 
tailleur, ou médecin. On donnerait des diplômes. Bonne inven- 
tion, car aujourd hui il y a disette, surtout dans les petits en- 
droits, d'alcades intelligents. 

(On introduit les quatre prétendants). 

Le Bachelier. — Savez-vous lire, Humilies? 

HuMiLLOS. — Non, certainement! Et personne ne dira qu'un 
homme de mon lignage ait été assez mal appris pour apprendre 
ces chimères qui conduisent un homme au bûcher et une femme 
aux galères. Je ne sais pas lire! mais je sais des choses bien plus 
avantageuses. 



L'ESPAGNE SOCIALE. 409 

Le Bachklieh. — Quelles choses? 

HuMiLLOs. — Je sais par cœur les quatre oraisons, el je les dis 
quatre ou cinq fois par semaine. 

La Grenouille. — Et avec cela vous voulez être alcade? 

HuMiLLOS. — Avec cela, et avec mon titre de vieux chrétien, 
je me présenterais au sénat de Rome. 

Le bachelier interroge ensuite JaiTet et Yerrouil. Le 
premier est tireur cVarc et sain de tous ses membres. 
Yerrouil est un dégustateur admirable ; avec un doigt 
de vin, il se sent un Lycurgue ou un Barthole. 

Le Bachelier. — Que sait Pierre La Grenouille? 

La Grenouille. — Elle chante mal, la grenouille; mais, mal- 
gré tout, je dirai mon caractère sans dire mon esprit. Moi, sei- 
gneur, si par hasard j'éiais alcade, je ne porterais pas une vara 
aussi mince qu'on la porte d'ordinaire. Jo la ferais d'un bon bois 
de chêne ou de rouvre, grosse de deux doigts, de peur qu'elle ne 
puisse se courber sous le poids si doux des bourses de ducats, 
des présents, des promesses, des faveurs, toutes choses lourdes 
comme du plomb, qui nous brisent les côtes de lame comme 
celles du corps; sans compter que je serais bien élevé et poli, 
sévère sans rigueur, point outraueux aux misérables... 

La Caroube. — Vive Dieu! comme a chanté notre grenouille; 
c'e>t plus beau que le chant du cygne. 

Pandour. — Il a prononcé des senlences censoriales. 

La Caroube. — C'est-à-dire de Caton le Censeur. Le régidor 
Pandour a bien parlé. 

Pandour. — Vous m'épiloguez?... 

Pandour se fâche. La dispute recommence de plus 
belle, et Dieu sait où cela irait sans l'arrivée de bohé- 
miens et de bohémiennes qui chantent le mot final de la 
pièce. 

Révérence nous vous faisons, 

régidors de Daganzo! 

Hommes de cœur quand ils inventent, 

Hommes de cœur quand ils réfléchissent, 



410 CHAPITRE IX. 

Prédestinés par leur esprit 

A remplir les charges 

Que sollicite l'ambition 

Chez les Maures, comme chez les chrétiens, 

A coup sûr le ciel vous a faits (je dis le ciel étoile) 

Forts dans les lettres comme Samson, 

Forts dans les armes comme Barthole. 

Le chœur chante ces moqueries avec une ardeur folle, 
sur l'air à la mode : Pisaré yo el polvicol et tout se 
perd dans le tourbillon de la danse. — Yoilà le tableau 
de ce qui se passe au fond des villages. Mais qu'on re- 
monte Téchelle sociale : d'échelon en échelon Cervantes 
nous montre partout le même mal et la même ignorance. 
Si pour administrer Talcade s'en rapporte au ciel etSan- 
cho à son confesseur, l'Espagne s'en rapporte au pape 
pour la purger de brigands. On lit au prône les Pauli- 
nas. c'est-à-dire les lettres d'excommunication données 
par le pape Paul III (ou Paul lY) contre les voleurs ; 
ceux-ci ne vont pas à l'église pendant cette lecture, et 
leur conscience est tranquille. 

La question de l'organisation judiciaire est touchée 
souvent par Cervantes : il y a en Espagne trois juridic- 
tions qui se disputent la suprématie : le tribunal ecclé- 
siastique de l'inquisition, le tribunal militaire de Vasis- 
tente et le tribunal civil ou Cour suprême : trois justices 
et point de justice. Cervantes nous fait entendre les 
railleries des bravaches, des rufians et de la hampa sur 
cette organisation étrange '. » Yoyez-vous cette multitude 
répandue à travers l'Espagne? dit-il. Ce sont des vo- 
leurs qui obéissent à leur comte mieux qu'à leur roi. » Il 
nous montre les prévarications des hommes qui servent 

1 . Voir In Fregona et Rinconete. 



L'ESPAGNE SOCIALE. 41 1 

l'État, à tous les degrés, et qui se disent les bergers du 
troupeau. «Ah! s'écrie-t-il, qui donc trouvera le re- 
mède à cette iniquité? qui sera assez puissant pour faire 
entendre tout haut que les défenseurs du troupeau l'at- 
taquent, que ce sont les sentinelles qui dorment et les 
hommes de coniiance qui volent? Ceux qui nous gardent 
nous tuent ^ » Ailleurs il nous fait apercevoir le profil 
effrayant d'un personnage qui tue d'une manière plus 
positive et plus franche. C'est \q jifero^ ou boucher de 
Séville, qui a égorge un homme comme une vache, qui 
le saigne comme un taureau, qui lui enfonce son coutelas 
dans le ventre pour un caprice et qui se moque de la 
justice et du roi... car le roi a trois choses à conquérir 
à Séville : la rue de la Gaza, la Gostanilla et l'abattoir ^. » 
Ainsi tantôt la loi n'existe pas, tantôt la loi, c'est le roi ; 
et à son tour le roi n'est pas maître de son royaume . 
Cervantes marque en traits énergiques la cause détermi- 
nante de la décadence espagnole, qui est la confusion 
des pouvoirs entretenue par la confusion des idées. La 
destinée sociale est donc compromise, et la destinée des 
individus, au milieu d'une société ainsi faite, est une 
aventure. Le picaro sort des bas-fonds , l'hidalgo re- 
tombe des castes supérieures, tous deux cherchant à vi- 
vre, tous deux déclassés et sans but. Cervantes a écrit le 
roman du gentilhomme et le drame picaresque du rufian. 
Pedro de Urde Malas, pièce fantastique et oubliée, est 
l'image de cette destinée perdue. 

— Je suis, dit Pedro, fils de la pierre ; je ne me connais» pas de 
père; c'est un des plus grands malheurs qui puissent arriver 



1. Coloqv'o de los perros. 

2. Ibidem. 



412 CHAPITRE JX. 

à un liomme. Où nra-l-un élevr? Jo l'ignore. J'étais un do ces 
enfants de la doctrine {ninos de dodrina) à ijui le pain sec el le 
fouet enseignent la prière et la faim. J'ai su bientôt lire ( t écrire; 
j'ai appris le vol pour manger et le mensonge pour me défendre. 
L'ennui m'a pris; je me suis fait mousse, j'ai été aux Indes. J'en 
revins avec une veste faite de toile et de goudron, sans un ma- 
ravedi, et je foulai de nouveau les rues du Guadalquivir. A Sé- 
ville, je m'accommodai du métier ignoble de garçon du marché 
(mozo de la esi^orlilia). Le temps levoulait ainsi. Là, je recueillis 
beaucoup de dîmes sans être curé et je mis en sûreté bien 
des choses. Enfin, pour mon malheur, je commençai des métiers 
plus scabreux; j'appris la vie de la hampe, large et périlleuse, 
où l'on tire une querelle du vent et où l'on frappe avec un soufïle. 
J'avais un maître; on l'exécuta. Alors je devins valet d'armée, 
soldat spadassin et rodomont. J'ai vendu de l'eau-de-vie à Cordoue 
et des pâtisseries chez un Asturien. J'ai servi un aveugle qui m'a 
appris à me conii)Oser des haillons pittoresques et des oraisons en 
vers. Plus tard, j'entrai chez un brelandier qui avait l'œil et la 
main très-habiles. Enfin, je vins aux champs, où je sers Martin 
Crespo, l'alcade.,.. 

Il est dans un village de la montagne, à Urde, comme 
garçon de ferme, et il s'essaie au rôle dhonnête homme. 
D'un air moqueur et avisé, il écoute, il regarde le brave 
alcade qui lui demande des compliments. — « Jugez 
toujours, lui dit Pedro, je mettrai des sentences dans 
votre cape et vous tirerez au sort... Vous dépassez Ly- 
curgue en justice. » La justice humaine lui semble aussi 
sûre et aussi raisonnée que le cœur des femmes. 

— Tu veux plaire à la fille de l'alcade, dit-il au pauvre Clé- 
ment qui pleure d'amour. Il faut les contempler quiind elles 
viendront à la fontaine, leur cruche sur la tête. Tu seras en ex- 
tase devant les cheveux d'or de Clémence, où vient se jouer l'a- 
mour, qui se mire et s'admire dans leurs reflets. Souviens-toi de 
flatter : il plait à toute femme d'entendre dire qu'elle est belle. 

îl marie Clément, puis il se gratte Toreille : «J'ai peur, 
dit-il, d'avoir iin peu chargé ma conscience. » Mais la 



L'ESPAGNE SOOIALK. i i:^ 

luiil de la Saint-Jean le rassure; c'est le temps où il se 
fait des mariages par milliers; le caprice le plus bizarre 
préside aux unions : les jeunes fdies sont aux aguets, et 
le premier nom qu'elles entendent prononcer sous leur 
fenêtre, elles raccueillent comme celui de leur époux. 

Yoici Benita, les cheveux au vent, qui prête Toreille 
au moindre bruit : 

— nuill étends tes ailes sur tous ceux qui t'implorent, sois 
|)ropice à leurs légitimes désirs, ô nuit que l'on célèbre, dit-on, 
jusque chez les Maures, par-delà la mer. Moi, pour réaliser mon 
rêve, j'abandonne mes cheveux aux vents; dans un bassin plein 
d'une eau claire et froide j'ai posé mon pied gauche; mon oreille 
attentive écoute les airs. Tu es la nuit sacrée dans laquelle toute 
voix qui résonne apporte un présage heureux à celui qui l'écoute. 
Kais donc qu'il arrive à mes oreilles quelques paroles qui soient 
pour moi un espoir de bonheur ! 

On célèbre alors, aux premières clartés de l'aurore 
qui a jeté sur les fleurs une pluie de perles, la double 
imion de Clément avec Clémence, de Pascual avec Benita. 
Des paysans chargés de rameaux forment un chœur 
conduit par Pedro, qui sourit toujours. Poésie, hasard, 
ironie se mêlent toujours dans les choses humaines. 

Pedro, songeur et ennuyé, pense à fuir cette campa- 
gne tranquille, où fleurissent les jugements et les ma- 
riages. 

Une troupe de gitanos se présente, conduite par le 
célèbi^e Maldonado, et presque en même temps on aper- 
çoit une riche veuve qui tigiire assez bien la société ré- 
gulière et riche. 

— Songe, Pedro, que notre vie est libre, indépen- 
dante, curieuse, large, ouverte et fainéante. Rien ne 
nous manque! dit Maldonado. 



'»i4 CHAPITRE IX. 

La vouve^, à qui les gitanos demandent iaumône au 
nom de Marie la Bénie, répond durement: 

— Aumône! avec ce mot-là on n'a rien de moi, ni avec celle 
imporlunité. Vous feriez mieux de Iravailler que de mendier sans 
vergogne. 

— Ainsi va le monde, ajoute le paysan qui sert d'écuyer à la 
veuve. Cela est insupportable. Nous vivons au siècle du vaga- 
bondage ! Il n'y a pas de fille qui veuille servir; il n'y a pas de 
garçon qui ne se laisse prendre à l'envie de chercher la fleur du 
cresson. Celui-ci esl un sol et celle-là une orgueilleuse. Cette 
engeance qui ne produit rien travaille à mille méchancelés. 
Elle est menteuse, rusée, artificieuse ; elle n'apporte ni d'ar- 
gent à l'église, ni d'obéissance au roi. Ils se disent forge- 
rons, el, sous cette apparence, ils nous causent mille maux Un 
âne n'est pas en sûreté dans un pré quand un gitano est par là. 

— Laisse-les, Laurent, interrompt la veuve. En roule, il se 
fait lard. 

— Tu l'as entendue, Pedro, dit Maldonado. Eh bien, cette 
femme a dix mille ducats, qu'elle lient, dil-on, dans deux coffres 
cerclés de fer, au pied de son lit. Elle les appelle ses anges; elle 
met en eux son repos et sa gloire; elle se pâme en les contem- 
plant. Ces ducats seront pour elle ce que furent pour Absalon 
ses cheveux. Elle se contente de donner chaque mois un réal à 
un aveugle, afin qu'il récite à sa porte, le malin, des oraisons. 
Elle pense que, si d'aventure ses parents, son mari ou quelqu'un 
de ses ascendants était en purgatoire, il aurait le bénéfice de ses 
prières. Avec cette seule œuvre, elle croit aller au ciel en droite 
ligne, sans encombre. 

— Je suis bohémien ! s'écrie alors Pedro. 

Et pour entrer dans la carrière 'par une action d'é- 
clat, il se propose de punir la veuve. 

— Je tirerai le trésor de l'arche, dit-il. 

Il va s'installer un matin à la porte de cette femme, à 
côté de l'aveugle, et il commence les oraisons à haute 
voix : 



L'ESPAGNE SOCIALE. 44.0 

— Frère, lui dit le mendiant, de grâce, va-t-en plus loin, cette 
maison est à moi... 

— Vous savez des oraisons, mon ami. Pour moi, j'en sais une 
multitude que je donne par écrit à tout le monde ou peu s'en 
faut. Celle de Yàme seule^ celle de saint Pancrace, qui est incom- 
parable, celle de saint Quircé et Acacio, celle d'Oialla l'Espagnol, 
et mille autres où la grâce des vers est aussi remarquable que 
ma manière de débiter. Je sais encore celle des auxiliaires, 
quoiqu'il y en ait bien une trentaine. Je fais l'envie et la douleur 
de tous les diseurs d'oraisons, car je suis, en tous lieux, le meil- 
leur des meilleurs. 

La veuve n"a pas perdu un seul mot de ces paroles. 
Du haut de sa fenêtre elle appelle Pedro. Sa curiosité et 
sa superstition se sont éveillées en même temps. Elle 
renvoie son aveugle ordinaire et promet à Pedro, s'il 
veut prier pour elle et lui servir d'intermédiaire avec le 
purgatoire, de lui donner son âme, laquelle est son ar- 
gent. Pedro se dit le missionnaire de l'autre monde, 
l'ambassadeur des âmes qui , pour obtenir le soulage- 
ment de leurs maux, députent les mendiants sur la terre. 

Il récite à Marina Sanchez (c'est le nom de la veuve), 
le tarif exact du rachat des âmes. Pour soixante-dix écus 
elle réglera le compte de son mari Yerrouil ; pour qua- 
rante-six, pas davantage, elle tirera de la fosse son fils 
Bénito. Une charité de quarante-deux jaunets sera la 
corde qui sortira du puits Sancha Redonda sa fille. 
Qu'elle ajoute quatorze ducats pour son oncle qui a froid, 
dix doublons pour ses neveux qui gémissent, trente flo- 
rins pour sa sœur qui appelle la htmière, quelques ma- 
ravédis pour d'autres parents, en tout deux cent-cin- 
quante écus, elle aura converti les feux éternels en simple 
fumée, et elle verra passer dans les airs toutes ces âmes 
affranchies et dansantes, tandis que la terre célébrera sa 
courtoisie. 



416 CHAPITRE IX. 

La \.';ive se décide. Pendant qu'elle va chercher, 
avec un mélange de désespoir et de bonheur, ses trésors . 
cachés, Pedro dit tout bas : — C'est Bclica, la gitana si 
belle, qui recueillera l'argent de la veuve. 

Le coquin poursuit sa victoire et emporte en triomphe 
le fruit de sa ruse. Ce premier succès l'encourage; il 
parcourt l'Espagne en se jouant de tous. Yoleur, men- 
diant, ermite, étudiant, il change toujours de costume; 
la variété l'enchante. Mais sa destinée ne s'améliore pas, 
et, après mille aventures, il se fait comédien, le monde 
étant une comédie et ce métier permettant à un dé- 
classé intelligent de jouer tous les rôles. 

Une femme, Bélica la bohémienne, réussit au contraire 
à merveille sur le même terrain où Pedro échoue. Elle. 
est belle, sa beauté fait son destin. Le roi qui chasse 
dans la forêt où se trouve le campement de la tribu, 
emmène la jeune fille qui a confiance dans son étoile et 
dont on découvre la naissance illustre. Cervantes a tracé 
d'une main de poëte cette figure jeune et rêveuse. Il se 
plaît à opposer, à la fin du drame, les deux destinées. 

— Illustre Isabelle, dit Pedro, vous qui naguère étiez Bélica, 
vous voyez prosterné à vos pieds Pedro le fourbe illustre, ce 
personnage cousu d'extravagances, qui, après avoir conquis son 
surnom de Urde Malas, l'abandonne tout à coup pour s'appeler 
Nicolas de los Rios. Vous avez devant vous Pedro le bohémien 
converti en Pedro le comédien, prêt à vous servir en tout ce qui 
plaira à votre royal caprice. Votre rêve et le mien se réalisent, 
le mien dans le monde de la fiction, le vôtre comme il le devait. 
11 y a mille destinées diverses. Les unes qui ont le rôle comique, 
font les seigneurs pour rire, les autres sont réellement seigneurs. 

L'alcade Crespo qui passe par là regarde d'un œil 
étonné ce Pedro qu'il a vu quelque part. 



L'ESPAGNE SOCIALE. 417 

— Comme te voilà galamment habillé? Quelle est donc ton 
aventure? 

— Je serais mort si je ne m'étais pas occupé de moi-même. 
J'ai cliangé de métier et de nom... Eh bien, je ne suis pas encore 
dans l'état où je veux être. Je passe à la chimère. 

— Tu fus toujours un grand homme. 

Ainsi se termine cette œuvre étrange. 

Cervantes excelle à mettre en présence ces deux mon- 
des ennemis et leui^s champions. Dans un intermède in- 
titulé le Tableau ^e5meri;e///e5, un saltimbanque appelé 
Ghanialia arrive dans un village avec sa femme Ghi- 
rinos. 

Chanfalla. — Nous voici dans le village. Je vois venir des 
gens qui doivent être le gouverneur et les alcades. Or ce, ma 
langue, aiguisons-nous : flattons et ne piquons pas. 

Le Gouverneur. — C'est moi. Que voulez-vous, bonhomme? 

Chanfalla. — J'aurais dû, avec deux onces d'esprit, voir que 
cette prestance majestueuse et péripatétique ne pouvait appar- 
tenir qu'au gouverneur très-digne de ce très-noble pays... 

Le Gouverneur. — Eh bien! que désirez-vous, homme ho- 
norable? 

Chirinos. — Vivez de longs jours honorés, vous qui honorez 
ainsi les autres. Après tout, le chêne produit du gland, le poirier 
des poires, la vigne du raisin, et l'homme honorable de l'honneur, 
sans qu'il en puisse être autrement. 

Chanfalla explique qu'il apporte un tableau merveil- 
leux que personne ne peut voir à moins d'être vieux 
chrétien. Ce tableau a été fait par Tontonelo.... 

Chirinos. — Né dans la cité de Tontonela, homme qui a laissé 
un grand nom : sa barbe tombait jusqu'à sa ceinture. 

L'Alcade. — Les hommes à grande barbe sont généralement 
savants. 

Tontonela (de tonto, niais) veut dire la cité de la 

27 



4i8 CHAPITRE IX. 

sottise. La vie sociale, que Pedro regarde comme une 
comédie, paraît à Glianfalla une vaste folie. 

La crédulité publique est flagellée par Cervantes à 
toute occasion * ; il en a dessiné un merveilleux symbole 
dans le portrait de la sorcière contemporaine, figure 
réelle, historique et pourtant extraordinaire. La Cama- 
cha, la Montiel, la Ganizarès sont hechiceras ou brujas; 
elles ont fait un pacte avec le diable et se réunissent, la 
nuit, dans les vallées des Pyrénées. « Messieurs les in- 
quisiteurs ayant fait des expériences sur quelques-unes » , 
elles ont renoncé à la magie et se sont contentées du 
mysticisme. 

«J'ai embrassé l'état d'hospitalière, dit la Ganizarès... Je prie 
peu et je prie publiquement. Je dis beaucoup de mal et le dis en 
secret. Être hypocrite me va mieux que d'être pécheresse dé- 
clarée. L'apparence présente de mes bonnes œuvres efface le 
souvenir passé de mes actions mauvaises. A qui peut nuire la 
sainteté feinte? A personne qu'à celui qui feint... » 

Elle raconte qu'elle est devenue « théologienne », 
qu'elle pratique l'extase et qu'elle éprouve les dégoûts 
d'usage. 

« Mon ardeur est brûlante, puis un froid vient qui glace l'âme 
et engourdit jusqu'à la foi... Avec tout cela, je suis sorcière, je 
donne des marques de charité chrétienne ; je ne suis pas si vieille, 
avec mes soixante-quinze ans, qu'il ne me reste encore une 
année à vivre : et bien que je ne jeûne pas, à cause de l'âge, que 
je ne prie pas longtemps, de peur des vertiges, que je ne fasse 
pas l'aumône, vu ma pauvreté, que je ne serve pas le prochain, 
parce que j'aime mieux médire de lui, et que je ne fasse pas le 
bien, parce qu'il faudrait y penser, et que je pense à mal, néan- 

1. Voir dans Von Quichoiie la têfe qui rend des oracles; dans la 
Gitanilla, l'histoire du bonnetier Triguillos, et partout les railleries 
contre les horoscopes. 



L'ESPAGNE SOCIALE. 419 

moins Dieu est plein de bonté et de miséricorde, je compte sur 
lui pour ce que je deviendrai i... » 

Ce portrait, qui dévoile plus que tout autre un hor- 
rible mélange d'idées contradictoires, nous ramène à la 
pensée générale de Cervantes. Il est effrayé de Télat mo- 
ral et surtout de l'état cérébral dçs êtres qu'il aperçoit 
autour de lui. Il étudie, comme ferait un médecin, la fo- 
lie humaine. On formerait de plusieurs de ses oeuvres 
un livre sur Taliénisme. Sans parler de Don Quichotte, 
qui représente l'idée fixe, ni des trois histoires de fous 
qu'il raconte au début de la seconde partie, il nous mon- 
tre, à rhôpital de Valladolid, quatre lits où gisent des 
hommes affolés par la fausse science, un alchimiste, un 
chercheur du point fixe, un arbitrista^ qui a trouvé un 
expédient insensé d'économie politique, et un poëte qui 
a mis en vers héroïques la suite de la légende de Tarche- 
vêque Turpin. Dans l'intermède des Deux Bavards^ il 
met en scène deux personnes qui, se disputant la parole, 
versent chacune un torrent de mots et croient réunir 
des idées. Enfin il écrit le Licencié Vidriera , ou 
l'Homme de Verre : c'est un paysan qu'on a instruit dans 
les universités selon le système du temps. Sa tête, trop 
encombrée, se trouble et se détraque; il devient fou, il 
se croit de verre et s'imagine à tout instant qu'il va se 
briser. On l'enveloppe de paille, alors il se rassure; 
mais, voyant qu'on se raille de lui, il s'arrête au milieu 
de la foule et il demande à tous qui est plus fou, de lui 
ou de la société dans laquelle il vit? Grands et petits, il 
apostrophe tout le monde. C'est l'explosion désordonnée 
de l'humeur de Cervantes et de sa misanthropie... Car, 

I . Coloquio de las perros. 



420 GHAPITHK IX. 

il faut l'avouer, ces études, continuées pendant une vie 
d'épreuves par un homme qui se débat sous l'étreinte 
du malheur et des mépris vulgaires, s'imprègnent à la 
fin de tristesse et de colère. Il y a un moment où il ne 
se contente plus de la satire d'Horace, légère et sou- 
riante, qu'il aimait tant, et dont il célèbre l'ironie gra- 
cieuse. Sa droiture profondément blessée se révolte; il 
est amer et ne se maîtrise plus. Un esprit de défi s'em- 
pare de lui. (' Mal faire est le propre de l'homme dit-il 
dans le Casamiento enganoso. » — ((Nul n'est l'artisan 
de sa destinée, » dit-il ailleurs. Il a vu les villes et les 
grandes routes; il connaît l'armée et la littérature ; il ob- 
serve le peuple et la cour : son pays lui semble en dé- 
sarroi, et ceux qui entourent le souverain ne songent 
qu'à satisfaire leurs ambitions frivoles. 

« J'ai vu la cour, chante Preciosa la bohémienne, j'ai vu le ciel 
où brille le soleil d'Autriche, et à l'entour des maîtres j'ai vu Sa- 
turne (le vieux courtisan) rajeuni, la barbe teinte, le pas lourd et 
léger, guéri de la goutte par le bonheur, — et Mercure, avec son 
éloquence flatteuse et sa langue amoureuse, — et Gupidon qui 
portait, brodées en rubis et en perles, les devises des dames, — et 
Mars, représenté dans toute sa fureur par une armée de guerriers 
très-galants, à qui leur ombre fait peur, — et Jupiter (le duc de 
Lerme) qui habite près du maître et peut tout, — et de petits 
Ganymèdes qui vont, qui viennent, qui tournent et retournent 
dans la sphère brillante, enrubannée et merveilleuse. — Là se 
montrent les riches étoffes de Milan, les diamants des Indes, les 
parfums de l'Arabie, — et l'envie mordante de ceux qui pen- 
sent à mal, et la bonté loyale de ceux qui ont l'âme espagnole. » 

L'incroyable légèreté de l'esprit de cour, l'insouciance 
publique, la puérile galanterie à la mode, la frivolité 
mêlée de pédantisme qui règne dans les lettres, enfin et 
surtout l'amalgame des idées contemporaines lui dictent 
quelques lignes violentes et lui donnent des tentations 



L'ESPAGNE SOCIALE. 4*21 

plus fortes (Micoro. Il annonce qu'il écrira une vie du 
chien Scipion et en dira davantage... Mais tout à coup il 
s'arrête, comme sur le bord d'un précipice. Pourquoi? 
Sans doute il se rappelle qu'il parle pour guérir et non 
pour blesser. Il se ravise donc; il fait mieux, il désa- 
voue ses invectives. Il déclare, dans les plus vives 
de ses satires, que la raillerie médisante est mau- 
vaise, parce qu'elle est une vengeance, et qu'il n'y a pas 
de vengeance juste. Il se donne un démenti à lui-même 
en affirmant que nul n'a le droit de se plaindre de sa for- 
tune, chacun éta^t l'artisan de la sienne. Enfin il dit en 
propres termes que, suivre l'inspiration de sa colère , 
« c'est aller directement contre la loi religieuse qu'il 
professe ^ » 

Ces alternatives tiennent donc aux plus intimes con- 
victions. Cervantes, qui déteste le mélange incestueux 
de la religion avec les choses de la terre et la déprava- 
tion dévote de la sorcière mystique, Cervantes dit naïve- 
ment, par la bouche d'un personnage du Casamiento : 
a Je me suis livré à la rage et au désespoir ; mais mon 
ange gardien vint me dire au cœur : Rappelle-toi que tu 
es chrétien et que le péché le plus grave est de s'aban- 
donner à la rage désespérée. » 

C'est ainsi que Cervantes, après avoir dit la vérité sur 
l'Espagne sociale, s'arrêta lui-même quand il crut s'aper- 
cevoir que la colère personnelle l'inspirait. Ce grand 
génie croyait à la bonté. 

1. Voir Colo<iido, Casamiento ti Don Quichotte, 98, 4 ;">!). 



CHAPITRE X 



LA DOCTRINE 



c( Judas est moins coupable d'avoir vendu le Christ 
que de s'être tué lui-même. » Ces paroles, adressées 
par un prêtre à une femme qui meurt de désespoir, sont 
tirées à'nnauto écrit par Cervantes : c'estun drame reli- 
gieux, intitulé El Rufian dichoso , qui semble une 
contre-partie de la pièce humoristique citée plus haut. 
La comédie de Pedro de JJrde Malas montrait la des- 
tinée humaine comme une bouffonnerie ; le drame du 
Rufian Rienheureux la montre au contraire comme 
une aventure qui doit se terminer gravement. 

Le premier acte se passe à Séville, la nuit. Des hom- 
mes se battent dans la rue. Le Petit Loup et le Crochu, 
deux rufians, se querellent avec Cristoval de Lugo, le 
jeune roi de la hampa. Cristoval est un personnage 
étrange, qui porte une dague et un rosaire, qui vole les 
marchands et donne aux pauvres, un bravache la nuit, 
le jour un pieux serviteur de Tello de Sandoval , le- 
quel préside l'Inquisition. Au bruit de sa querelle, les 
alguazils accourent ; quand ils reconnaissent Cristoval, 



LA DOCTRINE. 423 

ils s'excusent et disparaissent dans la nuit. Le jeune 
homme reprend ses courses nocturnes; mais une femme, 
belle, riche et bien mariée, que depuis longtemps son 
courage a séduite, s'attache à ses pas. 

— Je sais donner et je sais aimer, lui dit-elle. 

— Senora, répond doucement Cristoval, choisissez quelqu'un 
plus digne de vos caprices. Je suis le serviteur misérable d'un 
inquisiteur de Séville; je m'occupe aux œuvres basses; j'y suis 
terrible. Je n'ai pas le temps d'aimer, surtout des femmes de votre 
rang. J'ai des ailes, mais ce sont des ailes de corbeau. 

Un ennui magnifique possède Cristoval. Lagartija (le 
Lézard) veut l'entraîner à un souper et d'avance excite 
son appétit par des descriptions enchanteresses. Il lui 
fait entrevoir le pain blanc, le vin clairet, le lapin bardé 
de lard, les limons, les oranges, le crabe au piment, le 
nougat au vin d'Alicante... quelle fête! 

Lugo lui répond froidement : — Lagartija , tu décris 
bien. 

Que lui importent ces fêtes grossières? Il s'étourdit au 
milieu des querelles et des chansons, des épées et des 
guitares. Rien n'égale son mépris pour ces femmes à 
demi orientales qui peuplent les faubourgs de la ville 
andalouse. La sérénade qu'il donne à l'une d'elles rap- 
pelle les sonnets injurieux et bizarres de Shakes- 
peare : 

— Allons! voici la maison, s'écrie-t-il sous sa fenêtre. Prenez 
vos instruments. 

Et il chante lui-même une jacara, qu'il appelle la 
Sarrasine; c'est une parodie des chants arabes. 

Toi qui de la terre sarrasine vins ici guerroyer, sans un vê- 
tement, comme une vaillante héroïne, — écoute-moi, ô fille du 
vaillant Miramolin ; 



424 CHAPITRE X. 

Toi qui es fière d'une action vilaine comme une autre le serait 
d'une action généreuse; 

Toi qui possèdes un perroquet t'appelant infâme tout le long 
du jour; 

Toi qui l'emporterais en mensonge sur la rusée Célestine; 

Toi qui changes, comme l'hirondelle, de pays et de climat; 

Toi qui acceptes tout, jusqu'à l'obole la plus mince; 

Toi qui jamais ne gardas ta parole et jamais n'as tenu ta foi; 

Toi qui dépasses en talents les coquines les plus industrieuses... 

La chanson est interrompue par un homme qui n'aime 
pas la musique. Cristoval poursuit sa route, toujours 
dédaigneux et querelleur. Il est méprisant, parce qu'il 
est ambitieux. Il interroge la destinée, il rêve, il vaga- 
bonde. 

La tentation lui vient de se faire voleur de grand che- 
min. Que l'étudiant Gilbert, qui lui gagne toujours son 
argent, le débarrasse de son dernier rnaravédis; une 
fois sa bourse vide, il gagnera la montagne. Le sort en 
est jeté; on saisit des cartes, on joue : mais, au lieu 
de perdre, Cristoval gagne. « C'est un avis du ciel, » 
pense-t-il, et il se fait moine au lieu de se faire brigand. 

Nous le retrouvons au Mexique, sous le nom du Père 
de la Croix, plongé dans les austérités. Sa sainteté est si 
grande que Sandoval, l'inquisiteur, lui demande sa bé- 
nédiction. Du fond de l'enfer les démons ressentent l'in- 
fluence de son exemple, qui leur ravit des âmes ; ils 
viennent le tenter. Sur leurs pas accourent des femmes 
légèrement vêtues. Une musique délicieuse se fait en- 
tendre, et dans les airs on murmure un chant : 

Pour dissiper les maux Vénus sait mille charmes. 
Rien n'est doux que Vénus, la mère des amours, 
Qui sait des deuils amers nous adoucir les larmes, 
Et qui dresse ;ivecart le festin de nos jours. 



LA DOCTRINE. 425 

La vie est auprès d'elle une aimable folie. 

Sans elle tout s'éteint; l'homme est une ombre en pleurs 

Traversant, invisible, un monde qui l'oublie.. . 

La vie est l'arbre mort, sans feuilles et sans fleurs. 

Non ! je ne connais rien qui soit digne de plaire, 
Dans l'univers entier, aux plus lointains séjours, 
Dans le monde infini que le soleil éclaire, 
Sans la blonde Vénus, déesse des amours. 

Le Père de la Croix répond d une voix grave : 

Sans la croix rien ne plaît : sur la terre flétrie, 
Un sentier, entre tous rude et des plus étroits. 
Mène l'homme au bonheur et l'Ame à sa patrie. 
Le signe qui le marque est une simple croix. 

Venez, vous qui cherchez ! sortez de votre route 
Voisine de l'abîme et proche du tombeau ; 
Marchez, en regardant, forts et libres du doute, 
La croix! car il n'est rien au monde de plus beau. 

Les démons disparaissent et l'ascète se remet en prière. 
Mais on l'appelle pour assister une femme qui va mou- 
rir. Dona Ana, mollement couchée sur les tapis d'un riche 
salon, laisse venir la mort sans y croire, avec un invin- 
cihle dédain. Elle repousse ses gens qui la supplient, 
elle renvoie en souriant le médecin qui lui annonce la 
dernière heure. 

— Je veux, dit-elle, aller me promener dans la campagne... 
Mais, écoutez : j'entends là, dehors, une guitare que l'on ac- 
corde. • 

Une voix chante : 

La mort et la vie m'apportent la même tristesse. Quel re- 
mède choisir? Je suis fatigué de la vie et ne suis pas heureux 
de la mort. 



426 CHAPITRE X. 

Dona Alla est émue. On fait alors venir un prêtre. 
Elle le laisse parler, mais son regard est ailleurs : 

— La vérité, mon père, dit-elle avec l'accent d'une personne 
qu'emporte son idée fixe, c'est que son dédain a fait le mal, il 
m'a frappée, brisée et glacée; voilà ce qui me tue. Ne nous fati- 
guons pas à parler d'autre chose. Je n'ai pas une sensibilité que 
les larmes puissent attendrir. Il n'y a point de miséricorde pour 
moi sur la terre ni au ciel. 

— Deus, cuiproprium est parcere... dit le prêtre. Judas est moins 
coupable d'avoir vendu le Christ que de s'être tué lui-même. 

Le Père de la Croix entre dans le salon. 

— Un autre fâcheux! s'écrie dona Ana. Que voulez-vous, père, 
vous qui arrivez avec tant de majesté? Il paraît que vous ne me 
connaissez pas : pour moi, il n'y a pas de Dieu {para mi no 
hay Dios). Il n'y a pas de Dieu, vous dis-je... Ma méchanceté 
est telle, qu'elle a séparé en Dieu la Miséricorde qui se voile le 
visage de la Justice, qui ne se voilera pas. 

— Dixit insipiens in corde sua : Non est Deus! répond le père 
de la Croix.... Les âmes, ajoute-t-il , doivent être blanches 
comme la blanche hermine pour entrer dans le séjour de la vie, 
qui ne finira pas. Noires, elles habitent avec les spectres damnés. 
Où voulez-vous que se rende votre âme? Choisissez pour elle 
une patrie. 

— La justice de Dieu me tient hors de lui. S'il est juste, il ne 
doit pas me pardonner... 

— Dans la vie, le doute marche à côté de l'espérance; dans la 
mort, on doit avoir d'autres pensées. Douter et craindre quand 
on est placé dans le champ clos, en face de l'ennemi, c'est se 
tromper. Réunir son courage, c'est préluder à la victoire. Vous 
êtes sur le champ de bataille, madame, et le combat est pour 
ce soTr. 

— Je suis sans armes dans ce pas terrible. 

— Ayez confiance dans le Père, dans le juge, dans mon Dieu. 

— La même folie vous tient tous les deux. Laissez-moi. Mon 
âme est telle que, si Dieu veut mon pardon, je n'en veux pas. Je 
meurs désespérée. 

— Écoutez ce que je vais vous dire. 



LA DOCTRINE. 427 

— Parlez. 

— Un religieux qui a été longtemps esclave de sa règle, qui a 
le cœur pur, quia fait une telle pénitence, que cent fois le prieur 
lui a ordonné de se modérer; dont les jeûnes continus, les 
prières, l'humilité cherchaient les chemins les plus âpres et les 
plus rigoureux ; qui a la terre pour lit, qui boit ses larmes, qui 
mange des aliments assaisonnés parla flamme divine, qui frappe 
sa poitrine avec plus de dureté que si elle était de diamant, qui 
pour dompter sa chair, porte un ciUce, qui marche pieds nus, 
qui a renoncé à tout mal, qui n'est animé que de l'amour de 
Dieu et du bien, sans une pensée d'intérêt... 

— Eh bien, père, que veux-tu dire? 

— Croyez-vous, madame, qu'un tel homme, à l'heure étroite de 
la mort, puisse se sauver? 

Le père de la Croix propose à cette femme, qui n'a à 
présentera Dieu que des œuvres de mort, d'échanger avec 
elle ce qu'il a fait de bien contre ce qu'elle a fait de mal. 
L'étrange marché est conclu. Dona Ana, touchée et sur- 
prise, se rend enfin. Aussitôt le corps du saint est cou- 
vert d'une lèpre symbolique ; les démons lui livrent une 
nouvelle bataille, et, tandis que l'âme de dona Ana leur 
échappe, ils exigent comme une proie légitime l'Ame 
même du Père de la Croix. Celui-ci triomphe une der- 
nière fois et meurt sauvé. La foule se dispute les reliques 
du Rufian Bienheureux, qui n'a désespéré ni de lui- 
même, ni des autres coupables. 

Je suppose que Cervantes écrivit ce drame à la Calderon 
dans les dernières années de sa vie. Peut-être le composa- 
t-il pour l'offrir au cardinal-archevêque Bernard de Sando- 
val, àqui il eut alors des obligations. Quoi qu'il en soit, il est 
hors de doute que la pensée religieuse prit chez lui, entre 
1606 et 1616, un empire décisif. Les épreuves et les études 
qui l'acheminaient au scepticisme envers les hommes le 
conduisirent au respect envers Dieu. Dans sa vie de fa- 



428 CHAPITRE X. 

mille, il trouvait des adoucissements nouveaux. Sa fille 
Isabelle avait grandi. Elle avait, en 1606, dix-sept ans 
environ; c'est pour elle, je crois, qu'il a écrit ces conseils 
aux jeunes filles qu'on trouve dans Don Quichotte^ dans 
les Nouvelles, et surtout dans ï Espagnole Anglaise. 
Cette dernière composition, qui ne ressemble pas aux 
œuvres ordinaires de Cervantes, est Tliistoire d'une jeune 
fille enlevée à Cadix par les Anglais et élevée à Londres. 
Elle a fàge, elle porte le nom de la fille de fauteur. La 
vertu, la douceur, la patience, lui font traverser les crises 
de la vie. Une des scènes les plus touchantes, et de celles 
que l'auteur décrit avec complaisance, est la prise de 
voile d'Isabelle. Or, dans ces dernières années, la fille 
de Cervantes se fit religieuse. Lui-même il fut compté 
parmi les membres d'une confrérie dès le mois d'avril 
1609. « Les seieneurs de la terre sont bien différents de 
celui du ciel; ceux-là, pour recevoir un serviteur, éplu- 
chent sa naissance, examinent son habileté, contrôlent 
son maintien, et veulent savoir jusqu'aux habits qu'il a. 
Mais, pour entrer au service de Dieu, le plus pauvre est 
le plus riche. )) Ces lignes de Cervantes ' expliquent com- 
ment le spectacle môme de la cour, et l'agitation sociale 
qu'il observait, le rejeta dans la pensée du recours à Dieu. 
Il opposait à la société de son temps le spectacle solennel 
et simple que lui offraient sainte Thérèse et Loyola, fon- 
dateurs d'ordres nouveaux qui proposaient au catholicisme 
de se réformer lui-même, — car il ne faut pas juger 
Loyola par l'ambition ultérieure des Jésuites, ni sainte 
Thérèse, cette femme d'un bon sens étincelant, d'après 
les cïgarements des mystiques que Bossuet condamna. Cer- 

K CyOlO(jHi() de los perros. 



LA DOCTRINE. ' 429 

vailles croyait que rintluence morale de sainte Thérèse 
serait un des événements graves de son temps. Il lui pré- 
disait à cette (( vierge féconde » une longue postérité 
spirituelle. Quand on mit au concours une ode sur la ca- 
nonisation de sainte Thérèse, en 1615, il écrivit des vers 
en son honneur. A^oici le sens de la première strophe : 

Toi dont le cœur eut des fils, toi qui, les nourrissant de ta 
force, les élevas par la vertu jusqu'à la voûte d'or de cette région 
douce et merveilleuse, où la gloire de Dieu se déploie, vierge fé- 
conde, vierge bienheureuse! Toi qui as acquis dans l'univers un 
nom et un rang unique et qui, maintenant prosternée devant ton 
Dieu, t'occupes à prier pour tes enfants ou à méditer des choses 
dignes de ta pensée sainte, écoute ma voix qui se brise... Donne, 
ô mère, l'énergie au poëte défaillant ! 

Cervantes raconte la vie de la sainte et son œuvre , 
sans craindre de parler des extases : 

Tu grandis, et avec toi grandissait ton œuvre; tu en mesurais 
le progrès aux faveurs dont te comblait la main céleste, faveurs 
sans égales dont Dieu orna joyeusement le printemps de tes jours, 
si humble et si tendre . Ainsi a-t-il gouverné ton existence, que peu 
à peu tu montas au-dessus du nuage épais de la vie mortelle, les 
pieds ne touchaient plus la terre, ton corps se soulevait vers le 
ciel. Devenu aérien, il portait ton âme vers les régions saintes, 
et cette grâce, extraordinaire comme ta vertu , te tenait en 
suspens!... 

En 1616, Cervantes fit profession dans le tiers ordre 
de Saint-François, où il était entré en 1613. Ces actes 
et ces écrits, que leur date môme rassemble, éclairent 
d'un jour nouveau les deux ouvrages que Cervantes ache- 
vait à cette époque, la Seconde partie de Don Quichotte 
et celle de Persilès. Dans Fun et dans Tautre, on trouve 
Taccent de la résia^nation bienveillante et de la bonté 



430 CHAPITRE X. 

universelle, et en mille endroits des vues morales et reli- 
gieuses. 

Un esprit y circule qui déjà n'est plus moqueur, ou 
du moins qui laisse deviner plus d'attendrissement sous 
la moquerie. Assis au pied d'un arbre, Sancho et don 
Quichotte devisent sur la destinée et sur les différences des 
caractères humains. L'homme au caban vert qu'ils rencon- 
trent sur la route est comme le symbole de ce sentiment 
nouveau, plus calme, qui inspire l'écrivain ; ce voyageur 
modeste, qui est noble et spirituel, a arrangé sa vie de 
manière à être utile à quelques-uns. Tranquille pour lui- 
môme, aimable pour les siens, il chasse et il prie, il lit 
un peu et du meilleur, il réconcilie ses voisins quand ils 
sont brouillés, il aide les pauvres et se laisse vieillir ainsi . 
Ailleurs, c'est un poëte qui récite une glose de sa façon, 
mais la glose roule sur le temps qui ne reviendra pas et 
sur le temps qui va Aenir, c'est-à-dire sur la vie future. 
Les pages de ce genre, tantôt éclairées d'un sourire, tantôt 
animées d'une joie vaihante et sereine, sont quelquefois 
si discrètes, qu'on en reçoit l'impression sans en méditer 
le sens. Telle est l'entrée de Sancho et de son maître dans 
le village de Toboso, où ils viennent chercher le palais de 
la princesse Dulcinée. Il est minuit ; le village est enseveli 
dans le repos, quelques aboiements de chiens interrom- 
pent seuls le silence. La lune à demi voilée jette une 
clarté douteuse sur les maisons pauvres. Don Quichotte 
prend l'église pour un alcazar. Sancho, qui a promis de 
de montrer le palais où il a vu Dulcinée criblant du blé, 
fait semblant de chercher de bon cœur. Un homme passe 
conduisant deux mules et une charrue ; il s'est levé avant 
le jour pour aller au travail, et il chante un vieux couplet 
national. 



LA DOCTRINE. 431 

« — Sauriez-voiis médire, mon ami, lui demande don 
Quichotte, où sont par ici les palais de la sans pareille 
princesse dona Dulcinée du Toboso? 

— Seigneur, répond Thomme, je ne suis pas du pays, 
voilà la maison du curé, il saura vous le dire. » 11 salue 
le cavalier, il fouette ses mules, et s'en va. 

Ce tableau simple, sans commentaires, fait ressortir 
doucement, et comme sans parole', la double folie du 
maître et du valet, — car ils n'ont pas la tête plus saine 
l'un que l'autre ; c'est la conclusion véritable de Don Qui- 
chotte. Nous pouvons maintenant en apprécier l'inten- 
tion finale; à la date où furent écrites ces dernières 
paffes , qui sont une œuvre testamentaire , Cervantes 
perdait de vue à chaque instant l'objet primitif de son 
œuvre. Il accusait davantage de jour en jour l'antago- 
nisme de ses deux personnages, et c'est ici qu'il jugea 
leurs caractères. 

Don Quichotte est fou parce qu'il a une idée fixe, qui 
est de réaliser la vie romanesque, de ressusciter le moyen 
âge, de redresser les torts, délivrer des combats, de don- 
ner des îles, de voir les vilains s' incliner devant lui 7nore 
turqiiesco et les chevaliers lui rendre les armes. Il fond 
sur le monde, lance basse, il trouble les routes et les au- 
berges; il compromet les affligés qu'il prétend secourir, 
et lui-même, bâtonné, lapidé, foulé aux pieds par les 
pourceaux, pendu à une lucarne par Maritorne, est et 
demeure le Chevalier de la Triste-Figure. Les auber- 
gistes lui rappellent qu'il faut payer son écot, le curé le 
fait rougir d'avoir délivré les galériens, le dernier vilain 
lui apprend qu'il s'est mis au nom de la justice idéale en 
guerre avec la loi sociale, avec l'Église, avec la l'aison et 
avec le genre humain. Il réplique, dans son entêtement 



43?. CHAPITRE X. 

plein d'o:',^aeil, qu'après l'Age d'or il n'est rien de plus 
beau que Tàge féodal et que la chevalerie errante. Mais la 
vie réelle trompe et dément tous ses rêves ; la Sainte-Her- 
mandad l'arrcle; Sancho, qui est l'évidence brutale, brise 
d'un mot ses théories d'amour pur, son platonisme et ses 
rêves de gloire militaire : 

(( — J'ai entendu dire qu'on ne doit aimer que Dieu d'un 
amour désintéressé. » Et ailleurs : « — Dieu est dans le 
ciel, qui voit les tricheries : il jugera entre nous qui fait 
le plus de mal, de moi qui ne parle pas bien ou de Yotre 
Grâce qui n'agit pas mieux. » Le gentilhomme se sent 
vaincu de toute manière ; il abjure ses erreurs. C'est un 
sacrifice qui lui coûte la vie, mais il le fait avec une ad- 
mirable simplicité de cœur. 

Sancho, qui paraît avoir en apanage le bon sens, est- 
il plus raisonnable? Ses maximes sont puisées dans l'ex- 
périence, sa couardise est avisée, son appétit est de 
bonne humeur. Il semble être établi solidement dans 
sa philosophie et avoir la visière nette ; mais laissez-lui 
entrevoir un bénéfice, faites briller à ses yeux quelques 
ducats, voilà tout son bon sens déconcerté par Tintérêt. 
C'est pour cela qu'il part, qu'il abandonne les siens, 
qu'il souffre et qu'il boit le baume de Fiérabras. Il 
ajoute foi aux paroles de Dorothée, devenue princesse de 
Micomicon; il brûle de la marier avec don Quichotte ; son 
imagination les suit en Ethiopie, où d'avance il marque 
sa place à lui, sa principauté, son royaume; il vend en 
idée les trente ou quarante mille nègres qu'il y trouvera, 
il réalise gravement sa fortune; l'illusion la plus insen- 
sée, les joies et les doutes de l'espérance , les inquié- 
tudes de l'ambition troublent sa cervelle : bref, Sancho 
est fou. 



LA DOCTRINE. 433 

Une comédie profonde et charmante est son dialogue 
avec sa femme. 

— Qu'avez- vous donc, ami Sancho, que vous revenez si 
gai? 

— Femme, répond Sancho, si Dieu le voulait, je serais bien 
aise de ne pas être si content que j'en ai l'air, 

— Tenez, Sancho, réplique Thérèse, depuis que vous êtes de- 
venu membre de chevalier errant, vous j)arlez d'une manière si 
entortillée qu'on ne peut plus vous entendre. 

— Je vous dis, femme, répond Sancho , que si je ne pensais 
pas me voir, dans peu de temps d'ici, gouverneur d'une île, je me 
laisserais tomber mort sur la place. 

— Oh! pour cela, non. Mari, s'écrie Thérèse, vive la poule, 
même avec sa pépie ; vivez, vous, et que le diable emporte autant 
de gouvernements qu'il y en a dans le monde. La meilleure sauce 
du monde, c'est la faim, et comme celle-là ne manque jamais aux 
pauvres, ils mangent toujours avec plaisir. 

— En bonne foi, femme, répond Sancho, si Dieu m'envoie 
quelque chose qui sente le gouvernement, je marierai notre Marie 
Sancha si haut, si haut, qu'on ne l'atteindra pas à moins de l'ap- 
peler Votre Seigneurie. 

— Pour cela, non, Sancho, répond Thérèse; mariez- la avec 
son égal, c'est le plus sage parti. Si vous la faites passer des 
sabots aux escarpins et de la jaquette de laine au vertugadin de 
velours; si, d'une Marica qu'on tutoie, vous faites une dona Maria 
qu'on traite de Seigneurie, la pauvre enfant ne se retrouvera 
plus, et, à chaque pas, elle fera mille sottises qui montreront la 
corde de sa pauvre et grossière condition. 

-- Tais-toi, sotte, dit Sancho, tout cela sera l'affaire de deux 
ou trois mois. Après cela, le bon ton et la gravité lui viendront 
comme dans un moule; et sinon, qu'importe? Qu'elle soit Sei- 
gneurie, et vienne que viendra. 

— Mesurez-vous, Sancho, avec votre état, répond Thérèse, et 
ne cherchez pas à vous élever plus haut que vous. 

— Viens çà, bête maudite, femme de Barabbas, réplique San- 
cho; pourquoi veux-tu maintenant, sans rime ni raison, ni'em- 
pêcher de marier ma fille à qui me donnera des petits-enfants 
qu'on appellera Votre Seigneurie? Quoi que tu dises, Sanchica 
sera comtesse. 

28 



4?4 CHAPITRE X. 

Sancho fait si bien que peu à peu il grise sa famille. 
Quand le duc le nomme gouverneur de Tîle Barataria, 
quand la duchesse envoie un page et une lettre à la pauvre 
Thérèse Panza, qui file sa quenouille sur sa porte, en 
corsage brun, en jupon court, la famille du vilain est 
tout entière emportée par le même délire : 

— Ah! bon Dieu! s'écrie Thérèse quand elle entend la lettre, 
quelle bonne dame! qu'elle est humble et sans façon! Ah! c'est 
avec de telles dames que je veux qu'on m'enterre, et non avec 
les femmes d'hidalgos qu'on voit dans ce village, qui s'imaginent, 
parce qu'elles sont nobles, que le vent ne doit point les toucher, 
et qui vont à l'église avec autant de morgue et d'orgueil que si 
c'étaient des reines, si bien qu'elles se croiraient déshonorées de 
regarder une paysanne en face. Monsieur le curé, tâchez de sa- 
voir par ici quelqu'un qui aille à Madrid ou à Tolède, pour que 
je me fasse acheter un vertugadin rond, fait et parfait, qui soit à 
la mode, et des meilleurs qu'il y ait. En vérité, en vérité, il faut 
que je fasse honneur au gouvernement de mon mari, en tout ce 
qui me sera possible; et même, si je me fâche, j'irai tomber à la 
cour et me planter en carrosse comme toutes les autres ! 

Sancho et sa femme guériront, comme don Quichotte, 
et ils n'en mourront pas comme lui, parce qu'ils tom- 
bent de moins haut. « Nu je suis né, nu je m'en re- 
tourne, dit Sancho; je ne perds ni ne gagne. » Mais il 
reste vrai que, si don Quichotte est un homme d'imagi- 
nation affolé par Tidéal, Sancho est un homme de bon 
sens affolé par l'intérêt; il y a égalité, de folie; chacun 
nourrit sa chimère, chacun est éloquent dans son erreur; 
les deux aberrations sont soutenues par une casuistique 
particulière. Don Quichotte ne fuit jamais, il se retire 
quelquefois : ce sont, dit-il, des cowpositions . A son 
tour, Sancho n'est pas poltron , mais il garde de son 
mieux un père à ses enfants. Cervantes va plus loin: 



LA DOCTRINE. 435 

il montre don Quichotte forgeant Taventure de la ca- 
verne de Montesinos; le gentilhomme, pour soutenir 
son idée , ment aussi bien que le vilain. Cet « assor- 
timent d'extravagances», de faussetés et de misères, 
c'est rhumanité même, partagée entre les folies des su- 
blimes et les folies des positifs. La grande chevauchée 
des deux hommes, c'est la vie; leur contradiction, c'est 
notre nature, toujours complexe, dans laquelle la gran- 
deur est voisine du ridicule et le bon sens de la plati- 
tude. Qui a raison du rêveur ou de son adversaire? Ni 
l'un ni l'autre. Le rêve ne peut pas plus aller seul et af- 
franchi à travers le monde, que l'intérêt ne peut seul cons- 
tituer la sagesse. Leur antinomie fait l'équilibre de notre 
espèce ; nous la montrer, c'est le jeu des grands esprits. 
Le Misanthrope de Molière, les Sonnets de Shakes- 
peare, les Pensées de Pascal, sont le tableau de ce dua- 
lisme organique. Qui l'emportera jamais, d'Alceste ou 
de Philinte, de l'ange ou de la bête?... « OSancho! 
dit mélancoliquement don Quichotte, je veille quand tu 
dors, je pleure quand tu chantes, je m'évanouis d'ina- 
nition quand tu digères, alourdi et haletant. » 

Cervantes n'a donc pas conclu en faveur de Sancho, 
malgré l'opinion de la plupart des lecteurs. Il n'a pas 
conclu davantage en faveur de don Quichotte, malgré 
l'impression de beaucoup d'esprits délicats qui admirent 
uniquement (comme l'Espagnol Fernan Gaballero) le 
courage, l'éloquence, la poésie, la bonté du chevalier 
manchois. Mais si l'on demande quelle folie Cervantes 
choisirait pour son compte, il n'hésite pas : sa nature, 
son histoire, ses penchants intimes, tout le rapproche 
de don Quichotte. Gentilhomme et soldat, rêveur et re- 
dresseur de torts , il ne se résigne pas à l'insouciance 



4:^6 CHAPITRE X. 

égoïste et vulgaire du grand nombre. Sancho a le mérite 
négatif du bon sens qui réfute l'enthousiasme, mais le 
bon Sancho abandonne ses amis quand ils sont malheu- 
reux. — (' Que Basile fasse comme il voudra, dit-il. Pour- 
quoi est-il pauvre? » Sancho dépouille le vaincu. Si 
demain il était riche, il écraserait les vilains, ses frères, 
et réduirait en esclavage les nègres du Micomicon. Don 
Quichotte, au contraire, a l'extravagance généreuse de 
croire qu'on doit secourir, aimer et améliorer l'espèce 
humaine. Au moment où Sancho devient gouverneur de 
File Barataria , il l'appelle dans sa chambre, l'enferme 
avec lui et lui dit gravement : 

— Premièrement, ô mon fils, garde la crainte de Dieu ; car dans 
cette crainte est la sagesse, et, si tu es sage, tu ne tomberas jamais 
dans l'erreur. 

Secondement, porte toujours les yeux sur qui tu es, et fais 
tous les efforts possibles pour te connaître toi-même : c'est là la 
plus difficile connaissance qui se puisse acquérir. Tu ne dois por- 
ter nulle envie à ceux qui ont pour ancêtres des princes et des 
grands seigneurs; car le sang s'hérite et la vertu s'acquiert, et la 
vertu vaut par elle seule ce que le sang ne peut valoir. 

Ne te guide jamais par la loi du bon plaisir. 

Ne rends pas beaucoup de pragmatiques et d'ordonnances; si 
tu en fais, tâche qu'elles soient bonnes, et surtout qu'on les ob- 
serve et qu'on les exécute. 

Que les larmes du pauvre trouvent chez toi plus de compas- 
sion, mais non plus de justice que les requêtes du riche. 

Si quelque jolie femme vient te demander justice, détourne 
les yeux de ses larmes, et ne prête point l'oreille à ses gémisse- 
ments; mais considère avec calme et lenteur la substance de ce 
qu'elle demande, si tu ne veux que ta raison se noie dans ses 
larmes et que ta vertu soit étouffée par ses soupirs. — Visite les 
prisons, les boucheries, les marchés; la présence du gouverneur 
dans ces endroits est d'une haute importance. — Console les 
prisonniers qui attendent la prompte expédition de leurs affaires. 
— Sois un épouvanlail pour les bouchers et pour les revendeurs, 



LA DOCTRINE. 437 

afin qu'ils donnnent le juste poids. — Aie toujours le dessein et 
fais un ferme propos de chercher le juste et le vrai dans toutes 
les affaires qui se présenteront ; le ciel favorise toujours les in- 
tentions droites. 

Celui qui donne ces conseils est Cervantes lui-même, 
on le sent. Chevalier errant du vrai et du bien, il croit 
que chacun peut apporter sa part de progrès et de noble 
exemple; et il garde sa croyance au delà même de la dé- 
ception. Les seuls passages que je viens de citer (et que 
d'autres il faudrait y joindre!) sont un programme de 
réforme dont chaque trait a son application pratique. 

Mais Cervantes se méfiait des maximes et des théories 
qui se présentent seules à l'attention distraite du monde. 
Il essaya, comme toujours, de personnifier sa doctrine 
pour lui donner la vie et le charme. Il acheva son roman 
de Persilès. Le prince qui en est le héros, chevalier de 
la justice et du pardon, traverse le midi de l'Europe en 
répandant sur son passage l'esprit de vérité, d'indulgence 
et de paix. Il écarte de lui, sans colère, le mal et l'er- 
reur, il prêche d'exemple. Chaste et simple, patient, 
équitable, étranger aux haines de peuple à peuple, il 
n'approuve pas plus la rudesse de l'Espagnol qui se 
venge que la molle élégance de l'Italien qui fait déroger 
l'art en le mettant aux pieds des courtisanes. Cervantes 
fait passer à côté de lui et sous ses yeux le mal, non 
pour le maudire, mais au contraire pour le plaindre. 
Le moyen de le vaincre est de-lui pardonner. Tous les 
épisodes nous ramènent à ce principe. 

J'en citerai un, pour donner quelque idée de ce roman 
chrétien. 

Un jour, Persilès voyageant en Espagne, sur In grande 
route passe un cavalier qui a fair grave et sombre. En 



438 CHAPITRE X. 

arrivant près de lui, le cavalier porte la main à son 
chapeau pour le saluer. Ce mouvement effraye le cheval 
qui s'abat, et tous deux roulent par (erre. On vole à 
leur secours, on relève le gentilhomme. Il ne s'était 
fait aucun mal, mais cet incident et le trouble visible 
de son esprit l'empêchent de reprendre sa route. 

— Qui sait? dit-il. Le sort a voulu peut-être que je tom- 
basse pour me tirer de l'état dans lequel mon imagination tient 
mon âme. Je suis, messieurs, je suis étranger et Polonais de 
nation. Tout enfant, je sortis de mon pays et vins en Espagne : 
c'est le rendez-vous des étrangers, la commune mère des na- 
tions. Je servis les Espagnols, j'appris le castillan, vous voyez 
comme je le parle; puis, entraîné par le désir qu'on a générale- 
ment de voir du pays, j'entrai en Portugal pour visiter la grande 
ville de Lisbonne. La nuit même où j'y entrai, il m'arriva un 
événement que vous aurez peine à croire; mais l'opinion des 
hommes importe moins que la vérité, dont le caractère est d'être 
inébranlable quand même elle n'apparaît pas au dehors dans sa 
clarté. 

On encourage le voyageur à parler; il raconte que, la 
première nuit de son arrivée à Lisbonne, il fut heurté 
dans une rue étroite par un homme qui passait violem- 
ment, et qui le jeta par terre. Il se releva furieux, et 
porta la main à son épée. Le Portugais en fit autant. On 
se battit, l'offenseur fut tué. « Il laissa son corps sur la 
terre et son âme alla Dieu sait où. » 

ÉTpouvanté de ce qu'il avait fait, le vainqueur se mit 
à fuir, cherchant un asile. Il aperçut une lumière et 
une maison ouverte; il s'y précipita, il pénétra de cham- 
bre en chambre, jusqu'à la maîtresse de cette demeure, 
femme âgée qui était sur son lit dans une demi-obscu- 
rité. 

— Que cherchez-vous, lui dit-elle. 



LA DOCTRINE. 439 

— Sefiora, j'ai tué un homme; c'est moins par ma 
faute que par son orgueil qu'il a eu le malheur de suc- 
comber. La justice me poursuit. 

La femme couchée indique au fugitif une cachette 
derrière son lit. A peine s'y est-il réfugié qu'un do- 
mestique entre : (( — Madame, notre maître est mort, et 
l'on dit que le meurtrier est entré dans notre maison. » 
Sur les pas du serviteur la justice arrive, elle entre 
dans la chambre. Plus mort que vif, le meurtrier écoute 
ce que va répondre la mère. 

Elle répondit, l'âme pleine de générosité et de pitié chrétienne : 
— Si cet homme est entré dans la maison, ce n'est pas du moins 
dans cette chambre, vous pouvez le chercher ailleurs. Plaise à 
Dieu, cependant, que vous ne le trouviez pas, car une mort n'est 
pas compensée par une autre, surtout quand l'injure ne vient 
pas de la méchanceté. 

Les alguazils se retirent. Alors la pauvre femme, 
s'adressant au Polonais, lui dit à voix basse et en pleu- 
rant : 

— Qui que tu sois, tu vois que tu m'as ôté le souffle de ma 
poitrine, la lumière de mes yeux, la vie qui me soutenait. Mais, 
comme ce n'est pas ta faute, je veux que ma vengeance soit pa- 
ralysée par ma parole, et pour accomplir la promesse que je t'ai 
faite quand tu entras, de te sauver, tu vas faire ce que je te 
dirai. Mets tes mains sur ton visage, car si je m'oubliais jus- 
qu'à ouvrir les yeux, tu m'obligerais à te connaître; sors de ta 
cacîiette, suis une de mes tilles qui va venir; elle te conduira 
dans la rue, et te donnera centécus d'or pour te faciliter le salut. 
On ne te reconnaîtra pas, aucun indice ne te trahit. Que ta res- 
piration se calme; le trouble d'un coupable est son accusateur. 
Va-t-en. 

Le Polonais se sauve , non sans avoir remercié sa li- 
bératrice. Poursuivi par la crainte, le remords et la tris- 



440 CHAPITRE X. 

tesse, il pari pour les Indes orientales. Il y fait fortune. 
Quand il en revient, longtemps après, riche et libre , il 
rentre en Espagne. 

Un jour il était dans une auberge de Talavéra, lors- 
que par hasard entra une jeune fille d'environ seize ans. 
Ce fut une apparition charmante ; son léger corsage, ses 
longues tresses , la coquetterie simple de son costume , 
sa jeunesse et ses grands éclats de rire , tout cela fit sur 
l'âme du voyageur le même effet, dit-il, que le prin- 
temps, le joyeux mois de mai , les fleurs et les parfums 
de la saison nouvelle. Martin Banèdre (c'est le nom du 
voyageur) fut tellement frappé de la grâce de Luisa la 
paysanne, que cette vision ne le quitta plus. Il se forgea 
l'idée d'un bonheur pastoral et parfait. Il alla trouver le 
père de cette enfant, lui montra ses trésors et demanda 
la main de Luisa. 

Au bout de quelques jours, il épousa la Vénus de Ta- 
lavéra, et au bout de quelques jours encore elle s'enfuit 
avec un garçon du pays , emportant du même coup l'or 
et les bijoux de son mari. Désespéré, furieux, celui-ci 
se mit sur la trace des fugitifs et sut qu'on venait de les 
prendre et de les incarcérer à Madrid. 

— J'y vais, pour m'adresser à la justice, dit-il; j'y vais avec la 
volonté arrêtée de laver dans leur sang l'outrage fait à mon hon- 
neur. Je les débarrasserai de la vie, et je me débarrasserai du 
fardeau de cette honte qui pèse sur mes épaules et me tient at- 
terré. Dieu soit loué! Ils sont sûrs de leur mort et moi sûr de ma 
vengeance! Ah ! que les moucherons ne viennent pas bourdonner 
à mon oreille, je n'écouterai ni les remontrances des moines, ni 
les attendrissements des personnes dévotes, ni les promesses des 
cœurs repentants, ni l'or des riches, ni les ordres ou les avis 
des puissants, ni la légion des conciliateurs qui s'interposent en 
pareil cas!... 



LA DOCTRINE. 441 

Il dit et saute légèrement à cheval pour partir. Per- 
silès, lui touchant le hras, Tarrête : « La colère vous 
aveugle. Vous allez rendre à jamais irrémédiable votre 
malheur et le sien. » Il parle , et sa parole ou plutôt sa 
raison calme peu à peu la vengeance qui gronde. Ba- 
nèdre, à qui une femme pardonna le meurtre de son fds, 
pardonne à une autre femme la honte qui vient d'elle 
seule. Il faut en ce monde laisser passer le mal , qui va 
de lui-même à sa ruine. En effet Luisa, qu'on voit re- 
paraître dans le roman, tombe de chute en chute , en- 
traîne avec elle ses amants et demande grâce un jour du 
fond d'un cachot. Cette dernière scène de la vie d'une 
Manon Lescaut se passe à Rome , où Cervantes a placé 
le dénoùment de son roman religieux. 

Il l'achevait à la veille de sa mort , dans sa petite de- 
meure d'Esquivias, où il s était retiré en 161 o. L'œuvre 
s'achevait avec sa vie ; Cervantes la signa comme un tes- 
tament. Il fit ses adieux au monde dans le prologue, qui 
est réellement un épilogue aimable et mélancolique. Il 
y raconte sa rencontre avec un étudiant , un jour du 
printemps de 1616, quand il allait une dernière fois à 
Madrid pour consulter les médecins. Je crois devoir 
traduire cette préface : 

Or il advint, très-cher lecteur, que venant un jour, avec deux 
de mes amis du fameux bourg d'Esquivias (fameux par ses il- 
lustres lignages et par ses vins très-illustres), — j'entendis der- 
rière moi le trot pressé d'un cavalier qui sans doute désirait 
nous rejoindre. En effet, il nous cria bientôt de ne pas aller si 
vite. Nous l'attendons. Arrive alors sur son âne un étudiant qui 
semblait un minime, car il était gris des pieds à la tête, lui, ses 
guêtres, ses souliers ronds, son ëpée, son bout de fourreau, son 
col à la wallonne, qui brunissait, et ses tresses de cheveu?(,deux 
tresses en vérité que tourmentait la wallonne, car elle se jetait à 



442 CHAPITRE X. 

chaque instant tout d'un côte. Il se donnait une peine extrême 
pour la redresser. — «Vos Grâces, dit-il en nous rejoignant, vont 
solliciter quelque office ou quelque prébende à la cour, où se 
trouvent Son Énninence de Tolède et Sa Majesté, ni plus ni 
moins, — à en juger par votre marche rapide; car vraiment j'ai 
un âne qui, pour la vitesse, a plus d'une fois chanté victoire. » 

Ce à quoi un de mes compagnons répondit : « La faute en est 
au cheval du seigneur Michel de Cervantes, qui a le pas assez al- 
longé. » A peine l'étudiant eut-il entendu ce nom de Cervantes, 
qu'il descendit de sa monture ; son porte-manteau tomba d'un 
côté, son coussin d'un autre (car il voyageait avec tout cet atti- 
rail), il vint à moi, il me saisit la main gauche. « — Oui! s'écria-t-il, 
oui, c'est bien le manchot qui est si fort, le fameux et parfait 
auteur, le charmant écrivain, enfin la joie des Muses! » Moi, qui 
entendais à l'improviste chanter ainsi mes louanges, j'aurais trouvé 
peu courtois de ne pas répondre à cet éloge. Je lui jetai les bras 
autour du cou (ce qui acheva le malheur de la wallonne), et je 
lui dis : 

" — C'est là une erreur dans laquelle tombent les ignorants qui 
m'aiment. Je suis Cervantes, mais non pas la joie des Muses, ni 
aucune des jolies choses qu'a dites Votre Grâce. Rattrapez votre 
bête, montez dessus et faisons ensemble la fin de la route, en 
causant de bonne amitié. » 

Ainsi fit l'aimable étudiant; nous allâmes, bride en main, et 
d'un pas plus lent nous suivîmes notre route. On vint à parler 
de ma maladie. Le brave étudiant m'ôta d'un coup toute espé- 
rance en me disant : 

« — Votre mal, c'est l'hydropisieion épuiserait, sans la guérir, 
toute l'eau de l'Océan; le seul remède est de boire peu. Que 
Votre Grâce, seigneur Cervantes, se règle sur le boire, et qu'elle 
n'oublie pas de manger. Avec cela, on guérit sans médecin. 

« — C'est ce que me disent beaucoup de gens, répondis-je, mais 
j'aime à boire selon mon envie, et je suis tout justement l'homme 
du monde le moins né pour y renoncer. Ma vie s'achève; à tâter 
mon pouls, on voit qu'il marque les jours et que la date ap- 
proche où il cessera de battre, et moi de vivre. L'heure est cri- 
tique pour faire une connaissance. Il me reste peu de temps 
pour vous montrer combien je suis sensible au dévouement que 
vous me témoignez. » 

Ce disant, nous arrivâmes au pont de Tolède, par lequel j'en- 



LA DOCTRINE. 443 

trai en ville. Lui il passait par le pont de Ségovie... Le reste de 
mon liistoire, c'est la renommée qui le dira,., mes amis ont 
envie d'en parler, et j'aurais envie de les entendre... Bref, je 
l'embrassai encore une fois; il me renouvela ses offres de ser- 
vice, piqua sa bête et me laissa aussi mal en point qu'il était 
mal en selle. Ma plume y avait trouvé une grande occasion de 
plaisanter... Mais tous les jours ne se ressemblent pas... Il en 
viendra un peut-être où je pourrai renouer le fil qui se brise, 
dire ce que je ne dis pas et ce qui conviendrait ici... Adieu, 
grâces de l'esprit! adieu, ironie! adieu, mes joyeux amis!. .Je vais 
me mourant. J'emporte le désir de vous revoir heureux dans 
l'autre vie!... 

Cervantes ne voulut pas quitter la vie sans remercier 
les hommes qui l'avaient secouru aux heures de détresse. 
c( J'offre ce que je puis, dit-il dans ses derniers écrits ; 
si je ne peux pas payer le bien par le même bien, du 
moins le publierai-je. » Il cite le comte de Lemos, l'ar- 
chevêque Sandoval et Pedro de Morales, l'acteur, qui 
l'avaient empêché de mourir de faim * ; pensée de vrai 
gentilhomme qui n'oublie pas le service rendu et ne 
veut pas s'en aller sans reconnaître la courtoisie des 
bienfaiteurs. 

C'est le dernier trait de ce caractère castillan. Le 18 
avril 1616, on donna l'extrême-onction à Cervantes; le 
lendemain il écrivit au comte de Lemos , en lui dédiant 
Persilès : 

Ce vieux chant, jadis si répété, qui commence ainsi : Tai mis 
le pied dans rétrier, irait à ravir dans cette lettre, que je pourrais 
commencer dans les mêmes termes à peu près : 

J'ai mis le pied dans l'étrier. 

Escorté déjà par la mort. 

Et, grand seigneur, je vous écris... 

1. ^ oir Don Quichotte^ prologue et chap. nlviu. 



444 CHAPITRE X. 

On m'a donné hier l'extréme-onction, et je vous écris aujour- 
d'hui cette lettre. Le temps passe vite, les douleurs vont crois- 
sant, respérance va diminuant, et avec tout cela je quitte la vie 
en emportant le regret de n'y pas rester assez longtemps pour 
pouvoir baiser les pieds de Votre Excellence. Tel est mon con- 
tentement de penser à son heureux retour en Espagne qu'il de- 
vrait me rendre la vie. Mais s'il est écrit que je dois la perdre, la 
volonté du ciel s'accomplisse. Du moins Votre Excellence saura 
mon vœu ; elle saura quelle eut en moi un homme passionné pour 
son service, qui voulut, au delà de la mort, témoigner de son 
intention. , le prédis, en parlant du relourde Votre Excellence, je 
prophétiserai encore en pensant d'avance, avec joie, qu'elle sera 
distinguée et que mes espérances pour elle, fondées sur la réputa- 
tion de ses vertus, vont se réaliser... Que Dieu, qui peut tout, 
garde Votre Excellence! 

De Madrid, le 19 avril IGIG. 

Cervantes mourut le 23 avril , la même année que 
Shakespeare. On Tenterra dans le couvent des moines 
trinitaires, la tête découverte, comme membre du tiers 
ordre. Les moines ayant quitté leur couvent en 1633, 
quand on chercha plus tard la tombe de Cervantes, on 
ne la trouva pas. 



CONCLUSION 

Cette fin obscure a l'ait dire souvent qu'il est mort 
vaincu. Gardons-nous de le plaindre pourtant; il a ob- 
tenu la victoire sur le champ de bataille qui était le 
sien, et il le savait. « Je suis, dit-il, à la dernière page 



CONCLUSION. 445 

de Don Quichotte^ je suis satisfait et fier d'être le pre- 
mier qui ait entièrement recueilli de ses écrits le fruit 
qu'il en attendait : car mon désir n'a pas été autre que 
de livrer à l'exécration des hommes les fausses et extra- 
vagantes histoires, lesquelles, frappées à mort par celles 
de mon véritable don Quichotte, ne vont plus qu'en 
trébuchant et tomberont tout à fait sans aucun doute. 
— Vale. » 

C'est la fierté du génie. Cervantes chante plusieurs fois 
son propre triomphe. — «Point d'hypocrisie, dit-il; 
pour qui a bien fait, l'éloge est un droit. » 

Jamas me contenté ni satisfice 

De hipôcritas melindres. Llanamente 

Quise alabanzas de lo que bien hice.... 

En effet , Don Quichotte paru , la chevalerie était 
morte et Cervantes immortel. L'influence de son mer- 
veilleux esprit se répandit sur l'Europe avec la rapidité 
de la lumière. Dès 1608 on le traduisait à Paris et toute 
la France l'adoptait. « Le 25 février 1615, dit Marquez 
Torrez , écuyer et maître des pages de Bernard de San- 
doval, nous étions allés avec le cardinal-archevêque de 
Tolède , mon seigneur, rendre visite à l'ambassadeur de 
France. Beaucoup de gentilshommes français nous abor- 
dèrent, moi et les autres chapelains, pour savoir quels 
étaient nos ouvrages d'esprit les meilleurs. Je dis que je 
m'occupais alors d'en examiner un; à peine eurent-ils 
entendu le nom de Michel de Cervantes, qu'ils se mirent à 
en parler avec abondance, vantant beaucoup l'estime 
qu'on faisait de ses œuvres en France et dans les 
royaumes voisins. Ils citaient la Galatée^ qu'un d'eux 
savait presque par cœur, la première partie de Don 



446 CONCLUSION. 

Quichotte et les Nouvelles. Leurs éloges étaienl si vifs 
que ^e leur offris de les conduire chez l'auteur, pour 
qu'ils le vissent, et ils en marquèrent le désir avec mille 
démonstrations. On me demanda son âge, sa profession, 
tout, qualité et quantité! Je me trouvai obligé de dire 
qu'il était vieux, soldat , hidalgo et pauvre. A quoi l'un 
d'eux répondit textuellement : — « Gomment ! un tel 
homme! l'Espagne ne lui donne pas une fortune et ne 
le nourrit pas aux frais du trésor public! » Un autre dit 
avec beaucoup de finesse : « Si c'est la nécessité qui 
l'oblige d'écrire , plaise à Dieu c|u'il ne soit jamais dans 
l'abondance ! Les œuvres du pauvre enrichiront le 
monde. » 

Le public a de ces naïvetés cruelles. Quoi qu'il en soit, 
rinfluence de Cervantes est dès lors immédiate et im- 
mense. De toiis les écrivains de génie, c'est le plus à la 
portée de tous. Il pénètre par l'imitation dans le théâtre 
anglais * ; il inspire chez nousLarivey, Hardy, Rotrou, et, 
ce qui est plus important, Molière et Boileau. Je pour- 
rais ici rappeler bien des analogies entre Cervantes et 
Boileau, qui aimait «Rossinante, la fleur des coursiers 
d'Ibérie » ; plus d'un trait de Sganarelle, de 'madame Jour- 
dain, de Mascarille fait retour à Cervantes. Les bergers 
de Florian, la Rosine de Beaumarchais, la Esmeralda 
de Victor Hugo prolongent jusqu'à nous l'action de ce 
grand esprit. Qu'il suffise de la signaler et de revendi- 
quer pour Cervantes, génie précurseur, la place qui lui 
est due dans la littérature moderne, qu'il inaugura. 

S'il a souffert, si le malheur n'a jamais lâché prise 
sur lui, si rien n'a jamais profité à sa vie même, 

1 . Voir Contemporains de Shakespeare, par M. Alfred Mézières. 



CONCLUSION. 447 

son génie a profit*» de tout. Nous venons de racon- 
ter les débuts, les progrès et la fin de son œuvre; 
quand il passa de l'action militaire à l'action intellec- 
tuelle, rironie fut chez lui le revers de l'enthousiasme . 
C'est parce qu'il aimait le beau et le vrai avec passion 
qu'il eut si éloquente l'horreur du laid et du faux. On ne 
l'écouta pas quand il parla sérieusement : il dit alors ce 
qu'il pensait avec tant de feu, de verve et de gaieté 
qu'on ne se lassa plus de l'entendre. Ne faisons de lui ni 
un bouffon, ni un apôtre : le génie n'a pas de ces rôles. 
Sa plume fut joyeuse, son âme fut souvent triste. — 
(( Pourquoi, lui dit Avellaneda, vous voit-on inquiet, 
sombre et préoccupé, tan absorto y elevado en no se 
que imaginacion? Vous ne répondez pas à propos. 
Quelque grave pensée vous serre le cœur, algun grave 
cuidado le oflige y aprieta el animo. » L'ennemi qui 
parlait ainsi rencontrait juste : Cervantes portait avec 
lui une préoccupation. Tl ne pensait pas à lui-môme ; 
l'idée ne lui vint jamais d'ériger ses malheurs privés 
en malheurs publics. Il n'essaya pas de cacher le mé- 
content sous le stoïcien, ou de faire parler les mécomptes 
de l'orgueil sous l'éloquence des malédictions. Le jour 
où il crut s'apercevoir que la satire tentait sa main, il 
rejeta cette arme empoisonnée qui blesse celui qui la 
manie. Non ! Cervantes pensait à son pays, à la décadence 
de l'Espagne et au devoir de l'écrivain. Selon lui, la 
tâche intellectuelle de ceux qui ont le don de penser 
et d'écrire est de débrouiller les idées fausses : il prit 
cette belle part, il étudia le travail cérébral des hommes 
de son temps, il observa ce qu'il y a de plus vague, de 
plus insaisissable et de plus humain , le sentimentalisme 
de son temps et la vision d'honneur d'une aristocratie 



448 CONCLUSION. 

aussi grande que folle. Il établit que toutes les chimères 
de 1 600 étaient venues du moyen âge, compliquées par 
la renaissance et élaborées par le bel esprit contemporain. 
Le passé était grand, aux yeux de ce gentilhomme; la 
vieille Espagne lui inspirait une respectueuse admira- 
lion qui éclate souvent dans son œuvre. Mais le présent, 
voulant imiter le passé, en donnait la caricature. Dans 
la foi, dans les lettres, dans les armes, Cervantes trou- 
vait une parodie ridicule des siècles écoulés. Le temps 
des croisades n'était plus; les chevaHers castillans de- 
venaient des anachronismes vivants; les bibliothèques 
faites de vieux romans bretons rejetaient Tesprit pu- 
blic quatre cents ans en arrière. Cervantes éprouvait un 
mépris indigné pour la foule des écrivains matamores 
et galants qui entretenaient cette confusion. Leur épée 
est vierge, s'écriait-il; et leur langue prostituée : 

. . .Virgen porla espada 
Y adultéra de lengua!... 

Les universités qui composaient des encyclopédies, 
des commentaires et des suites à Polydore Virgile ne 
lui inspiraient pas plus d'estime. 

Il dévoila hardiment ce pandaemonium des idées ; il 
dénonça la confusion de la légende et de l'histoire, de 
la foi et du mysticisme, des vrais héros et des héros 
de romans, de l'honneur et de la chevalerie. Il sépara 
ce qu'on réunissait : d'une autre part, il réunit ce qu'on 
séparait; la liberté de l'esprit ne lui parut pas incom- 
patible avec la vraie science, ni la liberté de conscience 
avec la religion, ni l'art avec la philosophie, ni la raison 
avec la gaieté. Cette indépendance de son esprit et l'objet 
même de son travaille placent à côté des réformateurs de 



CONCLUSION. 440 

l'Espagne, qui ont voulu sauver de la décadence ce noble, 
et beau pays. La majorité des écrivains du temps flat- 
tait la nation espagnole aux dépens des nations étran- 
gères. Cervantes ne flatta jamais personne ; il le dit avec 



orgueil 



Tuve, tengo y tendre los pensamientos 
De toda adulacion libres y exentos. 

Ce fut là cette « imprudence » dont il s'accuse et qui 
a donné lieu à tant de commentaires. Il s'attaqua à des 
convictions publiques, il montra à la Gastille le défaut 
de sa cuirasse, et, au lieu de maudire l'Europe, il com- 
battit cet esprit d'exclusion qui après avoir préservé 
l'Espagne de l'invasion musulmane au neuvième siècle, 
l'isola de la vie politique européenne au dix-septième. 

On lui a reprocbé son défaut de patriotisme. « C'est 
nous qu'il frappe, s'écrie au milieu du dix-huitième 
siècle un écrivain anonyme; le poison est caché parmi 
les fleurs de son œuvre ; l'Espagne applaudit son bour- 
reau, et l'Europe sait bien pourquoi elle aime ce livre 
fait en haine de l'Espagne'. » Il est très-vrai que Cer- 
vantes a présenté le miroir à son pays, comme Molière 
et Aristophane ont fait chez eux. Si dire la vérité est 
un crime de haute trahison, il est criminel. « Il faut la 
dire, écrivait-il quelque part, si fine que soit la vérité 
elle ne casse jamais ; elle surnage toujours, commel'huile 
sur l'eau. » Le patriotisme de Cervantes est un patrio- 
tisme désespéré : il a jugé ce qu'il aimait. Qu'on lise 
toute son œuvre, on verra qu'il adore ce qu'il fustige, 
qu'il a vécu des illusions qu'il raille et que la contradic- 

1. Voir ce passage aux Notes. 

29 



4F) CONCLUSION. 

lion chez lui est delà honiiefoi comme la sévérité est de 
l'amour. Pour l'Espagne il a rêvé : — une politique intel- 
ligente qui la ferait Talliée du Nord et la reine du Midi, 
— une société fortement organisée, active et unie qui 
mettrait fin au schisme des provinces et à la licence de la 
hampa, des gitanes, des bravos, — une littérature enfin 
salubre et virile : « j'oserai dire, écrit-il, dans le pro- 
logue de ses Nouvelles^ que si je pouvais, par un moyen 
quelconque, deviner que la lecture de ces Nouvelles pût 
suggérer à celui qui les lira quelque désir coupable ou 
quelque mauvaise pensée, je me couperais la main qui 
les écrivit, plutôt que de les livrer au public. )^ 

Il comprit, avec une sagacité éclairée par le dévoue- 
ment, que la destinée de l'Espagne dépendrait des 
idées qui la dirigeraient et que si elle n'en modifiait pas 
les tendances générales, elle s'exposait à perdre son 
ascendant. Ce fut donc aux idées, aux sentiments, au 
tempérament national qu'il s'attaqua : et quiconque re- 
dresse une erreur, quiconque enseigne une vérité, lui 
semble un bienfaiteur. Dans le Dialogue des Chiens^ 
lui qui est si impitoyable pour la société entière, il 
s'adoucit en voyant une classe de collège et il salue avec 
une gravité inattendue l'humble professeur qui élève les 
esprits. L'éducation publique lui paraît le moyen sacré 
d'agir sur un peuple. Si on Técoutait, on substituerait 
l'enseignement du vrai à l'exemple du luxe et de l'or- 
gueil. Il voudrait avoir disloqué , dit-il, le chevalier 
traditionnel, qui représente l'imagination même du sei- 
zième siècle, et le mot deslocado^ qu'il emploie, signi- 
fie en même temps dans sa langue souple et capricieuse 
ramené à la raison (de loco ^ fou). Il va chercher le 
curé du village pour jeter de l'eau bénite sur les livres 



CONCLUSION. 4nl 

de chevalerie. — « Voilà les vrais excommuniés et les 
hérétiques. Voilà quel auto-da-fé nous devons faire ! » 
Le curé, la gouvernante et la nièce entonnent le psaume 
qui chasse les démons {ensalmo). L'œuvre de Cer- 
vantes est un exorcisme. 

Il y mêle une prophétie, on Ta vu; il annonce une 
révolution sociale qu'il entrevoit à l'horizon. « Ce c{ui 
m^afflige, dit-il, c'est de toucher à ma fin; je ne verrai 
pas cela... D'ailleurs ce changement ne ressemble pas 
aux Métamorphoses ^'OVi^Q^ m à celui dont parle Apu- 
lée dans VAne d'or^ et qu'on obtient en mangeant sim- 
plement une rose. Il faut, pour cette révolution, une 
main puissante » et l'aide de Dieu. 

Cervantes mourut dans cette persuasion, non comme 
un prophète, mais comme une intelligence convaincue 
et pénétrante. — « No quiero llamanàs profecias^ siii 
adivinanzas . Je ne prophétise pas, disait-il, je de- 
vine. » Et, regardant la devise de son libraire, Jean de 
la Cuesta, qui était : Post tenebras spero lucem^ il di- 
sait à ses amis : Après les ténèbres, j'attends la lumière! 



FIN. 



NOTES 



Durant tout le dix-septième siècle, les œuvres de Cer- 
vantes se répandirent dans la littérature de l'Europe, 
qu'elles pénétrèrent sans que l'on songeât à l'auteur. 

En 1738, à Londres, le haron de Carteret et deux femmes 
prirent sous leur patronage la réputation de Cervantes. Car- 
teret faisait imprimer pour la reine d'Angleterre une col- 
lection de romans; il y comprit Don Quichotte^ qu'il dédia 
à la comtesse de Montijo. C'est alors qu'on pria don Gre- 
gorio Mayans y Siscar d'écrire une biographie de Cervantes. 
A partir de ce moment, les biographies se succèdent : Sar- 
miento, Blas de Navarre, Vicente de los Rios, Pellicer, 
Navarrete, discutent, refont, éclairent de plus en plus 
l'histoire de Cervantes. Quand M, Louis Yiardot, en France 
(1836), et Thomas Roscoe, en Angleterre (1839], publient 
leurs travaux, un siècle de recherches a tiré de l'ombre un 
homme dont l'ouvrage était européen et la vie ignorée. 

Au dix-neuvième siècle enfin, il prend parmi les hommes 
de génie le rang qui lui est dû. Chaque point de son his- 
toire est examiné, et l'examen de son œuvre, comme l'étude 
de sa vie, révèle la grandeur véritable de sa pensée ou de 



454 NOTES. 

ses actes. En Espagne, des esprits d'élite, comme M. Fernan- 
dcz Guerra y Orbe, dont la science est universelle ; M. Ilart - 
zembuscli, qui comprend les poètes et les conteurs en 
conteur et en poëte; M. de la Barrera, investigateur litté- 
raire qui a la passion du vrai, éclairent de jour en jour une 
biographie qui touche par tous les côtés à l'histoire de 
l'Espagne au seizième siècle. Hier encore, don José Maria 
Asensio y Toledo publiait ses Nuevos Documentos ^ et don 
Juan Yalera lisait à l'Académie de Madrid son discours 
sur l'interprétation de Von Quichotte. En Angleterre, M. de 
Benjumea annonce des découvertes nouvelles. En France, 
les traductions de Don Quichotte par M. Viardot et M. Da- 
mas Hinard, du Voyage au Parnasse^ par M. Guardia, du 
Théâtre^ par M. Alphonse Royer; les travaux très-délicats 
et très-originaux de M. Antoine de Latour, ont mis le pu- 
blic à même de juger Cervantes plus largement. 

A l'occasion du Don Quichotte illustré de Gustave Doré, 
M. Sainte-Beuve, dont la critique est si pénétrante, a donné 
son jugement; M. Théophile Gautier a mis en relief le sens 
pittoresque de don Quichotte. M. Edmond About, de sa plume 
vive, a rajeuni Cervantes. Enfin, quand le ministre de l'in- 
struction publique, M. Duruy, institua les conférences lit- 
téraires et scientifiques, trois fois on choisit Cervantes pour 
sujet d'entretien, et l'auteur de ce livre, après avoir, en 1862, 
consacré une année de cours à x^ette étude, put voir, 
en 1865, à la Sorbonne, un auditoire très-nombreux écou- 
ter avec sympathie la simple et belle histoire de Cervantes. 

On voit, par ce rapide aperçu, qu'une biographie des 
œuvres de Cervantes ou des travaux de ses critiques exige- 
rait un volume nouveau. Je dois me borner à donner ici des 
indications générales. 

La meilleure, la plus belle et la plus récente édition est 



NOTES. ' 455 

la suivante : Obras complétas de Cervantes, dedicadas à 
S. A. R. el Sermo Infante, don Sébastian Gabriel de Bor- 
bon y Braganza. — Madrid^ imprenta de don Manuel Bi- 
vadeneyra^ 1863. 12 vol. iii-8°. 

L'éditeur a fait imprimer à Argamasilla de Alba, dans la 
maison même où Cervantes fut emprisonné, les volumes 
qui contiennent Don Quichotte. Il avait publié, dans les 
mêmes conditions, l'exemplaire diamant annoté par don Eu- 
genio Hartzembusch. 

La Biblioteca espanola de M. Gallardo, catalogue pré- 
cieux enrichi et presque doublé par les soins de MM. Zarco 
del Vaile et Sancho Rayon, contient un travail très-impor- 
tant de M. Guerra sur des pièces attribuées à Cervantes. Sur 
son théâtre, il faut consulter le catalogue dramatique de 
M. de La Barrera. 

La lecture de ces divers documents guidera quiconque 
voudrait donner une édition de Cervantes. On y trouvera 
les pièces que j'ai dû omettre, parce que je n'admettais ici 
que les ouvrages incontestables. 

Sur la vie de Cervantes, nous possédons désormais, mal- 
gré des lacunes graves, plusieurs témoignages positifs, aussi 
importants que sûrs : P Enquête d'Afrique (1578), et PFn- 
quête d'Espagne (1580), qu'on trouvera dans Navarrete; — 
V Histoire d'Alger, par Haîdo; — la Lettre à Mateo Vasquez 
(1577-1578), découverte par don Tomass Munoz y Romero 
dans la bibliothèque du comte d'Altamira. 

L'œuvre littéraire de Cervantes présente beaucoup plus 
de difficultés. Au seizième siècle , les ouvrages s'impri- 
maient longtemps après avoir été écrits. Le livre d'Hœdo, 
commencé en 1580, est taxé, en 1604, approuvé en 1608 
et 1610, publié en 1612. Le Don Quichotte publié en 1604 
fut écrit en prison; or les prisons de Cervantes datent de 



456 ■ NOTES. 

-1598. Il en est de môme du théâtre et des nouvelles; 
leurs dates de publication ne correspondent pas aux dates 
d'origine. 

J'ai entrepris dans ce livre de classer les nouvelles, les 
pièces et les poésies de Cervantes^ les découvertes ulté- 
rieures diront où je me suis trompé. Il est impossible d'in- 
sérer ici toutes les notes que j'ai rassemblées avant d'écrire ; 
sur quelques points seulement je dois des explications. 

J'ai rejeté le Buscapie parce que cet écrit du dix-huitième 
siècle est à la fois anonyme, apocryphe et absurde. On le 
suppose écrit par Cervantes, parce que son Don Quichotte 
n'avait pas réussi. Or Don Quichotte a réussi du premier 
coup en Espagne et en France, où d'ailleurs on traduisait 
Cervantes de son vivant. 

Pour les traducteurs, je me suis montré sévère; je ne 
parle point de ceux d'aujourd'hui , de M. Viardot , de 
M. Damas Hinard, de M. Gruardia, de M. de La Tour, mais 
de ceux du dix-huitième siècle. Florian seul, malgré son 
infidélité, n'a pas faussé l'esprit de Cervantes. 

Enfin j'ai signalé en Espagne des détracteurs de Cervantes. 
Il y en eut toujours, il y en a encore, comme l'a remarqué 
M. de La Tour. Quelques patriotes, qui n'aiment pas la 
vérité, et quelques érudits qui savent plus qu'ils ne sentent, 
ont gardé une haine sourde pour Cervantes, malgré son vif 
amour pour sa patrie. Quand Blas de Navarre publia, 
en 1749, le Théâtre de Cervantes, un anonyme écrivit en 
vers une diatribe où éclate l'hostilité dont je parle : 

El fuertc fuë de Cervantes 
Aquel andantc designio, 
En que diô golpes tan fucrles, 
Que â todos nos dejô heridos; 



NOTES. 45' 



Y su veneno, entre flores 
Ingeniosas escondido, 
Fueron fragancia y belleza 
Disfraces de lo nocivo. 

Ap!audi6 Espana la ol)ra, 
No advirtiendo, inadvertidos, 
Que era del honor de Espana, 
Su autor, verdugo y cuchillo, 

Contando alli vilipendios, 
De la nacion repetidos, 
De ridiculo marcando 
De Espana el valor temido. 

Como si faera un laurel 
Para el espanol dominio, 
Se idolâtré la coroza 
Y se adoré el sambenito. 

Viendo â la sincera Espana, 
Los extranjeros ministres, 
Tan contenta en el cadalso, 
Tan gustosa en el suplicio ; 

El volùmen remitiendo 
A los reinos convecinos, 
Hicieron de Espana hurla 
Sus amigos y enemigos. 

Y esta es la causa por que 
Fueron tan bien recibidos 
Estes libros en la Europa, 
Reimpresos y traducidos. 



458 NOTES. 

Y en laminas dibujados, 

Y en los lapices tejidos, 
En estaluas abultados 

Y en las piedras esculpidos. 

Nos los vuelven û la cara, 
Como diciendo : « i Bobillos 1 
« Miraos en ese espejo; 
« Eso sois y eso habeis sido. » 



FIN DES NOTES. 



TABLE DES CHAPITRES 



DÉDICACE , 



r 



CHAPITRE I 

L'Œuvre et la vie \ 

CHAPITRE II 

L'Adolescence 19 

CHAPITRE III 

Les Campagnes (Lépante et Navarin, 1571-1573) 45 

La Goulette (1573-1574) 65 

CHAPITRE l\ 

La Captivité 73 

CHAPITRE V 

Croisades de plumes contre I'Islamisme 121 

La vie d'Alger 151 

Les Bagnes d'Alger 1 05 

La femme musulmane. — Zara et Zoraide ISO 

Zoraide. — Le Captif 1 93 

La Grande Sultane 106 



TABLE DES CHAPITRES 400 

CHAPITRE YI 

Vie nomade de Cervantes (1580-1598) 20o 

Débuis littéraires. — Galatée. — Niimance.— L'Amant 

généreux. — Le Brillant Espagnol '214 

Couvres chevaleresques. — La maison de la jalousie. 

Le Labyrmthe d'amour, — Persilès et Sigismonde. 230 

Contes d'amour italiens 238 

Le mariage. — Nouvelles et intermèdes. . 243 

L'Espagne picaresque 2o4 

CHAPITRE YII 

La Critique. — Don Quichotte 287 

Avellaneda 310 

Le sens de don Quichotte 334 

CHAPITRE Vni 

Questions d'art. — L Le théâtre 340 

Questions d'art. — IL Le poëlc. 303 

Questions d'art. — IIL L'esprit de décadence littéraire. 374 

CHAPITRE IX 

L'Espagne sociale 388 

CHAPITRE X 

La doctrine 422 

Conclusion 444 

Table des chapitres , , 545 

fin de la table des chapitres. 



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Philosophie des lois au point de vue chrétien. 3* édit. 1 vol. in-12.. . 3 fr. 50 
La Conscience, ou la Règle des actions humaines. 2° édit. 1 vol. in-12. 3 fr. 50 
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BENOIT 

Chateaubriand, sa vie, ses œuvres. Etude littéraire et morale. {Oiiv, cour, par 
l'Académie française). 1 vol. ia-12 , 5 ir. 

BERSOT (ERN.) 
Essais de philosophie et de morale. 2° édit. 2 vol. in-12.. I fr. 

BERTAULD 
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L'Immortalité. — La mort et la vie, etc., avec une lettre de Mgr Dupanloup. 
2» édit. 1 vol. in-12 3 fr. 50 

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L'Astronomie au X1X° siècle. Tableau des progn's de cette science depuis 

l'antiquité jusqu'à nos jours. 1 vol. in-12 ^ fr. 50 

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semestres ou vol. in-12, à 2 fr^ 50 

BONHOMME (H.) 
Madame de Maintenon et sa famille. Lettres et documenls inédits, avec no- 
tes, etc. 1 vol. in-12 , . . . 5 fr. 



12 BIBLIOTIIÈOIIE ACADÉMIQUE 

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Le Poussin. Sa vie, son œuvre. 2' édit. (Ouvrage couronné par l'Académie fran- 
çaise.) 1 vol. in-12 o fr. 50. 

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Voyages d'un critique à travers la vie et les livres. Orient. 2° édit. 1 vol. 
iii-12 o IV. 50 

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Apollonius de Tyane. Sa vie, ses voyages, ses prodiges par Philostrate et ses 
lettres, trad. du grec, avec notes, etc. "1" édit. 1 vol. in-12 5 fr. 50 

Histoire du Roman dans l'antiquité grecque et latine. {Ouvrage couronné 
par l'Académie des Inscriptions.) JNouv. édit. 1 vol. in-12 5 l'r. 50 

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M. d'Arnouville, Terray, etc. 2° édit. 1 vol. in-12 5 fr. 50 

Enguerrand de Marigny, heaune de Semblançay, le Chevalier de liohan. Épi- 
sodes de l'histoire de France. 2' édit. 1 vol. in-12 5 fr. 50 

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Critiques d'art et de littérature. 1 vol. in-12 3 fr. 

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controverses de ce temps. Nouvelle édition. 1 vol. in-12 3 fr. 

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La Jeunesse de madame de Longueville. 5* édition. 1 vol. in-12. 3 fr. 50 

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Introduction à l'histoire de la Philosophie.(Coursdel828.) 1 v. in-12. 3 fr. 50 

Histoire générale de la Philosophie, depuis les temps les plus anciens jus- 
qu'à la fin du XVUl* siècle. Nouvelle édition, 1 vol. in-12 {sous presse). 5 fr. 50 
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Du Vrai, du Beau et du Bien, 11° édition. 1 vol. in-12 3 fr. 50 

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crale. — Plalon. — Eunape. — Proclus. — Olympiodore. 1 vol. in-12. 3 fr. 50 

— Fragments de Philosophie du moyen âge : A bélard. — Guillaume de Chant- 
peaux. — Bernard de Chartres. — Saint Anselme, etc 5 fr. 50 

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noza. — Leibnilz et Vabbé Nicaise. — Le P. André. 1 vol. in-r2. ... 3 fr. 50 

— Fragments de Philosophie contemporaine : D. Slewart. — Buhle. — Ten- 
iierrann. — Laromiguiere. — De Gérando. — M. de Biran. 1 vol. in-12. 3 fr. 50 

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suivis des Discours politiques. Nouv. édit. 1 vol. in-12 3 fr. 50 



EDITIONS IN-DOUZE 15 



DELAViGNE (CASIMIR) 

Œuvres complètes : Tliéâlre el poésies. 4 vol. iii-12 , . 14 (r. 

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Louis David. Son école et son temps. Souvenirs. Nouv. éd. 1 vol. in-12. 5 Ir. 50 

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Les Devoirs. — Essai sur hi morale de Circroii. [Ouvratje couronne par l'imtilut. 
1 vol. ia-12 • 5 IV. [10 

DESJARDINS (ERNEST) 
Le Grand Corneille historien. Nouv. édit. 1 vol. in-12 5 fr. 

FALLOUX (C" DE) 
Correspondance du R. P. Lacordaire et de TU"" Swetchine. 4' édition, 
. 1 vol. in-i^ 4 fr. 

Madame Swetchine. Méditations et prières, 2* édition. 1 vol. in-12. . 5 fr.50 
Madame Swetchine. Sa vie et ses œuvres, nouv. édit. 2 vol. in-12. ... 7 fr. 

Madame Swetchine. Lettres, nouv. édit. 2 vol. in-12 7 fr. 

Histoire de saint Pie V, Pape, o* édit. 2 vol. in-12 7 fr. 

Louis XVI, 4' édit. 1 vol. in-12 5 Ir. 50 

FEILLET 
La Misère au temps de la Fronde et saint Vincent de Paul {Mention très- 
honorable de l'Acad. des sciences morales.). INouv. cdii. 1 vol. in-12. . 5 fr. 50 

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MAh\. Nouv. édit., ornée de 24 vignettes. 1 vol. in-12 5 l'r. 

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de Gournay, d'Urlé, Montluc, etc. 1 vol. in-12 3 fr. 50 

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La Pluralité des mondes habités, au point de vue de l'astronomie, de la phy- 
siologie et de la philosophie naturelle. Nouv. édit. 1 fort vol. in-12, fig. 3 fr. 50 

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resque et Revue critique des théories humaines sur les habitants des astres. 2° édit. 
l vol. in-12 3 Ir. 50 

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Saint-Just et la Terreur. Études sur la Révolution. 2 vol. in-12. ... C fr. 

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La Littérature indépendante et les Ecrivains oubliés. Essais de critique et 
d'érudition sur le xvn° siècle. 1 vol. in-12 3 ir. 50 



FRARIERE 

pendant 
intellectuelles des enfanli 



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Is. Nouv. édit, revue et aui-mentée. 1 vol. in-12. . 3 fr. 



GALITZIN (LE PRIN?E AUG.) 
La Russie au XVIII' siècle. Mémoires inédits sur l'ierre ie Giaiid, Catherine I" 
et Pierre lli. 2' édition. 1 vol. in-12 3 fr. 50 

GERMOND DE LAViGNE 
Le Don Quichotte de F. Avellaneda. Trad. avec notes. 1 vol. in-12.. . 3 fr. 

GÉRUZEZ 
Histoire de la Littérature française depuis ses origines jusqu'à la Révolution. 
{Ouv. cour, par l'Académie française, \" prix Gobert.) Nouv, éd.2 vol. in-12. 7 Ir 






M nir.MOTHKQUE ACADÉMIQUE 

SAINT-MARC GIRAROIN 
La Syrie en 1861. Condition des Chrétiens en Orient. 1 vol, in-12. . 3 fr. 50 
Tableau de la littérature française au XVI* siècle. 2* édit. 1 vol. 
inl2 5 fr. 50 

CONCOURT (E. ET J. DE) 
Histoire de la société française pendant la Révolution et pendant le 
Directoire. Nouvelle édition. 2 vol. in-l'â 7 IV. 

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Pensées des divers âges de la vie. Nouv. édit. 1 vol. in-12. . . 3 fr. 50 

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Les Girondins. Leur vie privée, leur vie publique, leur proscription et leur mort. 
2* édit. 2 vol. in-12 7 fr. 

EUGÉNIE DE GUÉRIN 
Journal et Fragments, publiés par M. Tuébutien. [Ouvrage couronné par l'Aca- 
démie française.) 16° édition. 1 vol. in-12 5 fr. 50 

Lettres d'Eugénie de Guérin. 8' édit. 1 vol. in-12 5 fr. 50 

Étude sur Eugénie de Guériu par Aug. Nicolas, broch. in-12 50 c. 

MAURICE DE GUÉRIN 
Journal, Lettres et Fragments publiés par M. Trébutien, avec une étude par 
M. Sainte-Beuve. 8' édition. 1 vol. in-12 5 fr. 50 

GUIZOT 
Histoire de la Révolution d'Angleterre, depuis l'avènement de Charles 1" jus- 
qu'au rétablissement desStuarts (1625-1660). 6 vol. in-12, en trois parties. 21 fr. 

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précédée d'un Discours sur la dévolution d'Angleterre. 7* édit. 2 vol. in-12. 7 fr. 

— Histoire de la République d'Angleterre et de Cromwell (1649-1658). Nou- 
velle édition. 2 vol. in-12 7 fr. 

— Histoire du protectorat de Richard Cromwell et du rétablissement des 
Stuarts (1659-1660). 3» édition. 2 vol. in-12 7 fr. 

Monk. Chute de la République, etc. Étude historique. 1 vol. in-12. 5 fr. 50 
Portraits politiques des hommes des divers partis : Parlementaires, Cavaliers, 

Républicains, Niveleurs; études historiques. 1 vol. ui-l'i 5 fr. 50 

Sir Robert Peel. Élude d'histoire contemporaine, augmentée de documents iné- 
dits. 1 vol. in-12 5 fr. 50 

Essais sur l'Histoire de France, etc. Nouv. édit. 1 vol. in-12. . . 5 f r 50 
Histoire de la civilisation en Europe et en France, depuis la chute de l'Em- 
pire romain, etc. 7" édit. 5 vol. in-12 17 fr. 50 

Histoire des origines du Gouvernement représentatif ^^ des Institutions poli- 
tiques de l'Europe. Nouvelle édit. 2 vol. in-12 7 fr. 

Corneille et son temps. Etude littéraire suivie d'un Essai sur Chapelain, Rotron 
et Scarron, etc. Nouv. édit. 1 vol. in-12 5 fr, 50 

Méditations et Études morales. Nouv. édit. 1 vol. in-12 3 fr, 50 

Études sur les Beaux- Arts en général. Nouv. édit. 1 vol. in-12. . . 5 fr. 50 

Discours académiques, suivis des Discours prononcés au Concours général de 
l'Université et devant diverses Sociétés religieuses, etc. 1 vol. in-12. . 3 fr. 50 

Abailard et Héloïse. Essai historique par M. et M""" Guizox, suivi des Lettres 
d'Abailard et d'Héloise, trad. par M. Oddoul. Nouv. édit. 1 vol. in-12.. 3 fr. 50 

Histoire de Washington et de la fondation de la république des États-Unis, par 
M. C. DE WiTT, avec une Introduction par M. Guizot. Nouv. édit. 1 vol. in-12, 
avec carte 3 fr. 50 

Grégoire de Tours et Frédégaire. — histoire des francs et chronique, trad. 
Nouv. édit. revue et augmentée de la Géographie de Grégoire de Tours et de Frédé- 

t'flirf, par M. Alfred Jacous. 2, vol. in-12 7 fr. 

Cet ouvrage est autorisé pour les Ecoles publiques par décision de Son Exe. le minislre de 
i'Iaslruction publique. 

Sbakspeare. Œuvres complètes. 8 vol. in-12, à . 3 fr. 50 



ÉDITIONS IN-DOUZE. 15 



GUIZOT (GUILLAUME) 

Ménandre. Etude historique et littéraire sur la Comédie et la Société grecques. 
{Ouvrage couronné par V Académie française.) 1 vol. in-12 avec portrait.. 5 fr. 50 

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Les Charmettes. — J. J. Rousseau et madame de Warens. rs'ouvelle édition. 1 vol. 
iii-12, portrait 3 fr. 50 

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Tableau du Monde physique. Excursions à travers la science. 1 vol. in-12. ô fr. 

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le continent noir. 1 vol. in-12 avec Carte 5 fjr. 50 

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1 vol. in-12 3 fr. 50 

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Pensées, précédées de sa Correspondance, d'une notice par M. P. de Ravnal, et de 
jugements littéraires par MM. Sainte-Beuve, Saint-Maiic Gir.AnDiN, de Sacy, Géruzee 
et Poitou. Nouv. édit. 2 vol. in-12 7 fr. 

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Yu-kiao«li. — Les deux Cousines, — roman chinois. 2 vol. in-12 7 fr. 

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LAFON (MARY) 
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1 vol. in-12 3 fr. 50 

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Joseph Vernet et la peinture au XVlIi° siècle. 2' édit. 1 vol. in-12. . . 5 Ir. 50 

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Dante. La Divine Comédie. Trad. avec nne intvod. et dos noies. Nouvelle édition. 

2 vol. in-12 7 fr. 

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édition. 2 vol. in-12 7 fr. 

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Michel-Ange et Vittoria Colona. Étude suivie de la traduct. complète des 
poésies de Michel-Ange. Nouv. édit. 1 vol. in-12 o fr. 

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Nouv. édit. 2 vol. in-12. 7 IV. 



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L'Aliéné devant la philosophie, la morale fit la société. 2'' édit.l vol. in-12. Tt fr. lA) 

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grammaire, les dialectes la versilication et les lettres au moyen âge. Nouvelle 
édition. 2 vol. in-12 " 7 fr. 

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tices sur le diacre Paris, Carré deMontgeron et le Jansénisme. 1 v. in-12. 5 fr. 50 

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bert). Nouv. édit. 1 vol. in-12 5 fr. 50 

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Portraits d'hier et d'aujourd'hui. 1 vol. in-12 lî fr. 50 

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Histoire de la Révolution française depuis 1789 jusqu'à 1814. 9* édit. 2 vol. 

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Don Carlos et Philippe II. (Ouvrage couronné par V Académie française.) 1 vel. 
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La Musique à l'Église. Philosophie, littéi'at., critique niusic. 1 v. in 12. o fr. 50 

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sciences morales.) 'i' édit. 1 vol. in-12 5 fr. 50 

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Goherl.) nouvelle édition. 4 vol. in-12 14 fr. 



BIBLIOTHÈQUE ACADÉMIQUE 



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Œuvres complètes. Traduction de M. Guizox. 8 vol. in-12 à o fr. 50 

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Le Couvent des Carmes et le Séminaire Saint-Sulpice pendant la Terreur. 
2' édit. 1 vol. in-12 avec figures 3 fr. 50 

TASTU (M"' A.) 
Poésies complètes. — Nouvelle et très-jolie édition illustrée de vignettes de 
JoHANNOT. 1 fort vol. in-12 3 fr. 50 

THIERRY (AMÉDÉE) 
Histoire d'Attila et de ses successeurs en Europe. 5' édit. 2 vol. in-12. 7 fr. 

Tableau de l'Empire romain, depuis la fondation de Home, etc. Nouv. édit. 
1 vol. in-12 3 fr. 50 

Récits de l'Histoire romaine au V* siècle. Derniers temps de l'empire d'Occi- 
dent. Nouv. édit. 1 vol, in-12 3 fr. 50 

Histoire des Gaulois depuis les temps les plus reculés jusqu'à l'entière domina- 
lion romaine. Nouv. édit. 2 vol. in-12 7 fr. 

ROMAIN CORNUT 
Les Confessions de madame de la Vallière, écrites par elle-même et corri- 
gées par BossuET, avec un commentaire historique et littéraire et le texte primitif 
des Réflexions sur la Miséricorde de Dieu. 2« édit. 1 vol. in-12 5 fr. 50 



ÉDITIONS JN-DOUZE 



19 



VILLEMAIN 

leau de la Utléralure ai 
le. Nouvelle édition. 6 vol, 

- Tableau de la Littérature au XVIIl» k\LL 'ji\,\\ \'\^ ?! ? 



». -'^""^"'^^i'i cuuu, n.ue tirogiie, ssettcment, eicA yo\.m.\'i "^ îr ^(\ 

in-12. . '^^ ^'^ Littérature ait vioyen âge. Nouvelle édition. 6 vol 



m 1-1 au XVIII» siècle. 4 vol in-12 il fi- 

-Tableau de la Littérature au moyen âge. 2 vol. in-12 7 fr* 

vo!^h"lt * T^"*'^ chrétienne au iv siècle, etc. Nouvelle'édiûon. 1 fori 

coursac^dlnf^^^^^^^^^^ t'A''' '"' '' ''''"^'''- ' ^^PPortset Dls^- 

c^c! W^C^'érTeTr"'""»/} ''''''"^'}'' ' ^"' Hé'ro'dote:- Ètùdès surU^ 
les romand nrpr^' iuT ^^ ^'^ (corruption des lettres romaines. ~ Essai sur 
in-12 ! f . ~ Sh<,kspeare; Mdton; Byron, etc. Nouvelle édition IvoT 

Études d'Histoire moderne*: Viscoùrs\ur\'état'de' VEurove mi XV' JmJ^^ 
inAT''~ ^^■^'^^.'^'f 7'f ^^ ^«^ l^^ Grecs. - Vie de L'HôpZ. Nouv édu'f voT 

Souvenirs contemporains d'Histoire' et de Littérature! 2 v'ol* in-i2* ' 7 fr ^! 
-Première partie : M. de Narbonne, etc. Nouv. édit. 1 vol. in-12 ' * 3 fr" BO 

- Deuxième partie : Les Cent- Jours. Nouv. édit. 1 vol. in-12. . . ". .' 3 i 50 

- ,^ ^ VILLEMARQUÉ (H. DE LA) 

in-ll.®. .®."*"'*"® '^'^ Poésie des Cloîtres bretons. Nouvelle édition. 1 vol. 

""rv^^Tdir^^ ^^« ■histoi;e:s;s œuv're's/son" ilL!' 

3 fr. 50 

WHYTE MELVILLE 

pXf ^f TrGlr.i.'"édft!- lrrir^'"^'"'': pf ^. "^f ™"^^ 

WITT (C. DE) 
Etudes sur l'histoire des États-Unis d'Amérique. 2 vol. in-l^ 7 f, 

"t.ÎÎ'mT.*' **® Washington ^/ de la fondation de la République des États-Unis 
avec carte '.'"'."! /'' «^^^ ""« étude par M. Gu.zot. Nouv* édit. 1 vol! S 

~i'^v^?"!ri/®"'®'*''*'"- ^^^^^ '"'' ^* démocratie âniérlcàine.' Noûvêire édlUon. 
^ *^'- '"'^^ 3fr. 50 

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in.f2™^r.*"'*^ romains. Caractères et portraits historiques. 2« édition, 1 vol. 

Entretiens sur l'histoire. - Antiquité et* moyen Âgé. *1 *voL ,*n-*12. '. 3 fr'. 50 
Entretiens sur l'histoire. 2-= série. — Bloyen ;1m,,. l vol. in-12. ... 3 IV. 50 



20 OUVl'iACES J)l<: M. AL LAN KAl'JlKC 



OUVRAGES DE M. ALLAN KARDEC 

Qu'est-ce que le Spiritisme? Introduction à la connaissance du monde invisible 
ou des Esprits. 5° édition, augmentée. 1 vol. iii-12 1 Ir. 

Le Spiritisme à sa plus simple expression. Exposé sommaire de TEnseigne- 
meiit des Esprits et de leurs manifestations, ln-12 ib c. 

Le Livre des Esprits, contenant : les principes de la doctrine spirite sur l'immoi- 
talité de l'âme, la nature des Esprits et leurs rapports avec les hommes; les lois 
morales; la vie présente, la vie future et l'avenir de l'humanité, selon l'ensei- 
gnement donné par les Esprits. 12» édition, 1 fort vol. in-12 5 fr. 50 

Le Livre des Médiums, ou Guide des Médiums et des Evocateurs , contenant 
l'enseignement spécial des Esprits sur la théorie de tous les genres de manife.-^- 
tations, les moyens de communiquer avec le monde invisible, etc. 8' édition. 
1 fort vol. in-12 5 fr. 50 

Le Ciel et l'Enfer, ou la Justice divise selon le spiiutisme. 1 vol. in-12. 5 fr. 50 

L'Évangile selon le spiritisme : Partie morale. 1 vol. in-12 o fr. 50 



Révélations du monde des esprits, par J. Iîoze, médium, o vol. in-12. G IV. 
Phénomènes des frères Davemport . Trad. du D' Nicliolcs. 1 v. iii-12. 5 fr. 50 



DICTIONNAIRE DE MÉDECINE USUELLE 

A Vusagc des gens du monde, des chefs de famille et des grands éla- 
blisseuients, des administrateurs, des magistrats, des officiers de 
police judicioirc, et enfin de tous ceux qui se dévouent au soula- 
gement des malades. 

Par une société de Membres de l'Institut, de l'Académie de médecine, de Pro- 
fesseurs, de Médecins, d'Avocats, d'Administrateurs et de Chirurgiens des 
hôpitaux dont les noms suivent : Andrieux, Andry, Blague, Blandin, Bouchardat, 
BouRGERv, Gaffe, Capitaine, Caruon du Villauus, Chevalier, Cloquet JJ.), Colomdat, 
Cottereau, Couverchel, Culleuier (A.), Deleau, Devergie, Donné, Falret, Fiaru, 
FuRNARi, Gerdy, Gilet de Grammont, Gras (Albin), Guersent, Hardy, Larrey 
(H.), Lagasquie, Landouzy, Lélut, Leroy d'Etiolles, Lesueur, Magendie, Marc, 
Marciiesseaux, Martins, Miquel, Olivier (d'Angers), Orfila, Paillard de Ville- 
neuve, Pariset, Plisson, Poiseuille, Sanson (A.), Rover-Collard , Trébuchet, 
ToiRAC, Velpeau, Vée, etc. Publié sous la direction du docteur Beaude, médecin 
inspecteur des eaux minérales, membre du Conseil de salubrité. 2 forts vol. 
in-i 24 Ir. 



OUVRAGES ILLUSTRÉS 21 



OUVRAGES ILLUSTRÉS GRAND IN-S 

M™" TASTU 

Éducation maternelle. Simples leçons (rime mère à ses enfants, sur la lecture 
l'écriture, l'arithmétique, la grammaire, la mémoire, la géographie, l'histoire 
sainte, etc. Nouvelle édition, imprimée avec luxe, illustrée île 500 jolies vignettes 
et cartes coloriées. 1 vol. grand in-8, papier jésus glacé 15 fr 

FÉNELON 
Les Aventures de Télémaque et les Aventures d'AristonoUs. Édition 
illustrée par Tosy Johannot, BarOin, G. Nanteuil, etc., accompagnée d'EruDK:?, 
par MM. Villemain, S. de Sacy, de l'Académie française, et J. Jamn, et suivie d'un 
Vocabulaire historique et géographique. 1 beau vol. grand in-8, illustré de plus 
de 200 belles vignettes 10 Jr. 

MiCHELANT 
Faits mémorables de l'Histoire de France, recueillis d'après nos meilleurs 
historiens, et accompagnés d'une introduction par M. de bÉGUR. 1 beau vol. 
grand in-8, illustré de 128 très-belles vignettes de V. Adam 12 fr. 

B. DELESSERT ET DE GERANDO 
Les Bons Exemples. Nouvelle Mohale en action illusthée. 1 beau vol. grand 

in-8, illustré de 120 belles vignettes de Jules David 9 fr. 

Traits de dévouement et de charité, belles actions, biographies de h vertu chrétienne 
telles que saint Vincent de Paul, Howard, sœur Kosalie, ftl"" l'ry, etc., etc., racontés par 
MM. Villemain, de IJarante, de Tocqueville, de Noailles, de Salvandy, etc. [Rapports des prix 
Monttjon), extraits des Recueils ofticiels, des Annales de la charité, de la Morale en action et 
autres livres arrangés et colligés par et sous la direction de MM. B. Delessert et de Gérando. 

MICHEL MASSON 
Les Enfants célèbres. Histoire des enfants qui se sont immortalisés par le 
malheur, la piété, le courage, le génie et les talents. Nouvelle édition. 1 beau 
vol. grand in-8, illustré de très-jolies lithographies et de vignettes sur bois. 9 fr. 

M-' GUIZOT 

L'Amie des Enfants. Petit Couns de mof.ale e\ action, comprenant tous les 
(Montes de M"" Guizot. Nouvelle édition, enrichie de Moralités en vers, par 
M"' Elise Moheau. 1 fort vol. grand in-8, illustré de belles lithographies.. 9 fr. 

L'Écolier, ou Piaoul et Victor. (Ouvrage couronné par V Académie française. 
Nouvelle édition. 1 joli vol. grand in-8, illustré de belles lithographies. 9 fr. 

PITRE-CHEVALIER 

La firetagne ancienne depuis son origine jusqu'à sa réunion à la France. 

Nouvelle édition. 1 beau vol. grand in-8, illustré par MM. A. Leleux, PexouilLy 

- et T. Johannot, de plus de 200 belles vignettes sur bois, gravures sur acier, 

types et cartes coloriés é ....«.«.«... . 15 fr. 

La Bretagne moderne depuis sa réunion à la France jusqu'à nos jours. Histoire 
des États et des Parlements, de la Révolution dans l'Ouest, des guerres de ta 
Vendée, etc., illustrée par MM. Leleux, Penguilly et T. Johannot. 1 beau vol. 
grand in-8, orné de plus de 200 vignettes sur bois, gravures sur acier, types et 
cartes coloriés 15 fr. 



La Suisse illustrée. Description et histoire de ses vingt-deux cantons, par 
MM. DE ChaTeauvieux, Dubociiet, Fraxcini, Monnard, Mever de Knonad, de Rutti- 
MANN, Sciinell, StROHMEiER, DE TsciiARNER, Henry Zsciiokke, Busoni, etc. .; Ulustrée 
de 32 jolies vues gravées sur acier et Carte. 1 vol. grand in-8 jésus. Nouvelle 
édition i . . . . i i . . . 10 fr. 

— Le même ouvrage, en 2 vol. grand in-8, illustrés de 90 jolies vues gravées sUr 
acier, costumes coloriés et cartes i 4 . . 20 fr. 



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ED. AUDOUIT 

Herbier des Demoiselles. Traité de la Botanique présentée sous une forme nou- 
velle et spéciale, contenant la description des plantes et les classifications, 
l'exposé des plantes les plus utiles ; leur usage dans les arts et l'économie domes- 
tique et les souvenirs historiques qui y sont attachés; les règles pour herboriser; 
la disposition d'un herbier; etc., etc. 1 vol. in-8, Uluslré de 3o5 jolies vignettes 
coloriées 10 fr. 

— Le même ouvr.AGE. 1 vol. in-l2, avec les grav. noires 5 fr. 

— — — — grav. coloriées 7 fr. 50 

Atlas de l'Herbier des Demoiselles, dessiné par Belatfe, gravé et colorié avec 
soin. Joli album de 106 pi. in-4, renfermant plus de 350 sujets 10 fr. 

BERQUIN 

L'Ami des Enfants. Nouvelle édition complète, 1 vol. grand in-8, illustré de 
jolies lithographies et de vignettes 7 fr. 50 

Œuvres complètes de Berquin, renfermant Y Ami des Enfants et des Adolescents, 
le Livre de famille, Sandford et Mcrlon, etc. 4 vol. in-8, format anglais, 

illustrés de 200 vignettes 10 fr. 

Chaque parlie se vend séparément. 

L'Ami des Enfants et des Adolescents. 2 vol. in-8, avec 100 fig. . . . 6 fr. 

Le Livre de Famille. 1 vol. in-8 avec 50 vignettes, 3 fr. 

Sandford et Merton. 1 vol. in-8, avec 50 vignettes 5 fr. 

M"" ÉLISE MOREAU 

Une Vocation, ou le Jeune Missionnaire, Ouvrage à l'usage de la jeunesse 
1 vol. in-8, orné de jolies lithographies 5 fr. 

BUFFON 

Le Petit Buffon illustré. Histoire naturelle des Qîiadrupèdea, des Oiseaux,, des 
Insectes et des Poissons; extraite de Buffon, Lacépède, Olivier, etc., par le 
bibliophile Jacob. 4 volumes grand in-32, ornés de 525 figures gravées sur 
acier 6 fr. 

— Le même, avec les 325 figures coloriées avec soin 10 fr. 

M-"» AMABLE TASTU 

Le premier Livre de l'Enfance, lecture et écriture. Simples leçons d'une Mère 
à ses enfants. 1 vol. de 80 pages, grand in-8, illustré de plus de 100 vignettes, 
papier vélin glacé, cartonné avec la couverture 2 fr. 



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Collection de 125 portraits contemporains gravés par les procédés de M. Acii. 
Collas, d'après les médaillons du célèbre artiste. Chaque portrait séparé- 
ment 75 c. 

Portraits de Washington, de Napoléon I", de Louis-Philippe, gravés 

d'après les procédés de M. Ach. Collas. In-folio, chacun, . 3 fr. 

Bas>reliefs du Parthénon et du temple de Phigalie, disposés suivant l'ordre 
de la composition originale et gravés d'après les procédés de M. Acii. Collai. 
1 joli album in-4 oblong, contenant 20 planches et un texte de 40 pages, par 
M. Ch. Lenormant, de l'Institut, cartonné élégamment à l'anglaise 16 fr. 



niBLlOTIIÊQUE D'ÉDUCATION MORALE 



BIBLIOTHÈaUE D'ÉDUCATION MORALE 



Preiiiî«>rc série ù, 3 fr. le vol. broché 

M-"" LA PRINCESSE OE BROGLIE 

Les Vertus chrétiennes. — Les Vertus tliéologales et les Commandements de 
Dieu. Ouvra^îe approuvé par Mgr l'Archevêque de Paris. 2 vol. in-12, illustrés 
de lithographies et de vignettes. 

M- DE WITT, NÉE GUIZOT 

Une famille à Paris. Scènes de la Vie des jeunes filles. 1 vol. in-12, orné de 

lithographies et vigneltes. 
Promenades d'une Mère ou les douze mois. 1 vol. in-12, orné de lithographies 

et de vignettes. 

Les Petits Enfants, contes. 1 vol. in-12, orné de lithographies et de vignettes. 

Contes d'une Mère à ses Enfants. 1 vol. in-12, orné de lithographies et de 
vignettes. 

Une Famille à la Campag^ne. 1 vol. in-12, orné de lithographies et de 
vignettes. 

Hélène et ses amies, histoire pour les jeunes filles; traduit de l'anglais. 1 vol. 
in-12, orné de lithographies. 

M"' ULLIAC-TRÉMADEURE 

André ou laPiehre de touche {Ouvrage couronné). INouv. édit. 1 joli vol. in-12, 
illustré de lithographies. 

Contes de ma mère l'Oie. Nouv. édit. 1 joli vol. in-12, illustré de lithographie.^. 

MICHEL MASSON 

Les Enfants célèbres, histoire des enfants qui se sont immortalisés par le 
malheur, la piété, le courage, le génie, etc. Nouvelle édition. 1 vol. in-12, orné 
de lithographies et vignettes. 

M- GUILLON-VIARDOT 

Cinq Années de la Vie des Jeunes Filles. [L entrée dans le monde.) 1 joli vol* 
in-12. 

M"» A. TASTU 

Lettres choisies de madame ùe Sévig^né, avec son éloge. {Couronné par 
l'Académie franç,aise.) 1 vol. in-12. 

Deu.Yiëme série ù 2 fr. le vol. brochée 

M- GUIZOT 

L'Écolier, ou Raocl et Victor. {Ouvrage couronné par l'Académie française.) 
12' édition. 2 vol. in-12, 8 vignettes. 

Une Famille, par M"* Guizor, ouvrage continué par M"" .\. Tastu. 7' édition. 
2 vol. in-12, 8 vignettes. 

Les Enfants. Contes pour la jeunesse. 10' édition. 2 vol. in-12, 8 vignettes. 
Nouveaux Contes pour la jeunesse, 9' édition. 2 vol. in-12, 8 vignettes. 
Récréations morales. Contes pour la jeunesse. 10' édit. 1 vol. in-12, A vign. 
Lettres de Famille suvVôducuùon. {Ouvrage cvuronné par l'Académie française. 
5' édition. 2 vol. in-12 , G Ir. 



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M""» F. RICHOMIVIE 

Julien et Alphonse, ou le Nouveau Mentor. (Ouvrage couronné par V Académie 
française.) 1 vol. in-l2, 6 lithographies. 

ERNEST FOUINET 

Souvenirs de Voyage en Suisse, en Grèce, en Espagne, etc., ou Récits du 
CAPITAINE Kernoel, (Icstinés à la jeunesse. 1 vol. in-l-i avec 6 lithographies. 

M"" C. DELEYRE 

Contes pour les enfants de 5 à 7 ans. Nouv. édit. revue par M°"F. Riciiomme. 

J vol. in-1'2, avec, jolies lithographies. 
Contes pour les enfants de 7 à 10 ans. Nouv. cdit. revue par M""* F. Ri- 

CHOMME. 1 vol. in-l!2, avec jolies lithographies. 

M"« ULLIAC-TRÉMADEURE 

Les Jeunes Naturalistes. Entretiens familiers sur les animaux, les végétaux et 

les minéraux, b' édition. iJvol. in-12, ornés de 52 vignettes. 
Claude, ou le Gagne-Petit. [Ouvrage couronné par l'Académie française.) 2« édition. 

1 vol. iu-12, 4 vignettes. 
Etienne et Valentin, ou Mensonge et Probité. (Ouvrage couronné.) Z* édition. 

1 vol. in-l'i. A vignettes. 
Les Jeunes Artistes. Contes sur les beaux-arts. Nouvelle édition. 1 vol. in-12. 

4 vignettes. 
Contes aux jeunes Naturalistes sur les animaux domestiques. 5* édition. 

1 vol. in-12, 4 vignettes. 
Emilie ou la jeune fille auteur. 1 vol. in-12. 4 vignettes. 

M- A. TASTU 

Les Enfants de la vallée d'Andlau, notions familières sur la religion, les 
merveilles de la nature, etc., par M""* VoIaut et A. Tastu. 2 vol. in-12, 8 vignettes. 

Lectures pour les Jeunes Filles. Modèles de littérature on prose et en ve7's, 
extraits des Ecrivains modernes.. 2 vol. in-12, 8 portrailN. 

Album poétique des jeunes Personnes, ou Choix de poésies, extrait dos 
meilleurs auteurs. 1 vol. in-12, 4 portraits. 

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Les Petits Béarnais. Leçons de morale. 12' édition. 2 vol. in-12, 8 vignettes. 
Les Enfants de la Providence, ou .Aventures de trois Orphelins, (j* édition, 

revue par M"" F. liiciiOMME. 2 vol. in-12, 8 vignettes. 
Le Collège incendié, ou les Ecoliers en voyage. G' édit. 1 vol. in-12, 4 vign. 

M- L. BERNARD 
Les Mythologies racontées à la jeunesse. 5» édition. 1 vol. in-12, orné de gra- 
vures d'après l'antique. 

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L'Ami des Enfants. Édition complète. 2 vol. in-12, 32 figures. 

M-"' EL. MOREAU GAGNE 
Voyages et aventures d'un jeune missionnaire en Océanie, etc. 1 vol. in-12, 
4 lithographies. 

M"" DE GENLIS 
Les Veillées du Château, ou Leçons de Morale, à l'usage des enfants. Nouvelle 

édition. 2 vol. in-12 avec vignettes. 
Théâtre d'Éducation. Nouvelle édition, 2 vol. in-12, 8 vignettes. 
Les Petits Emigrés. Nouvelle édition. 1 vol. in-12, 4 vignettes. 

FERTIAULT 

Les voix amies. Enfance, jeunesse, niison. Poésies, 1 vol. in-12. 



DICTIONNAIRES 2.'. 



OUVRAGES DE NAPOLEON LANDAIS 

ET DE SES COLLABORATEURS 

Grand Dictionnaire général des Dictionnaires français, résumé do tous 
les (liclioiiuaircs, parN. Lamuis, 14" édilion, revue et augmentée d'un Complémenl 

de 1200 pages. 5 vol. réunis en 2 vol. iirand in-4 de 5000 pages 40 iV.. 

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fl néologiques, artistiques, géographiques, historiques, industriels, scientifiques, etc., la conjugaison 

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premières éditions, par une société de savants sous la direction de MM. D. Ciiijsu- 
noLLEs et L. Barriî. 1 fort vol. in-4 de près de 1200 pages à 5 colonnes.. . 15 fr. 

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toutes les questions grammaticales, par i\. Lanuais. G» édit. 1 vol. in-4. . 9 fr. 

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enlièremenl refondu, et offrant, sur un nouveau plan, la nomenclature complète, 
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de tous les mots du vocabulaire usuel et littéraire, et de tous les termes scien- 
tifiques, artistiques et industriels de la langue française, par M. Ciiésurolles. 
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distinction des rimes en suffisantes, riches et surabondantes, etc., précédé d'un 
Traité de Versification, etc., par N. Landais et L. Barré. 1 vol. in-o2. . 1 fr. 50 

Petit Dictionnaire biographique des personnages célèbres de tous les temps et 
de tous les pays, extrait du Dictionnaire de Napoléon Landais, par M. D. Ciiésu- 
rolles. 1 fort vol. grand in-o2 de GOO pages i fr. 50 

Dictionnaire classique de la Langue française, avec Vétymologie et la pro^ 
nonciation figurée, etc. 1 vol. in-8 3 fr. 



DICTIONNAIRE DE TOUS LES VERBES 

De la langue française tant réguliers qu'irréguliers, entièrement conjugués, sous 
forme synoptique, précédé d'une théorie des verbes et d'un traité des parti- 
cipes, etc., d'après I'Académie, Lavau.v, Trévoux, Boiste, Napoli':o\ Landais et nos 
grands écrivains; par MM. Verlac et Ijtais de Gau.v, professeur, membre de la 
Société grammaticale de Paris, etc. 1 beau vol. in-4. Nouv. édit 10 fr. 



VERGANI 

Grammaire italienne en 20 leçons, revue par Morretti et augmentée par Bru- 
netti. Nouvelle édition. 1 vol. in-12 , 1 fi. 



Le Corps de l'Homme. Traité complet d'anatomie et de pliysiologie Immaine, 
.suivi d'un Précis des Systèmes de Lavater et de Gall; à l'usage des gens du 
monde, des médecins et des élèves, par le docteur Galet. 4 vol. in-4, illustrés 
de plus de 400 figures dessinées d'après nature et lithographiées. ... 90 fr. 

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P. SARRAZIN. — SlRB DE JoiNVILLE. — SUF le 

règne de saint Louis et les Croisades (1198-1270). 
Du GUESCLiN. — Mémoires (13.. .-1380). 
Chribtinb de Pisan — Le Livre des faits, etc., du 

roi Charles V (1336-1372). 
TOME n. 
Ch.db PiSAW.— Le Livre des faitJ,S« part,(1376-1380K 
Extraits des CnROKiQUEURS, sur les règnes de 

Philippe le Hardi, etc., jusqu'à Jean II. 
JBAN LK MAINGRE dit BOUCICAUT (1368-U21). 
J.DES Ur81>8 (1380-14-22). — P.DR Fenit<(U07-U27). 
ArfOKYMB. — Journal d'un bourgeois de Paris sous 

Charles VI (U09-H22). 

TOME III. 
MÉMOIRES sur Jeanne d'Arc (U22-1429). 
G. Grukl. — Hist, d'Arlus de Richemont (1 413-1457). 
Anonyme. — Journal d'un bourgeois de Paris sous 

Charles VU (1422-1449). 

0. ?B LA Marche. — J. du Clbrcq (1435-1489). 

TOME IV. 
Ph. de CoMiNES. — Mem, (1464-1498). 
Jean de Troyes. — Chronique (1480-1483). 
G. DE Villeneuve. — Mém. (1494-1497). 

1. BoucHET- — Panég. de la Trémouille (1460-1525). 
Lb Loyal serviteur. — Hist. du bon chevalier 

Bayard (1476-1524). 

TOME V. 
La MARK.seign. de Fleurange. — Hist. des règnes de 

Louis Xll ft (le François 1er (1499-1521). 
Louise db Savoie. — Journal (1476-1522). 
Martin et G. du Bellay. — Méin. (1813-1547). 

TOME VI. 
F. DE Lorraine, duc de Guise. —Mém. (1547-1581). 
L, DE Bourbon, prince de Condé (1559-1564). 

A. DU PUGET. — Mémoires (1561-1596). 

TOME VII. 

B. DE MoNTLDC. — Fr. DB Rabutin. — Commen- 
taires (1521-1574). 

,* TOME VIU. 

Saulx-Tavannes Mémoires (1515-1595). 

Salignac. — Le siège de Metz (1552). 

COLIGNY. — Le siège de S.-Quenlin (1557). 

La Chastrk. — Mémoires du duc de Guise en 

Italie, etc. (1556-1657). 
RocHEcnouART. — Acii. Gamon. -' j. Puilippi. 

— Mémoires (1497-1590). 

TOME IX. 
VlBlLLEVILLE. — Mém. (1527-1571).— Castelnau. 

(1659-1570).— J. DK Mergky (1554-1589).— Fh. DB 

LA Noue (1562-1570). 

TOME X. 
B. DU ViLLARDS. — Meiu. (1559-1569). — Marc, de 

Valois. (1569-1532). —Pu. de Cheverny. (1553- 

1582).— Pu.UURAULT.èv. dpChartres.(1599-1601). 
TOME XI. 
Duc DE Bouillon. — Mem. (1555-1586). — Ch. duc 

d'Angoulême (1589-1593).— Dk Villrroy. Mém. 

d'État (1581-1594). — J.-A. dk Thou (1553-1601). 
J. CiioisNiN. — Mèm. sur l'élection du roi de 

Pologne (1571-1573). 
J. Gillot, L. Bochgeois, Dubois. — Relations 

touchant la régence de Marie de Médicis, etc. 
Mato. Merle et S.-Auban. — Mém. sur les guerre» 

de religion (1572-1587). 
M. DB Mar:. ' f,Ac et Claude Groulabt. — Mém. 

et vo*ap^ #- cour (1588-1600). 
TOMES Xll-Xlll. 

f — Chronol. novenaire (1589- 
f septénaire, etc. (lB»8-i60»). 



TOMES XIV-XV. 
P. DB l'Estoile. — Registre-journal d'uD 
curieux, etc. (1574-1589), publié d'après le manu- 
scrit autographe presque entièrement inédit, par 
MM. Champollion. — Mém. et jo'.irnal (15ii9-18tt.) 
TOMES XVI-XVII. 
Sully. — Mém. des sages et royales œconomiei 

d'Estat, etc. (1570-1628). 
Marbault, secrétaire de Duplessis-Mornay. — Ré- 
marques inédites sur les Mémoires de Sully. 
TOME XVIII. 
Jeannin. — Négociations (1598-160»). 

TOME XIX. 

Fontenay-Mareuil (1609-1 647). Pontchartr a im 

Mém. (1610-1620).— M. DE Marillac — Relation 

exacte de la mort du maréchal d'Ancre. — RohaN. 

Mém. sur la guerre de la Valteline, etc. (1610-1629). 

TOME XX. 

Bassompierrb (1597-1610). D'ESTRÉES (1610-1617). 

Tu. DU FOSSB. — Mémoires de Pontis (1597-1658). 

TOMES XXI-XXII. 
Cardinal de Richelieu. — Mémaires (1600-lSSS). 

TOMES XXIII. 
C. de Richelieu. — Mém. et Teslam. (ie3»-16S8) 
Arnauld d'Andillt — Mém. (1610-16*6). 
Arbé Ant. Arnauld (1834-1675). 
Gaston, duc d'Orléans (1608-1636). 
Duchesse de Nemours. —Mémoires 

TOME XXIV. 
Mme DB MOTTBVILLB.- Le P. Bbrtbod (1616-1M<|>. 

TOME XXV. 
Gard, db Retz. — Mémoires (1648-1679). 

TOME XXVI. 

Guy JoLT. — Mém. (1648-1685). Cl. Joly. — Mém, 

(1650-1658). — P. Lenet, — Mém. (1627-1669). 

TOME XXVII. 

Briennb (1C15-1661). — MontrÉsor (1632-1637). 

FoNTRAiLLES. — Relation de la cour, pendant la 

faveur de M. de Cinq-Mars (1641). 
La Châtre.— Mém. (1642-1643).— TuRENNE.Méra. 
(1643-1859). — Duc d'York. Mém. (1652-168»). 

TOME xxvin. 
Mlle DE MoNTPENsiER. — Mémoires (16Î7-1688). 
V. Conrart. — Mém. (1652-1661). 

TOME XXIX. 
Montglat. — Mèm. sur la guerre entre la Pr&ce* 

et la maison d'Autriche (1635-1660). 
La Rochefoucauld. — Mèm. (1630-1652). 
GouRVlLLE. — Mémoires (1642-1 «««^ 

TOME XXX. 
O.TALON.-Mém. (1630-1653).— Choisy(1844-172M 

TOME XXXI. 
Henri, duc de Guise. — Mèm. (1647-1648). — Gra- 
MONT. — Mém. (1604-1677). — Guiche.— Relation 
du passage du Rhin, — Du Plessis. — Mèm. (1622- 
1671). M. DE •" (de Brégy). — Mem. (1613-1690). 
TOME XXXIl. 
La Porte. — Mém. (1624-1666). 
Chevalier Temple. — Mèm. (1672-1679). 
M VE de la Fa YETTE.- Hist. de Mme Henriette d'An. 
gleterre. — Mem. de la cour de France (1688-1689). 
La Fare.— Mém. (1661-1693).— Bkrwick.— Mem 
(1670-1734). — Caylus. — Souvenirs. — Tokcv. 

— Mém. p. servir à l'hist. des négociât. (1697-1713) 

TOMR XXXllI. 
YiLLARS.— Mém. (1672-1734).— FORBIN (1677-1710). 

— Duguay-Trouin. — Mémoires (1689-1710). 

TOME XXXIV. 
Duc de Noailles. — Mém, (1663-1756). — DuCï.ot> 

— Méin. secrets, etc. (n;0-1725). 

Mme DB Staal-Dblauna/. — Memoire<. ^ 



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accompag^nées d'un texte historique et descriptif. 

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JOURNAL DES SAVANTS 

COMPOSITION DU BUREAU : 

M. LE MINISTRE DE L'INSTRUCTION PUBLIQUE, Président. 



Assistants 
M. LEBUUN, de l'Académie française. 
M. GIRAUD, de l'Acad. des sciences morales. 
M. NAUDET, (le l'Académie des inscriptions 

et des sciences morales. 
M. WÉRDlÉli, de l'Acad. fr. et des inscript- 

Auteurs 
M. V. COUSIN, de l'Acad. fr. et se. morales. 
M. CHEVI'.EUL, de l'Académie des sciences. 
M. LIOUVILLE, de l'Académie des sciences 



M. VILLEMAIN, de l'Académie française et 

des inscriptions. 
M. P.EVlA, de l'Acad. des Beaux-Arts. 
M. FLOURENS. de l'Acad. fr. et des sciences 
JI. PATIN, de l'Académie française. 
M. WIGNET, de l'Acad. fr. et des se. morales. 
M. L. VriET, de l'Acad. fr. et des inscript. 
M. B. SAIM-IIILAIRE, de l'Ac. des se. mor. 
M. LITTRE, de l'Académie des inscriptions. 



CONDITIONS DE L'ABONNEMENT 

Le Journal des Savants paraît chaque mois par cahiers de 8 leuilles ia-4. Le prix 
de l'abonnement est de 56 IV. par an pour Paris, et de 40 fr. pour les départcmentà. 

Chaque année formel volu me. Il reste encore quehjues exemplaires de la collection 
en 47 vol. au prix de 705 fr. On peut avoir ensemble ou sépaicment les années 
depuis 1850 jusqu'en 1865 au prix de 25 fr. 

REVUE ARCHÉOLOGIQUE 

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RECUEIL DE DOCUMENTS ET DE MÉMOIRES RELATIFS A l'i^TUDE DES MONUMENTS 

A LA NUMISMATIQUE ET A LA PHILOLOGIE 

DE L'ANTIQUITÉ ET DU MOYEN AGE 

PUBLIÉS PAR 

MUI. le vicomte de Rougé, de Il.oiigpérier, F. de Saulcy, Alfred IWaury, 

le duc de Uuynes, Renier, Brunet de Preste, Aliller, Eg^ger, Beulé, 

Membres de l'Institut; 
'Vioiiet-ie-Duc, Architecle du Gouvernement; 

le général Crealy. A. Bertraod, Cliabouillet, de la Société des .\nt. de Fiauce ; 

A. Mariette, Deveria, Conservateurs du Musée du Louvre; 

Vallet de Viriville, Professeur à l'École des chartes; Perrot, Heuzey, 

de l'École d'Athènes, etc. 

ET LES PRINCIPAUX Ar.CHÉOLOGUES FRANÇAIS ET ÉTHANGERS 

MODE ET CONDITIONS DE L'ABONNEMENT 

La Revue archéologique paraît chaque mois par cahiers de 64 à 80 pages 
'pïrand iti-8, qui forment, à la lin de chaque année, deux volumes ornés de 
planches gravées sur acier et de gravures sur bois intercalées dans le texte. 

Prix : Paris : Un an, 25 fr — Départements : Un an, 27 fr. 

Les années 1860 à 1864, formant les 10 premiers volumes de la nouvelle série, 
coûtent chacune 25 fr. (On traite de gré à gré pour la Collection). 



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